CHAPITRE IV Le Bellérophon
Le 15 juillet, à la pointe du jour, l'Empereur, dans son costume traditionnel, c'est-à-dire coiffé du petit chapeau, revêtu de l'habit vert de colonel de chasseurs de la garde, et l'épée au côté, quitta l'île d'Aix et s'embarqua dans le canot de VÈpervier, qui devait le transporter à bord du Bellérophon. Déjà le drapeau blanc flottait sur les forts et sur la rade. — Le brick VÈpervier était le seul bâtiment français qui eût conservé les couleurs nationales.
Le général Becker accompagnait l'Empereur, moins pour s'acquitter de la mission dont il était chargé par le gouvernement provisoire, que pour accomplir un dernier acte de respectueux dévouement.
Comme toutes les personnes admises dans l'intimité de l'Empereur, il avait subi Taction magnétique que cette puissante nature exerçait sur
tout ce qui l'entourait. Monté sur le brick VÉpervler, il s'approcha respectueusement de l'Empereur, et, s 'inclinant :
« Sire, lui dit-il, Votre Majesté désire-t-elle que je la suive jusqu'au Bellérophon^ conformément aux instructions du gouvernement ?
— Non, non, répondit vivement l'Empereur avec cette sagacité d'esprit qui lui était particulière, non, n'en faites rien, général ; on ne manquerait pas de dire que vous m'avez livré aux Anglais. Comme c'est de mon propre mouvement que je me rends à leur escadre, je ne veux point laisser peser sur la France une pareille accusation. »
Le général Becker voulut répondre, mais la voix lui manqua, il fondit en larmes.
«Embrassez-moi, dit l'Empereur avec cette triste sérénité de visage qui ne l'avait point quitté un seul instant. Je vous remercie de tous les soins que vous avez pris pour moi, et je regrette de ne point vous avoir connu d'une manière aussi particulière ; je vous eusse attaché à ma personne. Adieu ! général, adieu I »
Les sanglots étouffaient la voix du général, lorsqu'il dit en s'éloignant :
« Adieu, sire ; soyez plus heureux que nous. »
Cependant VÉpervier avait levé l'ancre et s'avanait vers le Bellérophon. Les chaloupes du vaisseau vinrent au-devant du brick. Napoléon descendit dans le canot du capitaine Maitland, dont le premier lieutenant tenait le gouvernail. Le grand iiaréchal et le duc de Rovigo l'y suivirent.
Au moment où le canot aborda le Bellérophon^ 'équipage couvrait les vergues en signe de res- Dect : la garnison se mit en bataille sur le pont, nais les honneurs d'une salve d'artillerie ne fu- -ent pas donnés.
Le capitaine et son état-major l'attendaient au
Dremier échelon de l'escalier de parade. Le capi-
aine Maitland offrit immédiatement de le con-
iuire dans l'appartement qu'on lui avait préparé
vec tout le luxe et le confortable possible en mer,
L'Empereur, en posant le pied sur le pont du Bellérophon, dit : « Monsieur le capitaine Maitland, e viens à votre bord me mettre sous la protecion des lois d'Angleterre. »
Le capitaine ne répondit que par un profond alut, et, quelques secondes après, il présenta ses (fficiers.
L'Empereur, qui, tout le temps de son séjour L Rochefort et à l'ile d'Aix, avait porté un Irac Napoléon. 4
bourgeois, avait, comme nous l'avons dit, repris, le 15 au matin, l'uniforme des chasseurs de sa garde, et nous portions tous également nos uniformes.
Sur les six heures du soir, faisant route vers l'Angleterre, nous rencontrâmes le vaisseau amiral arrivant au-devant de nous, toutes voiles dehors, et qui, faisant signal de jeter l'ancre, vint mouiller à côté du Bellérophon. L'amiral venait rendre visite à l'Empereur et lui demander de lui faire l'honneur de visiter le lendemain son vaisseau, qui, à juste titre, s'appelait le Superbe. L'Empereur causa longtemps avec l'amiral Hotham et accepta son invitation.
Tout avait été préparé sur le Superbe comme pour une fête souveraine, et l'Empereur fut reçu avec les honneurs dus aux têtes couronnées ; l'amiral et tous les officiers de l'escadre rivalisèrent de témoignages de respect, et nous fûmes frappés des soins que tous mirent à nous faire oublier notre position.
Le soir, nous remîmes à la voile pour l'Angleterre.
L'Empereur fut établi dans la grande chambre de la dunette; la pièce qui précède lui servait de
salle à manger, et à nous de salon de service. A droite et à gauche, deux cabinets avaient été construits à la hâte : l'un pour simuler un cabinet de toilette, et l'autre pour servir de logement au valet de chambre. Chaque nuit, un aide de camp couchait sur un matelas en travers de la porte de l'Empereur; le service se faisait sur le Bellérophon comme il eût été fait à l'Elysée. Le capitaine Maitland se soumit à cette étiquette. Deux factionnaires d'honneur avaient été placés par ses ordres à l'entrée de la première pièce.
Les vents contraires rendirent très pénible la traversée de Rochefort aux côtes d'Angleterre. L'Empereur souffrit du mal de mer, sans cependant en être réellement malade. Nous remarquâmes qu'il ne le fut jamais complètement dans les plus mauvais moments, quoique éprouvant toujours plus ou moins de malaise, excepté pendant les vingt et un jours d'immobilité auxquels le vaisseau fut condamné sous la ligne. Presque tous, au contraire, lous fûmes très malades au début de la traversée, mais complètement amarinés avant même d'être arrivés à Torbay. Le comte Las Cases seul souffrit jusqu'à la fin pendant le gros temps, peut-être i cause de son âge ou de la délicatesse de sa con-
lOO LES SOUFFRANCES DE NAPOLEON.
stitution, et cette circonstance faisait vivement regretter à l'Empereur que Las Cases eût pris son ancien uniforme de capitaine de vaisseau. C'est à cette occasion que l'Empereur, ayant remarqué qu'il ne portait que le ruban bleu de l'ordre de la Réunion, prit dans son nécessaire de toilette un ruban de la Légion d'honneur, et le lui donnant lui dit : « Mettez-le à votre boutonnière, si vous me reconnaissez encore le droit de réparer le tort que j'ai eu de ne pas vous l'avoir donné plus tôt.»
Le 23 juillet, nous dîmes adieu à la terre de France. A quatre heures du matin on signala Ouessant, et peu après nous aperçûmes distinctement la côte. Le soir, nous étions en vue d'Angleterre, et le 24, entre huit et neuf heures du matin, on jeta l'ancre dans la rade de Torbay. Le général Gourgaud nous y attendait.
A son arrivée en rade de Plymouth, le capitaine Sartorius, qui, pendant la traversée, avait mis du soin à laisser croire à Gourgaud qu'il lui serait permis d'aller librement à Londres, lui signifia qu'il ne pouvait ni le laisser débarquer ni le laisser communiquer avec la terre, et qu'il avait ordre de transmettre à Londres la lettre dont ce général était porteur. Gourgaud protesta, mais
inutilement ; le capitaine Sartorius se rendit à terre, et, le 23, le Stany alla jeter l'ancre dans la rade de Torbay, où il s'établit comme un bâtiment en quarantaine. Des factionnaires veillaient à ce qu'aucune embarcation ne pût en approcher.
Cet état de choses fut pour nous un sinistre présage du sort qu'on nous préparait, et assombrit tellement nos pensées, que nous fûmes insensibles au magnifique aspect des collines au centre desquelles nous nous trouvions, et qu'il ne fallut pas moins que le spectacle des démonstrations dont nous étions l'objet, pour nous rendre l'espérance que le sentiment national nous ouvrirait les portes de l'Angleterre ou forcerait au moins les ministres à nous laisser aller en Amérique.
Ceux de nous qui parlaient anglais cherchèrent la vérité dans leurs conversations avec les officiers du Bellérophon, que leur service avait mis en relation avec le Stany. Mais la réserve de ces officiers déconcertait tous nos efforts et nous prouvait à chaque instant combien l'uniforme change la nature de l'homme. Le caractère indépendant de l'Anglais ne se reconnaissait plus sous l'épaulette. Nous aurions pu nous croire sur une des galères vénitiennes du conseil des Dix, tant le
mystère était irr.pénétrable et les bouches closes. Le front soucieux du capitaine Maitland fut le seul indice qui trahit les nouvelles qu'il avait apprises en rade de Torbay.
Le lendemain de notre mouillage, le comte de Las Cases reçut de Londres une lettre de lady Clavering, ancienne et fidèle amie de Mme de Las Cases. Elle avait appris, pir les journaux, notre embarquement sur le BMérophon et notre prochaine arrivée à Torbay ou à Plymouth. Elle s'était empressée d'écrire, par duplicata, les bruits de Londres sur la détermination du ministère,
M. de Las Cases ne nous dit rien ; il renferma dans son âme l'impression terrible qu'il dut ressentir en lisant la presque certitude de notre translation à Sainte-Hélène. Le duc de Rovigo reçut de Londres un rapport d'une haute importance, et qui ne dut laisser à l'Empereur aucun reste d'illusion sur le sort qui l'attendait.
Le conseil privé venait de délibérer sur la question de savoir si l'interprétation des actes du congrès de Vienne ne permettait pas à l'Angleterre de livrer l'Empereur aux vengeances de Louis XVIII, et les dépêches de Paris provoquaient de sanglantes et terribles déterminationo. L'énergique opposi-
tion du duc de Sussex avait seule sauvé à l'Angleterre l'infamie de cette action 1.
Dans la nuit du 25 au 26, le Bellérophon fit voile pour la rade de Plymoutli, où nous mouillâmes dans la matinée.
A peine avions-nous jeté l'ancre, que des chaloupes armées vinrent prendre, comme des sentinelles, leurs factions autour de notre vaisseau ; rien ne put nous approcher sans un laissez-passer de l'amiral.
Il ne fut plus possible dès lors de se faire illusion sur notre sort, et nous dûmes nous trouver heureux de l'espérance que nous donnaient nos nouveaux amis que le château de Dumbarton, au fond de l'Ecosse, ou peut-être la tour de Londres, serait la prison de l'Empereur.
Le capitaine Maitland ne revint à son bord qu'à neuf heures du soir; nous l'attendions avec anxiété, et à peine eut-il mis le pied sur le pont, que nous cherchâmes à lire dans son regard les
I. Le Times du 24 au 25 juillet 181 5 et le Joufnal des Débats du 30 juillet 18 15 constatent la vérité de ce fait, et s'efforcent de justifier d'avance les décisions qui auraient livré l'empereur Napoléon à une cour martiale pour le condamner à mort.
nouvelles qu'il nous apportait. Il était péniblement préoccupé des communications qu'il aurait à nous faire plus tard ; il ne dit pas un mot de ce qui pouvait nous intéresser, il se borna à nous remettre quelques journaux de Londres.
Dans la nuit, la frégate Enrôlas vint jeter l'ancre à une portée de pistolet et à tribord du Bellérophon.
Le 27 au matin, le capitaine Maitland prévint le grand maréchal qu'il venait de recevoir l'ordre de faire transporter à bord d'une frégate tous les officiers qui ne faisaient pas partie du service personnel de l'Empereur, notamment les Polonais, et que probablement l'amiral Keith viendrait dans la journée faire connaître la décision du ministère. Mais l'amiral, après s'être fait annoncer à plusieurs reprises par les signaux, ne vint que quelques minutes et ne dit mot de sa mission ; il attendait lui-même à toute heure les ordres qu'on devait lui envoyer.
De notre côté, tout était en œuvre pour parer le coup qui nous menaçait. Le duc de Rovigo parvint à établir des communications secrètes avec un jurisconsulte anglais, qui lui envoya diverses notes et documents pour diriger la marche légale
qui placerait l'Empereur, disait-il, sous la protection de la loi anglaise, et rendrait impossible le refus de le recevoir en Angleterre.
L'Empereur, d'après ce conseil, dicta immédiatement une protestation et un mémoire au comte de Las Cases. Un matelot, bon nageur, la porta la nuit à Plymouth ; le lendemain elle était à Londres entre les m^ains d'un célèbre jurisconsulte, et nous espérions !
A Plymouth, bien plus encore qu'à Torbay, la rade était couverte d'embarcations de toute nature. La population de dix lieues à la ronde était accourue pour saluer l'illustre prisonnier. C'était un hourrah continuel d'acclamations et de témoignages d'enthousiasme.
Une yole légère et décorée de fleurs portait une jeune femme ravissante de grâce et de beauté, tenant son jeune enfant dans ses bras comme pour offrir aux regards de l'Empereur ce qu'elle avait de plus précieux ; la brutalité d'une des chaloupes de garde fit sombrer la jolie yole ; ce fut un cri général d'indignation. Un midshipman de notre vaisseau et plusieurs matelots s'élancèrent à la nage : la mère fut tirée de danger presque aussitôt. Son premier cri fut pour appeler son enfant.
Comme j'étais à portée de la voix, je la rassurai en lui disant que son enfant était sauvé.
En effet, le midshipman, au bout d'un instant, fut recueilli par un canot et ramené à bord du Bellérophon avec l'enfant.
Cette scène fit sur nous un tel effet, qu'elle parvint à nous distraire de nos tristes préoccupations.
Le 28, l'amiral Keith vint à onze heures quarante-cinq minutes et demanda à voir l'Empereur ; il resta vingt-cinq minutes enfermé avec l'Empereur, mais ne dit rien ; il attendait des instructions, l'arrivée d'un mandataire spécial du gouvernement ; sa visite était de pure politesse.
Le 29, rien de nouveau ne vint officiellement changer notre position ; mais les journaux rapportés à bord par le capitaine Maitland qui, dès cinq heures du matin, s'était fait conduire à terre, confirmèrent nos craintes sur l'exil à Sainte- Hélène !
Le 30, le capitaine Maitland revint de bonne heure nous annoncer la visite probable, dans la journée, de l'amiral Keith et d'un sous-secrétaire d'État, porteur de la détermination du gouvernement anglais; mais la journée se passa sans que
personne vînt à bord et que nous apprissions rien de nouveau.
Le 31, le capitaine Maitland nous quitta un peu avant six heures du matin ; il revint à dix heures annoncer officiellement que l'amiral et le sous-secrétaire d'État viendraient à onze heures pour communiquer à l'Empereur la détermination du gouvernement an^î:.:s.
A onze heures un quart, l'amiral Keith et le sous-secrétaire d'État Bunbury demandèrent à voir l'Empereur ; il les reçut, et pendant quarante-sept minutes, ils restèrent enfermés avec lui. Ils laissèrent sur sa table la déclaration suivante, après lui en avoir traduit verbalement le contenu :
« Comme il peut être convenable au .général Bonaparte d'apprendre, sans un plus grand délai, les intentions du gouvernement britannique à son égard, Votre Seigneurie (l'amiral Keith) lui fera l'information suivante.
« Il serait peu d'accord avec nos devoirs envers notre pays et les alliés de Sa Majesté que le général Bonaparte conservât le moyen ou l'occasion de troubler de nouveau la paix de l'Europe ; c'est pourquoi il est absolument nécessaire qu'il soit
restreint dans sa liberté personnelle, autant que peut l'exiger ce premier et important objet.
« L'île Sainte-Hélène a été choisie pour sa future résidence : son climat est sain, et sa situation locale permettra qu'on l'y traite avec plus d'indulgence qu'on ne pourrait ailleurs, vu les précautions indispensables qu'on serait obligé d'employer pour s'assurer de sa personne.
« On permet au général Bonaparte de choisir parmi les personnes qui l'ont accompagné en Angleterre, à l'exception des généraux Savary et Lallemand, trois officiers, lesquels, avec son chirurgien et douze domestiques, auront la permission de le suivre à Sainte-Hélène, et ne pourront jamais quitter l'île sans la sanction du gouvernement britannique.
« Le contre-amiral sir Georges Cockburn, qui est nommé commandant en chef de la station du cap de Bonne-Epérance et des mers adjacentes, conduira le général Bonaparte et sa suite à Sainte- Hélène, et recevra des instructions détaillées touchant l'exécution du ce service.
«Sir Georges Cockburn sera probablement prêt à partir dans peu de jours ; c'est pourquoi il est désirable que le général Bonaparte fasse sans délai
le choix des personnes qui doivent l'accompagner. »
L'Empereur écouta avec un calme profond, et sans laisser paraître aucune émotion, le message du gouvernement ; et lorsque lord Keith et sir Henry Bunbury eurent cessé de parler, il leur dit :
«Je suis l'hôte de l'Angleterre et non son prisonnier; je suis venu librement me placer sous la protection de la loi anglaise ; le gouvernement a violé à mon égard les lois de son pays, le droit des gens et le droit sacré de l'hospitalité. — Je proteste et fais appel à l'honneur britannique. »
L'amiral et le sous-secrétaire d'État ne répondirent que par l'assurance respectueuse qu'ils transmettraient immédiatement aux ministres les paroles qu'ils venaient d'entendre.
Les i^*", 2 et 3 août s'écoulèrent sans rien de remarquable. Le 4, depuis le milieu de la nuit, nous étions sous voile, louvoyant par une mer très houleuse, pour gagner Start-Bay, lieu du rendez-vous indiqué pour attendre le Northamberland, qu'on armait en toute hâte à Portsmouth.
Le gouvernement ne voulait à aucun prix laisser l'Empereur en contact avec la population;
liO LES SOUFFRANCES DE NAPOLÉON.
son attitude l'inquiétait: on ne savait jusqu'où pourrait aller son influence morale sur l'équipage de notre vaisseau; car, officiers et matelots, tous témoignaient hautement leur indignation de l'hospitalité violée.
Le mouillage est mauvais à Start-Bay, nous y étions horriblement ballottés par les vagues ; le mal de mer fit diversion aux souffrances de l'imagination.
Le vaisseau de 80 le Tonnant et la frégate Eurotas nous servaient d'escorte ; le capitaine Maitland nous déclara que si l'Empereur ne se hâtait pas de désigner les trois officiers généraux qu'il lui était permis d'emmener, l'amiral Keith en ferait le choix.
Pendant toute la journée du 5, nous restâmes en panne par une mer affreuse. Le 6, on signala le Northiiniberland ; nous jetâmes avec lui l'ancre à Start-Bay.
Le 7, sir Georges Cockburn vint annoncer à l'Empereur qu'il avait ordre de le transporter, dans la journée même, à bord du Northumberland, ainsi que ceux des officiers de sa suite désignés pour l'accompagner à Sainte-Hélène.
Les instructions du ministre des colonies près-
cnvaient la visite la plus minutieuse des bagages, et ia remise à l'amiral de toutes les valeurs de quelque importance, en or ou en diamants. Nos armes devaient nous être demandées, comme à des prisonniers de guerre.
Cette dernière disposition devint l'occasion d'une de ces scènes muettes, mais sublimes, dont ma plume ne saurait rendre toute la grandeur ; chacun le comprendra en lisant le récit fidèle de ce qui se passa.
Les amiraux avaient été reçus par l'Empereur dans la pièce qui lui servait de salon et qui était, comme nous l'avons dit, la grande chambre du vaisseau.
Bertrand et moi nous étions adossés aux fenêtres de l'arrière. Le général Gourgaud se tenait à la hauteur du canon de tribord, comme prêt à tout événement.
L'Empereur, à quelques pieds devant nous, paraissait s'attendre à n'avoir plus qu'à recevoir le salut d'adieu, quand lord Keith, se résignant enfin à exécuter un ordre que réprouvaient les antécédents de sa longue et belle carrière militaire, s'approcha de TEmpereur, et lui dit d'une voix
assourdie par une vive émotion: «L'Angleterre vous demande votre épée. »
L'Empereur, par un mouvement convulsif. posa la main sur cette épée, qu'un Anglais osait demander. L'expression terrible de son regard fut sa seule réponse. Jamais elle n'avait été plus puissante, plus surhumaine. Le vieil amiral se sentit foudroyé ; sa grande taille s'affaissa, sa tête blanchie par les années tomba sur sa poitrine comme celle d'un coupable qui s'humilie devant sa condamnation.
L'Empereur garda son épée.
Les deux amiraux saluèrent avec un respect empreint d'une profonde émotion, et sortirent sans qu'aucune parole eût troublé l'impression solennelle qui nous dominait tous, Anglais et Français.