‹ Les souffrances de NapoléonChapitre 6 sur 21 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Northumberland.

La visite des effets ne fut opérée qu'à bord du N orthumberland par le secrétaire de l'amiral Cockburn, et seulement pour la forme. Chacun de nous donna ce qu'il voulut de l'argent qu'il emportait. Le grand maréchal remit 4.000 napoléons, comme étant la cassette de l'Empereur. Nous conservâmes en secret environ 400.000 francs en or, 300.000 à 400.000 francs de valeurs en diamants, et des lettres de crédit pour plus de 4 millions.

L'Empereur devait choisir ceux de nous qui l'accompagneraient. Nous attendions avec anxiété sa décision. Tous, nous trouvions du charme à lui prouver notre dévouement à sa personne, et non à son sceptre. Plus nous venions de voir d'ingratitude et de défections, plus nous attachions de prix à l'honneur d'être désignés pour le suivre.

Savary, ayant été exclu par les ordres du ministère anglais, était au désespoir; il aimait l'Empe-

reur de tout son cœur, et si vivement, que je ne puis comparer ce sentiment qu'à celui du ciien pour son maître. Lallemand se rappelait sa condamnation, il se croyait livré aux vengeances des royalistes ; mais il méprisait la mort, et disait en riant : « Que le diable emporte ceux qui nous prêchaient, à l'île d'Aix, l'hospitalité des Anglais I

« Allons I Savary, que veux-tu y faire I nous avons échappé si souvent depuis vingt ans à cette mort si inévitable, qu'il faut bien qu'elle finisse par nous attraper. — Ce n'est pas l'embarras, j'aurais mieux aimé être tué par un Mameluk aux Pyramides, ou par un Anglais à Waterloo, que par un Français dans la plaine de Grenelle. »

Je fus réellement heureux quand l'Empereur, m^ayant fait appeler, me dit avec affection :

«Montholon, je vous ai désigné sans vous en parler, parce que je comptais sur vous. Bertrand n'hésite pas cette fois. Le comte de Las Cases m'a demandé de le choisir; le connaissez-vous? Sa conversation me plaît. — Il paraît fort instruit, et je le crois dévoué. — Singulière destinée que la sienne ! Il émigrait, il y a vingt-quatre ans, déguisé en jockey, à la suite de la famille de Louis XVI ; et aujourd'hui il est mon chambellan,

LES SOUFFRANCES im NAPOLEON Ils

et s'exile volontairement avec moi I Faites-le entrer. »

Le général Gourgaud, lui, ne voulait à aucun prix quitter l'Empereur.

Une fois que le sort de chacun se trouva décidé, quelques heures de calme succédèrent à de cruelles anxiétés. Tout parut dans son état normal.

Le 7 août, vers deux heures après midi, l'Empereur, accompagné des personnes désignées pour composer sa suite, quitta le Bellérophon et se rendit à bord du Northumberland. Cette fois, aucun honneur royal ne l'attendait ; seulement du respect et une extrême affectation des formes les plus polies. Les ordres du gouvernement étaient positifs. C'était le général Bonaparte, chef du gouvernement français, et non l'empereur Napoléon, que l'amiral sir Georges Cockburn était chargé de conduire et de garder prisonnier à Sainte-Hélène, en lui rendant les plus grands honneurs militaires après ceux dus aux têtes couronnées. Quant à nous, on nous rendit les honneurs appartenant à nos grades.

La dunette avait été disposée en plusieurs pièces, ifin d'y loger l'Empereur et l'amiral ; au centre îtaient le salon et la salie à manger ; à droite et gauche une chambre à coucher conimuniquant

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également dans le salon et dans la salle à manger ; un lit mécanique, pour éviter le roulis, avait été dressé dans la chambre destinée à l'Empereur ; mais il ne s'en servit pas, préférant son lit de camp ordinaire, un lit de fer se remployant en parapluie avec deux matelas, l'oreiller, les couvertures, les draps et les rideaux dans un étui de cuir, qu'on attachait comme un porte-manteau derrière une voiture de suite ; à l'armée, un mulet de bât le portait avec la tente et son mobilier ; les rideaux étaient en taffetas vert, les matelas et la couverture en bourre de soie. Jamais, pendant son séjour à Sainte-Hélène, l'Empereur n'a couché sur un autre lit.

Sa chambre se trouva meublée comme l'avait été sa tente sur la rive de la Moskowa. Depuis son départ de l'île d'Aix, il avait repris l'uniforme vert des chasseurs de la garde ; il le conserva pendant toute la traversée.

Dans la journée du 8, l'amiral donna le signal de l'appareillage.

Le 9, plusieurs fois la terre de France nous apparut comme une ombre vague et informe apparaît dans un rêve quand l'âme ou la pensée sont atteintes d'une impression fébrile ; mais dès que l'espoir

e reconnaître un point de la côte allait se réaliiT, le signal maudit de virer de bord était pour ous comme le réveil qui détruit l'illusion d'une ouce rêverie. Cependant une fois et pendant que Empereur faisait sur le pont sa promenade d'habiide, la côte de Bretagne se dépouilla de nuages

s'offrit à nos regards, comme pour recevoir Dtre dernier adieu. France! France! fut le cri )ontané qui retentit d'un bout du pont à l'autre.

L'Empereur s'arrêta, regarda la côte, et, ôtant m chapeau, dit avec émotion: «Adieu, terre des

aves, je te salue ! Adieu, France, adieu ! »

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