‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 11 sur 19 · MARSEILLE S · texte numérisé non relu

MARSEILLE S

porte et ze remets la clef au voisin. — Où ta vas donc? qui me dit. — Où que ze vas? à Versailles. — - Àhl malheureux, qui me dit, faut traverser toute la France! — Z'ai bien traversé la mer, ze traverserai bien la terre l que ze réponds.

» Effet! vement, ze m'acemine. Après quinze jours, deux heures et cinquante-sept minutes, ze suis devant le çateau de Versailles. Ça fait une belle bâtisse, faut être zuste. Z'aperçois deux ou trois petits bagassons, que ze crois qu'on appelle ça des pazes. Ze leur dis : — MesamiSj ountès Ion rey? — Qu'est-ce qui veut dire, cet homme? qui dit un. — Ze vous demande, que ze leur dis, où-t il est le roi, votre maître et le mien I — Le roi, il est à Fontainebleau. — Que bête est-ce ça? que ze dis. — C'est pas une bête, c'est sa maison de plaisance.

— Allons, ze suis bien venu à Versailles, z'irai bien à Fontainebleau.

» Ze m'acemine encore. Le lendemain, à dix heures du matin, ze suis rendu à Fontainebleau. Z'entre dans une grande salle, où ze vois deux

su LES SOULIERS DE STERNE

hommes qui étaient habillés de morceaux rapiécés de rouze et de bleu. C'étaient des Suisses. — Messieurs, ze leur dis, ze veux parler au roi. Toi retirer, qui me dit un. — Que ze me retire 1 ze veux parler au roi 1 — Si toi pas retirer, moi crève tonla ventrel qui me dit. — Lesbagassesl... pan I ze lui fice un basseàu... à terre celui-làl... l'autre i te vient avec son sponton; ze pare le coup de la main gauce et ze le vas taper de la main droite, lorsque moussu de Fourbin, moD capitaine, il arrive. — Haï c'est toi, Patron- Zean I qui me dit. — Eh I vous va qui y moussu de Fourbin; le tron de Diou vous curel — Quel bon vent t'amène par là? qui médit. Ze li raconte ce qui m'était arrivé. I me dit : — Viens-t'en avec moi, le roi aime les braves zens et i t'accordera ce que tu demandes ; viens. — Ze le voudrais bien, mais ces zens là i veulent pas me laisser passer. — Laissez passer cet homme I qui dit moussu de Fourbin. Ze passe, i me font la grimace, mais ze m'en moque.

» Z'entre ; ze vols un bel appartement, car le

roi il est zoliment lozé. Z'ôte mon bonnet et ze salue la compagnie. M. de Fourbin i me dit ; —

MARSEILLE 2i5

Voilà le roi. -— Ha I sire, que ze lui dis, commo quevous vous portez? Et madame, commo qu'elle se porte? — Elle se porte bien, qui me dit le roi ; la voilà. Ze la regarde, ze vois une belle femme, bien respectable. Ze dis : — Sire, vous pouvez vous zafflater que vous êtes bien heureux. — De quoi s'agit-il ? qui me dit. Ze lui débite tout du long mon petit çapitre ; et quand z'eus fini il appela un grand homme qu'il était en robe noire, et i lui dit : — Faites la permission que Patron- Zean i conserve sa cabano.

» Pendant ce temps, ze me retourne et ze vois un zoli petit enfant. Ze dis à moussu de Fourbin : — Et ce petit moussu, qui est-il? — C'est le dauphin, qui me dit. — Y ressemble à mon fils Zoseph comme deux gouttes d*eau ; vous ne connaissez pas, moussu de Fourbin, mon fils Zoseph I I n'a que quatre ans, mais il envoie faire son père, que c'est un plaisir...

» Le moussu noir i dit : Voilà la permission, sire, voulez-vous la signer? Le roi signe. Ze prie madame de signer, et tout le monde qui'est là. Alors ze compte les signatures : une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit. — Les consuls de Marseille i sont que quatre : i pourront pas lutter, que ze dis. Ze remercie le roi, la compa-

gnie, moussu de Fourbin, et ze reviens à Harseillo.

» Comme ze zasais avec le voisin, arrive le varlet de ville. — Est-i arrivé, Palron-Zean? — Oui, que ze suis arrivé! que je dis. — Ah ! pour le coup, la cabano à terre I Moussu le premier i va venir, avec quatre sarpentiers qui vont mettife la hace dedans. — Allez dire à moussu le premier que z'ai derrière ma porte de quoi le régaler ! Pendant qu'il y va, ze prends quatre hosties, z*en mets une à çaque coin de la permission, et ze la colle sur ma porte. — Où-t-il est, cet insolent de Patron-Zean? qui dit moussu le premier. Z'ouvre ma porte, et ze li casse le nez avec le nom de Louis.

» Cet homme il recule. — Ze vois, Patron- Zean, que vous pouvez garder votre cabano, qui dit ; et si vous avez besoin- de ma protession, ze vous la promets. — Ze vous remercie, moussu le premier, que ze lui dis, mais zai besoin de rien.

• • » Voilà, moussu, l'histoire de Patron-Zean.

Depuis, Z6 suis resté dans ma cabano à gagner ma vie tout doucement, et à prier Diou pour ootre roi. À sa santé I »

[Le patron Jean trinque avec le lieutenant de vaisseau.)

GARPENTRAS

Garpentras me tentait depuis longtemps. J'ai Youlu voir Carpentras ; et un jour d'hiver , je suis parti dans ce but unique.

Avant d'arriver à Avignon, — c'est-à-dire à la station de Sorgues, — on trouve l'embranchement qui se dirige sur Carpentras. Le trajet est de trois quarts d'heure environ , c'est du moins le temps que j'ai mis par une belle matinée de février.

Une des premières choses que j'appris par les voyageurs de mon compartiment, c'est qu'on ne prononce pas Carpântrdsse , ainsi que nous prononçons généralement à Paris. On dit Carpintra tout simplement et tout sèchement , — comme avec une intention de couper court à la moindre velléité de raillerie^

Il ne fait pas bon , d'ailleurs , se moquer de Carpentras. Témoin la leçon donnée aux mauvais plaisants par M. Bourbousson , en 1848. — On parle encore de cette histoire dans le pays. — M. Bourbousson était un honorable député du département de Vaucluse , très-attaché à sa

province et doué d'une oreille particulièrement mal façonnée aux épigrammes. Or, à cette époque, le Charivari j qui était monté sur une gamme bien plus aiguë que maintenant , ne se faisait pas faute de dauber sur Carpentras et ses habitants. — Carpentras, ce bout du monde! — Les habitants de Carpentras, ces Iroquois, ces Hurons% ces Samoïèdesl

M. Bourbousson souffrait beaucoup.

Il se contint pendant quelque temps; mais un jour que sa bonne ville de Carpentras avait été plus ridiculisée que de coutume, le sentiment de Tamour du clocher vibra énergiquement en lui, et il se décida à aller demander, dans les bureaux du journal , l'instigateur de ces éreintements systématiques. Dès qu'il lui fut connu, il l'amena sur le terrain. On se battit au pistolet, — et M. Bourbousson blessa son adversaire» Ce jour-là, Carpentras fut vengé.

Hais pourquoi se moquerait^on de Carpentras f

CARPENTRAS t3l

C'est une ville attrayante au possible , non orgueilleuse ; on ne l'aperçoit pas tout d'abord , elle ne se jette pas à la tête des gens; elle est assise sur un plateau modéré , — mais admirablement et grandiosement entourée.

Comme le jour allait baisser, je me dirigeai immédiatement, — d'après quelques indications sommaires , — vers la promenade qui fait une ceinture de beaux arbres à Carpentras. Rarement je me suis trouvé en face d'un horizon aussi étendu et aussi varié. A mes pieds, c'està-dire au bas du rempart, se déroulaient à perte de vue des champs cultivés, coupés de maisonnettes aux tuiles rouillées. Dans le fond, se dressait le Mont-Ventoui, ce géant de la Provence, coiffé de neige.

À peine interrompue par un faubourg, la promenade reprend et fait le tour de la ville. Le tableau se transforme sans perdre de grandeur. Un aqueduc de l'effet le plus charmant enjambe le paysage, et, grâce au crépuscule, semble courir dans la plaine au galop de ses nombreuses arches. Un brin de rivière étincelle à diverses places dans l'herbe rembrunie.

La nuit me talonne, elle me rejoint, me gagne tout à fait , me devance et m'enveloppe à la

St32 LES SOULIERS DE STERNE

hauteur de la porte d^Orange, — une porte trèséîevée, très-belle, formidable comme une strophe de la Légende des siècles. Je passe sous sa voûte sinistre, et me voilà engagé dans les rues étroites et sinueuses de Carpentras, au milieu des cris des enfants revenant de l'école et des marteaux des taillandiers. Je ne me hâte plus, et je marche au hasard, m'arrêtant à chaque détail. Ce détail, c'est tantôt une boutique mal éclairée, avec une vieille à demi endormie sur une chaise de paille, son ouvrage tombé à ses pieds, — tantôt la porte d'un hôtel me laissant apercevoir un escalier immense , — tantôt une église mutilée, incomplète, dont la pierre s'égrène aux vents et à la lune.

Ici la place du marché; des maisons à pilier; une fontaine aux sculptures agréables : une statue de la Yierge dans un angle de muraille. J'erre, je reviens sur mes pas, je m'égare à dessein.

Enfin, je sors de ce vieux quartier, et je débouche dans des voies*plus larges, où des cafés coquettement éclairés m'annoncent que je me retrouve en pleine civilisation. L'enseigne d'un Alcazar frappe mes yeux.

Un Àlcazar; oui, j'ai bien lu; un Alcazar et

Page 1