CHAPITRE VI Sainte-Hélène
Le 15 octobre 18 15, nous jetâmes l'ancre dans la rade de Jamestown, à quelques centaines de toises de l'embarcadère. Un canot du port nous aborda presque aussitôt. L'amiral et sir Georges Bingham, colonel du 53e régiment d"infanterie de ligne, se firent conduire à terre. A deux heures et demie, l'amiral revint, amenant avec lui le colonel Wilks, gouverneur de Sainte-Hélène pour la Compagnie des Indes, à laquelle appartenait cette île, mais dont elle céda la jouissance au gouvernement anglais pour le temps que durerait la captivité de l'Empereur.
Le 17, l'Empereur débarqua. Triste anniversaire d'une triste journée. Deux ans auparavant, et presque à la même heure oii Napoléon mit le pied sur la terre d'exil, la France avait perdu la bataille de Leipzig.
La maison de M. Portious avait été préparée à
la hâte par les soins de l'amiral et du grand maréchal poiir nous recevoir provisoirement. Elle est agréablement située à l'entrée de Jamestown ; deux jolies, mais très petites pièces du premier étage, furent l'appartement de l'Empereur ; on y monta de suite son lit de fer, et, à peine arrivé, il s'y trouva installé comme à bord, ne se servant, pour son coucher et sa toilette, que d'objets à lui. Nous nous établîmes, tant bien que mal, dans le reste de la maison, en ne pensant qu'au plaisir d'être à terre en famille. Les Anglais nous avaient tous quittés.
Lors de notre arrivée à Sainte-Hélène, on n'y comptait que cinq cents blancs, y compris la garnison composée d'un bataillon d'infanterie fort de cent soixante hommes et d'une compagnie d'artillerie au service de la Compagnie des Indes. Le nom.bre des esclaves était d'environ trois cents. La population était, en 1821, de huit cents blancs, trois cents nègres, neuf cents Chinois ou Lascars ; ces derniers avaient été importés pour le service ipêcial de Longwood.
La garnison s'est élevée, pour la garde de l'Empereur, à plusieurs mille hommes, savoir: le bataillon d'infanterie et l'artillerie de la Compagnie
des Indes, deux régiments d'infanterie du roi, un escadron de dragons, un détachement de mineurs, sapeurs ou ouvriers du génie, et une compagnie d'artillerie royale, plus onze bâtiments de guerre ayant à bord garnison de soldats de marine.
La dépense de la garde et de l'entretien de l'Empereur coûtait au gouvernement anglais huit millions de francs par an, sans compter les dépenses extraordinaires nécessitées par les besoins d'une garnison si disproportionnée avec les ressources du sol.
Le lendemain de son débarquement, dès huit heures du matin, l'Empereur monta à cheval avec le grand maréchal et sir Georges Cockburn pour voir l'île; mais c'est à Longwood seulement qu'il fut conduit, et l'on eut soin d'éviter qu'il pût apercevoir Plantation-House et ses beaux jardins ; il ne vit de l'île que le côté rendu stérile par les vents alises, Longwood et son bois de gommiers rabougris nommé Deadwood, c'est-à-dire bois mort, par les colons.
En redescendant à Jamestown, l'Empereur remarqua un modeste cottage à environ un mille avant d'être arrivé à l'embouchure de la vallée; il témoigna le désir de le voir et de s'y arrêter
:juelque temps. Ce cottage était habité par la famille Balcombe. Ces braves gens se trouvèrent beureux de l'honneur qui leur était fait, et le témoignèrent avec une franchise toute cordiale ; ils offrirent à l'Empereur de mettre à sa disposition tout ce qu'ils avaient, s'il lui convenait de rester aux Briars jusqu'à ce que Longwood fût prêt pour le recevoir. L'Empereur accepta en partie cette offre hospitalière, et dit qu'il logerait avec plaisir dans un pavillon détaché de l'habitation principale ; mais à la condition que rien ne serait changé dans les habitudes de la famille. L'amiral s'empressa d'acquiescer à ces arrangements, et le soir même le pavillon, c'est-à-dire l'unique pièce qu'il contenait au rez-de-chaussée, reçut le mobilier d'Austerlitz. Deux mauvaises chambres, faites en cloison de planches sous le toit, logèrent le comte de Las Cases et les valets de chambre.
Grand fut notre étonnement à tous quand le grand maréchal, en arrivant en ville, nous apprit que l'Empereur était resté à dîner avec la famille Balcombe, et qu'il s'établissait aux Briars. M. Balcombe avait deux aimables et gracieuses filles, Élisa-Jane et Betzy. La dernière surtout
était charmante et parlait bien le français. Ce fut un désappointement pour nous que cette séparation forcée et comme la sensation d'un sacrifice inutile.
Le grand maréchal prévint le comte de Las Cases qu'il eût à se rendre immédiatement aux Briars. MM. Marchand et Saint-Denis y furent également envoyés.
On y transporta tout ce qu'il fallait pour meubler la pavillon, et le soir même l'Empereur y coucha.
Le capitaine d'artillerie Greatly y fut installé avec deux ordonnances pour la surveillance de l'Empereur.
Comme tout le service ds la table était resté dans la maison Portious, c'étaient des esclaves qui portaient de la maison Portious aux Briars le dîner de l'Empereur. Ce qui aurait dû être prévu arriva: l'Empereur se trouva condamné à manger froid. Il ne dit rien pendant quelques jours, soit qu'il ne s'en aperçût pas, soit qu'il pensât que c'était Teffet des débuts d'une organisation difficile ; mais une semaine s'étant écoulée, il m'écrivit :
« Monsieur le comte de Montholon, vous prendrez, à partir d'aujourd'hui, le service du grand maréchal.
«Je le préviens de cette disposition, qui est d'accord avec son désir.
Chaque jour l'un de nous allait passer la matinée ou la soirée aux Briars, et toujours, après que a cuisine y eut été établie, il nous retenait ou nous invitait à dîner, de manière à ce qu'il ne se passât point plus d'un jour sans que tous nous ussions eu l'honneur de le voir.
L'Empereur vivait aux Briars comme à bord du Northumberland. Il restait dans son intérieur jusqu'à quatre ou cinq heures, et cherchait l'oubli des heures dans les souvenirs de ses campagnes d'Italie ou d'Egypte. M. de Las Cases, qui ui servait de secrétaire, écrivait sous sa dictée, alternativement avec le général Gourgaud ou moi, quelquefois aussi le grand maréchal ; mais ce dernier rarement, parce que ce travail pénible lui déplaisait, et qu'il s'en déchargea dès qu'il put en rouver l'occasion. Je crois même me rappeler qu'il finit par prier l'Empereur de l'en dispenser, en
avouant que sou amour-propre souffrait de faire ainsi un service si différent des hautes fonctions qu'il remplissait naguère. J'ai su néanmoins que plus tard il l'avait regretté.
L'Empereur finissait assez souvent sa soirée dans le salon du cottage Balcombe, soit à faire une partie de whist, soit à écouter les historiettes des deux sœurs, qui rivalisaient de gentillesse et d'efforts pour plaire à leur hôte. La cadette surtout, fort jolie et plus espiègle encore, prévoyant qu'elle pouvait tout faire et tout dire impunément, et enhardie qu'elle était par son habitude d'enfant gâtéj profita d'une si belle occasion pour demander à l'Empereur d'acheter un vieil esclave malais employé par M. Balcombe et enlevé depuis plusieurs années à sa patrie. Elle lui dit un soir :
« Je ne veux plus aimer mon père, parce qu'il ne tient pas sa promesse ; mais vous, je vous aimerai bien si vous rendez Tobie à ses pau\Tes enfants. Savez-vous bien qu'il a une fille de mon âge et qui me ressemble?»
Donner à l'Empereur l'occasion de faire un heureux était lui plaire. Aussi s'empressa-t-il d'accepter l'amitié que lui offrait la jolie Betzy B.ilcombe ; il l'assura que, dès le lendemain, il don-
nerait l'ordre d'acheter l'esclave, et ferait prier l'amiral de le renvoyer dans l'Inde par la première occasion. Mais, pour affranchir un esclave, il fallait se soumettre à une longue série de formalités, et notre départ des Briars pour Longwood nous surprit avant qu'elles fussent achevées.
C'est le 28 novembre 181 5 qu'il quitta pour toujours l'uniforme de chasseurs de la garde, qu'il n'avait point cessé de porter depuis son embarquement sur le Bellérophon, et qu'il adopta le frac bourgeois, mais en conservant la plaque et le cordon de la Légion d'honneur, son gilet et sa culotte d'uniforme, les souliers à boucles et le petit chapeau devenu historique.
Le 29 novembre, la frégate la Havane jeta l'ancre dans la rade de Jamestown, de retour du cap de Bonne-Espérance, où elle avait été chercher des vivres et des objets de première nécessité, tant pour notre installation à Longwood que pour l'établissement des troupes dans les camps. Cette frégate nous apporta des journaux d'Europe jusqu'au 7 septembre. Nous apprîmes l'exécution du général Labédoyère et l'assassinat du maréchal Brune: le premier, fusillé par l'arrêt d'un conseil de guerre ; le second, massacré par le fanatisme de
la populace d'Avignon. C'était non loin de ce même Avignon que quelques misérables avaient osé, en 1814, proférer le cri de mort contre l'Empereur, pendant que, devant l'hôtel de la poste d'Orgon, les postillons changeaient les chevaux de la voiture qui le conduisait à l'île d'Elbe. Peutêtre la France eût-elle été condamnée à d'éternels pleurs, sans le sang-froid du général autrichien Koller, et l'admirable dévouement du valet de chambre Noverraz, qui se trouvait à la portière de la voiture de l'Empereur. Tout était triste, tout était sujet de méditation pour l'Empereur dans la lecture de ces journaux.
Il déjeunait dans le jardin des B-i..rs avec Gourgaud et Las Cases, quand, le lendemain, i" décembre, je lui apportai quelques lettres que je venais de recevoir. Il les lut avec avidité.
« C'est à présent, s'écria-t-il, qu'il est cruel d'être ici. Qui osera se mettre à la tête de l'indignation populaire ? Qui comprendra ce qu'il y a à faire pour que des milliers de braves ne portent pas leur tête sur l'échafaud, en holocauste de leur patriotisme et de leur horreur du joug de l'étranger ? Eugène est une tête carrée, un administrateur habile ; c'est un homme de mérite supérieur ; mais
ce n'est pas un homme de génie. Il n'a pas ce caractère ferme qui distingue les grands hommes. On parle de Clausel, il a des moyens, de la vigueur ; au fait, je ne vois que celui-là.
— Ah I sire, dit le comte de Las Cases, s'il réussit, ce sera au nom de Votre Majesté. — Croyez-vous donc, reprit l'Empereur, qu'il soit assez bête pour me céder la place s'il la conquérait ? J'ai bien des partisans, mais s'il réussissait il en aurait aussi, et beaucoup ; on oublierait les grandes choses que j'ai faites, pour ne songer qu'à celui qui viendrait de sauver la Révolution française. Les derniers ont toujours raison. On oublie le passé pour le présent. »
Après le dîner, l'Empereur se fit lire les Fourberies de Scapin. A dix heures il se coucha.
Le 2 décembre, il devait y avoir bal chez le colonel Wilks, gouverneur de l'île, au nom de la Compagnie des Indes, sous l'autorité suprême de laquelle cette île resta jusqu'au jour où, par un traité signé entre le gouvernement anglais et cette compagnie, l'île de Sainte-Hélène passa sous l'autorité royale. L'Empereur nous défendit d'aller au bal du colonel Wilks. Il était souffrant, et se coucha à huit heures ; il supportait avec peine les
variations atmosphériques. Le thermomètre sautait parfois de dix degrés, et le temps était si mauvais, que dans la nuit du 3 un coup de vent enleva la tente dans laquelle couchait le général Gourgaud.