‹ Les souffrances de NapoléonChapitre 8 sur 21 · CHAPITRE VII Longwood · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Longwood

Notre installation à Longwood approchait. Le 6 décembre, l'Empereur dicta ses ordres pour les détails de son service à Longwood, comme s'il eût dû aller habiter une de ses maisons de campagne en France.

C'est à cette occasion qu'il fut question pour la première fois entre lui et l'amiral Cockbum d'adopter un nom de convention pour éviter les embarras du titre d'Empereur.

« M'appellerai-je, nous dit l'Empereur, le colonel Duroc ou le comte de Lyon ? » Le grand maréchal penchait pour ce dernier titre. Le général Gourgaud objecta que les comtes de Lyon étaient des chanoines. Cette objection historique mit fin à la conversation. L'Empereur parla d'autre chose, et ni Las Cases ni moi n'eûmes le temps de dire notre opinion.

Le lo décembre 1815, tout étant arrangé, i'Em-

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pereur quitta les Briars et s'installa à Longwood.

Dès le premier jour, un valet de chambre de service se tint dans la pièce qui précédait la salle de bain, et qui servait de petite entrée à l'appartement de l'Empereur. Deux valets de pied furent placés dans le passage servant d'entrée à la salle à manger, où se tenait un valet de chambre pour le service du salon et du cabinet topographique, dès que l'Empereur était habillé. Enfin, le service de table fut fait avec l'argenterie et la porcelaine apportées de Paris. Le maître d'hôtel, le chef d'office portaient l'habit vert brodé en argent, le gilet blanc, la culotte de soie noire, les bas de soie blancs et les souliers à boucles. Les deux valets de chambre, Saint-Denis et Noverraz, portaient le même costume, à la seule différence de la broderie en or.

Il y avait en outre six valets de pied en livrée.

Les valets de chambre seuls servaient l'Empereur, lorsqu'il mangeait dans ce qu'il appelait son intérieur, c'est-à-dire dans l'une des deux petites chambres dont la première lui servait de cabinet de travail, et celle du fond, qui avait ime cheminée, de chambre à coucher.

Pendant les premiers temps, le déjeimer avait

lieu à onze heures, le dîner à sept ; mais bientôt après l'Empereur déjeuna toujours dans sa chambre, sans heure fixe. Il avait été convenu que le grand maréchal viendrait chaque jour dîner à Longwood ; mais, par une fatalité inexplicable, dès le deuxième jour, l'Empereur attendit jusqu'à près de neuf heures ; une partie de cheval en famille, sous la conduite du capitaine Hamilton, de la frégate la Havane, avait fait oublier l'heure du dîner. Moins de huit jours après, une course en ville, pour voir ou acheter des soieries et des châles de la Chine, exposés en vente par un bâtiment de passage revenant de Canton, renouvela l'humeur assez naturelle d'une attente inutile. De ce jour, le dîner en commun, qui devait avoir lieu tous les jours, n'eut plus lieu que le dimanche. Nous en fûmes peines; c'était une première atteinte à une vie de famille qui avait tant de charme pour nous tous.

L'Empereur prit l'habitude de finir sa soirée à table ; au dessert, ii se faisait apporter Racine, Corneille ou Molière, et, choisissant pour lire à haute voix l'un des chefs-d'œuvre de ces grands hommes, il nous disait : « A quel spectacle irons-nous ce soir .? Entendrons-nous Talma ou Fleury ? » Cette

lecture le menait jusqu'à dix ou onze heures, et presque toujours il emmenait quelqu'un, se déshabillait, travaillait ou causait jusqu'à ce que le sommeil le prît.

Cet état de choses dura jusqu'au départ de M. de Las Cases.

Pendant les premiers temps, l'Empereur ne s'^habillait que vers deux heures ; il passait alors dans ce qu'il appelait son cabinet topographique avec celui de nous qui ce jour-là travaillait avec lui. A quatre heures, il nous faisait tous appeler au salon, et, en général, montait en calèche pour faire le tour du plateau de Longwood, ou pour aller à Hut'sgate. Le général Gourgaud l'accompagnait à cheval ; je n'étais jamais de ces promenades. L'Empereur s'était aperçu de mon désir de ne pas en être, et deux ou trois fois il me le prouva par un reproche plein de bonté, puis ne m'en parla plus. Lorsque des passagers de l'Inde ou de la Chine demandaient au grand maréchal de les présenter, ou que les habitants de l'île venaient en visite à Longwood, ils étaient reçus de deux à quatre heures. Assez souvent l'Empereur en retenait à dîner. L'amiral Cockburn eut plusieurs fois cet honneur, ainsi que sir Georges

Bingham, colonel du 53e, et le capitaine Young- Husband, des grenadiers du i^"" bataillon; sa femme était arrière-petite-fille de Cromwell.

Ce genre de vie, si monotone et si triste qu'il fût, était sans doute encore trop supportable aux yeux du génie malfaisant qui présidait alors au destin de Napoléon ; car sir Hudson Lowe nous arriva, et avec lui l'outrage qui devait tuer l'auguste victime livrée à sa haine sauvage par les rancunes irréfléchies de la Sainte-Alliance.

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