‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 12 sur 19 · CARPE NT RAS · texte numérisé non relu

CARPE NT RAS

tout ce quL s^ensuit sans doute : une Thérésa, un bossu, un improvisateur, des clowns. L'Alcazar de Carpentras I Peu s*en faut qu*à mon tour je ne tombe dans ce système de plaisanteries saugrenues que j'ai condamné tout à l'heure.

— Cet Alcazar me g&te Carpentras ; dès ce mo ment, Carpentras n'est plus pour moi qu'une ville ordinaire, la ville de .tout le monde; Car* pentras cesse de m'intéresser, et je pense à autre chose, — à mon dîner, par exemple, dont l'heure va sonner.

On m'avait prévenu, à tort où à raison, que je ne pouvais pas dîner ailleurs qu à l'hôtel de l'Univers. C'est donc à l'hôtel de TUnivers, dans une salle vaste et froide, que j'ai fait dresser mon couvert. Les petits artichauts de Cavaillon sont exquis, c'est connu. Les truffes de Carpentras luttent vaillamment contre les truffes de Périgueux.

Autour de moi, les servantes vont et viennent; leur voix a, comme celle de toutes les femmes de la Provence, cet accent mutin et bref qui s'accorde si bien avec l'allure preste et l'œil riant.

Que ferai-je du reste de la soirée ? Mon bon génie m'envoie me heurter contre une affiche de

spectacle. Il y a un théAtre à Carpentras, en face de Thôtel de l'Univers, et sur ce théâtre on joue la Belle Hélène! — J'ai donc vu la Belle Hélène à Carpentras, et j'y ai même goûté un certain plaisir, malgré l'insuffisance de roichestre et les anacbronismes de la mise en scène. Si l'on tient à agrémenter son itinéraire, on peut s'en revenir de Carpentras à Avignon par les messageries Garcin, comme je l'ai fait, dans une brave diligence du temps passé, qui vous secoue bien, et vous dépose, au bout de deui heures, sur la place Grillon.

Tarin, 30 novembre 1859.

Je viens voir lltalie frileuse, l'Italie moins son ciel et les touristes. Je suis servi à souhait : il fait un brouillard qui ne serait pas désavoué sur les boulevards parisiens. Lfl^ première enseigne que je lis à travers les vitres de Tomnibus du chemin de fer, qui me conduit dans Tintémnv de Turin, est celle-ci : Café Solferino. — Après cinq minutes de trajet, je descends à la Pension suisse^ rue Charles -Albert, un hôtel comme tous les hôtels, oii Ton me donne une chambre comme toutes les chambres. Sur la tapisserie un voyageur français a tracé au crayon la liste de son linge : deux chemises , quatre faux cols , onze mouchoirs, — Onze mouchoirs,

il est évident que ce voyageur était puissamment enrhumé.

Le temps de réparer ma toilette , et je me précipite hors de l'hôtel, au hasard : je me répands dans les rues, j'encombre les faubourgs, j'.erre sur les quais , je tourne sur les places. Partout une régularité que m'avaient annoncée les Guides; des arcades où circulent des abbés à la redingote courte, au chapeau triangulaire; des perspectives de plusieurs kilomètres ; tous les cinquante pas une église ou un théâtre; des bersaglieri causant avec des marchandes de pommes, coiffées de la traditionnelle marmotte; le portrait de Victor -Emmanuel à toutes les montres des magasins, en grand uniforme et en caporal de zouaves; des vendeurs de journaux à se croire en plein Paris ; des omnibus informes et jaunâtres , des coupés de remise , tout le train d'une capitale enfin, avec quelque chose d'éclairé et de joyeux dans les physionomies.

J'irai au théâtre ce jsoir , bien certainement, malgré m^ fatigue. Le Théâtre-Royal est fermé; mais dix autres affiches me sollicitent. A laquelle entendre ? Le théâtre Carignan annonce Norma ; — le théâtre Scribe joue Un Monsieur

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qui suit les femmes et les Femmes qui pleurent^ comédie par MM. Thiboust et ftirardin (au lieu de Siraudin) ; — le théâtre Rossini : Stenterello e sua Figlia, comici ambulanti; — le théâtre Gerbino : Silvio Pellico e le sue Prigioni , o i Carbonari del 1821 ; — le théâtre Alfieri (on ne va peut-être pas me croire) : Madamigella fiachele il Padre délia Esordiente, commedia in 4 atti , del Scribe e Uayard. Je suis resté pétrifié devant ces mots : Mademoiselle Rachel ou h Père de la Débutante ! Quel trait de génie de la part de l'imprésario I — Je crois inutile d'ajouter que M. Scribe est absolument étranger au Père de la Débutante, un des derniers vaudevilles de Théaulon. Ici, M. Scribe est de toutes les pièces , comme le fromage est de tous les plats.

Les salles de marionnettes ont, elles aussi , de grandes affiches, comme les autres. Le teatrino San-Martiniano et le tealrino del Giandvja annoncent tous les deux une imitation sérieuse de Norma, qui est, à ce qu'il paraît, la vogue du moment. — Eh bien I je verrai les trois Norma dans la même soirée ; j'en aurai le cœur net.

J'entre au café Fiorio, dans la rue du Pô, un

café sans luxe extérieur ni intérieur, mais qui m'a été indiqué comme le rendez-Yous de la bonne compagnie de Turin. Sur une table est la carte des pezzi duri ou morceaux durs : des glaces aux cédrats et aux fraises , aux pêches et aux limons ; des crèmes à la cannelle, à la vanille, au chocolat ; des bombes et des biscotti. — Pour rinstant, je me contente du vermout prévu. Il est cinq heures. — Une invitation de M. le duc de San-Donato me requiert à dîner avec un de mes amis à l'hôtel de Londres. Le duc de San-Donato , ancien député au parlement de Naples en 1848, premier aide de camp de Garibaldi dans la dernière guerre, est un des plus aimables et des plus spirituels personnages qu'il soit possible de rencontrer. Il est bien connu par. ses sympathies pour la presse française. — Cette première fois, je ne prête peutêtre pas à la cuisine italienne toute Tattention qu'elle mérite; les grives à la polenta , la purée de truffes blanches , le thon en salmis se succèdent sur la table.

Sept heures.

Au dessert , j'ai mal déguisé mon impatience pour me rendre au théâtre ; et M. de San-Donato

ayant bien voulu m'excuser, je suis sorti avec mon ami. Cet ami, qui figurera souvent dans ces notes, me denaande à n*y être désigné que sous son prénom de Carlo. Il connatt l'Italie moderne aussi bien que Stendhal , et ce m'est ane excellente fortune de l'avoir pour compa« gnon. Carlo , donc , m'a pris sous le bras et m'a conctuit au théâtre Carignan , — dont la décoration rouge, sombre et dorée m'a rappelé la salle de spectacle de Versailles , mais agrandie. Le parterre seul était plein ; les loges n'ont commencé à être occupées qu'à partir du deuxième acte. Je ne m'appesantirai pas sur l'exécution de l'opéra ; elle a été supportable; toutefois je n'ai pu m'empêcher d'être choqué, — puis égayé, — par l'entrée en scène d'un groupe de soldats romains, portant leurs cahiers de musique commodément fichés sur leurs clarinettes, sur leurs cornets à pistons, sur leurs ophicléides*

Du théâtre Carignan je me suis transporté , d'après mon programme , au fealrino de San- Martiniano. Norma allait finir; deux marionnettes se débattaient sur un bûcher, duquel nn guerrier, s'élevant de terre par sauts inconsidérés, approchait une torche en tremblant.

En tant que fabrication , ces pantins n'ont rien de supérieur aux nôtres, mais ceux qui les font mouvoir mettent dans le débit de leurs rôles un accent passionné qui nous est inconnu en France. La salie est petite et nue, mal éclairée; quatre ou cinq quinquets classiques, avec leurs disques réflecteurs en fer -blanc, forment la rampe. — On allait continuer la représentation par la Crinolomania ; le temps me manquait pour y assister.

A dix heures, j'étais devant le contrôle du théâtre de Gianduja. Qui ne sait que Gianduja est le Polichinelle piémontais par excellence? C'est cette figure , qu'on retrouve en tout pays, de rustre narquois , cynique , épais , — satire populaire, politique quelquefois.

Par malheur, je suis arrivé trop tard pour voir Gianduja dans ses fonctions d'écuyer de PoU lion. Mais j'ai pu l'apprécier dans la seconde pièce : le Puits des fourberies, « gracieuse farce toute do rire, » selon l'affiche. La toile s'est levée sur un effet de neige : des montagnes et des sapins; à droite, une cabane; à gauche, un puits. Au bruit d'une cloche agitée à sa porte , Gianduja a paru , en chemise et en bonnet de coton, des bas rouges, une lanterne à la maio.

La salle a tressailli en retrouvant son héros. — <( Qui frappe à cotte heure? y> demande Gianduja. — « C'est moi , Barberine, ta femme; »

dit une petite marionnette coquettement habillée. — « Allons donc! » reprend Gianduja , à sa fenêtre ; « Barberine est une honnête femme qui ne court point les chemins par la nuit et le temps qu'il fait; à d'autres I »

J'ai reconnu Georges Dandin, mais je n'ai pas moins continué de rire. Va pour Mçlière en Piémont I Gianduja demeure sourd aux supplications de Barberine ; il referme ses contrevents et rentre chez lui. — « Gianduja ! Gianduja 1 » s'écrie d'un ton éploré la petite marionnette, en se trémoussant. — « Gianduja est dans son lit, les jambes étendues, et il réchauffe sa carcasse ! » Ainsi parle l'égoïste, du fond de sa maison. Ce qu'entendant, Barberine feint de se noyer et jette une pierre dans le puits. Vous savez le reste : Dandin-Gianduja se sent pris de remords et se relève pour constater le décès ; aussitôt Barberine se précipite dans le logis conjugal, dont elle referme la porte. Aux cris poussés par Gianduja," le beau-père arrive, en habit marron parsemé de pois de couleur, et lave d'une grave façon la tête à son gendre. Le mot

célèbre : Tu Vas voulu , Georges Dandin î est remplacé par celui-ci , plus philosophique dans la bouche de Giaoduja : « Allons manger une douzaine de peveroni / » Les peveroni sont les piments du Piémont ; le peuple s'en repaît avec avidité ; c*est à la fois son ail et son alcool.

Ce dernier teatrino est encore plus laid que celui de San-Martiniano. Je le quittai à onze heures , et je passai, pour m'en revenir, devant les hôtels du Bœuf-Rouge et de la Bonne-Femme. Les rues de Turin étaient pleines de gens qui chantaient, — non des ivrognes, non des virtuoses, — mais des artisans de belle humeur et de franc gosier. Leurs chants me poursuivirent jusqu'à ma Pension suisse ; je les entendis une partie de la nuit.

l«f décembre.

Je suis sorti ce matin à neuf heures, avec l'intention d'eiplorer les étalages et les magasins des bouquinistes, dont le nombre m'avait frappé. C'est un devoir auquel je ne manque jamais en voyage et qui me rappelle mes plus chères distractions de Paris. Les bouquinistes de Turin sont groupés sur une ligne assez étendue : ils occupent presque tout un côté de la

rue da Pô, depuis le palais du roi jusqu à la place Yictor-EmmanueL —Deux noms dominent uniformément dans chaque étalage : Alessandro Dumas et Paolo di Kôck. — Le bon marché y est à Tordre du jour, comme chez nous, comme partout ; ce sont de petits volumes de poche, ornés d'une gravure sur la couverture, assez mal imprimés généralement. J'ai cru m'apercevoir que les traducteurs en prenaient à leur aise, surtout avec nos auteurs dramatiques : dans les Trois Maupifiy ils ont supprimé le nom de H. Henri Boisseaux, le collaborateur de M. Scribe; dans le Mari à la campagne, ils ont changé M. de Wailly en Bailly. — En fait de répertoire italien, je me suis rendu possesseur de Pipelè o il Portinaio di Parigi, c'est-à-dire Pipelet ou le Portier de Paris^ mélodrame en quatre actes.

J'ai vu quelques beaux livres d'art ; mais les bouquinistes piémontais sont comme les nôtres : ils connaissent la valeur de leurs volumes. Le temps des trouvailles est passé, — c'est désolant.

Voici l'époque des Almanachs; j'en fais pro-» vision pour mes veilles : Almanacco nazionale, Almmacco per ridere, Almanacco delh Lcgge corn*

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munale, Almànacco di Sanremo, — et le plus gouailleur de tous : Gerolamo^ spia del contadino malizioso (Jérôme, espion du paysan malicieuûc)^ imprimé à Asti et écrit entièrement en vers.

Quatre heures.

C'est surtout en voyage qu'on est obligé de faire comme tout le monde, — en dépit de sa propre volonté. Moi, qui habite Paris et qui n'ai mis les pieds ni aux Gobelins, ni au Musée d'artillerie, ni aux Missions étrangères, je viens de visiter la plupart des édifices de Turin. Les tableaux, les couvents, les athénées tourbillonnent devant mes yeux ; — j'ai besoin de me reposer et de fixer le regard sur quelque chose qui ne soit pas un chefd'œuvre.

Autrefois, Turin était fameux par la grande quantité de ses églises. Un ana du xviii^ siècle raconte qu'un étranger demandait le temps qu'il fallait pour en visiter les antiquités. Unora, lui répondit-on. — El les curiosités? — Un giorno, — Et les musées? — Una settimana. — Et les cafés ? — Un m^se. — Et les théâtres? — Un' anno. — Et les couvents?

— Un secolo. — Et les églises ? — Sempre î Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. Turin a rasé ses chapelles ou en a changé l'appropiûation. Il y a toujours cependant un grand bruit de cloches, mais elles ne sonnent plus que les heures. Autant en emporte le vent !

Je ne décrirai ni ces églises, ni ces tableaux ; les livres spéciaux sont abondants sur ces matières.

Sous les arcades, on me fait remarquer un homme blond, grand, distingué, Tœil très-doux, devant qui tout le monde se découvre. C'est M. Raltazzi, le ministre de l'intérieur, à qui je dois être présenté ces jours-ci. — Un peu plus loin, Carlo accoste M. Valerio, promu récemment au titre do gouverneur de Côme ; M. Valerio m'engage vivement à visiter sa nouvelle province.

2 décembre.

La neige tombe. Les montagnes qui enferment Turin disparaissent dans un brouillard épais. Que faire? Aller au café Fiorio. Et puis? toujours au café Fiorio. De même que Tltalie entière est à présent résumée dans Turin, de

même Turin tout entier est dans le café Fiorio.

C'est un salon, une halle, un club, — *et même un café. Pourtant, remarquez que Q'est le plus laid ou du moins le plus insignifiant de tous les établissements de ce genre ; il se compose de quatre petites pièces à la suite les unes des autres. Sur ces banquettes de vieux velours viennent s'asseoir indistinctement des hommes d'État, des grisettes, des prêtres, des militaires, des facchini. Voici le comte Gallina, ancien ambassadeur à Paris et à Londres ; voici le marquis Alfieri, président du Sénat; il va, les mains derrière le dos, voir jouer une partie de billard. — La porte s'ouvre devant les aides de camp du roi, le général Sanfront, le général Actis et le comte deCigalIa; le professeur Berti demande une limonade ; le cavalier Biglioni, dont les désastres au whist sont fameux, propose une partie au comte Cappello ; le chevalier de la Rochette, peu soucieux de sa toilette, en véritable savant qu'il est, traîne ses pantoufles le long de chaque table ; un conseiller d'État, M. Mathieu, s*entretienl avec M. Franzini, un général. — Le comte Chiavarino bâille au nez d'une gazette. Voulezvous voir le marquis Ricci, Génois éminent î il est làrbas auprès de M. Melegari. Cette figure maigre est celle du marquis Birago^ directeur

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du journal l'Armonia, qui esU'Univen de Turin. — Tournez vos regards du côté des Napolitains : là sont le duc de San Onufrio, le baron Plolino, le major Carrano, et M. Cordova, ex-député au parlement de Sicile; ils causent à voix basse, et la tristesse est peinte sur leurs expressives physionomies. — Un autre coin, d'une espèce différente, est celui des anciens gentilshommes delà chambre du roi, supprimée depuis le nouveau règne; ceux-ci passent leurs journées à grommeler, à soupirer et à parler du vieux • temps avec Augustin, un des propriétaires du café, toujours en habit noir.

La fleur des pois fait son entrée : le comte Charles de Robilant serre toutes les mains tendues vers lui ; le marquis Bertone de Sâmbuy feint de n'apercevoir personne. Sur le seuil se tiennent d'autres élégants Piémontais qui lorgnent les femmes, et les femmes paraissent enchantées d'être lorgnées. C'est que l'approbation des habitués du café Fiorib fait autorité; telle Turinoise, qui aura une robe nouvelle, s'empressera de passer devant le café Fiorio, et, si elle recueille un murmure flatteur, elle emportera du bonheur pour toute la journée; ce n'est pas au cours qu'un Turinois fait piaiïei^son che-

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val OU courir sa voiture, c'est devant le café Fiorio, toujours le café Fiorio.

Fiorio est un nom d'homme.

3 décembre.

Journaliste français, il était de mon devoir d'aller saluer quelques-uns de mes confrères du Piémont ; je n'ai pas besoin de signaler l'importance et le développement acquis par la presse sarde depuis ces derniers temps. Dix feuilles quotidiennes, au moins, desservent chaque matin l'impatience nationale : l'Union, l*Estafette, l'Espoir, le CampanilCy le Droite rOpinion, la Gazelle piémontaise, la Gazette du Peuplé [à un sou), l'Harmonie^ etc. — Il en est d'autres, d'une publicité plus restreinte, dos Mouvement^ des Moment ^ des Indépendance^ que sais-jeî Puis des journaux satiriques à foison ; le premier est le Sifflet y qui publie une caricature tous les jours; après lui , Pasquin , hebdomadaire et illustré ; le plus petit et le dernier venu est Figaro à Turin.

Je me suis rendu d'abord au bureau de l'Union, dans un entresol plus que modeste.

Au milieu d'une bibliothèque, pQncbé sur un

pupîire, j'ai trouvé un petit homme d'une cinquantaine d'années, à l'encolure puissante, coiffé d'un bonnet grec en velours ponceau, — M. Bianchi-Giovini, un énergique polémiste, un travailleur infatigable. 11 fait presque à lui tout seul son journal, le plus accrédité peut-être. Nous causons une demi-heure environ ; en prenant congé de lui, et. pendant qu'il me reconduit, j'aperçois le corridor barré par un chien énorme. C'est le terre-neuve de M. Bianchi-Giovini; j'essaye de le caresser, mais un grognement d'une nature peu rassurante m'oblige à retirer la main. M. Bianchi-Giovini et son chien sont populaires à Turin.

Après avoir vu l'ancien journaliste, il me fallait voir le journaliste moderne. Le type m'en est fourni par M. Marazio, rédacteur en chef du Droit, un jeune homme et un avocat distingué. Ses bureaux sont confortables, élégants même. Au Droit comme kH* Opinion, je suis reçu avec cette confraternité dont les témoignages doublent de valeur à l'étranger.

Au Fischietto {le Sifflet), je feuillette la collection, remplie de lithographies que signeraient Daumier et Cham. Le Sifflet existe et siffle depuis douze ans. Il vient de publier ses étrennes an-

Quelles, — un almanach illustré et rempli de facéties originales et fines.

Une partie est intitulée : les Français à Turin, C'est la collection des jeux de mots nés de la confusion /des langues pend/lnt la guerre. Les cabassini ou serviteurs de place y sont raillés pour la prolixité de leurs renseignements à cette époque, et Ton y cite la réponse de lun d'eux à un de nos cuirassiers qui lui demandait le quartier de cavalerie : — Allez toujours dritt devant vous jusqu'à Santa-Teresa ; après^ voliez à gauche, et allez toujours dritt devant vous pour arriver à la place du Caval ,d* Bronz; depuis ^ voltez encore à gauche pour infiler contra Neuva; si volez scurser^ passez par la galerie Natte; traversez piazza Castell', slongand* les pas dans la rue du Pô; contez cinq isoles, révoltez à gauche, et vous trouverez la caserne, bien sieur. — Mais si je me trompe? objecte le cuirassier. — Il est impossible que vous vous trompettiez.

Même jour.

Dîner chez M. Giacomelli, un des peintres du roi. — Deux beaux enfants, l'un de quatre ans, Tautre de six, sautent sur mes genoux, et, en-

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tendant les éclats d'une toux que j*ai apportée de France, s*écrient dans leur gentil baragouin : — « Grosse tambour I grosse tambour I » Je passe là trois ou quatre heures charmantes.

Le temps s'écoule dans une causerie artistique et presque intime. — Invité à prendre le thé chez le prince Lubomirsky, je me hftle de me faire conduire à son hôtel ; mais trop tard 1 Le prince vient de rentrer dans ses appartements. Je regrette beaucoup ce contretemps qui me prive de voir un des premiers salons de Turin ; car le prince Lubomirsky, naturalisé Piémontais, est marié à une grande dame française dont tout le monde s'accorde à vanter l'esprit et les grâces.

6 décembre.

La loterie existe à Turin. On comprend que je ne manque pas cette occasion de m'enrichir sans rien faire* Le cœur ému, j*entre dans un bureau grillé et encombré de cartons, où un vieux bonhomme me présente un sac rempli de boules de loto, en m'invitant à y plonger les mains. Je remue le sac, selon l'usage, et j'attire plusieurs numéros qui sont immédiatement en-> registres. -^ Si je gagne, je jure de^.i Mais gar-

Vilî LES SOULIERS DE STERNE

dons mes projets pour moi seul ; ne les confions pas même au papier.

Môme jour. — Neuf heores du soir;

Passant devant le théâtre Rossini, rue du Pô, je prends un billet et j'entre dans la salle. 11 n'y a de place nulle part. Debout au milieu du parterre mobile, j'écoute sans y comprendre grand'chose quelques scènes d'une pièce intitulée : « iVo7n, fortune, pntriey avec Stenterello, maçon, dépositaire- fidè'.e et père par accident. » Stenlerello est le type toscan, comme Gianduja est le type piémontais ; au physique, c'est un drôle grimé à la mode des clowns ; ses sourcils, que le charbon a tracés, ressemblent à deux arches de pont; il est coiffé d'un tricorne galonné de blanc, derrière lequel se redresse une queue très-serrée dans un ruban noir; il a une veste bigarrée. Ses plaisanteries me paraissent lourdes et violentes ; il se mêle à tout et de tout ; il est. indispensable, quoique souvent il ne tienne pas à l'action. Dans ce dernier cas, on ajoute au titre de la comédie, comme ce soir : « Avec Sienterello^ » et Stenterello de se promener à côté de lintrigue, jetant son mot, prodiguant sa gam-

bade. — Quand je dis que je ne comprends rien à la pièce, c'est une erreur : je devine qu'il s'agit d*uQ fils naturel abandonné par une grande dame ; une cicatrice le fait reconnaître d'un vieil intendant» etc. — Je m'en vais.

7 décembre.

Présentation au comte Nigra , miniât^e de la maison royale. — M. Nigra, ancien banquier de la cour, est un homme de haute taille, parlant posément, écoutant. Il a rendu, en des temps difficiles, des services au Piémont. Son accueil est un de ceux dont j'aimerai à me souvenir.

Tout artiste ou tout lettré, tout patriote ou toat homme du monde ne saurait passer à Turin sans aller faire une visite à Vincent Yela, un des premiers sculpteurs de l'Italie. — Vêla, pour ne citer que sa dernière œuvre, est l'auteur de celte statue qui s'élève sur la place du Château, et qui représente un soldat tenant le drapeau italien ; personnification et glorification de l'armée sarde tout entière. Vêla a décoré plusieurs ^Ues, Milan entre autres, et il n'a pas quarante ans. J'ai été frapper chez lui, ce matin ; mais le hasard veut qu'il soit en voyage ; de ses ateliers

un seul était ouvert; j'ai poussé la porte et je suis entré. Un de ses élèves travaillait à un buste de Dante, dont le long regard et la maigreur énergique m'ont donné froid ; j'ai répété mentalement le sonnet d'Auguste Barbier : Dante^ vieux Gibelin,.,

Je vois dans cet atelier une copie d'une composition renommée pour son élégance : la Musique pleurant sur les restes de Donizetti. L'attitude de cette femme est pleine d'abandon^ et rétoffe est traitée avec autant d'ampleur que de simplicité; le bras gauche tombe mollement sur le genou. Dans un bas-relief, cinq ou six petits génies brisent leurs lyres; leurs mouvements sont adorables ; je ne reproche à ce bas-relief, qui fourmille de détails exquis, qu'une gaieté incompatible avec le sujet. Je retrouverai ce monument dans le cimetière de Bergame^ où l'flguLteur de Lucie est enterré.

Les autres morceaux qui attirent mon attention sont : une statue colossale de Minerve, destinée à la ville de Lisbonne; — le Printemps ^ figuré par une jeune fille, riante, palpitante, frêle, une merveille de fraîcheur et de vie ; — Je buste de M. Camille de Cavour ; — une Veuve étouffant ses sanglots avec son mouchoir; — et

un grand nombre de personnages de grandeur naturelle» savants ou politiques, dont je n'ai pas su retenir les noms. Yela a une fécondité singulière, et je n'ai vu qu'un de ses ateliers.

Les cloches sonnent à toute volée ; les magasins sont clos ; la foule remplit les rues. C'o^t la fête de la Conception.

Demain, je pars pour les duchés de Parme et de Modène.

8 décembre.

A cinq heures et demie du matin [6 barbarie l) j'ai quitté Turin; et, tout grelottant, les yeux rougis, le teint marbré, je me suis confié au chemin de fer d'Alexandrie. A Alexandrie, un nouveau train m'a conduit au pont de la Trebbia ; de \k, un infernal omnibus, bas, disjoint, aux vitres brisées, sautillant sur les pierres, s'enfonçant dans la boue, frémissant à chaque cahot, m'a jeté, — c'est le mot, — dans Plaisance la mal nommée. Aux portes de la ville, je reconnais un factionnaire français, un vrai pioupioUf piétinant dans la neige et soufflant dans ses doigts. Je m'informe : notre armée est représentée ici par une garnison de huit ou dix mille hommes. Ne serait-ce que pour

revoir encore ces têtes amies et riantes, je veux m^arréter à Plaisance...

Mais, au bout de deux heures, le sentiment national étant pleinement satisfait^ — ainsi que le sentiment artistique, — je m'enquiers du prochain départ du chemin de fer. J'emploie le temps qui me reste à retourner devant la Municipalité; une merveille architecturale; je n'ai dyeux que pour ce palais, qui est toute la ville.

Les Autrichiens ont détruit une partie des fortifications de Plaisance.

Plaisance, 9 décembre.

La neige ne m'a pas quitté depuis Turin ; c'est une désolation répandue sur ces campagnes plates, dont la plupart des arbres ont été coupés au niveau du sol. La neige fait avec moi son entrée à Parme. Il est nuit, mais les rayons de la lune luttent victorieusement contre le brouillard, et aident les campaniles à se détacher sur le ciel. Je me promène dans des rues d'une largeur énorme, le long desquelles glissent des Italiens entortillés plutôt qu'enveloppés dans leurs manteaux. La ville est muette, quoiqu'il

ne soit que huit heures ; une buée épaisse attachée aux vitres des cafés m'empêche de voir à rintérieur. Mes pas qui retentissent sur les trottoirs me portent devant le palais, silencieux et fermé, et dont la solitude ressort davantage en présence de deux jets de gaz, sentinelles indifférentes et flamboyantes. — Ces trois fenêtres, au premier étage, du côté de l'ancien palais, sont celles de- l'appartement habité par le comte de Chambord, pendant ses séjours à Parme.

Les alentours du théâtre, attenant au palais, sont pareillement déserts ; et je le croirais fermé, Itii aussi, si je n'apercevais tout à coup une porte s'entr'ouvrant et une ombre se faufilant. Je suis cette ombre, et je me convaincs qu'il y a spectacle ; on joue une traduction d'une comédie française, en cinq actes : le Bourgeois de Gand, par M. Romand. Placé au parterre, j'examine la salle, qui est très-grande et très-briliante, mais à peu près vide. Dix minutes me suffisent pour m'y ennuyer. Je sors. — Au détour du théâtre, j'arrive sur une vaste place dont les édifices sont à demi noyés dans le bleu de la nuit. Une colonne ornait, il y a quelques semaines, cette place; on Ta abattue; c'était celle au faîte de laquelle avait été exposée la tête

du malheureux Anviti, — le colonel qui eut rimprudence de traverser une ville où il était exécré.

Les souvenirs, les réflexions, le froid, tout cela m'oblige à regagner plus tôt que je ne le voudrais Thôtel de la Poste. Et comme pour m'entretenir dans une mélancolique disposition d'esprit, des musiciens installés au-dessous de moi ne cessent de jouer pendant une partie de la nuit le Miserere de Verdi, ce sanglot sublime, ce déchirement d'une âme et d'une nation. — Quand reverrai-je, ou, pour mieux dire, quand verrai-je Parme? Je ne l'ai que soupçonnée.

Pourtant ce soir, cette brume, ce palais, cette . place, cette colonne, ce chant, resteront longtemps gravés dans ma mémoire.

Même jour, Parme.

Départ de Parme à six heures et demie du matin. Je cesse de me lamenter, et je m'accoutume au wagon.

Vers neuf heures, Modène apparaît glacé, gelé, fortifié. Un brougham me fait traverser la ville en tous sens à la recherche d'un hôtel. Tout est plein et surplein; l'armée de la ligue occupe

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tous les logenents. II me faut rester au camp volant chez un restaurateur.

Dans cette course forcée, j*ai yu Hodène de façon à n'en ignorer aucune arcade, aucune maison. Il se peut que ce soit un séjour trèsmaussade (ainsi que je l'entends dire autour de moi] , mais je n'hésite pas à déclarer que j'ai rarement vu de cité plus caractérisée, plus complète, plus empreinte de la couleur et des mœurs du passé ; on n'a pas touché à une seule pierre de Modène depuis trois ou quatre siècles, j'en suis certain.

Pour étudier l'église principale seulement, il faudrait une semaine. Il y a trois églises danscette église : une au ras du sol, une supérieure,, une souterraine, Chacune d'elles a son aspect particulier, — gracieux, solennel et sinistre.

Les femmes de Modène ont la tête enveloppée d'une cape ; c'est tout ce qui reste du costume local. Elles portent la crinoline, comme partout, — mais la crinoline ridicule, bossuée, mal attachée, flottante, et par*dessus cette crinoline une chétive robe à carreaux.

Vers deux heures, je me suis rendu au palais^ résidence de M. Farini. En attendant que le dictateur pût me recevoir, j'ai parcouru les salles,

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les appartements, les galeries. François V n'a pas tout emporté ; il a laissé des meubles magnifiques, et quelques-uns des bustes de sa famille. Les pièces habitées aujourd'hui par le général Fanti contiennent d'admirables tapisseries, d'une vivacité de couleurs que rien n'égale ; elles racontent les aventures de Don Quichotte. Quant au musée, il se compose d'une douzaine de salles, où tous les maîtres italiens sont représentés par des pages importantes, sinon supérieures ; — je dis tous, sans exception, et j'insiste sur ce mérite de la galerie de Modène, qui en fait un précieux répertoire.

Modène, iO décembre.

A deux heures trois quarts, j'ai été introduit auprès de M. Farini, dans une chambre trèshaute, tendue de vert, devant une cheminée à colonnettes de marbre blanc. Je n'ai pas besoin de rappeler le rôle de M, Farini dans ces dernières circonstances : acclamé par les populations de Modène et de Parme, il est à leurs yeux la garantie de l'avenir. Ses antécédents sont ceux d'un écrivain de grand style, d'un pamphlétaire plein de logique et d'ardeur, d'un histo-

rien de premier ordre. II est né à Rayenne.

M. Farini a le visage sérieux et pensif; les cheveux commencent à fuir les tempes ; le nez est fort, avec une courbe. Il ne porte que les moustaches , mais abandonnées à toute leur longueur, ce qui lui donne une ressemblance avec Frédéric Soulié. Sa parole est lente, un peu sévère. Notre entretien fut bref : il me parla de ' la France, je lui parlai de l'Italie. — L'administration des duchés lui est facile, en raison du concours sympathique des habitants; mais il lui faut néanmoins déployer une activité incessante. Arrivé la veille de Parme, il me dit que je le retrouverais demain à Bologne.

Je pris congé sur ce mot, et je redescendis Tescalier du palais de la famille d'Esté.

Même jour.

De Modène à Bologne, le trajet en chemin de fer est d'une heure et un quart environ. Je venais de prendre place dans un wagon en compagnie d'un officier français, lorsque la portière se rouvrit tout à coup, livrant passage à une femme vêtue de noir et voilée. Il était nuit close. Chacun de nous offrit son coin à l'étrangère, et

une fois cette offre faite et refusée, nous commençAmes, Tofficier et moi, une conversation en français, — je dirai même en parisien^ A une plaisanterie dont la compréhension ne nous semblait possible que de la Madeleine au passage de l'Opéra, nous surprîmes un petit rire étouffé chez la dame au voile.

— Seriez-vous Française, madame ? demanda aussitôt Tofiicier.

— Je suis Romaine, répondit-elle ; mais j'ai habité Paris... et Londres aussi.

Romaine, en effet ; car après ces paroles elle releva son voile, et nous reconnûmes ce type énergique et correct qui s'est heureusement perpétué jusqu'à nous. J'avais vu ces traits quelque part ; je cherchai à rappeler mes souvenirs, tout en engageant l'entretien à l'aide de ces passe-partout de voyage : — « Ah 1 Paris 1 il n'y a que Paris au monde I etc. » Tout cela pour en arriver, avec une négligence apparente, à cette interrogation : — « Y a-t-il longtemps que vous l'avez quitté, madame? »

L'inconnue causait bien, très-bien, avec enjouement ; elle savait se dérober à nos questions, toujours ménagées d'ailleurs ; d'autres fois elle allait au-devant. Parlant de Modène et des Mo J

denais, elle dit qu'il faudrait un autre Balzac pour dépeindre cette partie de l'Italie. — Balzac t à ce deuxième point de contact, j'enfourchai de nouveau le coursier de la tirade. A la fin, mon officier, n y tenant plus, lui demanda nettement si elle était. . . artiste dramatique.

Le trait était lancé. — Elle nous regarda tous les deux avec une sorte d'indécision ; puis elle avoua qu'elle l'avait été, mais que depuis plusieurs années elle ne l'était plus, par suite de circonstances exceptionnelles; — et, à mesure qu'elle parlait, je me rappelais parfaitement ces cheveux plantés en forêt sur le front, cet œil fier, et jusqu'à cet accent profond , caché sous le rire. Il s'agissait maintenant de connaître le thé&tre auquel elle avait appartenu. C'était plus difficile. — Je mis au ^hasard le doigt sur le Théâtre -Italien; elle tressaillit et se tut.

A moins de lui demander son nom,. nous ne pouvions guère pousser plus loin notre inquisition. Nous le comprîmes tous les trois, car il y eut un silence, qui ne fut rompu, jusqu'à l'arrivée à Bologne, que par de banales remarques sur l'état atroce des chemins de fer et la rigueur de la température. — Mon compatriote et moi,.

26i LES SOULIERS DE STERNE

nous demearions perdus dans nos conjectures.

— Elle nous salua et monta dans une voiture qui Tattendait à la station.

Pourtant notre curiosité devait être bientôt satisfaite : en descendant, quelques minutes ensuite, à rhdtel Brun, nous fûmes requis d*inscrire nos noms sur le registre des voyageurs. Je montrai alors à l'officier cette ligne fraîchement tracée : — Madame Ronconi.

Bologne, 11 décembre.

A Thôtel Brun, je relève un détail qui m'étonne : il y a des chambres et des demi chambres. Naturellement je demande une chambre entière, et l'on me donne le n° 57, — à côté du n^ 57 1/2.

Dès mon réveil, je sacrifie au saucisson, qui est, comme je m'y attendais, d'un volume formidable. Ce devoir accompli, je me lance à travers la ville, la plus grande et la plus peuplée que j'aie vue depuis Turin. Pour le coup, je me sens en pleine Italie. — Voici les rues tapissées de fresques, voici les palais massifs aux croisées rares, voici une tour penchée, voici la madone au coin de chaque place et dans chaque corridor

d'allée, voici les mendiants épiques, voici la couleur et le style !

Carlo, que j'ai retrouvé à Bologne, où il m'avait assigné un rendez-vous, m'a présenté à M. le marquis Pepoli, ministre des finances de l'Italie centrale, lequel nous a retenus à dîner.

M. le marquis Gioachimo- Napoleone Pepoli, un jeune homme encore, est petit-fils de Murât pur sa mère ; il a épousé une princesse de la maison de Hohenzollern ; par ce mariage et par sa propre origine, il touche donc à toutes les familles régnantes. — Les Pepoli, profondément enracinés dans le sol' italien, étaient seigneurs de Bologne il y a sept ou huit siècles. À défaut de celte souveraineté, leur descendant a hérité de l'affection et du dévouement' des Bolonais, à la régénération desquels il travaille activement.

Trente-quatre ans, une haute taille, de belles manières, la courtoisie et la dignité réunies, tel est le marquis Pepoli, — qui, comme s'il n'avait pas assez de tous ces dons, s'est encore rendu célèbre par des comédies dont- le recueil forme deux volumes in -18 [Bologna, 1855). L'une d'elles, Inès de Castro^ fait partie du répertoire de madame Ristorî.

Le dtner a été servi à six heures et demie. La pTincesse y assistait, ainsi que le professeur MoQtanari, ministre de Tinstructioa publique.

— Ici on se pare partout de ce titre de professeur. — Pouf prendre le café, nous sommes passés dans le cabinet du marquis, un second musée des souverains , où j'ai pu regarder et toucher, entre autres reliques, la tabatière que portait Napoléon à Sainte-Hélène, boite bien simple, dont le couvercle en pierre dure représente une cascade. J*y ai vu aussi le couvrepied témoin de son agonie ; — plus, quelques tolumes ô! Histoire romaine, qu il feuilletait souvent.

Le marquis Pepoli, comprenant ma curiosité, me conduit encore devant une aquarelle d'Isabey : leiroi de Rome endormi dans son berceau;

— il me montre la plupart des armes de Murât, sa selle opulente, son nécessaire de voyage, — une tête de femme dessinée par madame la princesse Mathilde, etc.

Plusieurs personnes arrivent, des fonctionnaires, des intimes. La princesse les accueille avec une grâce parfaite. Des tables de jeu se forment ; une sorte de bouillotte s'organise avec des cartes nouvelles pour moi ; impossible d*y

rien comprendre. Je me rejette sur la salle de billard, où deux patriciens d'un Age respectable s'escriment avec animation.

Enfin le marquis Tient de nouveau à mon secours; il ordonne à deux domestiques de prendre des lampes et de nous précéder; il yeut jusqu'au bout me faire les honneurs de chez lui et m*initier aux richesses artistiques de son palais. Nous traversons des appartements inondés de dorures et de glaces, au milieu desquels trônent, retirés du monde et loin des admirations vulgaires, les rois de la peinture, particulièrement Léonard de Vinci, le Guide, Tintoret. — Le marquis m'arrête devant une planche de cuivre, où un petit Amour est gravé avec une extraordinaire finesse : c'est l'œuvre du pripce de Hetternich. — Plus loin, je m'extasie devant un coffret, orné d'émaux par Petitot ; les quatre médaillons du dessus, représentant les quatre évangélistes, passent pour être sans égaux. Je marche de merveille en merveille. — Ces douze pierres, pour lequel le mot de précieuses est insuffisant, Michel-Ange les a gravées; homme unique, à qui toute délicatesse et toute grandeur étaient également familières I

Une salle de spectacle, d'un style pompeux.

sert au marquis Pepoli à essayer ses pièces, avant de. les livrer aux applaudissements du public du théâtre del Corso de Bologne et successivement de tous les théâtres d'Italie.

Nous rentrons au salon.

13 décembre.

Ce matin, le secrétaire du marquis Pepoli est venu me prendre en voiture pour me faire visiter Bologne. On ne saurait mieux pratiquer l'hospitalité. — Nous allons sonner au couvent des Dominicains, qui est situé sur une place où s'élèvent deux tombeaux soutenus par de petites colonnes de sept à huit pieds de haut; étranges monuments, qui répandent la tristesse autour d'eux. Au bruit de la sonnette, la porte s'entrebâille; le secrétaire parlemente assez longtemps avec une vieille femme qui semble descendré de quelque bas-relief poudreux ; bien qu'elle ne paraisse guère convaincue, elle nous laisse entrer, mais elle nous quitte aussitôt en marmottant quelques paroles. Je crois compendre qu'elle nous dit de l'attendre.

Nous n'en faisons rien, et nous errons au hasard sous les voûtes d'une galerie aboutissant

à un cloître, dont les murailles encastrent les mausolées d'une grande quantité d'ecclésiastiques illustres. Ensuite nous montons un escalier, qui nous mène à des cellules, closes chacune d'une porte de chêne, sculptée, cela va sans dire» car en Italie on sculpte tout, vase, cheminée, girouette ; on n'abandonne pas un morceau de pierre, un morceau de bois, sans le soumettre à des caprices plus ou moins égayants. Le rond ou le carré absolus sont repoussés comme des éléments de mélancolie ; on enjolive jusqu'aux clefs, jusqu'aux serrures, jusqu'aux marteaux de porte, jusqu'aux essuie-pieds. Telleest l'Italie. Et quand elle est trop pauvre pour sculpter, elle peint. Une maison qui ne signifie rien par son architecture positivée! bourgeoise emprunte immédiatement au rose tendre une physionomie impertinente, qui passe aux yeux des touristes prévenus pour profondément italienne. C'est le dernier et suprême subterfuge de cette nation, qui voit venir avec effroi les entrepreneurs de maisons régulières et blanches, ceux qui ont obtenu les adjudications de la rue de Rivoli et du boulevard de Sébastopol.

Le secrétaire et moi nous commençons à être embarrassés, lorsque d'une cellule nous voyons

rO LES SOULIERS DE STERNE

sortir, les mains pleines de flacons aux trois quarts vidés, un frère pansu et se balançant, qui s'étonne de notre présence et qui nous engage à redescendre avec lui. Nous suivons cet honnête sommelier, qui nous remet dans la voie de la chapelle, — une des plus somptueuses assurément qui soient en Italie. J*ai honte de contempler au pas de course ces chefs-d'œuvre qui ont coûté des existences et des siècles. Haïs quoi? Valait-il mieux ne pas les voir? Je préfère me condamner au regret éternel plutôt qu'à Féternel désir.

Du couvent de Saint-Dominique nous allons à l'ancienne Université, tapissée sur tous ses murs et sur tous ses plafonds des armoiries de ses innombrables écoliers. Y a*t-il assez de sirènes,, de chevaux fabuleux, de griffons, d'oiseaux armés, d'anges, de tours, de lacs, de flambeaux, d'astres, d'épées, de palmes, de fleurs, de boules, de ruisseaux, de portes, de barques! -^ Certaines fresques contiennent de curieux trompel'œil, un peu puérils. — La bibliothèque, où l'on a placé le buste du cardinal Mezzofanti, cet étonnant polyglotte, est d'une grande magniâcence d*ornementation«

La voiture nous reprend pour nous conduire

à la nouvelle Université. Seconde bibliothèque, moins brillante que la première. Un démonstrateur, fort intelligent du reste, me fait perdre un temps précieux dans l'examen du cabinet d*anatomie, — le plus renommé de l'Italie, à ce qu'il paratt. Il ne nous fait pas grâce d'une seule monstruosité.

— Regardez, nous dit-il avec complaisance, ces pièces de cire exécutées sur nature par une dame de Cologne.

Je regarde et je frémis ; cela, un ouvrage de dame I Le musée Dupujtren n'a rien de plus hideux. Il m'amène presque de force devant un cas d'éléphantiasis.

Le sujet se porte aujourd'hui à merveille, dit-il ; il est gaillard comme vous et moi.

Je cherche à gagner la porte ; mais le démonstrateur me poursuit toujours ; il me tire par le manteau, et, le sourire aux lèvres :

— Monsieur, encore un cancer l encore une petite hernie 1

. Bologne, 13 décembre.

C'est à Bologne que notre poëte comique Regnard (il avait alors vingt et un ans environ , et il voyageait par agrément) fit la rencontre

d'une jeune dame provençale, qui exerça une grande influence sur sa destinée. Cette dame était mariée, et son mari ne la quittait pas dune minute. Le futur auteur de la Sérénade la vit chez une marquise Angelini, qui donnait à jouer; il parla, il fut écouté; mais sa funeste étoile voulut qu'il choisît justement le mari pour confident de sa flamme naissante. On devine si celui-ci fut prompt à emmener sa femme et à quitter Bologne. Le futur auteur du Joueur les suivit l'un et l'autre jusqu'à Rome, où il perdit leurs traces. Cependant, un soir qu'il se trouvait à un bal de l'ambassadeur d'Espagne, il fut accosté par un masque magnifique qui, contrefaisant sa voix, lui adressa quelques questions en italien, et lui demanda si, depuis qu'il était à Rome, il n'avait point donné dans quelque tendre penchant. Le futur auteur du Distrait répondit assez indifféremment; mais le masque le pressa davantage : — « Les beautés romaines n'ont-elles pas assez de charmes pour vous engager, et n'en est-il point qui égale celle que vous rencontrâtes à Bologne ? » Vivement troublé, le futur auteur de la Coquette sentit un soupçon traverser son esprit; il allait répondre, lorsqu'une troisième personne s'approcha du

masque et Tentraloa. Encore le mari ? Probablement.

Mais, cette fois» le futur auteur des Folies amoureuses parvint à découvrir la demeure de la belle Provençale et à s'introduire dans la place. Ses affaires prenaient le meilleur tour du monde, lorsqu'il reçut des lettres de France Texhortant à revenir en toute hAte pour des motifs de la dernière importance. Il dut obéir ; mais, en route, il tomba malade de chagrin ; la fièvre le retint plusieurs mois à Florence. Enfin, trèsfaible encore, le futur auteur du Légataire prit passage, une nuit, sur un bâtiment anglais qui faisait voile pour Marseille. — Les deux premières personnes qu'il aperçut le lendemain matin, sur le pont, furent la Provençale et son mari.

On a trouvé dans les papiers de Regnard, après sa mort, quelques détails sur ces aventures : « Quand on jetait les yeux sur sa femme, dit-il, de Prade (c'est le nom sous lequel il désigne le mari] entrait aussitôt dans des emportements terribles dont à peine était-il le maître; quand on les en retirait, il savait si bien qu'on était accoutumé à la regarder, que qui ne la regardait pas y entendait du mystère. » Cette situa-

Vi LES SOULIERS DE STERNE

tioD embarrassante fut brusquement tranchée par rintervention de deux corsaires turcs» qui donnèrent une chasse furieuse au b&timent anglais. Dès qu'ils n'en furent plus qu à une portée de canon, ces drôles se divertirent en arborant successivement les pavillons de divers pays : français, hollandais, vénitien, maltais, — et finalement l'étendard de Barbarie, coupé en flamme au croissant descendant. Ils accompagnèrent cette dernière cérémonie de l'envoi de toute leur bordée. L'Anglais y répondit dans le même dialecte. Le combat fut acharné, mais le résultat ne pouvait en être douteux, les deux corsaires étant armés chacun de quarante pièces. Après la mort du capitaine anglais, qui fut coupé en deux par un boulet, ce qui restait de l'équipage se rendit, ainsi que les deux époux et Regnard. C'était précisément le jour de la fête du futur auteur d'Arlequin homme à bonnes for^ tunes.

On sait comment ces trois personnes furent emmenées à Alger et vendues à dès maîtres dif ^ férents : — la femme au principal gouverneur delà ville, le mari à un marchand quelconque,' et l'amant à un riche Maure, du nom d'Achmet- Talem. Ce fut le mari qui se vit encore le plus

xnal partagé. Le futur auteur du Divorce, s'il faut s'en rapporter à sa relation manuscrite, utilisa sa captivité à la peinture sur étoffes et môme en bâtiment* D'un autre côté, les biographes <îontemporains, qui le tenaient pour un grand faiseur de ragoûts (c'est leur propre expression que je reproduis), rejettent cette version poétique et veulent qu'il ait été uniquement employé comme cuisinier auprès de son patron.

Je n'aurai garde de prendre parti dans une question de cette gravité. Peintre en bâtiment ou €uisinjier, le futur auteur d* Attendez-moi sous Vorme demeura plus de deux ans en esclavage, tant à Alger qu'à Constantinople ; — on ignore pourquoi il a gardé un silence absolu sur les circonstances de son séjour dans ce dernier lieu. Il lui en coûta douze mille livres pour la rançon de la belle Provençale et pour la sienne. L'histoire fait même mention d'un valet de chambre à lui, qui fut compris dans le rachat ; mais elle se tait impitoyablement sur le compte de l'époux. — Oh I Regnard l — Il a toujours prétendu que,, s'étant enquis de cet infortuné, on lui avait répondu qu'il était mort de la pestQ. Quoi qu'il en soit, le futur auteur de Démocrite ne poussa pas plus loin ses informations, et se

dépêcha de repasser en France avec sa maîtresse. Tout Arles fut aux fenêtres pour célébrer ce retour; pendant plusieurs semaines les régals et les parties de plaisir se succédèrent à Tenvi. Bref, ce roman marchait à grands pas vers son dénoûment naturel, — un mariage, — lorsqu'un événement auquel on était loin de s'attendre vint changer tout à coup la face des choses.

Laissons parler l'auteur des Ménechmes :

« Zelmis (son pseudonyme galant) était un jour chez sa belle veuve avec quelques-uns de ses amis, quand un laquais d'Elvire vint avertir sa maîtresse que deux religieux, qui venaient d'Alger, souhaitaient lui parler. On les fit monter, et ils entrèrent dans la salle oCi était la compagnie, suivis d'un homme qui était en fort misérable équipage. La surprise de tous ceux qui étaient présents fut grande à l'abord de ces gens qu'on ne connaissait point ; elle fut extrême quand on vit que cet homme si mal vêtu vint se jeter au cou d'Elvire ; mais elle fut telle qu'on ne la peut exprimer lorsqu'on remarqua que cet inconnu, après s'être détaché de ses violents embrassements, était de Prade. »

Cette fois, le futur auteur du Retour imprévu partit, — et il ne revint jamais.

Même jour.

Disons encore quelques mots de Bologne et des Bolonaises.

Elles se font remarquer par l'abondance et l'épaisseur de leurs cheyeux noirs. C'est comme un avant-goût de la campagne romaine. Elles sont petites. Chez elles, elles portent constamment, en guise de manchon, une légère chaufferette de main.

Il y a à Bologne une rue des Orfèvres, comme dans toutes les capitales; je m'attendais plutôt à y trouver une rue des Charcutiers ; mais, en raison de leur grand nombre, ils sont disséminés partout. Le soir, leurs boutiques empruntent une couleur tout à fait fantastique; qu'on se figure, dans la partie supérieure de chaque porte, un transparent éclairé à la façon des ombres chinoises, et étalant, en rouge sombre, des chapelets de saucissons » d'énormes tronçons de mortadelle qui font songer à des décollations de Saint-Jean, des langues à la chair serrée. Le reste de la devanture estpJongé dans l'obscurité. Ces transparents vous arrêtent* tous les quinze pas.

t78 LES SOULIERS DE STERNE

On me fait voir à l'hôtel Brun une chambre habitée autrefois par Pieri, un des auteurs de l'attentat de la rue Le Peletier.

Ce soir, départ pour Florence. — Les places dans la diligence et dans le courrier étant retenues plusieurs jours à l'avance ^ j'ai dû (mon temps étant compté) m'assurer d'une chaise de poste. Il est dix heures.

Le fouet du postillon m'avertit de descendre.

Florence, 15 décembre.

Honnear à ce mortel qae la soif de connaître Exile noblement du toit qui Ta va naître I

C'est Mille voye qui s'exclame sur ce ton cadencé; vous auriez parié pour Delille, n'est-il pas vrai ? N'importe ; ma soif de connaître n'a pas été suffisamment récompensée dans le trajet de Bologne à Florence, et jamais je ne suis demeuré plus convaincu que je n'étais qu'un piteux mortel. Pour faire vingt lieues environ , il ne m'a pas fallu moins de vingt- deux heures ; il est vrai que ces lieues se déroulent à travers les Apennins, qui sont bien les monts les plus capricieux et les plus revéches

qu'on puisse souhaiter* Mais narrons avec méthode.

J'ai dit que j'avais quitté Bologne le 13 au soir, à dix heures; un repas confortable, arrosé d'un excellent vino santo, m'avait prédisposé au sommeil, et j'y cédai après les premiers ébranlements de la chaise de poste. — Je dormis une heure à peu près ; quand je me réveillai et que je mis la tête à lune et à l'autre portière, j'étais enveloppé d'une clarté qui n'était pas celle de la lune y mais de la neige. En même temps, je me sentais, non pas emporté, mais doucement promené, mollement balancé; je me penchai en avant, et je constatai avec une expression ébahie que ma chaise de poste était attelée de trois paires de bœufs. Oui , j'étais traîné par des bœufs, oomme ces monarques indolents dont parle Boileau. Deux hommes les guidaient, marchant au pas et silencieusement. Quoique Ton m'eût prévenu du mauvais état des chemins , j^étais loin de m'attendre à une semblable lenteur de locomotion. Un frisson inconnu agita mes veines : je me demandai si je ne révais point, et si ce que je prenais pour des bœufs n*étaient pas des bêtes apocalyptiques me con« duisant vers les nouvelles voies lactées. On sait

que le spectacle continu de la neige a d'étranges actions sur le cerveau ; les subissais-je à ce moment?

Au milieu de mon hallucination , la voiture s'arrêta ; nous étions à la première poste. Le postillon et son acolyte frappèrent à ma vitre ; je compris qu'il s'agissait de bonnes- mains à payer ; mais alors nouvel embarras*. En Italie, la monnaie change comme le dialecte, tous les dix kilomètres; en arrivant à Bologne, j'avais échangé mon or contre les baïoques pontificaux ; maintenant il me fallait troquer mes baïoques pour des paoH toscans. Enfin, tout s'arrangea. Mais après le postillon et le guide , ce fut le tour du garçon d'écurie, — et cela ne s'arrêta plus qu'à Florence. J'essayai maintes fois de me rendormir ; à chaque demi-heure, toujours le bruit d'un doigt à la portière , toujours un homme, ou deux, ou trois, en manteau marron et la main tendue.

Le fantastique devenait impossible dans de pareilles conditions. Je me condamnai donc à servir de trésorier à ces rustres pendant tout le temps qu'il plairait à la Providence. Mais que de malédictions en chemin i que de rages tantôt sourdes et plus souvent déchaînées I — Ah I l'on

prétend que les voyages adoucissent rhomme et le rendent tolérant, sensible, généreux. Il n'est pas de plus grave erreur que celle-là. Les voyages, au contraire, métamorphosent et aigrissent à la longue les natures les meilleures et les plus pacifiques. Et comment pourrait-il en être autrement avec cet agacement sans trêve, résultant d un changement quotidien de lit et de table, de température et d'idiomes! J*étais parti bon, prodigue; je reviendrai bourru, avare et impertinent , — impertinent surtout , car le bien-être en voyage ne s'acquiert qu'à force de menaces et de bruit.

La nuit me sembla longue. Un instant je me souvins de la réputation sinistre des Apennins, et je cherchai à l'horizon quelque silhouette de chapeaux pointus et de carabines ; mais il était évident que les brigands étaient couchés. A ce propos, je fis pour la première fois la remarque que je n'avais de ma vie porté une seule arme , contrairement à tant d'individus qui ne peuvent faire un pas sans un poignard au côté ni dormir sans un pistolet chargé sur leur guéridon. Mon insouciance me parut répréhensible sous plusieurs rapports ; mais, sous beaucoup d'autres , je ne pus m'empêcher de plaindre les gens en

proie à cette préoccupation constante de la défensive.

Est-ce que le plaisir qu'ils viennent de goûter à une représentation de l'Opéra et des Italiens n'est pas effacé pour eux du moment qu'ils songent, en s'en revenant, à assujettir le cordon d'un casse-tête autour de leur poignet? De quelle poésie peuvent-ils s'abreuver sous les feuillages sombres , alors qu'ils brandissent leur canne plombée T II y a des gourdins qu'on nomme plaisamment des sorties de bal et qui me gâteraient le bal lui-môme. Sans compter que cette cohabitation continuelle avec des engins homicides doit pousser chaque soir à des reflétions du goût de celle-ci : « Allons ! mon couteau catalan m'a encore été inutile aujourd'hui ! » Et chaque matin : « HeinI comme j'éventrerais avec ceci l'homme qui viendrait m'attaquerl » Riantes perspectives I touchants regrets !

Au petit jour, nous n'avions fait que trois * postes ; la voiture traçait de plus en plus péniblement son sillon dans la neige ; les bornes de la route étaient ensevelies, et il ne nous restait plus pour nous orienter que les poteaux du télégraphe électrique. Des espèces de cantonniers que nous rencontrâmes, la pelle à Tépaule et la figure

ensanglantée par le froid et le vent, nous engagèrent à rétrograder, prétendant que nous allions trouver la tourmente à un demi-mille de là. Le postillon et le guide parurent hésiter ; moi je ne desserrai pas les lèvres, voulant leur laisser leur libre arbitre et dégager ma part de responsabilité. J'avais l'air de dire : « Cela ne me regarde pas ; je ne suis pas de ce pays -ci. » Et nous continuâmes notre chemin.

Les cantonniers avaient dît vrai : des tourbillons s'élevèrent peu à peu, s'épaissirent et s'élancèrent sur nous avec furie. Plusieurs fois je sentis la yoiture soulevée. Autour de nous il n'y avait ni ciel, ni terre , mais une danse de flocons épais dont l'atmosphère était noircie, et qui avaient pour orchestre les sifflements du vent. Nous fûmes trop heureux , au moment où la tourmente atteignait à un degré insupportable d'intensité, de nous adosser, bétes et gens, à une masure improvisée sans doute d un coup de baguette par les dieux protecteurs. Vingt minutes s'écoulèrent dans cette situation. Lorsque nous pûmes nous mouvoir sans péril, nous reprîmes avec une sage lenteur la route de Florence. — Ce qu'est en été cette partie des Apennins» je ne puis en concevoir aucune idée ; les

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fabriques y sont rares et d'une architecture qui ne sort pas de l'ordinaire. Aucun bourg intéressant en dehors de sa position. De loin en loin, un débit de sel et de tabac {sale e tabacchi) avec la croix de Savoie au-dessus de l'enseigne. Vers midi , je crus devoir faire une halte copieuse dans une auberge située sur la hauteur. Avec quelle puissance de pantomime j'ordonnai à l'hôtelier de jeter une forêt dans la cheminée, et de grouper sur la nappe toutes les victuailles de son garde-manger I Je suis convaincu que j'étais aussi précis, aussi technique en cette circonstance, qu'un dictionnaire italien ; mon regard et mon geste parlaient le toscan le plus pur. Bientôt je me vis en présence d'un incendie qui, en me grimpant aux jambes, m'enveloppa rapidement d'une somme de jouissances ; presque aussitôt, je fus forcé de me retourner pour faire face à une gigantesque soupière , où nageait un onctueux potage ou minestra au riz , aux choux , aux pommes de terre et au céleri, — avec du parmesan râpé dans une assiette, — accompagné d'une immense omelette (l'omelette est de tous les pays) et d'une carafe remplie jusqu'au goulot d'un vin noir. A cet aspect , j'oubliai mes désastres et, l'appétit aidant, je trou-

vai même que les Apennins avaient du bon. — lAcheté humaine !

Il fallut que le postillon ylnt m*arracher à celte Capoue; sans lui j'y serais peut-être encore, le dos au feu. Aussi fut-ce d'un air passablement maussade que je me réintégrai dans ma chaise de poste, dont la paille glacée me faisait souvenir des cachots célèbres, et que je revis ces mornes étendues et ces sommets aveuglants de blancheur. Naturel que tes robes d'innocence sont froides!

La journée s'acheva comme elle avait commencé, si ce n*est qu'aux derniers relais nous en revînmes aux chevaux; alors la descente des Apennins s'effectua d'une manière assez satisfaisante. A sept heures environ, j'aperçus dans le lointain un bas-fond piqué d'une multitude de points lumineux. C'était Florence. Le cœur me battit, et mes yeux^ ardemment fixés sur ce vallon qui tenait si peu de place dans l'immensité de la nuit, semblaient vouloir s'y précipiter. Nous n'y entrâmes cependant qu'à huit heures et un quart. — Je descendis piazza Santa-Trinita, à l'hôtel du Nord, à dix pas de l'Arno et à trente du Palais-Yieux. Comme je me récriais devant le propriétaire sur les vingt et quelques

heures que m'avait coûté ce voyage, il me té^ pondit : — « Ne vous plaignez pas trop, car la dernière diligence et le courrier arrivés ce matin ont mis trois jours et trois nuits à faire le même trajet I »

Florence, 16 et i 7 décembre.

Je savais bien que Tenthousiasme n'était pas mort en moi et qu'il n'attendait qu'une occasion pour éclater et se répandre I Par quoi commencer? Par quel marbre, par quel or, par quel bronze I A quel grand nom et à quelle grande chose dois-je aller tout d'abord ? Il n'y a qu'à ouvrir les yeux et à admirer. D'autant plus qu'il ne s'agit pas ici de s'extasier sur des ruines, sur des restes de temple : tout est jeune dans Florence, tout est vivant, tout est brillant. Et certes, il faut que cette ville soit bien admirable en effet pour resplendir ainsi par la boue, par la pluie, par le verglas, par le ciel gris et sale. J'ai vu Florence sans fleurs et sans soleil, et j'ai été ébloui. Qu'eu t-ce donc été dans la primavera^ alors que l'air tiède s'emplit de parfums et de bruits de cloches ?

Pourtant, si vous vous en souvenez, je m'étais bien promis de ne voir que les Italiens; et voilà

que ritalie me prend tout entier, impérieusement, despotiquement. Le chef-d'œuvre s'attache de nouveau à moi et ne veut plus me lâcher ; le chef-d'œuvre n'admet ni politique, ni questions sociales, ni révolution d'aucune sorte ; il est le chef-d'œuvre, — non pas celui qui se <;ache, orgueilleux et hypocrite, au fond d'un musée, mais celui qui s'étale à la clarté du jour, sur la place publique, au détour de la rue, qui s'appelle le Dôme, le Baptistère, le Corps-degarde des Lansquenets,* qui saisit le voyageur au passage, le fascine comme le basilic, le pétrifie comme le sphinx. Philosophes et tribuns, méfiezvous du chef-d'œuvre, le plus grand ennemi de l'Italie moderne I

Ainsi donc, me voilà retombé sous le joug de la pierre et des métaux. L'art ne rend point facilement sa proie, pas plus que l'Achéron. Êtesvous contentes, statues à l'immortelle pâleur ? me voilà ramené à vos pieds, plus amoureux que jamais; Toiles rayonnantes, maîtres sublimes qui sembliez avoir épuisé mon admiration, vous avez reconquis votre esclave !

Ma première visite a été pour le Palazzo- Vecchio, le point central de Florence. Une foule d'hommes couvrait la place, du côté de la poste,

dont les guichets s'ouvrent en plein air, — singularité que les employés doivent déplorer en celle saison. Était-ce une bourse ou un marché qui jse tenait là? je l'ignore. Un individu, hissé sur une calèche, vantait et débitait je ne sais quel spécifique, avec cette abondance de gestes et de paroles commune aux charlatans de toutes les contrées. On comprend que je ne m'arrêtai guère à Técouter. Mes yeux étaient cloués sur le palais des Médicis.

Est-ce un palais? est-ce un château fort?

est-ce un beffroi? Voilà ce qu'on se demande au pied de ce Palazzo-Vecchio, masse crénelée, qui est égayée cependant par une ceinture de blasons peints, aux couleurs éclatantes. — La place sur laquelle il est situé pourrait s'appeler la place aux Statues : Michel-Ange, Bandinelli, Jean Bologne, Benvenulo Cellini, s'y coudoient fraternellement sous un ciel qui (je parle par ouï-dire) n'a pas de rival. Je ne puis particulièrement détourner mes regards du Persée de bronze, qui se détache avec tant d'élégance sur les marbres environnants ; c'est bien là une statue d'orfèvre, fine et dure, mais animée de tous les caprices et de toutes les passions de son extraordinaire auteur.

ITALIE 8g9

Je reviendrai sur cette place, j'y reviendrai tous les jours, — et c'est à force de répéter cette parole que je parviens à m'en arracher. Le paraplaie en tête [6 douleur! ô profanation 1), je me rends à la cathédrale par une rue droite et assez longue, percée de magasins à la moderne, et qui a cela de particulier qu'elle ne laisse rien soupçonner des magnificences auxquelles elle aboutit. — Des magnificences? est-ce le mot exact pour rendre l'impression produite par l'aspect soudain du Dôme de Florence? Ne conviendrait-il pas mieux de qualifier d'éblouissantes coquetteries ces efforts suprénies de la mosaïque appliquée à la grande architecture? En vérité, cette église bleue, rouge, violette, jaune, verte, ressemble à une fleur gigantesque; et je conçois Teffet auquel elle doit atteindre sous les rayons du soleil, qui est décidément l'astre indispensable de ritalie.

L'intérieur du Dôme ne répond pas à Texte rieur : c-'est nu, c'est froid, relativement surtout à un pays où Ton a l'habitude d'étouffer les moindres chapelles sous une abondance proverbiale de peintures, de reliefs et d'or. Quels peuvent avoir été les motifs de ce contraste ? Manque de ressources ou manque d'artistes ? Cette der-

nière supposition n'est guère admissible : les artistes n'ont jamais manqué à ce soi privilégié; ils y poussent en plein champ. Je consulterai les livres...

Après une dernière et lente promenade autour du Dôme et de son campanile, je tombe en arrêt devant le Baptistère, leur voisin. Le Baptistère était autrefois protégé de fossés; les fossés ont disparu, mais Teau est restée sous les apparences de la neige et de la boue, et le Baptistère est aussi protégé qu'auparavant. Cependant, comme je ne peux pas me contenter de l'admirer à distance, je me décide à me frayer un chemin à travers ce lac d'immondices ; j'y réussis à peu près ; — mais, pour entrer, c'est une autre affaire. Une heure se passe à cette tentative, une heure délicieuse, il est vrai, car c'est volontairement que je reste l'œil collé sur les portes incomparables de cet édifice. Mes pieds se mouillent, mais cela m'est égal ; je m'eorhume en m'extasiant. « Tu n'iras pas plus loinl ^ semblent me dire les adorables sculptures de Ghibeyti. Et en effet, devant ce Baptistère si bien défendu par ses portes, j'hésite, je me demande s'il ne vaut pas mieux m'en retourner plutôt que de tomber du haut de mes sensations.

Puis-je voir quelque chose de plus miraculeux ? Evidemment non. Alors imitons ces sages touristes qui restent en vue de Constanlinople et s'en retournent sans être descendus à terre.

Ainsi dis-je, en un soliloque plein de poésie, et puis, comme j'ai l'habitude de m'écouter moimême encore moins que je n'écoute les autres, j'entre dans le Baptistère, Pour cela, je soulève une de ces horribles draperies que l'on retrouve dans toutes les églises italiennes, où elles masquent intérieurement les portes ; haillons fangeux , humides , faits d« mille pièces , qu'une main même gantée ne saurait toucher sans être salie, et dont il faut pourtant subir le contact, à moins de ne jamais pénétrer dans ces musées divins. Puissent ces lignes véritablement indignées aider à la suppression de ces abjects rideaux, durables comme des préjugés , sordides comme l'avarice I

Au fond , je n« suis pas fâché d'avoir vm l'iatérieur du Baptistère, qui, celui-ci, est surchargé de fresques, de moulures, d'estrades...

Ces trois visites , — au Palais- Vieux , à la cathédrale et au Baptistère, — ont fait de moi une espèce d'homme ivre ; je marche en chancelant dans les rues ; j'ai des étourdissements et des

f9i LES SOULIERS DE STERNE

éblouissements ; je me heurte aux passants, d'un air effaré ; il me reste à peine la conscience de mon être, et je ne ferais aucune objection à la personne qui essayerait de me persuader que je suis devenu tableau ou statue. Néanmoins, deux heures venant à sonner, le sentiment d'un jeûne infiniment trop prolongé me rend peu à peu à moi-même ; j'entre dans le premier café aperçu, et, afin de ne pas compromettre Tavenir de mon diner, je me contente d'une tasse de chocolat et d'un verre de rosolio rouge (lerosolio, une spécialité florentine, comme Talkermès). Cette formalité remplie , plus rassis , je me retrouve au grand air, fidèle à mon parapluie comme M. Sainte-Beuve. Où irai-je? La galerie des Offices ferme à trois heures ; d'ailleurs , je suis à bout d'enthousiasme pour aujourd'hui : j'ai dépensé ce que j'avais, jusqu'à ma réserve.

Allons au hasard ; c'est la meilleure manière de voir et de s'instruire ; errons à travers l'inconnu ; que tout devienne pour moi conquête et révélation. Sterne et Henri Heine n'ont jamais voyagé autrement ; ils s'arrêtaient sur les ponts, sous les auvents des boutiques; ils restaient bouche béante devant une enseigne , une cage, une fenêtre , une robe enflée par le vent. Ils

oubliaient Thistoire, qui ne les oubliera pas, eux. Us étaient personnels, rien que personnels, tantôt avec un abandon réel et une grâce ignorante , d'elle- môme , d*autres fois avec un ardent vouloir d'esprit ; et par là ils ont bien effrayé les innocents flâneurs à leur suite, les naïfs chasseurs d'imprévu. Pour ma part, leur souvenir m'arrête court toutes les fois qu'oubliant le lecteur, — invisible et solennelle pluralité I — je me sens prêt à laisser flotter les rênes sur les pacifiques coursiers de ma rêverie. Personnel! et de quel droit ? par quel titre ? Essayez donc de causer avec un sansonnet ou de vous attendrir sur un marchand de tartelettes, avant d'avoir écrit le Voyage sentimental t Osez parler de la couleur de vos pantoufles et de vos souffrances d'amour sans avoir signé Y Intermezzo et les Aveux d'un poète !

Ahl j'ai fréquemment et bien méchamment regretté, je m'en accuse, que ces deux charmants esprits (à qui il a manqué si peu de chose pour être de tendres âmes) fussent venus au monde avant moi. Combien ils me gênent dans le peu que j'ai à dire 1 Combien ils me semblent se railler à l'avance de ce que je vais tracer dans tna bonne foi et mon désir de bien penser I Ils

hochent la tête tous les deux, en ayant l'air de s'écrier : « Ce n'est pas neuf ! nous avons écrit la même chose il y a dix ans , il y a vingt ans, il y a cent ans ! »

Eh bien ! tant pis , à la fin I Sterne et Henri Heine ne m'empêcheront pas de me promener et d'écrire à la française , — tout Anglais et tout Allemand qu'ils soient? Qu'est-ce que je fais, après tout ? je suis sur mon domaine, tandis que ces deux étrangers ne doivent peut-être qu'à leur transplantation en France l'agréable et vif parfum de leur génie. Qui ne sait que les orgueilleuses vignes du Johannisberg proviennent des ceps de notre Bourgogne ?

Et puis, tout bien considéré, je ne peux pas être autre chose que personnel. De quelle façon m'y prendrais-je pour être autrement? Un pays, une ville veulent être habités au moins quelques mois durant, avant de livrer le secret de leurs habitudes, de leurs mœurs, de leur physionomie sociale. Volney réside trois ans en Egypte et en Syrie , avant d'écrire les Ruines. Moi , je passe , je regarde et je m'en vais. — Il est impossible assurément que ce procédé soit le meilleur, mais est-ce à dire pour cela que je doive me taire absolument? Tant de braves gens voyagent de la

sorte, arec la même rapidité et le même manque de loisir I Pourquoi ne trouveraient ils pas dans le livre d'un littérateur aussi pressé qu'eux Técho de leurs impressions fugitives^ ?

Eq errant ainsi , — je rencontre une foule inaccoutumée dans les rues, aux balcons , sur le perron des églises. Je m'informe, et l'on me répond que c'est aujourd'hui l'enterrement du prince Corsinil Le cortège va passer. Pauvre prince Corsini ! Nos soldats ont pu le voir Vannée dernière, au camp, gros, gras, fleuri ; il appartenait à une des plus importantes familles toscanes, et il avait été ambassadeur à Londres. — Je prends rang comme tout le monde, et j'attends le convoi. Je remarque la même absence de recueillement chez le peuple florentin que dans nos multitudes parisiennes, pour lesquelles, cérémonie funèbre ou revue , tout est motif de distraction. Enfin , les sons d'une marche religieuse se font entendre ; on se range devant les chevaux des carabiniers au manteau doublé de rouge, et j'assiste à un interminable défilé de gardes nationaux.

C'est vers l'église de Santa-Croce que s'ache-

1. Ëh mais! wt-ce que celte page ne peut pas être considérée comme la préface de mon U?re?...

mine le convoi du prince Corsini. Nouveau désappointement : la vue de Santa-Croce m'est complètement et doublement interceptée, d'abord par des échafaudages qui masquent la façade, ensuite par des tentures qui voilent les échafaudages ; mais je sais que l'intérêt de ce monument n'est pas à l'extérieur. Ayant devancé le cortège, je monte au milieu de la foule les marches de Santa-Croce : on vient de tirer les rideaux et d'allumer une innombrable quantité de cierges. Je distingue, à travers cette lueur d'or y les tombeaux de Galilée, de Michel-Ange et de Machiavel , — ainsi que les monuments élevés à la mémoire de Dante, d'Arétin , de Raphaël Morghen, d'Alfieri, de Lanzi et de quelques autres illustrations plus modernes dont je ne retrouve pas les noms. On me heurte, on me bouscule ; le convoi du prince Corsini fait invasion dans l'église.

18 décembre.

Je me suis présenté ce matin chez M. Le Monnier, éditeur. Ses magasins sont situés au fond d'une cour. Il a une imprimerie qui ne fonctionne que pour lui. M. Félix Le Monnier est

européennement connu. Son nom est attaché depuis plus de yingt-cinq ans à toutes les publications qui ont ému et secoué lltalie : Leopardi, Giordeni , Giusti , Gualterio , les poètes et les philosophes , les savants et les historiens, les hommes de sentiment et les hommes d'action , même les hommes d'esprit , il a tout édité et il édite tout encore. Et c'est un Français. Je suis glorieux de le constater ; — c'est dire qu'il édite aussi des livres français.

M. Le Monnier a une activité ou plutôt une assiduité peu ordinaire. A la fin de cette première visite, comme je m'informais des heures où on le trouvait dans son cabinet : « Toujours I » me répondit-il. M. Le Monnier, en effet, arrive chaque matin à huit heures à sa librairie, pour n'en sortir qu'à onze heures ; à peine s'il s'absente une heure pour son dîner. Yoilà comment on fait fortune. — Hélas I

Même jour.

Entrons au palais Pitti. Je commence par les jardins, malgré l'état atroce des allées; la ville m'apparaît sous divers points de vue, plus ravissants les uns que les autres, en

dépit de tout. — Imperturbable triomphe du gracieux t

Le palais me frappe moins ; je m'habitue trop aux palais. De même que les gardiens ont un certain air d'indifférence à dire vingt fois par jour : « Ceci a coûté tant de millions, » de même, à mon tour, j'ai contracté un façon particulière de répondre dans un bâillement :

« Ah I ah t » En outre, on marche difficilement sur les pavés de mosaïque.

Il y a neuf mois, le palais Pîtti était encore la résidence du grand-duc Léopold IL On sait de quelle manière grave et pacifique s'effectua le départ de ce souverain, qui se refusa jusqu'à la dernière heure à toutes les concessions que lui demandait la nation toscane. — Une file de voitures traversa lentement Florence le 27 avril , à midi , au milieu d'une multitude immense, mais muette, calme, immobile; ces voitures prenaient la route des Etats-Romains. Jusqu'aux frontières, elles rencontrèrent dans les populations accourues sur leur passage le même mutisme et la même dignité.

A présent, les appartements déserts du grandduc Léopold sont ouverts aux visiteurs avec

leurs richesses intimes; deux ou trois domestiques ferment chaque soir les volets des hautes fenêtres. Le silence des révolutions accomplies règne dans cette demeure.

19 décembre.

Un de mes bons camarades, le sculpteur Aimé Millet, m'a donné, lors de mon départ de Paris, une lettre pour le signor Cavalucci, un des conservateurs de la galerie des Offices (Uffizi). Je vais la porter à midi ; — et je trouve en M. Cavalucci, comme j'en avais été prévenu, un jeune homme plein de science et d'aménité, qui me fait les honneurs de son paradis.

Mes pas résonnent donc pour la première fois dans cette Tribune, le saint des saints de l'art, et où il est convenu de ne pénétrer qu'avec un religieux frémissement. Le frémissement, — je réprouve et je ne cherche pas à me le dissimuler, mais je le sens se dissiper en partie à l'aspect de cinq ou six chevalets, — et d'autant de copistes amateurs, plantés indistinctement, qui devant la Fornarina de Raphaël, qui devant la Madone d'Andréa del Sarto, qui devant la Sainte Famille de Corrège. Ces chevalets et ces

amateurs y vous les retrouverez partout, dans tous les musées du monde, vous masquant tous les chefs-d'œuvre, parfois même vous regardant d'un air courroucé et semblant se plaindre de ce que vous les troublez dans leur travail. Encore si leur travail n'était pas le plus souvent un sacrilège et une caricature I

Ai-je une opinion bien arrêtée et bien nette sur la Vénus de Médicis et sur quelques autres joyaux de la Tribune ? Je ne crois pas. — Ajournons donc mes impressions individuelles, toutes confondues d'ailleurs dans un vaste sentiment d'admiration...

L' école française est bien maigrement représentée dans la galerie des Offices. — Je ne dis pas cela pour M. Ingres, qui a envoyé généreusement son portrait l'année dernière.

M. Cavalucci, qui veut me guider dans toutes les salles, m'épargne, par ses érudites explications, huit jours de pèlerinage à ce temple, lequel d'ailleurs ne vaut quelque chose que par ses dieux, car il me paraît chétivement orné et sans ampleur. Trois heures se passent pour moi dans un éblouissement continu, qui ne laisse pas que de comporter une grande fatigue morale

et physique. Je m'imagine un moment que ma tête a acquis des proportions considérables ; et, même dans la rue, je vois encore tourbillonner devant moi et au-dessus de moi des Judith, des Holopherne , des Vierges au chardonneret , au lézard, à la chaise, au poisson, des saint Jean, des saint Pierre, des Vénus, des Mars, des anges, des prophètes, des apôtres, sans compter une nuée de petits amours a cravatés d'ailes, » qui semblent m'escorter jusqu'à mon hôtel du Nord.

20 décembre.

Le thé&tre de la Pergola est. fermé. A cette époque de l'année, c'est inconcevable I Je n'aurai donc ni chant ni danse à Florence. — Restent les thé&tres del Cocomero et Nuovô, et j'y songe bien; mais la seule lecture de l'affiche qui annonce une tragédie sur les Gracques éteint en moi toute curiosité dramatique. Je me rabattrai sur les cafés. — Qui dit les cafés ici, dit le café Doney. On tftche beaucoup de m'en faire admirer la décoration, qui est sj3surde comme celle de tous les cafés européens. Il y a des divans pour les fumeurs, et un salon pour les femmes, tout or, glaces et damas rouge. La demi-tasse

coûte trois sous environ ; les granits pas davantage. Quant aux allures des habitués, elles sont absolument les mêmes qu'en France : un mot, en entrant, à la dame du comptoir; des poignées de main distribuées de table en table ; le garçon qu'on appelle par son petit nom ; la bouquetière qui s'avance : — une fle«r offerte, une gaillardise rendue ; — un regard promené négligemment sur Y Indépendance y suivi de quelques bâillements de bon goût. Ce n'est pas plus italien que cela. — Les étrangers, eux, demandent le Moniteur de Toscane, journal officiel, ou la Nazione, journal officieux, ou bien encore le Risorgimento.

J'ai entendu dire : « La Toscane est la Gascogne de l'Italie. » Il ne m'est guère aisé, en un si court séjour, de constater la vérité ou du moins la vraisemblance de cette assertion, qui a bien l'air d'une épigramme. Prétendon avec ce mot railler les Toscans sur leur excès de courtoisie, sur les caresses de leur langage ; ou, saisissant le côté le moins flatteur de la comparaison, a-t-on voulu insinuer qu'ils sont plus prodigues de paroles que de faits? La nuance m'échappe et doit m'échapper en effet. Du petit nombre d'observations qu'il m'a été donné de

recueillir, j'ai pu conclure que les Florentins aiment à paraître^ c'est-à-dire à faire montre de leur esprit, de leur distinction et même de leur richesse; mais à la surface élégante de toute grande ville, ne trouve- t-on pas ce léger défaut, plus ou moins caractérisé, selon les latitudes?

Nice. — Yiilefraiiche. — Eze.

Ce n'est pas de la Nice de tout le monde, de la Nice banale, que je compte vous entretenir ; — je laisserai de côté la promenade des Anglais, le quai Masséna, le Jardin public, le Paillon, et je me dirigerai vers le port, qui représente plus particulièrement l'ancienne Nice.

Le port de Nice a cela de particulier, qu'on ne l'aperçoit pas tout d'abord ; il faut , en effet, aller le chercher pour le trouver. Il se cache derrière un énorme rocher - promenade qu'on appelle « le Château. » C'est, à ce qu'affirment les gens spéciaux , un des ports les plus sûrs

de la Méditerranée , quoique l'entrée en soit assez difficile. Excepté les grands bateaux à vapeur qui font le service de Gênes et de Marseille, je n y ai pas vu de navires bien considérables ni bien nombreux.

Après la visite au port , l'ascension au Château est indispensable. Une ceinture de beaux arbres s'élève et serpente où se dressaient jadis les remparts rébarbatifs d'une forteresse, qui passait son temps à se défendre contre les Sarrasins et contre les Lombards, comme toute forteresse d'alors. A celle-ci est liée intimement la légende de la Séguranne. La Séguranne est la Jeanne Hachette de Nice. Par malheur, tous les historiens, Durante en tête, sont d'accord pour convenir qu'elle était d'une laideur repoussante. On l'avait surnommée /a Maù Facia, c'est-à-dire la Mal Faite. Gela ne l'empêcha pas de payer sa dette à son pays dans des conditions où la singularité le dispute à l'intrépidité. Un jour du mois d'août 1543, elle mangeait tranquillement la soupe avec son mari [la ziippa col di ki marilo , dit Scallier) , lorsque les Turcs s'avisèrent de donner l'assaut à un des bastions du €h4teaii. Catherine Séguran n'hésite pas, elle accourt, elle s'élance , elle se montre aux créiteaux. et...

m cela suffit pour mettre rennemi en fuite » , écrit le même Scallier. H&tons-Dous d'ajouter, pour atténuer le côté comique de cette légende, que la pauvre femme ne se contenta pas d*une simple apparition, et qu'elle prit de ses propres mains un étendard aux assiégeants. Nice lui a prouvé sa reconnaissance en donnant à une rue le nom de rue Séguranne, — mais on n'a pas osé aller jusqu'à la statue.

A une hauteur de 96 mètres la plate -forme du Gbflteau découvre un horizon magnifique.

A ses pieds rampe la vieille Nice grise , tortueuse , lépreuse et vouée à une prochaine démolition.

Restons quelques instants dans l'ancienne ville, puisque nous y sommes. En voyage comme en critique, je vais volontiers à ce qu'on néglige ou à ce qui se dérobe , à ce que les relations oublient ou mentionnent légèrement. Mon instinct me porte tout d'abord au faubourg dédaigné , au marché lointain , à l'humble chapelle. J*ai des lunettes spéciales pour ces flâneries à la recherche du pittoresque. Tel édifice sculpté que je déniche tout seul , — sans guide vivant ou imprimé, — dans un carrefour perdu, me cause d*es sensations de joie comparables à

celles que j'éprouve en rencontrant un livre rarissime à l'étalage poudreux d'un bouquiniste. On comprend qu'il soit quelquefois nécessaire de s armer d'un certain courage et de surmonter des répugnances fort naturelles; ces explorations-là ne peuvent se faire en compagnie d'une sœur. Le pittoresque est trop souvent apparenté au laid et même au fétide ; dans ce cas , il faut savoir joindre à l'Apre curiosité de l'artiste la résignation d'un inspecteur de la salubrité publique.

La vieille Nice est comprise entre la préfectiAre et la place Napoléon. C'est la ville italienne, connue seulement des habitants et absolument dédaignée des étrangers. Là, les rues se croisent, s'entrelacent, se brouillent, se rejoignent, resserrées à de certains endroits au point de ne pas laisser passer deux personnes de front. Que dis-jé ? Il 7 en a qui sont de simples fentes bordées de maisons plus hautes que les plus hautes maisons de Paris. L'intention bien évidente des constructeurs est d'avoir voulu se garantir des vents de la mer ; en cela, ils ont complètement réussi ; ils possèdent ces deux avantages inestimables : fraîcheur en été, chaleur en hiver. Mais à quel prix, hélas I Si leur intention saute aux

yeux, elle saute également au nez ; les professions les plus odorantes se sont donné rendez- Tous dans ces boutiques condamnées aux ténèbres à perpétuité ; on y respire à la fois la morue sèche , les chaussures , la cassonade , l'huile , Tail , la p&tisserie indigène. Aux fenêtres mille guenilles pendent avec ostentation, comme autant de drapeaux déchiquetés par des balles.

Ne nous mettons pas en de trop grands frais d'étonnement; nous rencontrerons la même ville tout le long du littoral méditerranéen, et jusqu'à Gènes, et même plus poussée à Tétrange» à Teffrayant. En attendant, sachons reconnaître que les laideurs de la ville de Nice sont rachetées presque à chaque pas par des détails d'architecture plus ou moins intéressants. Quelquesunes de ces maisons sont des palais , tels que celui des Lascaris, dont les escaliers de marbre sont ornés de statues, et dont les plafonds gardent les traces de riches peintures. Près de là, au coin de la rue Droite et de la rue du Collet, voici le pur style arabe. Et puis partout, rue aux Herbes , rue de la Boucherie , rue Pairolière (de pairoidiès ou chaudronniers), ce ne sont que grilles tordues ou rebroussées, comme on ne sait plus en faire. Au-dessus d'un assez grand

3iO LES SOULIERS DE STERNE

nombre de partes je distingae, assujettie à la muraille par deux petits cercles de fer, une carafe pleine d'un breuvage blond, qui n'est autre que du vin d'Asti. C'est l'enseigne des cabarets de Nice.

Même quand ces ruelles ne sont que des égouts, même quand ces maisons ne sont que des bouges, elles ont encore leur histoire, leurs souvenirs. Il y a près d'un siècle que le président Dupaty écrivait : « On m'a mené dans la rue la plus obscure, on m'a fait entrer dans la maison la plus pauvre, on m'a fait monter cinq étages ; enfin, j'ai trouvé un petit homme assez mal vêtu : c'était le premier président du Sénat de Nice. »

J'ignore si les notabilités actuelles ont toujours leur domicile dans ce vieux berceau de Nice ; j'en doute cependant. La population nombreuse qui s'y agite me semble appartenir exclusivement à la classe artisane. D'ailleurs, aucune particularité bien sensible de costume. Les hommes du port sont coiffés de ce traditionnel bonnet de laine rouge , carré , haut , et dont une moitié retombe sur le côté.

Les femmes n'ont de particulier que de grosses boucles d'oreille dorées ; elles vieillis^nt vite ,

DE NICE A GÈNES 3ii

comme dans tous les pays de soleil. D'ailleurs , artisans et artisanes paraissent doués d'une dose suffisante de gaieté. Une de leurs passions dominantes, après la sérénade improvisée, c'est la voiture. « Us se cotisent sept ou huit, raconte M. Emile Négrin , prennent une citadine , entonnent la Bella Zigouzin , et laissez- les partir I Fat tirar^ comme ôls disent. Ils courent la ville dans des positions extravagantes, chantant à se briser les poumons, sans s'inquiéter le moins du monde du disparate qui règne quelquefois entre la pauvreté des habits et le luxe du véhicule. Tout chômage est employé à aller manger un lapin à quelque guinguette extra-muros ; — en voiture, hien entendu. Ils aimeraient mieux y aller ainsi et n'avoir plus de quoi payer une bouteille à l'arrivée, que d'y aller à pied avec la perspective de vingt bouteilles. La chanson, la voiture et le lapin, voilà le binôme invariable de8 ouvriers niçois. ^

Allons, Mice est décidément bien française ; le ^BÛt Au lapin est ooneluant.

Monaco. ~ Monte-Carlo. — Menton. — Vintimille.

La première station du chemin de fer après Nice est Yillefranche , une ville miniature aux maisons en amphithéâtre , cuites et dorées par le soleil, au bord du plus joli et du plus azuré des golfes. Yillefranche abrite souvent dans sa rade des escadres et voit circuler des uniformes d'officiers dans ses rues, lesquelles rues ne sont, à vrai dire, que des escaliers quand elles ne sont pas des souterrains , — témoin la rue Obscure, la bien nommée , qui rampe littéralement sous une vingtaine de maisons.

Plus loin, cramponné au roc , c'est Eze [Isia ou Œsus , les savants donnent le choix entre les deux éty mologies ) . On ne voit pas Eze du chemin de fer, cela est fâcheux; on ne le voit que du chemin de la Corniche qui le surplombe, et il semble qu'il soit impossible d'y pénétrer. Don César de Bazan s'écrierait :

Dans ce charmant logis on entre par en haat, Jaste comme le Wn entre dans les bouteilles*

De ce point culminaDt le regard embrasse un océan d'oliviers , non plus les petits oliviers de la Provence, chétifs et chagrins, mais des oliviers géants, altiers, éperdument chevelus. On en montre un , à Beaulieu , qui mesure neuf à dix mètres de circonférence à sa base ; ce colosse passe pour être âgé de plus de cinq cents ans.

Encore quelques forêts d'oliviers, et nous entrons dans la principauté de Monaco. Saluons, car, à partir de ce moment, nous allons quitter le monde réel pour le monde enchanté. Et d'abord, disons adieu à la France et même à TEurope ; rien de ce que nous avons vu ne ressemble à ce que nous allons voir. Mous sommes en Afrique, à en juger par la végétation hyperbolique qui nous environne, par ces aloès menaçants, armés comme pour un combat contre des tigres, par ces euphorbes immenses , par ces caroubiers contournés et crispés, par ces monstrueuses figues de Barbarie, tapisserie naturelle des abîmes, par ces palmiers arrogants , et surtout , surtout, par cette coloration chaude et parfumée du ciel et de la mer. Si le nom de Monaco amène involontairement un sourire sur les lèvres, la vue de Monaco emplit les yeux d'un éblouissement inoubliable.

3i4 LES SOULIERS DE STERNE

Ville antique, dont la fondation est attribuée à Hercule, ville à la fois imposante et mignonne, ville fortifiée et fleurie, Monaco est située sur le le plateau d'un rocher qui s'avance très au loin dans la Méditerranée. On y arrive par une série de chemins qui la contournent, comme Angoulême. ou par un escalier plus roide , d'un beau caractère , qui conduit directement à la place du Château. Cette vaste place est fermée par des remparts qu'on s'étonne de voir garnis de canons, braqués, d'un côté, sur les citrons de la Condamine, et de l'autre sur les pigeons de la mer ; derrière ces canons, d'espace en espace, sont empilés de noirs boulets. C'est cet « appareil de guerre » permanent qui a sans doute eiîcouragé les plaisanteries sur la principauté de Monaco , plaisanteries faciles , accrues encore par la popularité d'un air de danse et par le discrédit d'une monnaie.

De la place du Chftteau, on aperçoit la station de Monte-Carlo , où le prince a autorisé un casino qui attire continuellement de riches étrangers. Monte-Carlo est le VersaiHes du littoral méditerranéen. Comme dans l'autre Versailles, des millions ont été jetés sur cette roche autrefois farouche et nue ; des prodiges ont été

réalisés, des miracles ont été accomplis et s'accomplissent encore. Au premier aspect, ce ne sont que terrasses superposées, rampes majestueuses descendant jusqu'à la mer, larges escaliers bordés d'arbres verts et de fleurs insolentes d'épanouissement ; fontaines , vases , grottes , parterres, tout le train d'une résidence royale. — La statuaire en est un peu absente, c'est une lacune à combler. — Au-dessus de ces doubles et triples terrasses d'un si grand aspect, s'élève et s'étend un édifice qui participe à la fois du temple athénien, de la villa italienne et du palais français, et qui est tout cela à la fois. C'est le Casino de Monte-Carlo. L'œil charmé s'arrête sur des colonnades, des périslyles, des pilastres ; sur des pavillons agrémentés de fresques légères ; sur des perrons brodés d'héliotropes et de roses au cœur mourant. Maintenant, au milieu de cette féerie, représentez vous un va-et-vient perpétuel d'hommes et de femmes élégamment parés, un froufrou d'étoffes, un fouillis d'ombrelles, des saints échangés au tournant des bosquets, des entretiens accoudés sur des balustrades de marbre, et vous aurez un tableau pour lequel ce ne serait pas trop de la collaboration dlsabey, de Baron et de Voille-

mot. Âjoutez-y des bouffées de musique, des accords de valses qui s'échappent l'après-midi d'une cage en fer doré, pleine d'instrumentistes choisis parmi les plus renommés de l'Europe.

N'oubliez pas surtout ce printemps éternel emprunté à l'île de Calypso. Il y a beaucoup de Tîle de Calypso dans le Casino de Monte-Carlo. . .

Monaco I Monte Carlo I Pays séduisants et tentateurs! Là, on ne rencontre ni laboureur harassé de fatigue, ni paysan courbé sous un lourd fardeau. Le seul commerce qui s'y pratique est celui de l'essence de violettes et de l'essence de roses, le plus poétique des commerces , on en conviendra. Quant aux objets de « première nécessité , )> ils y sont tellement inconnus que Théodore de Banville a pu raconter, sans qu'aucune voix s'élevât pour l'accuser d'exagération , l'histoire d'un brin de paille acheté à un prix fou par l'administration du Casino. C'était à l'occasion d'une représentation du Dépit amoureux. Marinette, lors de la répétition , s'aperçut tout à coup qu'il lui manquait la paille qu'elle doit rompre avec Gros - René. Comment faire ? On fouilla vainement tout Monaco : de la paille , allons donc 1 Et pourquoi pas aussi de l'avoine, du seigle , de l'orge ? En présence de l'embarras

des comédiens, qui refusaient de déranger quel- . que chose à l'œuvre sacrée de Molière, Tadministration du Casino n*hésita pas : elle fit atteler une chaise de poste qui emporta vers Nice un courrier chargé d*aller conquérir ce brin de paille fabuleux. Je ne sais rien de plus beau dans r histoire de Fart dramatique.

Mais il faut que je continue mon voyage ; je jette un dernier adieu, en les groupant dans un long coup d'œil , aux gracieuses habitations de Léon Dormeuil, dArban, de Briguiboul, de Villemessant » blotties dans les oliviers argentés ou adossées aux rocs séculaires. « Semez des gascons , ils poussent partout , » disait Henri IV ; il paraît que le mot peut s'appliquer également aux artistes et aux gens de lettres. Heureux confrères I colonie spirituelle et bien avisée l Vous qui avez su transporter toutes les gaietés parisiennes dans ce coin de terre, combien j'envie votre destin I

De Monte-Carlo à Menton, il y a à peine vingt minutes de chemin de fer. Menton, vous le savez, appartient presque exclusivement aux Anglais, qui s'en sont emparés, non pas aussi brusquement que de Gibraltar, mais progressivement et doucement, comme de Pau. Les Anglais ont faijt

de Menton une ville à leur image , tout en longueur ; vous la croyez finie, elle recommence un quart de lieùe plus loin, et toujours ainsi. Ils y ont importé leur architecture de romance et s'y sont construit des maisons en forme de donjons, de nougats et de pièces montées. Un ange d'albâtre lève rêveusement les yeux sous un vestibule d'hôtel garni. Ils se sont arrangé une promenade des Anglais , à l'instar de Nice ; ils se sont même procuré un torrent desséché, à l'instar du Paillon. Le long de celle promenade et au bord de ce torrent, ils se promènent avec la gravité qu'on leur connaît, sans regarder personne, dans des costumes d'une coupe chimérique et d'une coloration arbitraire. Quelquefois ils montent à Ane, et leurs grandes jambes rasent presque le sol. Les petites filles étalent leurs blondes chevelures dénouées , et les demoiselles majeures montrent un nez aux ailes pincées sous des lunettes vertes. Heureuses gens 1 heureuse nation I J'admire sa force et sa sérénité, et son dédain puissant de la raillerie I Laissons donc les Anglais à Menton ; cela a l'air de leur faire tant de plaisir !

Nous sommes en Angleterre, nous serons tout •à l'heure en Italie. La transition est marquée

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par un redoublement de beauté dans le paysage. Cette partie de la Corniche est peut-être la plus accidentée ; elle abonde en tournants hardis, en torrents surmontés d*arches géantes.

Enfin la forteresse de Vintimille se dresse à rhorizon.

Singulières villes que ces villes perchées sur les hauteurs par crainte des pirates I Rues étroites , sinueuses et disposées pour la barricade ; maisons dressées comme autant d'observatoires. C'est qu'à Tépoque où elles furent bâties, rien n'était plus commun que les descentes des Barbaresques, ces flâneurs maritimes ; pour un oui ou pour un non ils pillaient les habitants et les emmenaient en esclavage. Peu à peu, la civilisation aidant , ces villes justement craintives sont descendues le long des montagnes ; puis, s'enhardissant , elles se sont avancées jusqu'au rivage ; si bien qu'aujourd'hui elles trempent leurs pieds dans les flots, tout en gardant leur front dans les cieux.

Bordigbera. — Sanremo. — Oneglia. — Finale-Marina.

Avant d'avoir vu Bordighera, je ne professais qu'un goût raisonnable pour le palmier; j'estimais qu'il tenait assez bien son emploi dans le chœur des arbres classiques. Je lui accordais d'être d'un excellent effet sur les remparts d'une ville, comme Cadix ou Monaco. Hais c^était tout. L'arbre par lui-même, avec son écorce rugueuse et son maigre dôme de branches, me laissait froid. Même j'avais donné asile dans ma mémoire à ces vers irrévérencieux d'Ausone de Chancel, dirigés contre certains palmiers souffreteux d'Algérie :

Monsienr^ dis-je an voisin dont je tonchais la manche. Pourquoi ce grand balai planté là par le manche?

— Monsieur, c'est an palmier. — Vous dites? — Un palmier.

— Devant un cabaret! sur un tas de fumier!

Je croyais m'abuser; la foi toujours espère :

Mais i'en vis un second ; les deux faisaient la paire. Pardon à deux genoux, ô mes jeunes amours, A qui j'ai si souvent joué ces mauvais tours

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D'appeler des palmiers vos Uilles élancées.

Si souples qae le vent les aurait balancées.

Pardon à deux genoax, car je vous appelais»

Sans m'en douter, hélas! des manches à balais.

Encore une fois je n*avais pas vu Bordighera. Aujourd'hui tout est bien changé. Le palmier s'est révélé à moi; il'm'a parlé et je l'ai compris. Sa poésie m'est apparue soudainement.

Cela tient à ce que je viens de traverser une forêt entière de palmiers, — car Bordighera n'est pas autre chose ; ce promontoire qu'on aperçoit de Monaco n'est qu'une longue plantation de palmiers. Kien de plus surprenant à voir, de plus étrange, de plus grandiose.

Décidément les palmiers sont faits pour aller par troupes, comme les éléphants.

Sanremo, qui succède à la Bordighera dans ce panorama sans cesse renouvelé, est une des expressions les plus complètes et les plus importantes de toutes les villes du littoral, et particulièrement de la rivière de Gênes. C'est pourquoi je demanderai la permission de m'arrêter sur Sanremo. Je lui conserve son orthographe et sa désinence italiennes, non-seulement parce que nous sommes en Italie, mais encore parce qu'il me serait difficile de la désigner autrement.

Elle s'est appelée autrefois Saint-Romulus, du nom d*un évoque de Gênes qui était venu y mourir, et plus anciennement Matuta, du nom de la. déesse Aurore sans doute. Comment ces deux appellations se sont-elles fondues plus tard en celle de Sanremo ? Mystère 1

Sanremo est encore une ville bâtie en amphithéâtre, ce qui la divise naturellement en ville haute et en ville basse. Naturellement aussi, la ville haute est la ville ancienne, et la ville basse est la ville moderne. Celle-ci se compose d*une longue rue bordée des invariables Hôtel Victoria et Hôtel de la Grande-Bretagne; c'est la seule connue des voyageurs. Je suis tout de suite allé à l'autre.

Ce n'est plus d'une ascension qu'il s'agit, cette fois, mais d'une escalade. Par quel prodige d'équilibre nos ancêtres savaient-ils faire tenir des maisons sur les parois des précipices ? sans indication d'aucune sorte, sans conducteur, comme toujours, j'ai pris par le versant oriental, qui se trouve être le plus pénible à gravir. Vingt fois je me suis vu sur le point non pas de tomber mais de dégringoler. Je comprends que les Anglaises, si intrépides cependant, s'arrêtent dès les premiers pas et rebroussent chentiin.

C'est le quartier pauTre et laid, et même plus que laid.

Les rues ne sont plus des rues, ni même des ruelles, ce sont des boyaux. Les allées ne sont pas des allées, mais des trous plongeant dan» des ténèbres insondables. On a beau se rappeler qu'on est au milieu d'une population de braves gens (depuis un temps immémorial les statistiques ne constatent pas un seul meurtre à Sanremo), on ne peut se défendre d'une certaine inquiétude. Comment peut-on vivre là dedans? Comment y vit-on? Telles sont les questions qu'on s'adresserait si l'on n'était exclusivement préoccupé par les embarras de la gravitation. Toujours monter I toujours tourner! toujours s'enfoncer dans Teffrayant et dans l'immonde 1 On comprend ces lignes de VHomme qui rit :

« Tout à coup Gwinplaine entra dans de l'inattendu. » Hâtons-nous de dire que la récompense est au sommet, où un point de vue étourdissant m'a récompensé de toutes mes fatigues.

La deseente par le versant occidental est considérablement plus adoucie ; c'est le chemin de tout le monde,- celui qu'on m'eût indiqué si. j'avais consenti à demander mon chemin ; — l'autre est celui des indigènes, le casse-cou dés^

33ik LES SOULIERS DE STERNE

intimes. Le crépuscule était venu; les cloches annonçaient l'heure de la bénédiction. J'ai compté trois églises sur une seule place ; je suis entré dans Tune d'elles, très-éclairée et trèspeuplée.

Une enseigne m'a rendu rêveur dans une des rues de Sanremo ; elle est ainsi conçue, et surmonte une boutique de modeste apparence :

Desalvi, débris DE Napoléon l^^

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