CHAPITRE III Rochefort
Les instructions du gouvernement provisoire prescrivaient au général Becker de ne point permettre que l'Empereur s'arrêtât dans les villes. Mais, arrivé à Rambouillet, l'Empereur manifesta le désir de s'y arrêter quelques instants.
Le général Becker ordonna aussitôt aux postillons de conduire la voiture au château et non à la poste.
Le souper fut triste. Le grand maréchal avait recommandé à tout le monde de garder le silence, et l'Empereur ne le rompit pas.
Un quart d'heure après s'être mis à table, l'Empereur se retira dans sa chambre avec le grand maréchal. Comme il n'avait point dit qu'il passerait la nuit à Rambouillet, on attendait les ordres de départ, lorsqu 'après une heure d'attente on vit sortir le grand maréchal, qui venait annoncer que
yo LES SOUFFRANCES DE NAPOLEON
l'Empereur, se sentant très souffrant, s'était mis au lit.
Le lendemain, 30 juin, à onze heures du matin, on se remit en route. A la pointe du jour, on arrivait à Tours, sans qu'aucun événement fût venu troubler la profonde tristesse de la route.
A Tours, l'Empereur ne fit que s'arrêter un instant, pendant lequel il causa avec M. de Miremont, son ancien chambellan, alors préfet d'Indreet-Loire, qu'il avait envoyé chercher par le duc de Rovigo. Puis il continua sa route vers Poitiers, où il prit quelque repos à l'hôtel de la Poste, situé en dehors de la ville.
Pendant cette halte, le général Becker écrivit au préfet maritime de Rochefort, pour le prévenir de l'arrivée de l'Empereur et l'inviter à venir audevant de lui
Ce préfet expédia sur l'heure le directeur des mouvements du port, M. Renaudin, qui joignit l'Empereur à Niort.
On se remit en route et l'on atteignit le bourg de Saint-Maixent, où un événement inattendu faillit compromettre la sûreté de l'Empereur.
En voyant une voiture à quatre chevaux s'arrêter à la poste, la population, émue par les nouvelles
LES SOUFFRANCES DE NAPOLEON. Jl
différentes que Ton recevait de Paris, et par les passions, plus ardentes à mesure que l'on se rapprochait de la Vendée, se précipita au-devant de la voiture, et se pressa autour des voyageurs. Le passeport, fait dans une autre forme que la forme ordinaire, ne fit qu'augmenter la curiosité, qui commença bientôt à prendre le caractère de la défiance. Un officier de la garde nationale emporta le passeport du général à l'hôtel de ville, afin de le soumettre aux officiers municipaux, en permanence à la commune.
Pendant ce temps, la foule grossissait toujours et commençait à prendre un aspect menaçant. Heureusement, au milieu de cette foule, le général Becker reconnut un officier de gendarmerie qui avait servi sous ses ordres ; il lui fit signe d'approcher, se fit reconnaître, et le pria d'aller reprendre son passeport à l'hôtel de ville. L'officier revint un instant après, porteur, non seulement du passeport, mais d'un laissez-passer de la municipalité ; puis, marchant devant la voiture, il fit écarter la fouie, et les chevaux partirent au galop dans la direction de Niort.
Le i^'' juillet, l'Empereur, passant à Château- Renaud, fut reconnu par l'aubergiste chez lequel
il s'arrêta pour dîner. J'ai oublié le nom de ce brave homme, dont l'émotion fut touchante.
En traversant Vendôme, des cris de Vive le roi! se firent entendre ; mais, en revanche, la population de Châteaudun se fit remarquer par son amour de l'Empereur.
Sa Majesté dîna à Poitiers et arriva à Niort à huit heures du soir. L'Empereur, extrêmement fatigué, exprima le désir de se reposer. Les postillons, au lieu d'aller à la poste, eurent l'ordre de conduire la calèche dans une maison de modeste apparence, celle de la Boule d'Or. On devait repartir de grand matin. Il était tard, ce n'était pas la peine de remiser la voiture : elle resta devant la porte. Le souper improvisé fut mauvais. L'Empereur mangea peu et se retira dans la chambre qu'on lui avait préparée, sans que, dans la maison, personne se doutât qui c'était. Dans la nuit, le courrier expédié à Rochefort rapporta la nouvelle que le directeur des mouvements de ce port le suivait pour répondre personnellement et de vive voix aux questions du général Becker. Le général Gourgaud arriva à trois heures du matin. Diverses causes l'avaient retardé de quelques heures : ses voitures avaient été arrêtées pour des vérifications
de passeport, et même aux portes de Niort, par le général Saulnier et le colonel Bourgeois, de la gendarmerie, qui, après l'avoir reconnu, le conduisirent à la Boule d'Or. L'Empereur, que le bruit des voitures réveilla, fit appeler immédiatement le général Gourgaud ; et, dans sa préoccupation, oubliant qu'il ne pouvait rien lui apprendre de Paris, le questionna comme s'il en arrivait. La chaleur était extrême. Quatre heures venaient de sonner. Il ouvrit sa fenêtre, et, voyant un balcon, s'y promena pour mieux respirer l'air pur du matin. A peine y était-il que le lieutenant-colonel Voisin, du 2^ de hussards, se rendant au champ de manœuvres de son régiment, et remarquant qu'une personne en robe de chambre de basin blanc se promenait à une heure aussi indue sur le balcon de l'auberge, s'arrêta et reconnut l'Empereur.
Son premier mouvement fut de courir au quartier de son régiment et de faire sonner à cheval ; mais la réflexion le conduisit chez le préfet, lequel venait d'apprendre la présence de l'Empereur à Niort, et s'empressait d'aller lui offrir l'hôtel de la préfecture.
Bientôt la nouvelle de sa présence se répandit dans la ville. L'enthousiasme fut tel, qu'il domina
toutes les autres considérations : peuple et soldats montraient une exaltation fanatique ; une halte de quelques instants se changea en un séjour de quarante-huit heures, et n'eut de terme que quand l'Empereur donna l'ordre du départ.
Le 3 juillet, à quatre heures du matin, l'Empereur descendait le perron de la préfecture, remerciant le peuple de sa généreuse réception. Au moment où il montait en voiture, les cris de : Vive l'Empereur, restez avec nous, sire, éclataient de tous côtés ; mais, à un signe de l'Empereur, la voiture partit au galop.
Cependant l'Empereur avait été salué, partout où il avait été reconnu, par les acclamations du peuple ; ces acclamations faisaient éclore sur son visage un dernier rayon de joie et d'orgueil ; puis, une fois sorti des villes et des villages, montrant au général Becker et à ses autres compagnons de route ces marais naguère infects qui, à cette heure, étaient couverts de meules de foin, il leur disait :
— Vous voyez, général, que les populations me savent gré du bien-être que j'ai créé dans leur pays, et que partout où je passe je reçois les bénédictions d'un peuple reconnaissant.
A huit heures, l'Empereur entra dans Rochefort ;
il descendit à Thôtel de la préfecture maritime, où il fut reçu en souverain par le baron Bonafoux, préfet maritime.
C'était pendant ce même jour, 3 juillet, que Paris ouvrait pour la seconde fois ses portes à l'ennemi.
Pendant presque tout le trajet, l'Empereur avait été triste, sans que jamais cependant sa figure eût cessé d'être calme.
Les quelques mots qui lui échappaient trahissaient la préoccupation de sa pensée planant sur l'avenir, et laissaient entrevoir au fond de son cœur une sourde espérance d'être encore rappelé par ceux-là qui avaient au contraire une hâte si visible de se débarrasser de lui. A'Iais pendant toute cette route, de sa femme, de son fils, pas un mot ; seulement, comme il puisait de temps en temps du tabac dans la boîte du général Becker, et qu'elle était ornée d'un portrait de Marie- Louise, une fois l'Empereur lui prit cette tabatière des mains, la regarda un instant, et la lui rendit sans proférer une parole.
Le général Becker avait profité de la halte à Niort pour écrire au gouvernement le rapport suivant :
Nioit, le 2 juillet 1815.
« Pour accélérer la remise de mon rapport au gouvernement provisoire, j'ai l'honneur de l'informer directement, par un courrier extraordinaire, que l'Empereur est arrivé à Niort, bien fatigué et très inquiet sur le sort de la France.
« Sans être reconnu, l'Empereur a été très sensible à la curieuse inquiétude avec laquelle on demandait de ses nouvelles sur son passage; des démonstrations d'intérêt lui ont fait dire plusieurs fois : « Le gouvernement connaît mal l'esprit de la France ; il s'est trop pressé de m'éloigner de Paris, et s'il avait accepté ma proposition, les affaires auraient changé de face ; je pouvais encore exercer, au nom de la nation, une grande influence dans les affaires politiques, en appuyant les négociations du gouvernement par une armée à laquelle mon nom aurait servi de point de ralliement.
«Arrivée à Niort, Sa Majesté a été informée par le préfet maritime de Rochefort, que, depuis le 29 juin, l'escadre anglaise, en doublant sa croisière et sa vigilance, rendait la sortie des bâtiments impossible.
« Dans cet état de choses, l'Empereur désire que le ministre de la marine autorise le capitaine
de la frégate qu'il montera à communiquer avec le commandant de l'escadre anglaise, si des circonstances extraordinaires rendent cette démarche indispensable, tant pour la sûreté personnelle de Sa Majesté que pour épargner à la France la douleur et la honte de la voir enlevée de son dernier asile, pour être livrée à la discrétion de ses ennemis.
«Dans cette circonstance difficile, nous attendons avec anxiété des nouvelles de Paris. Nous avons l'espoir que la capitale se défendra, et que l'ennemi vous donnera le temps de voir l'issue des négociations entamées par vos ambassadeurs, et de renforcer l'armée pour couvrir Paris. (Cette phrase et la suivante avaient été dictées par l'Empereur.) Si, dans cette situation, la croisière anglaise empêche les frégates de sortir, vous pouvez disposer de l'Empereur comme général, uniquement occupé d'être utile à la patrie.
« Signé : le lieutenant général « Comte Becker. »
L'arrivée de l'Empereur à Rochefort produisit une profonde sensation dans la ville ; toute la population accourut aussitôt et envahit les jardins de la préfecture aux cris de « Vive l'Empereur ! »
Ces cris retentirent avec tant d'acharnement pendant toute la journée, que le soir l'Empereur crut devoir céder à ces marques prolongées d'amour ; il parut sur la terrasse accompagné du préfet maritime et de sa suite.
Deux frégates, nous l'avons dit, avaient été mises par le gouvernement provisoire à la disposition de l'Empereur. C'étaient la Saale et la Méduse. Ces deux frégates, mouillées sous la protection des batteries de l'île d'Aix, étaient sous le commandement du capitaine de vaisseau Philibert, dont le pavillon flottait sur la Saale. Le commandant de la Méduse s'appelait M. Ponet.
Le 4 juillet, deux lettres partaient de Paris, adressées au comte Becker. La première, du ministre de la guerre, lui conférait le droit de requérir la force armée, s'il était nécessaire, pour contraindre Napoléon Bonaparte à quitter la France. La voici :
Paris, le 4 juillet 181 5.
« Monsieur le général Becker,
« La commission de gouvernement vous a donné des instructions relativement au départ de France de Napoléon Bonaparte.
X Je ne doute point de votre zèle pour assurer le succès de cette mission. Dans l'intention de la faciliter autant qu'il dépend de moi, je prescris aux généraux commandant à La Rochelle et à Rochefort de vous prêter mainforte, et de seconder de leurs moyens les mesures que vous jugerez convenable de prendre pour exécuter les ordres du gouvernement.
«Recevez, général, l'assurance de ma considération distinguée.
« Pour le maréchal, ministre de la guerre, « Le conseiller d'État, secrétaire général, « Baron Marchand. »
Les causes de notre séjour à Rochefort jusqu'au 8 juillet au soir, que nous nous embarquâmes pour nous rendre à bord de la frégate la Saale, sont un mystère que rien ne m'a fait connaître ; car je me refuserai toujours à croire que nous soyons restés cinq jours à Rochefort pour attendre des caisses ou des fourgons dirigés par erreur sur La Rochelle, et qui contenaient des objets faisant partie du service du grand maréchal à l'île d'Elbe.
Le 5, le roi Joseph rejoignit de nouveau l'Empereur.
Embarquement des bagages sur les frégates.
La journée du 6 se passa sans rien de remarquable, si ce n'est l'avis d'une augmentation de force dans les croisières anglaises.
Le 7, les journaux de Paris nous annoncèrent l'entrée des alliés dans la capitale. Cette nouvelle décida l'Empereur, et le 8, dès six heures du matin, il envoya le général Gourgaud à bord de la Saale, pour consulter le capitaine Philibert sur la possibilité d'appareiller et d'éviter ou de forcer la croisière anglaise, qui n'était encore forte que du Beltérophon, vaisseau de 74, du second rang, et de quelques bâtiments légers. Nos deux grosses frégates pouvaient espérer de combattre avec avantage cette faible croisière. Ce fut plus tard l'avis du capitaine Ponet, commandant la Méduse, lorsque ce brave marin offrit à l'Empereur de combattre seul le Beltérophon pendant que la Saale passerait.
Le 8 juillet, à quatre heures du soir, l'Empereur quitte l'hôtel de la préfecture, dans la voiture du préfet, et s'embarque, près de Fouras, dans un des canots du port, pour se rendre à bord de la frégate la Saale. Les généraux Bertrand, Becker, Lallemand, Savary, Gourgaud et moi l'accompa-
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gnaient. A cinq heures dix minutes, il quitta la terre de France, au milieu des cris de regret de toutes les populations des environs, accourues sur le rivage au bruit de son départ, dans l'espérance de le retenir par les larmes de leur désespoir. La mer était houleuse. Le vent soufflait avec force, l'atmosphère était brumeuse. Les dix rameurs luttaient avec peine contre la vague, et la marée, qui semblait s'associer à la douleur du peuple, nous ramenait sans cesse au rivage. A sept heures cinq minutes, l'Empereur aborda la Saale ; il y fut reçu avec tous les honneurs souverains, à l'exception des coups de canon qu'il avait fait défense de tirer, afin que la croisière anglaise ne fût point avertie de son embarquement.
Dans la soirée l'Empereur, interpellant le général Becker, lui dit devant nous : « Eh bien ! général, chacun ici m'a donné son avis excepté vous ; cependant, mieux que personne vous êtes en position d'avoir une opinion, et je compte également sur votre honneur et sur votre attachement.
— Sire, je ne suis point en position de donner des avis à Votre Majesté ; voici pourquoi je m'abstiens. Dans une circonstance si importante, et dans laquelle il y aurait des chances à courir,
j'aurais peut-être à me reprocher un jour l'influence que mon conseil aurait eue sur la résolution prise, si cette résolution, au lieu de vous conduire en Amérique, vous faisait tomber au pouvoir des Anglais. Le seul avis que j'oserais donner à Votre Majesté, c'est de prendre une détermination, et d'exécuter ensuite le plus rapidement possible le projet auquel on aura donné la préférence. Le sort de la France étant malheureusement accompli, il faut que Votre Majesté s'attende à ce qu'on envoie des agents à sa poursuite. Dès lors, la scène change, sire: les pouvoirs que je tiens d'une commission provisoire cessent, et Votre Majesté court de nouveaux dangers dont il serait difficile de prévoir l'issue.
— Mais, général, dit-il, quoi qu'il arrive, vous êtes incapable de me livrer, n'est-ce pas ?
— Votre Majesté sait que je suis prêt à donner ma vie pour elle ; mais, dans cette circonstance, ma vie ne la sauverait pas. Le même peuple qui s'est pressé tous les soirs sous vos fenêtres et vous obligeait à vous montrer, proférerait peut-être des cris d'un autre genre si la scène venait à changer. Alors, sire, je vous le répète, votre liberté déjà menacée serait complètement compromise. Les
commandants des frégates, recevant les ordres des ministres de Louis XVIII, méconnaîtraient les miens et rendraient votre salut impossible. Réfléchissez donc à l'urgence de la situation, je vous en supplie. »
Le 9, vers une heure du matin, le vent passa au nord. Le brick VÉpervier vint mouiller près de la Saale. A six heures, l'Empereur se fit conduire à l'île d'Aix ; il en visita les fortifications et en passa en revue la garnison, comme il l'eût fait aux plus beaux jours de son règne.
A peine l'Empereur avait-il mis le pied sur le rivage I que les cris : « A l'armée de la Loire ! » retentirent tout autour de lui. Ainsi, à cette extrémité de la France, sur cette parcelle de terre détachée de la France, ce sont les mêmes cris qu'à l'Elysée et à la Malmaison. A huit heures, il retourna à bord de la Saale.
A onze heures, l'Empereur demanda son déjeuner ; sa voix, comme ses traits, témoignaient de l'abattement de sa pensée. Il mangea peu et s'enferma dans sa cabine. La journée se passa en hésitations sur le parti qu'il fallait prendre. Les uns voulaient que l'Empereur s'embarquât sur la corvette la Bayadère, qui stationnait dans la Gironde,
et que commandait l'intrépide capitaine Baudin ; d'autres conseillaient de traverser la nuit la croisière anglaise, à bord d'une mouche qui se trouvait au mouillage sous nos yeux ; d'autres enfin conseillaient de s'établir à l'île d'Aix et d'y attendre la jonction des dix mille hommes du général Clausel, pour, avec ce noyau d'armée, marcher sur Paris. Dans la soirée, l'Empereur se décida à faire sonder le commandant de la croisière anglaise sur la manière dont il pouvait espérer être reçu par l'Angleterre. Le duc de Rovigo et le comte de Las Cases se rendirent dans la nuit à bord du Bellérophon. Le comte de Las Cases savait l'anglais, mais il fut convenu qu'il feindrait de ne pas le comprendre afin de surprendre le secret de l'opinion du commandant anglais. Le lo, le duc de Rovigo et Las Cases apportèrent à l'Empereur la réponse du capitaine Maitland. Le Bellérophon suivait à pleine voile le canot français. Nous eûmes un moment la crainte qu'il ne vînt nous attaquer, et le cri « Aux armes ! » se fit entendre. Mais non ; les Anglais étaient sûrs que l'Empereur était là, ils voulaient se rapprocher de leur proie.
La réponse du capitaine Maitland aux questions du duc de Rovigo avait été que rien, dans ses
nstructions, ne s écartait des règles ordinaires de état de guerre, et que conséquemment il attaqueait la frégate, ou tout autre bâtiment qui, sous )avillon français, tenterait de sortir de la rade, ^ue, quant au bâtiment sous pavillon neutre, il le erait visiter conformément aux usages du blocus ; nais que, néanmoins, vu la gravité tout exceptionelle de la communication qui lui était faite, il liait sur l'heure en référer à son amiral, qui evait être en croisière devant La Rochelle.
Ce fut alors que le capitaine Ponet, commanant la Méduse, me demanda d'offrir en son nom, t en celui de l'équipage de la Méduse, qu'à la aveur de la nuit cette frégate marchât en avant de
Saale, surprît le Beliérophon à l'ancre, enga eât le combat bord à bord avec lui, s'attachât à es flancs et neutralisât ainsi tous ses mouvements, -e combat pouvait durer deux heures, après lesuelles la Méduse, frégate de 60 seulement, tandis ue le Beliérophon était de 74, ne pouvait manuer d'être désemparée ; mais, pendant ce temps, rofitant de la brise qui tous les soirs s'élevait e terre, la Saale passerait, et ce n'étaient pas ne corvette de 22 canons et un aviso, composant
reste de la croisière anglaise, qui arrêteraient la
Saale, frégate de premier rang, portant du 24 en batterie et des caronades de 36 sur le pont.
L'Empereur hésita. L'héroïque dévouement de ces braves gens le touchait ; il ne pouvait se décider à accepter ; mais la déclaration inattendue que le capitaine Philibert, commandant de la Saale et de la station, fit au grand maréchal, mit fin à son hésitation. Le capitaine Philibert venait d'apprendre la détermination de l'équipage de la Méduse; il déclara que, par égard pour l'Empereur, il ne la regardait pas comme un acte de rébellion, mais qu'il s'opposait à ce qu'il en fût davantage parlé.
Le II, les journaux nous apprirent l'entrée du roi dans Paris. L'Empereur envoya le général Lallemand au capitaine Baudin de la Bayadère, et, dans la nuit, il fit transporter ses effets à l'île d'Aix.
Le 12, à dix heures et demie du matin, il s'y rendit de sa personne et s'y installa dans la maison du commandant, qui, dans ce moment, était absent. Toute sa suite s'établit également à Tîle d'Aix. — Au moment où l'Empereur mettait le pied à terre, le Bellérophon s'avança à toute voile, aussi près que possible, et fit feu de toutes ses batteries ; mais nous sûmes depuis que c'était en
éjouissance de l'entrée des Anglais dans Paris.
Le 13 juillet, le prince Joseph vint à l'île d'Aix ire un dernier adieu à l'Empereur ; il av^ait assuré on départ de Bordeaux pour l'Amérique ; et touours l'ami le plus dévoué de son frère, il venait lui ffrir de profiter de leur extrême ressemblance )Our rester à sa place à l'île d'Aix, en l'assurant ue son départ de Bordeaux et sa traversée jusu'aux États-Unis n'éprouveraient aucun obstacle, outes ses mesures étant bien prises. L'Empereur e put se résoudre à accepter, il ne voulut jamais onsentir à faire courir à son frère des périls qui talent sa destinée, et il força le prince Joseph à [uitter l'île et gagner la Gironde pendant que s communications étaient encore assez libres pour [u'il pût le faire sans danger de tomber dans les nains des royalistes qui déjà devenaient menaants.
Dans la soirée, tous les préparatifs furent orionnés pour un embarquement nocturne et secret . bord de deux chaloupes offertes par les aspiants de marine.
Vers neuf heures, le général Lallemand, qui vait été expédié auprès du capitaine Baudin, vint ire à l'Empereur la réponse de ce brave officier.
son acceptation, son dévouement et celui de son équipage ; mais aussi la difficulté de forcer des passes bloquées par des forces imposantes.
A quatre heures du matin, le général Lallemand ! et le comte de Las Cases furent envoyés de nou- \ veau à bord de la croisière anglaise, avec mission , apparente de demander communication de la réponse de l'amiral, mais de fait pour s'assurer si le capitaine Maitland leur exprimerait officiellement, sur l'éventualité d'une détermination de l'Empereur de demander l'hospitalité à l'Angleterre, la même opinion que le comte de Las Cases lui avait entendu exprimer aux officiers du Bellérophon.
Les réponses du capitaine Alaitland furent nettes et positives ; il n'avait pas encore reçu d'instructions, mais il les attendait à toute heure. Il était autorisé à recevoir l'Empereur à son bord, pour le conduire en Angleterre, où, dans sa conviction. Sa Majesté trouverait tous les égards auxquels elle pouvait prétendre.
Il ajouta: «Je désire qu'il soit bien compris que j'ai exprimé mon opinion personnelle sur tous les points, et n'ai en aucune manière parlé au nom du gouvernement, n'ayant à cet égard aucune instruction ni de l'amirauté, ni de mon amiral. »
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Dans ce temps, de jeunes officiers de marine, xaltés par tout ce qu'ils voyaient, par tout ce u'ils entendaient des regrets du peuple, vinrent ffrir de former l'équipage d'une péniche et de onduire l'Empereur aux États-Unis. Un jeune lieuenant de vaisseau, nommé Besson, beau-frère ou cendre d'un Danois, propriétaire d'un brick niarhand en destination pour Copenhague, avait ofert, de son côté, de mettre oe brick à la dispoition de l'Empereur, mais sous la condition que rois personnes seulement, et déguisées en homaes du bord, l'accompagneraient ; car il faudrait le première nécessité, tromper la croisière anglaise, t subir sa visite. Le pavillon danois ne pouvait ouvrir de son inviolabilité que des hommes de équipage.
L'Empereur envoya le général Gourgaud porer aux capitaines Philibert et Ponet une paire le pistolets, comme souvenir de son passage sur es bâtiments qu'ils commandaient. Tous deux, je eur dois cette justice, chargèrent le général jourgaud de supplier l'Empereur de ne pas se ivrer aux Anglais. «Vous ne connaissez pas les ninistres anglais, dirent-ils. Nous les connaissons, lous ; rintérêt national est la loi suprême de tous
leurs actes. Si l'intérêt anglais veut que l'Empereur reçoive de l'Angleterre une royale hospitalité, il l'aura ; mais si, par malheur, l'intérêt anglais le veut, l'Empereur ne trouvera en Angleterre qu'un échafaud ou la chaîne du prisonnier, »
Dans la nuit, les bagages de l'Empereur furent embarqués sur les péniches. Tout semblait nous annoncer la détermination d'une tentative d'évasion, mais aussi tout nous prouvait l'indécision qui dominait ; car le comte de Las Cases avait reçu l'ordre d'accepter l'offre du lieutenant Besson et de signer avec lui les conditions de la prise de possession du brick danois.
Le 14 juillet, vers deux heures, l'Empereur nous fit tous appeler, nous convoqua en conseil privé, et, ne nous dissimulant aucun des graves dangers de sa position, il nous soumit ces questions :
«Dois-je essayer cette nuit de me rendre à bord de la Bayadère, ou de traverser la croisière anglaise, soit avec le sloop du lieutenant Besson, soit avec la chaloupe des aspirants ? Ne dois-je pas plutôt me résoudre à demander l'hospitalité à l'Angleterre et accepter l'offre du capitaine Maitland ? »
Le grand maréchal, le duc de Rovigo, le comte de Las Cases, furent d'avis de se rendre à bord
du Bellérophon, en se faisant précéder par un aide de camp, qui porterait en Angleterre une lettre autographe de l'Empereur au prince-régent.
Le général Gourgaud et moi, nous fûmes les seuls d'un avis complètement opposé, et nous nous efforçâmes à prouver qu'il était mille fois préférable de courir les chances qu'offrait la réponse franche et toute dévouée du capitaine Baudin, qui, disait-il, se chargeait de conduire l'Empereur au bout du monde. En effet, si on ne réussissait pas à franchir la croisière et à gagner la terre d'Amérique, aller en Angleterre serait un pis aller auquel on pourrait toujours revenir.
C'était se bercer d'illusions, nous osâmes le répéter à l'Empereur, que de confondre les intentions du ministère anglais avec celles de la nation anglaise ; que la saine et froide raison commandait de repousser ces illusions, et de se rappeler que la politique du cabinet de Saint-James avait été constamment, depuis dix ans, une politique pleine de haine pour la personne de l'Empereur, et que des ministres qui avaient soudoyé les conspirations incessantes du parti royaliste, depuis la machine infernale et la tentative d'assassinat de Georges Cadoudal jusqu'aux trahisons de 1814, ne pou-
valent pas, sans mentir à leur propre conscience, recevoir l'Empereur en Angleterre autrement que comme un trophée de Waterloo.
Malheureusement, Gourgaud et moi nous étions bien jeunes et nous avions à combattre des influences acquises de longue date, justement méritées et justifiées, il faut le dire, par des années du plus noble dévouement et l'exercice de hautes fonctions. La lutte de notre opinion contre celle du duc de Rovigo et du grand maréchal était chose bien difficile. Nous fûmes battus, nous devions l'être.
En sortant de ce conseil, le comte de Las Cases et le général Gourgaud eurent ordre de se rendre auprès du capitaine Maitland, commandant le vaisseau anglais le Bellérophon ; le comte de Las Cases, pour lui faire connaître la détermination de l'Empereur, et le général Gourgaud, pour porter à Londres la lettre suivante, que l'Empereur écrivait au prince régent :
Rochefort, 13 juillet,
« Altesse royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus grandes puissances de l'Europe, j'ai consommé ma carrière politi-
que, et je viens, comme Thémistocle, m 'asseoir au foyer du peuple britannique ; je me mets sous a protection de ses lois, que je réclame de V^otre Altesse Royale comme celle du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis.
< Napoléon. >
L'Empereur, en dictant au général Gourgaud le brouillon de sa lettre au prince régent, lui dit ces paroles remarquables : Ce que 'f écris est le conseil de Lavalette. En effet, diverses confidences de
'Empereur m'ont prouvé depuis que, de prime ibord, il avait pris son parti : se remettre à la
ête de l'armée, chasser l'ennemi du sol de la patrie, ou se livrer à la foi britannique ; que toute lutre manière de sortir sérieusement de sa position
'était pas dans sa pensée, et que s'il céda à des conseils de fuite sur des péniches ou autrement, :e fut par lassitude et dégoût de tout ce qu'il voyait l'ingratitude et de démence dans les hommes
uxquels le pouvoir se trouvait momentanément iévolu.
Étant encore à la Malmaison, il avait dit à la
eine Hortense : « Me donner à l'Autriche, jamais ;
elle a retenu ma femme et mon fils. — Me donner à la Russie, ce serait me donner à un homme. — Me donner à l'Angleterre, ce sera me donner à un peuple i. »
I. En 1814, lord Castlereagh avait fait dire à l'Empereur, par l'intermédiaire du duc de Vicence, et pendant les négociations de Fontainebleau : « Pourquoi Napoléon, au lieu d'aller à l'île d'Elbe, ne vient-il pas en Angleterre ? il serait reçu à Londres avec la plus grande considération, et il y éprouverait un traitement infiniment préférable à son exil sur un mauvais rocher de la Méditerranée. Il ne faudrait cependant pas qu'il fît, de sa retraite en Angleterre, l'objet d'une négociation : cela entraînerait dans trop de lenteurs et ferait naître des difficultés. Mais qu'il se livre à nous sans conditions, qu'il nous donne cet éclatant témoignage de son estime pour un ennemi qui a vaillamment lutté contre lui pendant dix ans : il sera reçu en Angleterre avec le plus profond respect, et il saura que mieux vaut se fier à l'honneur anglais qu'à un traité signé dans des circonstances comme celles d'aujourd'hui, »