‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 13 sur 19 · DÉPÔT DE SANGSUES · texte numérisé non relu

DÉPÔT DE SANGSUES

Débris de Napoléon 7®*' 1 Qu'est-ce que cela pouvait vouloir dire? Était-ce un homme qui montrait pour de l'argent des débris du grand empereur? Mais quels débris? Napoléon a été inhumé tout entier. Il ne pouvait donc être question de débris humains, mais seulement de débris de costumes, d'objets lui ayant appartenu. Ce point expliqué, restait le « dépôt de sangsues. » Je cherchais quel rapport il y avait entre les impériales reliques et ces vulgaires annélides. La boutique obscure ne laissait rien voir à l'intérieur.

Après avoir passé et repassé plusieurs fois, je me décidai à entrer. Un vieillard se détacha de

Tombre et s*ayança, en me demandant comme aurait pu le faire un commis de notre rue des Lombards, « ce qu'il y avait pour mon service. » Lorsque je lui eus exprimé mon désir de voir Pe ou les débris de Napoléon P' annoncés sur son enseigne, il me répondit du ton le plus simple :

— C'est moi, monsieur.

Et comme ma physionomie exprimait Tétonnement, il ajouta :

— Je suis un des derniers soldats de Napoléon... J'ai fait la guerre d'Espagne, et de tous mes compagnons je suis resté le seul survivant... Ne vous étonnez pas si l'impression que j'ai conservée de ces événements est telle, que j'ai voulu en consacrer le souvenir par l'inscription qui vous a fait vous arrêter... comme tant d'autres... Dans le commencement, mes compatriotes se sont un peu moqués de mof, mais cela m'était égal ; ils ont fini par s'habituer à mon culte pour Napoléon, qui était avant tout un Italien encore plus qu'un Français... J*ai bien gagné le droit de me regarder comme uik de ces débris, car les blessures ne me manquent pas... Mais, malgré cela, le débris peut durer quelque temps encore... Ehl ehl

t|6 LES SOULIERS DE STERNE

Je regardai ce vieillard qui est, en effet, assez vert.

Il me fit les honneurs de son humble logis et me montra plusieurs images encadrées représentant des scènes de bataille.

Mais ce que je ne m'expliquai pas, ce fat la présence, dans sa chambre, d'un cabriolet, — sans cheval, il est vrai. Je soupçonne le digne homme de coucher en voiture.

Je pris congé de Ht. Desalvi en lui promettant 4e lui acheter des sangsues, à l'occasion.

Gênes. -^ La rue aax Palais.

Gènes est le prodigieux finale de cette symphonie pastorale qui s'appelle la Corniche. C'est une explosion de magnificence.

A mesure que j'en approchais, je répétais cette strophe de l'épltre enjouée et émue adressée par Alfred de Musset à son frère revenant d'Italie :

Tu l'as Yne, assise dans l'eau, Portant gaiment son mezzarot La belle Gênes.

DE NICB A GÈNES 317

Le riMÊ^t peiM, VoAl briUanl, Qui babille et jooe en riant Avee weà chaîner.

Nous vettom loat à Theare ce que c'est que le m^zaro.

Le chemin de feî, tantôt longeant la mer, tantôt oourant en plein faubourg, vous dépose doucement dans une gare immense, bien mieux aménagée que nos gares françaises , en ce sens que les Toitures y peuvent entrer et circuler à cou^rt, et donnant sur la grande place de l'Âcqua*»Verde. Là se dresse, sur un haut pié» de&tal orné d'attributs maritimes , une statue de Cristoforo Colombo, la main appuyée sur une belle sauvagesse agenouillée et vêtue de plumes.

Cette entrée h Gènes, moins panoramique que rentrée par le port, a cet avantage d'introduire immédiatement le voyageur au milieu de ces palais incomparables qui sont la gloire de la noble cité. Via Balbi^ Via Nuovissima et Via Nnova ne sont à vrai dire qu'une seule et longue rue bordée à droite et à gauche des plus somptueux édifices, presque tous en marbre et d'une architecture grandiose. Quelques-uns sont couverts de fresques; celui de la famille Bri-

gnoIe-Sale est uniformément rouge du haut en bas, ce qui lui a valu le surnom de Palazzo rosso. Ces palais sont d'une hauteur considérable ; le premier étage passerait chez nous pour un troisième. Au dessus de portiques' immenses ouvrant sur des vestibules ornés de colonnes et de statues, se détachent d'énormes blasons sculptés. Quelque averti qu'on soit, l'impression produite est saisissante; on cherche dans sa mémoire un équivalent, sans le trouver. Dans chaque ville, certainement, on rencontre un ou deux palais sur une place, rien de plus commun ; mais ici, c'est toute une rue de palais , une rue de deux kilomètres : palais Durazzo , palais Balbi-Piovera, palais Tùrsi, palais Serra, palais Adorno, palais Grimaldi , palais Doria, palais Cattaldi, palais Cambiaso, palais Negroni, palais Spinola, etc., etc. La plume se lasserait à les énumérer ; les livres - guides eux-iûêmes y renoncent. Chacun de ces palais est digne de loger un roi ; mais il n'y a pas assez de rois dans le monde pour peupler la « rue aux Palais » de Gènes. — Il ne fallait rien moins que cette accumulation de splendeurs, que cette débauche de merveilles pour faire perdre la tête à rhonnéte Dupaty. Écoutez-le , le premier jour

de son arrivée; il marche comme un homme ivre; il peut à peine, en rentrant, jeter quelques lignes sur le papier : « Je suis ébloui , étourdi, ravi ; je ne sais ce que je suis ; mes yeux sont remplis d'or, de marbre, de cristal, de porphyre, de basalte, d'albâtre en colonnes, en pilastres , en chapiteaux , en ornements de toutes les espèces , de toutes les formes^ 4e tous les genres, ionique, dorique, corinthien; mille tableaux sont épars dans mon imagination. »

Et voilà pourquoi Gènes a mérité d'être appelée « la Superbe » , tandis que Venise s'est contentée d'être Venezia la bella. Lequel vaut mieux? L'une et l'autre se sont partagé V empire des mers , comme on dit au collège ; Tune et l'autre ont été gouvernées par des doges également sérénissimes. Si Venise a eu le Conseil des Dix, Gênes a eu les inquisiteurs d'État.

Elles ont passé toutes les deux par d'incroyables périodes de fortune et de revers, de grandeur et d'abaissement. De tout cela, il leur reste des palais, et encore des palais. Mais les palais de Venise sont de frêles constructions à côté des palais de Gênes , ces masses colossales. On n'a aucune idée , avant d'avoir pu en juger par soi-même, de l'épaisseur de ces murailles, aux-

quelles l'éternité semble être aeqoise. Que dî^ roDS nous de la décoration intérieure aprèâ tous nos éloges de rornementation extérieure T Quels termes assez suffisants nous rester«i-t-il en présence de cette profusion et de cette irradiation ? La lutte de faste et d'orgueil entreprise contre Tenise se continue dans les palais à coups de chefs-d'œuvre de peinture ; et lorsque la ville des lagunes semble près de triompher par le génie de ses Titien et de ses Yéronèse , Gènes, les mains pleines d'or, va chercher i traters l'Europe entière les toiles des mattres les plus renommés pour les réunir chez elle. C^est ainsi que chacun de ses palais est un musée précieux.

Lors de mon premier séjour à. Gênes, j'arais rhabitude de visiter régulièrement, chaque jour, trois ou quatre palais après mon dé|euner. C'était ma moyenne. Au bout de quinze jours, je n'avais pas fini , je me lassai; — on se lasse de tout, même du beau.

Le palais, cette plante particulière au sol de Gênes , ne pousse pas seulement dans I^ trois rues plus haut nommées ; il vient aussi dans les rues de traverse, dans les ruelles, aux carrefours. Si vous vous informez d'un perruquier ou d'un

boulanger, on tous répond tranquillement :

« Le troisième palais à gauche. » Les gens qui n'ont pas les moyens d'avoir un palais s'en font peindre un sur la façade de leurs maisons. De là t la multitude de fresques dont la vieille Tille est revêtue. Cela lui donne un air de gaieté, eomme une robe à ramages à une grand'mère.

Je confesse ma sympathie pour ce mode de décoration. Un mur où danse une nymphe me plaît mieux qu'un mur tout nu. J*ai de quoi me satisfaire ici : les fresques interviennent partout et à propos de tout ; elles masquent les misères et relèvent les mesquineries ; elles rendent l'auberge plus invitante et donnentilu style à l'hôtel garni. C'est plaisir de les voir courir le long des faubourgs, ouvrant des perspectives azurées dans les impasses, accrochant leurs guirlandes aux croisées borgnes, faisant monter jusqu'aux toits du pauvre la lumière et le printemps. L'art n'a quelquefois rien à voir là dedans; quelquefois môme il est assez outrageusement méconnu ; mais qu'importe i Je ne déteste pas le mauvais goût, lorsque le mauvais goût se fait amusant, et c'est le cas à Gènes. Laissez-moi donc aller à ces innocents coloria-

3Sâ LES SOULIERS D£ STERNE

ges; songez que j'ai tant d'occasions de voir du blanc et du correct I

Gourmandise.

Génois et Génoises sont extraordinairement •^c portés sur leur bouche », comme on dit en style familier. Les boutiques de con/î^Mmrs abondent dans chaque rue , presque, dans la même proportion que les marchands de vin à Paris.

Mais quelle différence à Tavantage de Gènes I Quel aspect riant ont ces boutiques, et les jolies marchandises qu'on y débite I Pralines , marrons confits , dragées de toutes les couleurs, eédratSt.grenades^ chapelets.de gimblettes^ broehettes de caramels, quartiers d'oranges glacés, pistaches, macarons, pâtes sèches, ouvrages en chocolat , biscuits de mille sortes et de mille formes, boutons de fleurs d'oranger au sucre candi, raisins secs , — • tout cela entremêlé de fleurs , enveloppé de rubans , étalé dans des bottes coquettes. Ces boutiques ne désemplissent pas du matin au soir. Il y en a pour le peuple et pour l'aristocratie. Même dans les plus modestes^ on compte toujours quatre ou cinq personnes achetant, babillant, choisissant, goûtant.

DE liîIGE Â GÊNES 333

grignotant. Il semble que Taction de manger des bonbons soit la grande affaire de la vie à Gênes. Heureusement qu'ils ne coûtent pas cher.

Le miretaand de fliigriDes.

Au bas de la rue Luccoli , tout près de la Loggia de Banchi , les magasins des marchands de filigranes appellent les regards des passants. Filigranes d*aiigent et d*or, filigranes en colliers et en boucles d'oreilles ; filigranes pour broches et pour breloques , figurant des éventails , des arrosoirs, des barques, des poignards , des fleurettes, des papillons. Les filigranes sont une des plus mignonnes spécialités de Tindustrie génoise. Le mot seul est charmant ; les lettres qui le composent semblent briller d'un éclat fin et vif.

Depuis un quart d'heure, peut-être davantage, j'étais en contemplation devant un de ces magasins-là, prenant un plaisir naïf à regarder ces étiocelantes bagatelles répandues dans plusieurs vitrines. De rêverie en rêverie, j'en étais venu à les comparer à ces autres bagatelles de Tesprit et du style dont quelques-uns de nous, ouvriers en phrases, nous faisons profession plus ou moins.

« Ce sont aussi des filigranes, pensais-je, ces

petits couplets déliés, légers et fragiles, que cous exposons daiis les volumes' et dans les rovues, ces vitrines de TîntelUgence ; — ee sont des filigranes, ces sonnets que nous tâchons de faire si chatoyants, ces stances qui se déploient comme des branches d'éventail , ces chansons qui s'épanouissent cooftioe des Oeurettes ; -* filigranes, ces épigramntes qui hnitent des poignards , et ces madrigaux qui imitent des papillons. Avec nos filigranes nous -essayons, nous aussi , d'attirer les yeux des jeunes femmes et des passants qui se laissent eneore prendre à la poésie. »

Je mettais une certaine C€»nidaisanee à poursuivre cette comparaison, lorsque je fus rejoint par mon compagnon de voyage. Il regarda l'objet de mon attention et dit d'un ton insouciant :

— Penh ! cela noircit bien vite I

Cette simple parole me causa une douloureuse sensation. Il me sembla que je venais d'être frappé au cœur. « Cela noircit bien vite f » Voilà, en trois mots, la philosophie des fiBgranes. Soyez donc reluisants, délicats, exquis à plaisir ! « Cela noircit bien vite I » Hélas I je m'en doutais un peu , mais je ne voulais pas y songer , et je sais mauvais gré à mon ami de m'avoir rendu dé-

sonnais toute illusion impossible. Et vous tous, mes confrères du temps passé, aimables maîtres en filigranes, Voiture, Dorât, Boufflers, Aloysius Bertrand, ravez-vous entendu comme moi? Tavez-vous entendu , Timplacable passant : « Cela noircit bien vite I »

les filigranes de Gènes I

Les églises.

Les églises ne le cèdent point aux palais, ni pour le nombre ni pour la richesse. On en compte une centaine environ, en y comprenant les chapelles des couvents et des hôpitaux. La cathé* drale, dédiée à San Lorenzo et située dans la rue du même nom, où elle se présente de côté, est un édifice de grand style« toute revêtue de marbre, — cela va sans dire, — disposé en assises blanches et alternées. Cela donne l'idée d'un colossal jeu de dominos. Chacune des deux rampes du bel escalier qui mène à un triple portail est ornée d'un lion sculpté qui se préci-

pite vers le pavé, par un mouvement très-hardi. Il est impossible de n être pas conquis par cet ensemble singulier et puissant.

Au contraire, l'église de TAnnunziata, sur le parcours de la « rue aux palais, y^ n'a de valeur qu'intérieurement. Il est vrai que c'est là tout ce •qu'on peut imaginer d'excessif et d'effréné comme luxe d'ornementation. La tête vous tourne à contempler les voûtes rouges, bleues, dorées, — surtout dorées, — où se meuvent des milliers de personnages peints. Il n'y a pas de place pour un seul petit morceau de muraille nue. Étonnezvous que le mot théâtral en arrive à la bouche -de tous les voyageurs.

Saint-Cyr, une des plus anciennes églises de 4a chrétienté, renferme plusieurs morceaux de sculpture du Puget : une Vierge et des figures d^anges. Saint-Étienne possède un tableau peint en collaboration par Raphaël et Jules Romain. André Doria est enterré à Saint-Mathieu.

Prenons le pont de Carignan, aux arches démesurées, qui joint deux collines, et arrivons à Sainte Marie ou l'Assomption, la plus simple et la plus admirée des églises de Gènes. Nous y re* 'trouvons le Puget avec un de ses chefs-d'œuvre : le Saint-Sébastien.

Églises et palais se valent comme on voit ; encore n'ai-je soufflé mot des toiles de Bubens» du Guide, du Titien, du Guerchin qui abondent dans les unes et dans les autres.

Poget la Tiolon.

Ce grand artiste que la France revendique avec tant d'orgueil, — bien qu'elle ne lui ait épargné pendant sa vie ni les affronts, ni les injustices, — Pierre Puget, l'auteur du Milon de Crotone^ a fait un séjour de plusieurs années à Gênes. Ce fut môme la période la plus brillante de sa carrière si bien remplie. Accueilli par le sénat avec une distinction marquée, pensionné par les familles Sauli et Lomellini, chargé d'autant de travaux de sculpture et d'arcbiteoture quUl pouvait en souhaiter, Puget connut la gloire et l'aisance. Il n'eût tenu qu'à lui de les connattreplus longtemps, sans un misérable événement qui réveilla mal à propos les turbulences provençales de son caractère.

Un soir qu'il était sorti de chez lui, après minuit, pour aller mettre une lettre à la poste, il se vit arrêté par une patrouille. A cette époque, un édit défendait de porter des armes la nuit.

édit dont je ne m'explique pas très-bien la sagesse, car c^est surtout la nuit qu'il imparte d'être armé. Or, par inadTertanoe, Puget avait gardé son épée; il essaya de se justifier auprès des soldats et déclina son nom ; mais ces hommes ne connaissaient que leur consigne et Tentraînèrent au poste. Je soupçonne Puget de leur avoir opposé quelque résistance et quelque bruit, ce qui dut aggraver son affaire* Furœux, il écri* vit du poste même à son proteeteur Sauli en le priant de venir le délivrer sans retard ; mais soit que la lettre n'ai pas été remise, soit que Sauli ait été négligent, Puget dut passer la nuit au eorps de garde.

Il en conçut une telle colère, qu'une fois de retour dans son atelier, il j mit tout en pièces. Puis il signifia au sénat qu'après l'affront qu'il venait de recevoir, il lui était impossible de rester à Gênes et qu'il allait préparer son départ. Quelques excuses qui lui fussent faites, et quelques instances qu'on employât, elles Le trouvèrent inébranlable dans sa funeste et, disonsle, absurde résolution. Je ne jurerais pas qu'au dernier moment le regret ne se soit glissé dans son âme et qu'il n'ait pressenti le triste avenir qui Tattendaît, mais l'entêtement marseillais fat

le plas fort. Puget revint dans son pays, où il passa ses dernières années et où: il épuisa ses f c«ces i hitter contre la mesquinerie des muni* eîpalités et de$ ministres. Gondrien de fois ne dut-il pas reporter lesyeor sur cette Gênes qu'il avait contribue à faire superbe I

Une nuit au violon» cela pouvait se par** donner...

L'Acqna-SoIt.

L'Acqua-Sola est un grand jardin-promenade situé sur une plate-forme qui s'élève au centre même de ta ville. On y arrive par de larges escaliers et par des pentes douces, accessibles aux voitures. Des allées bien entretenues, de beaux arbres, des parterres de fleurs, des bancs occupés par des bonnes d'enfants, un bassin, voilà ce qu'on voit à TAcqua^Sola, comme dans tous les jardins publics. Mais ce qu'on ne voit qu'à l'Acqua-Sola, ce sont des échappées bleues de la Méditerranée, ce sont des perspectives de montagnes, brunes comme des robes de moines ; ce sont des villas éparpillées et comme piquées dans une campagne continuellement ensoleillée. Pourtant, ce ne serait pas encore assez si à l'extrémité de TAcqua-Sola ne se dressait un énorme

monticule assez semblable au labyrinthe du Jardin des Plantes, à Paris, et comme lui façonné en colimaçon, mais bien plus considérable, avec des terrasses étagées, aboutissant à un observatoire d'où l'œil embrasse tout Tamphithéfitre de Gênes et peut s'étendre par un ciel clair jusqu'aux monts de la Corse.

Des plantes rares, des oiseaux étrangers, et même quelques animaux féroces ont été rassemblés dans cette partie de l'Acqua-Sola, qui n'est ouverte qu'à de certaines heures du jour. ♦

J'allais oublier de mentionner un théâtre diurne de dimension assez grande, qui est établi à TAcqua-Sola. Dans une stalle de parterre à ciel ouvert, j'y ai vu jouer, l'après-midi, une pièce fortement accusée dans le sens antireligieux. II s'agissait de l'enlèvement d'une jeune fille par des moines. Stenterello, l'inévitable bouffon, contrecarrait sans cesse les projets de ces derniers ; une des scènes les plus appilaudies était celle où il tenait sous son poignard levé un franciscain, blême de terreur et dépêchant force signes de croix.

Il ne me restera plus rien à dire sur l'Acqua- Sola lorsque j'aurai appris au lecteur que cette

DE NICE A GÊNES 34i

riante et majestueuse colline sert de tombeau à quatre-vingt mille victimes de la peste de 1556.

Diatribe contre Gènes.

Aucun voyageur n*a refusé son tribut d*admiration à Gènes. Seul, Montesquieu (le croiraiton?) s'est mis en frais de diatribe, et, qui plus est, de diatribe poétique. H parait que le grave président n'était pas content de l'accueil qui lui avait été fait par les Génois. II s'en vengea par ' sept ou huit maigres strophes qui n'étaient point destinées à la publicité et qui y sont cependant arrivées par la trahison d'un ami. Rien de plus médiocre que ce petit morceau, qui commence ainsi :

Adiea, Gènes détestable t Adiea, séjour de Plntust Si le ciel m'est fiiTorftble, Je ne tous reyerzai plus.

Adieu bourgeois, et noblesse Qai n'a pour toutes vertus Qu'une inutile richesse; Je ne vous reyerrai plus.

Suivent quelques strophes dont nos lectrices souffriraient difficilement le réalisme ; et puis la

conclusion, sèche comme la teneur d'un passeport :

Mais an vent plus farorable  mes yœnx Tient se prêter :

II n'est rien de comparable An plaisir de tous quitter.

Décidément, Fauteur des Lettres persanes n'é* tait homme d'osprit qu'en prose.

Les bouquets.

Une autre industrie de Gènes, ce sont ies bouquets, bouquets gigantesques, monstrueux, dont la renommée est européenne, et dont l'exportation se fait sur une grande échelle. On les confectionne et on les vend en plein air, sous les portes cochères qu'ils obstruent de leur énorme circonférence.

Ainsi, les bouquets, les filigranes et les bonbons, voilà la Gênes moderne. Ce sont là les apparences d'une rille heureuse, on en conviendra. Et de fait, la gaieté, l'animation, la vie, voilà ce qui y saute aux yeux. Sur le port et aux alentours, règne une activité considérable. Dans les mes, les hommes causent à voix haute; les femmes marchent rapide*

B6 NICE A QÊNËS 343

meot» couvertes da mizzarot long voile de mousseline» blanc ou noir, qui leur sert de coiffure et qui retombe sur leurs épaules* Le mezzaro est moins coquet que la mantille,, mais il a en* eore de la tournure.

J*ai dit que je ne parlerais pas des galeries de Gènes» d'ailleurs bien connues ; mais je dois une mention à cette paune école génoise dont on soupçonne à peine l'existence. Elle a laissé pourtant, aux plafonds des palais locaux, une série de fresques fort remarquables et d'un ca* raetère très* particulier. C^est un mélange de ce goût et de ces instincts décoratifs qui semblent inhérents aux Italiens, avec un naturalisme tout flamand ; point de grandes viséei au style ; en reTanehe, beaucoup de rerve» d'imagination et d'abondance. Je signalerai notamment aux artistes deux décorateurs génois qui pourraient tenir tète à Piètre de Cortone : ce sont Yalerio^ Castellb et Cambiasi.

Ce dernier derraîl être connu, ne fût-ce que piftT ses malheurs domestiques, dont les Génois ¥ou9 font un récit assez drolatique. Ce pauvre Gambiasi est le tjpe même de Thomme engui-^ gnatmé^ Il avait une femme qui allumait son feu avec ses dessins, qui le querellait au jour la

journée, et qu'il adorait. Quand elle mourut, il lui vint une idée lumineuse : ce fut de la remplacer par sa belle-sœur qui lui ressemblait trait pour trait. Pour cela, il fallait des dispenses ; Cambiasi alla se jeter aux pieds de son curé, qui le renvoya à son archevêque, lequel le renvoya au pape. Il ne se décourage pas ; le voilà parti pour Rome. Il voit les cardinaux qui haussent les épaules :

— Vous êtes fou ! lui dit-on ; Sa Sainteté ne peut pas encourager Tinceste.

Il voit Grégoire XIII, qui Tadmoneste sévèrement et lui commande de mettre sa belle-sœur à la porte. Il revient à Gênes, la mort dans Tâme. *— Il y trouve des lettres d'Espagne qui l'appelent à la cour de Philippe II ; toutes ses espérances se réveillent. S'il pouvait intéresser Philippe II à son mariage? le pape aurait-il quelque chose à refuser au roi très- catholique ? Exalté par cette idée, Cambiasi court à Madrid ; là, pendant six mois, il s'épuise en chefs d'œuvre pour plaire à ce sinistre Philippe II, qu'on déridait si malaisément. Enfin, il réussit, le voilà en faveur; le roi passe ses journées dans son atelier ; c'est le moment de parler, l'occasion est belle! Mais Cambiasi, rendu prudent par Tin-

fortune, consulte d*abord un vieux courtisan de ses amis :

— Faites, dit celui-ci, faites ! et vous sortirez demain de ]*EscuriaI pour monter sur les bûchers de la très-sainte Inquisition 1

C'était le coup de grâce ; Cambiasi tomba malade. Un abcès s'était formé dans sa poitrine. Le remède qu'on imagina fait honneur à la candeur des médecins de Tépoque. De temps en temps, ils entraient chez le malade brusquement, sans l'avertir, espérant qu'ils lui feraient peur, que cette peur le secouerait fort et que cette secousse ferait crever l'abcès. Mais, pour le malheur de Cambiasi, il se trouva qu'il n*était point poltron, qu'il ne se laissa point effrayer, et qu'il garda parfaitement son abcès, dont il mourut.

Je guis allé dîner, dimanche dernier, à Anvers.

Parti bien doucement de Bruxelles par le train d'une heure et demie, je jsuis arrivé à Anvers avant trois heures.

Le jour éblouissait. Afin de trouver un peu de fraîcheur, j'ai gagné les quais de l'Escaut par le Canal-au-Beurre , et j'ai pris passage sur le bateau à vapeur qui fait toutes les demi-heures la traversée de la Tête-de-FIandres.

La Téte-de-Flandres est un village assis jusqu'au cou dans un marécage, et qui donne une idée juste des villages humides de la Hollande.

On y mange des boutures d'anguilles auï herbes vertes. On y boit aussi du Boonekamp

en guise d'apéritif. Le Boonekamp est un liquide amer, dont on jette quelques gouttes dans un petit Terre de schiedam^ et qui tire son nom de son inventeur ou de son préparateur, Boonekamp. — Est-ce bon? Je ne m'en suis pas mal trouvé.

De la Tôte-de-Flandres, et particulièrement du cabaret aiix Trais-Cochers, on aperçoit tout Anvers, avec ses toits couleur de rouille, avec les clochers de ses églises et les mAts de ses navires. C'est un point de vue joli en tout temps, et dont le charme se doublait pour moi, ce jour-là, de la pureté du ciel, du soleil éclatant et de l'heureuse disposition d'esprit où je me sentais.

Après avoir repris le bateau, je me suis fait conduire en voiture, — une voiture dont la caisse était peinte en carmin, — aux anciennes portes de la ville, constructions carrées et massives, d'un curieux caractère. On parle de les démolir; cela serait regrettable; elles ne gênent personne, et elles ajoutent au pittoresque d'Anvers. Mais les villes, qui s'enorgueillissaient autrefois de leurs physionomies distinctes, ne tiennent plus aujourd'hui qu'à se ressembler entre elles.

Cela est si vrai que mon cocher a voulu à toute force me faire traverser le nouveau jardin public. J'ai vainement essayé de résister : il s'était exprimé jusque-là en français ; il s'est mis à me répondre en flamand, pour me convaincre.

Le jardin anversois est cet éternel jardin anglais que toute ville, grande ou petite, met sa vanité à posséder. Le nouveau, c'est le beau.

La chaleur étant tombée , j'ai pu congédier mon cocher et me promener à pied par les rues et par les places. La ville était un peu déserte à son centre, ainsi qu'il arrive partout le dimanche. Je suis allé pendant une heure environ, au hasard, bayant aux vieilles maisons espagnoles, m'extasiant devant le puits-bijou» rendant aux passants la curiosité qu'ils me témoignaient, me retournant pour suivre du regard une femme couverte de la faille locale, souriant aux miroirs qui garnissent le bord des fenêtres, pensant à Rubens et au maréchal Gérard, — et surveillant les progrès de mon appétit.

On mange assez bien au Rocher de Cancaley près de l'ancienne Bourse, où j'ai dîné. Je reprocherai pourtant aux garçons de service une tristesse désespérée, et que rien ne justifie. Ils apportent les plats, ils débouchent les bouteilles

LES SOULiSRS DË'STËRNE

avec un maintien consterné, une ^pi^ession lugubre, Toisiae du lemordsi et qui finit iûsensi* blement paï gegnet le eonsommateur^ On a Vw de prendre son dernier dtner4 J*aTais une iarûie dans l'œil au dessert. Je ssis loin eertstneineat de réclamer la turimlenee, souvent familière» des garçons français; mais je n'entends pas non plus ôtre servi par des gens affligés, quelque suprême distinctk>n qu'il y ait à cela.

J'étais attendu le soir arec deux amis, H. P. M... et M. Arthur S<e¥»,«, pour prendre le thé ehez H. H. Leys, le célèbl^ peintre bel^.

Nous fûmes introduils dans une habitation somptueuse : large vestibule^ salons élégants, serre, bibliothèque, tout le luxe et tout le confort. Voilà comme le tirent devrait être loijyours logé!

La salle à manger, du plus haut style, emprunte sa principale décoration à une grande fresque du maître de la maison, représentant un cortège du xvi^ siècle qui se rend à la fête nocturne de Noël. C'est une résurrection complète, gaie, magnifique.

L'hospitalité de la famille Leys est eUe-méme comme un ressouvenir et comme un parfum des vieilles Flandres. Un instant, dans le fauteuil

sculpté (Jui m'avait été offert, j'ai perdu absolulaent le sentiment de ma nationalité : je me croyais un de ces personnages archaïques dont les robes brunes ou rouges se détachaient si vivement sur la muraille. Pour le coup, j'étais certain d'être à Anvers I

Dans cet ordre d'idées, une excursion aux bassins, par la nuit claire d'étoiles, devenait indispensable. Cette partie de la ville était remplie de monde. Devant les tavernes s'allongeaient des rangées de tables. Chacun, homme ou femme, avait à côté de soi un verre de bière, — cela va sans dire, — et une poignée de crevettes grises. A Anvers, on mange des crevettes à toute heure^ sous tons les prétextes, sans prétexte, à jeun, avant et après dtner, comme on fait des olives en Provence. Je n'ai pas mangé de crevettes, mais j*ai bu de la bière au milieu d'une population tranquille, s'amusant sans rire, et écoutant, les yeux sur l'eau du fleuve, les musiques ambulantes qui abondent dans ce pays.

A minuit, j'étais de retour à Bruxelles.

Je demeure depuis huit jours dans Temple- Bar , à quelques pas de la porte de la Cité.

— C'est, assurément un des endroits les plus bruyants de Londres et celui qui , pour Taffluence des voitures, me rappelle le mieux l'embouchure de la rue Montmartre. Là, tous les matins, un interprète, que les directeurs de l'Orphéon ont bien voulu attacher à la personne de quelques représentants de la presse parisienne, vient frapper à ma porte et me dire :

— Allons , monsieur , levez- vous ; on vous attend pour déjeuner et pour aller au Palais de Cristal.

Les deux premiers jours , je me suis montré assez obéissant : je me suis levé, j'ai dé-

jeune et je me suis rendu au Palais de Cristal.

— Faites - vous partie de la Société chorale de Ruffecfm'à demandé, à l'entrée de la grande salle y un de mes compatriotes pavoisé de rubans et de glands d'or.

— Parbleu ! ai-je répondu.

Puis, j'ai été me faire raser, auprès de la maison dite maison de Pompei.

En sortant de chez le barbier , un individu babillé de noir m'a offert un papier imprimé. Croyant à quelque annonce de chapellerie, j'^ai refusé. Il a insisté avec une nuance suppliante. C'était un morceau de littérature intitulé : te Vieillard à rhôpital, et publié par la Société des Traités religieux. — J'ai mis le papier dans ma poche, car la foule arrivait pour le premier concert des trois mille chanteurs français, — une foule composée d'éléments très - divers , calme dans sa curiosité , mais d*une attitude relativement bienveillante et même souriante. Il n'y avait que des toilettes de ville.

Sur l'amphithéâtre des exécutants, disposé en immense éventail, je remarquai plusieurs poteaux plantés à distances égales et portant ces noms : Cessé, Saint -Bris, Tavannes, Méru, etc.; d*où je conclus qu'on exécuterait le septuor des

Hugmnats. — < En attendant » mMtant assis è f^cart, je me pris à lire le eommenoement du VSèithrd à Capital : « Un jour que j*étais allé Tisifer un homme' i Thôpital de la rille voisina, on me dît qu'il j avait dans la maison un bon Tîeillard qui ayaJt m» plaie dangereuse à une jambe, et qui serait Bien hMreux de me Yoîr.

Uinfirmier me conduisit dans sa diambre, et je 1*7 trcHiTai sent et. ooaohé. Sa igure vénérable p^^it f empreinte de la sérénité et même de la

Trois jeunes^ Anglaises vin^rent en oe moment s'asseoir anprès de xsm ; une d'elles était si jolie que j'en restai bouche béante. — Où avait-eUe été chercher ses cascades de cheveux blonds ? A quet séraphin de vignette avait-elle dérobé l'idéal velours de ses yeux? Je croyais avoir devant moi h statuette de la Poésie. Un teint semblable ne me semblait pouvoir être obtenu que par l'emploi fréquent d'une limonade , composée avee le» Amonrs âes (mge^y de Thomas Moore, et te Lae , de Lamartine , édulcorée de quelques métodîes de Schubert. Plus tard, on m'a dît que cette fraîcheur incomparable était sinon obtenue, au moins entretenue par un usâge discret de l'arsenic sous un asseï» grand nombre de

formes. — Au diable les tueurs d'illusions I On ne s'attend pas, je pense, à trouver ici un compte rendu exact et raisonné de ce concert, non plus que de ceux qui l'ont suivi. J'aime la musique comme le créole aime le hamac, voilà tout. Quant à prononcer entre les Enfants du Jura et les . Vénitiens de Bayeux , entre la Lyre toulousaine et le Rebec de Condé-sur-Noireau , adressez-vous à de plus compétents que moi.

Je me dispenserai également de donner la suite du Vieillard à l'hôpital y qui est sans conteste une œuvre pleine de morale et d'onction^ mais écrite dans un style qui n'a encore été annexé à aucune grammaire.

J'aimsia rue -—autant que Laurent Sterne, dont je viens de voir le portrait et l'écriture au British Muséum. La plaie des rues de Londres en ce moment, ce sont les chanteurs américains, ces faux nègres qui chantent avec, mille contorsions, en s'accompagnant d'instruments en bois. — Apràs les chanteurs américains , il convient de classer immédiatement les cartes de visites photographiques , qui obscurcissent de leurs petits nuages bruns ou blonds les vitres de tous les papetiers. Entre tous, le portrait d'une ac-

trice, Xydia Tompson , en costume de page , se reproduit à Tiafini; sa figure est bien; ses jambes sont mieux.

Les beaux homards que je vois dans la rue I Non pas qu'ils soient extrêmement gros, mais leur couleur est si riche qu'on les croirait r^/)a«- ^és par un peintre. Ils réposent au milieu d'opulentes laitues d'un vert tranquille. — Chose étrange I la plupart des marchands de comestibles donnent non-seulement à «manger et A boire, mais encore à coucher. Sur les panneaux de leur devanture et sur leurs lanternes extérieures, on lit : Gooi beds (bons lits). — Ne cherchons pas trop à approfondir ce mystère.

Dans une petite rue, parallèle au Strand, étroite et obscure, se tiennent les librairies équivoques, les marchands d'estampes coloriées, les bouquinistes. Je m^approche d'une vitrine et je lis les titres de ces livres français : Felida ou Mes Fredaines, le Cadran de la Volupté, les Bijoux indiscrets y les Extases de V Amour, Hic et Hœc ou l'Élève des jésuites d* Avignon, etc., tout un répertoire aphrodisiaque , en éditions jdu xviii^ siècle. On ne se gêne pas dans ce coin de Londres ! L'ouvrage de fond, en ce genre spécial , me paraît être un volume intitulé :

Fanny Hill; il se retrouve à tous les étolages et il coûte une guinée ; seulement il est herméti^ quement enveloppé et ficelé; il faut l'acheter sans rouvrir, -^ de confiance, comme nous disons chez nous. Ce n'est pas que je manque de coihfiance, mais une guinée me semble pouvoir être mieux employée. Je quitte donc cette ruelle» qui continue paisiblement la tradition de notre an» cienne galerie de bois» au Palais- Royal. Pour en revenir à l'écriture de Sterne , c'est une écriture toute moderne, haute et penchée, élégante et rapide, ni trop maigve ni trop grasse.

— Allons, monsieur, levez-vous ; on vous attend pour d^<euiier et pour aller au Palais de Cristal.

Cette fois , ayant appris qu'il devait y avoir cpiatre ecmeertSy je laisse dire mon interi»rète» et je crois pouvoir mns îiiconvéïiient disposer de ma journée. Justement le temps est beau pour h sais&n^ comme s'exprime le gendarme célèbre de M. Nadaud : il ne pleut que toutes les demiïieures, — occasion excellente pour voir la Tamise ; je ne la laisse pas échapper : un batoau à vapeur, clapotant dans la brume, m'emporte vers Cremome-Garden.

Les boids de la Tamise sont siimiies : pas de quais; des bateaux noiis amafiés à des poteaux fs^eux; parfois tto» tentative de verdure au-devant d'une maison sans fenêtre» c'est* à-dire deux ou trois arbres qui semblent gar der un dmetiàre particulier. Au printemps, ^ces arbres doivent se pencher les uns vers les autres , en murmurant : « Frères, il iaut fleurir I »

Au bout de quelques minutes, me voici à Gra* morne-CrardenyAine jolie guinguette, où une fâte en Thonneur des visiteurs français est annoncée pour jeudi. — En m'en revenant à pied, le long de Teau, tous les petits polissons me poursuivent en faisant : Cot, coi, oci I — C'est la vieilte plaisanterie de John Bull contre Jean Crapaud qui se continue. Jusqu'à la fin des Ages, nous passerons pour nous nourrir exclusivement de * grenouilles. — Un peu plus loin, des petites filles dansent, en me précédant, une ronde arrangée sur Tair de Marlbrouck. Tous ces enfants de la misère ont, sous leur crasse et leurs haillons, des traits charmants, des ^eux pleins de vie des dents brillantes, des membres souples dans leur maigreur. Ils passent leur temps à faire la roue devant les passants, à marcher sur la tête. Un

âeo LES SOULIERS DE STERNE

regard des policemen les met en fuite, mais ils reviennent à la charge en sautant, riant et tendant la main. Cela doit devenir de rudes matelots. Nos gamins à nous ne savent que geindre ; ils n'ont aucune invention dans leur mendicité, — et ils se réfugient sous les portes quand il pleut .

Je sortais, avec M, Vaudin, d'un café chantant, compliqué d'une exposition de peinture. Il pouvait bien être minuit et demi ; la nuit avait une clarté bleue. Nous nous trouvâmes, sans trop savoir comment, devant le palais de Westminster, et, bien entendu, nous nous arrêtâmes pour admirer cette gigantesque dentelle. — Un homme qui était là fumant un cigare vint à nous, et, apràs nous avoir examinés, nous dit, sans trop d'accent :

— Vous êtes Français, messieurs ; moi, je suis membre de la Chambre des Communes ; vous plaît-il d'assister à une séance de nuit?

Nous remerciâmes en acceptant. L'honorable gentleman nous conduisit lui-même à travers les dédales du palais illuminé à outrance. Je fus particulièrement frappé du jour factice qu'un plafond en verre dépoli, éclairé par dehors, envoyait à la salle des Communes ; on se serait cru

en plein midi. L& séance était assez animée : il s'agissait de la pèche à la morue.

Ensuite, nous parcourûmes la bibliothèque el nous fîmes une halte sur la terrasse, — d'où le point de vue, à cette heure, était d'un fantastique et d'un noyé à tenter le crayon d'un autre Raffet. Notre aimable guide avait une conversation très attachante. Étant resté en arrière un instant, je m'enquis de lui à un huissier : il me nomma lord Bruce.

A mon second voyage au Palais de Cristal , j*ai reçu, dès l'entrée, un grand pli émanant encore de la Société des Traités religieux, et contenant : 1® une pièce de vers sur la prière ; 2^ les Mémoires de Jean Woolman ; 3<^ des Pensées sur limportance de la religion. — La veille , à la porte d'Exeter-Hall, une dame avait déjà bourré mes poches d'une Bible et d'un Nouveau Testament.

On m'a affirmé que le zèle des réformistes était poussé si loin, qu'il atteignait quelquefois aux dernières limites de la candeur. On prétend qu'ils vont chercher non-seulement les pécheurs, mais aussi les pécheresses, jusqu'au fond de Tabtme. Par exemple, il n'est pas rare (je parle toujours

par ooï- dire) qu'une miss Aniia ou une miss Emiiy quelconque, habituée des saloos de Hay-Market, reçoire, éa temps à autie, une lettre ainsi conçue : « Quelques pecsounes qui s'intéressent à vous FOUS prient de vouloir bien renir prendre le thé tel jour, telle rue. » Naturellement, miss Emily, qui est la curiosité même, s'empresse de revêtir ses ajustements les plus coquets et de se rendre à Tadresse indiquée* Elle y trouve , — après le thé promis, — de pieuses âmes qui lui lisent un chapitre de la Genèse et plusieurs psaumes du roi David.

Hier, j'ai pris un chemin de fer qui, en un peu moins d'une heure, m'a transporté au seuil de Claremont. La reine Marie -Amélie et les princes d'Orléans étaient absents; j'ai pu visiter le parc, qui est ioamense et admirable. Rare* ment de plus beaux arbres avaient frappé ma vue. Deux pièces d'eau, dont Tune a l'importaaoe d'un lae, coupentde leur calme lumière des massifs de verdure agréablement disposés. Presque tous les sentie» sont b(»rdés de lauriers-roses ; quelquûs<-uns aboutissent à de petits temples dans le style mythologique du dernier sièele. Du haut d'un observatoire, semblable à une ré-

duction de forteresse, od a un horizon infini. Le soleil, voilé à Londres, brillait à Claremont du plus pur éclat; sur un gazon étincelant et dru se roulaient d'énormes moucherons au corselet de velours.

Le chftteau de Claremont est moins un château qu une maison de belle apparence, blanche et respirant le confort.

Je ne suis pas sans inquiétude au sujet de quelques lettres pour Paris que, dans ma précipitation, et sur une indication mal précisée, j'ai jetées hier dans un orifice placé à l'angle d'un magasin de denrées coloniales. Je crains que mes lettres ne soient tombées dans un baril de pruneaux.

« Monsieur, la Compagnie générale des Paquebots à vapeur fluviaux et maritimes inaugurera, le 25 avril 186?, le nouvel itinéraire de sa ligne d'Espagne ; et, ce même jour, le magnifique paquebot la Ville de Brest, qui vient d'être construit en Angleterre, entrera en service. Nous avons pensé, monsieur, qu'il serait de bon augure pour le nouveau service et le steamer neuf de les placer sous le patronage de quelques notabilités {sic), et nous avons décidé que ce premier départ serait affecté à un voyage de plaisir, auquel nous serions très-honorés si vous pouviez vous joindre. Le navire partira de SamtNazaire le 25, à midi ; ci-joint l'itinéraire du voyage. On pourra facultativement s'arrêter

à Cadix, pour aller visiter par chemin de fer Se ville et Cordoue.., »

Il aurait fallu ne pas avoir une goutte de poésie dans les veines pour répondre par un refus à cette aimable invitation. La Compagnie avait également convié M. Théophile Gautier, M. Francisque Sarcey, M. Edmond About, M. Charles Habeneck, M. Louis de Cormenin, M. Edouard Pagnerre, M. Charles Brainne , M. Henri Fouquier et M. Félicien MallefiUe, tous hommes de lettres, tous curieux, tous dilettanti. — Comment se fait-il que nous ne nous soyons trouvés que trois au moment de rembarquement? L'Exposition de Londres réclamait les uns, m'a-t-on dit ; les autres avaient redouté les caprices de la mer au printemps ; d*autres peut-être se contentaient de l'Espagne des Orientales ef de l'Andalousie des premières romances d'Alfred de Musset.

Les deux hardis confrères avec lesquels j'ai mis le pied sur la Ville de Brest sont MM. Charles Habeneck et Fouquier. Un joli salon blanc rehaussé d*or a été mis à notre disposition; voici une table avec tout ce qu'il faut pour écrire ; voici un divan avec tout ce qu'il faut pour sommeiller. Les bouquets d'un épais tapis s'épa-

nouissent sous nos pantoufles; les glaces brillent au-dessus des consoles de marbre. C'est dans ce salcHi, plus élégant qu'aucim cabinet de rédaction, que je noircis ces feuilles légères. Lespreoûers jours, j*ai besoin de me répéter souvent : <i Cadix I Sévillet Xérès 1 » pour perdre complètement la notion de la rue Bréda. Le mal de mer aidant, j*y réussis à ntoitié.

Notre première étape sur TOcéan, après trois jours de navigation, a été Lisbonne. Un soleil couchant de toute magnificence nous a fait complaisamment les honneurs de la capitale du PortugaL L'embouchure du Tage, si renommée, est encore, s'il se peut^ au-dessus de sa réputation ; c'est une largeur, une splendeur, une variété de perspectives, qui arrêtent sur les lèvres la sentimentale romance qu'on fredonnait déjà. A gauche, le Château des Maures élève dans les nuées ses assises fantastiques, — une chaîne de murailles et de donjons, en conversation réglée avec les Génies. A droite, dans un lointain sablonneux, se prolongent et s'étagent des montagnes qui servent do refuge, ditron, à des populations demi-sauvages et tout à fait pillardes. Au fond, une centaine de m&ts percent de leurs pointes blanches la vapeur pourpre

36S LES SOULIERS DE STEllNE

de rhorizon, ayant pour sentinelle avancée la tour de Belem, le dernier mot de l'architecturB chevaleresque. — On sait que Lisbonne partage avec Constantinople et Naples Thonneur d'être une des plus belles rades du monde. Elle est iière aussi de ses sept collines, sur lesquelles s'éparpillent, dans une charmante confusion, tant de palais, d'églises, de jardins et de maisons peintes en jaune, eq vert, en rouge, en bleu, — si bien qu'on les croirait sorties d'une immense bergerie.

Je ne veux ni ne peux être prolixe. Toutefois, et justement parce que je suis pressé, j'ai la prétention de voir plus nettement et de retenir plus fortement. Je me suis déjà expliqué làdessus. Tel croquis rapide parle mieux à l'imagination que mainte toile savante. Quelqu'un qui demeure trois ou quatre mois dans un en- * droit finit par perdre la perception des détails ; il voit tout par masses et de haut; encore les masses se font-elles insensiblement confuses, et, si haut qu'il se place, l'écho des banalités parlées ou écrites n'en monte pas moins jusqu'à lui. Je ne suis resté que quatre jours à Lisbonne : ce serait trop peu assurément pour un historien, un archéologue ou un moraliste; c'est assez

pour un peintre — ou pour un chroniqueur.

Je vais, par exemple, essayer de reproduire la pliysionomie animée d'une rue de Lisbonne, Choisissons, si vous le voulez, la rue d'Or ou la rue d'Argent, — deux noms heureux pour une cité commerciale. La rue part du Tage et va à la colline; elle est longue, elle est large, elle a des trottoirs ; mais elle est pavée, dans son milieu, de cailloux fort pointus. Ses maisons ont quatre ou cinq étages, très-espaces entre eux ; la plupart sont couronnés par une mansarde dont le toit en tuiles d'un rouge vif se retrousse à ses deux coins à la mode chinoise. Sur ce toit, le vent sème au printemps des graines que la pluie féconde et qui deviennent de charmantes fleurettes; cette végétation aérienne est d'un effet gracieux et imprévu. Les magasins, — arniazem^ en langue portugaise, — étalent moins de coquetterie; chacun d'eux se compose d'une petite boutique étroite, toujours ouverte, où se tient un marchand silencieux et, en apparence, assez indifférent au sujet des chalands. Ce marchand est inévitablement un bijoutier, dans les deux rues que je viens de nommer. De marchande, je n'en ai point vu, c'est une chose

digne de remarque et singulièrement disgra-

si.

cieuse. La rue est sillonnée par des gens de la campagne montés sar des mules; par des femmes du peuple en manteau brun à collet de velours , par une quantité innombrable de porteurs d'eau, ayant sur Tépaule un baril peint de bandes oranges et vertes, et lançant toutes les secondes, sur une note aiguë, ce cri : Agoa! Deux gardes du palais, en culotte courte et en habit écarlate traversé par un baudrier , la pique au poing , rasent les maisons sans trop de solennité. Un nègre, coupable sans doute de quelque méfait, est escorté par des caporaux de police, le sabre nu. Au coin d'une église, un sacristain jaune et vert quête pour les âmes du purgatoire. Voici un enterrement : le char de la mort, conduit par un cocher coiffé d'un volumineux chapeau de général, est agrémenté de vignettes éplorées ; saules, mausolées, tibias en croix. Un gamin ne se détourne pas, tout occupé d'un cri-cri qu'il porte dans une cage lilliputienne. — Le cri-cri représente une des passions et une des supersti^ tions du peuple de Lisbonne; on en vend par centaines dans les marchés, tous grouillant et tous chantant dans de grandes caisses parmi des feuilles de laitue qui leur servent de nourriture. Il y a des cages à un ou deux étages, pour un

LISBONNE 37i

OU deux cri-cris ; les artisans les suspendent à leur plafond ou les accrochent au-dessus de leur

porte.

Mais la rue d'Or ou la rue d'Argent n'est pas à proprement parler la rue originale de Lisbonne. En de certains quartiers aristocratiques et moins fréquentés, vous trouverez des maisons à revêtements de faïence et à balcons treillissés ; -^ en d'autres quartiers, principalement dans la vieille ville groupée autour et au-dessus de la cathédrale, vous vous heurtererau style arabe dans toute sa laideur et dans toute sa sauvagerie. Là abondent les ruelles lépreuses, les escaliers fangeux, les soupiraux plongeant dans l'ombre et dans la misère, les haillons féroces; là rôdent des troupes nombreuses de chats jaunâtres et maigres, aux oreilles coupées. Ce côté de Lisbonne est hideux, et comme pour en augmenter et en compléter l'aspect, un incident lugubre m'attendait dans la vaste église de Saint- Vincent. A peine y étais-je entré qu'un de mes compagnons me désignant une table de pierre à droite : « Regardez donc cette petite poupée, » me dit-il. Cette petite poupée était un enfant mort. Il paraît que les mères indigentes ont encore l'habitude d'exposer leurs enfants trépassés, afin qu'ils

soient enterrés aux frais des prêtres. On fait tout ce que Ton peut pour les en empêcher, mais elles arrivent avec leur petit cadavre caché sous leur manteau ; elles guettent un moment de solitude, et ensuite elles se sauvent.

Je n'arrêterai pas plus longtemps votre attention sur ce tableau répugnant. Je préfère vous dire en somme quelle noble et brillante allure de grande capitale a cette Lisbonne, peu connue des touristes, même des touristes anglais. Des promenades ombragées et des jardins suspendus en varient le caractère régulier; on y rencontre même des champs cultivés entre deux faubourgs. Les monuments sont la partie faible; j'entends les établissements publics, les théâtres, les couvents. Mais qu'attendre d'une ville presque entièrement rebâtie à la fin du xviii^ siècle?

SÉVILL'E

Mon cher Yillemessant,

Je m'en voudrais de ne pas vous écrire du pays de Figaro, de cette Séville si jolie et si fameuse. C'est un pèlerinage que vous devriez exiger de tous vos rédacteurs ; on dirait désormais : « Aller à Séville, » comme on a dit longtemps : « Aller à Corinthe. » Rien n'y paraît guère changé depuis Beaumarchais et depuis Rossini; ce sont les mêmes rues, les mêmes arcades, les mêmes maisons. Le soir de mon arrivée, il y avait des soupirs de guitare dans tous les carrefours ; les éventails bruissaient comme une envolée de hannetons ; un Lindor, appuyé contre une fenêtre grillée, causait avec

une jeune fille, qui l'écoutait en mordillant un œillet. Ce matin, je viens de coudoyer Basile, glissant le long des murs de la cathédrale. C'est bien là l'Espagne du chef-d'œuvre français et du chef-d'œuvre italien.

Rien n'y est changé, et cependant je sens qu'on doit se hâter de voir Séville, car il y a dans l'air un souffle de transformation. Ce souffle vient de Paris, cela va sans dire. Il a déjà apporté le pantalon et il menace d'emporter le manteau. Les enfants sont habillés à la mode des nôtres , et il est présumable qu'en grandissant ils ne retourneront pas au costume de leurs pères. Hâtez-vous donc, touristes et poëtes, de voir Séville I Hâtez-vous, avant que le chemin de fer des fils de ftuilhou n'y organise des trains de plaisir et de vulgarisation ; avant que les courses de taureaux ne soient supprimées, — ce qui ne tardera pas. Hâtez- vous, pendant que c'est encore le triomphe de la fleur et du sangl

Ce qui, heureusement, promet de ne point disparaître sitôt, c'est l'Alcazar, si délicatement restauré et si soigneusement entretenu qu'il semble abandonné de la veille seulement par ses hôtes légendaires, ses princesses voilées, ses

califes rêveurs. Pourtant la restauration n'est pas complète ; j'y voudrais des étoffes et des meubles. « — Pourquoi pas les journaux du temps ? »

allez-vous me dire, mon cher Yillemessant. Je voudrais encore que le marbre et la porcelaine fussent moins souvent imités par la peinture. Mais \ky probablement» mon désir se heurte contre de respectables questions d'argent. — Lors de ma visite à TAlcazar, un photographe y était installé, la tête couverte d'un voile noir, et braquant son objectif de tous les côtés. Je ne fais pas de réflexion.

Quant aux jardins de TAlcazar, malgré ma bonne volonté (nul n*est plus candide que moi — en voyage), je ne saurais retrouver la magnificence qui a inspiré aux auteurs de la Favorite c« morceau de poésie si populaire :

Jardins de l'Alcazar, délices des rois maures, Qae j'aime à promener sous vos vieux sycomores Les rêves amoureux dont s'enivre mon cœurt

Les jardins de l'Alcazar, considérablement diminués sans doute, me sont apparus comme d'honnêtes petits potagers sans prétention. Et voilà comment on écrit, r. la musique t

Je ne sais pas si Jean Rousseau aime les

Murillo; mais^ s'il les aime, il n'a qa'à venir à Séville : il pourra s'en donner une indigestion. L*École des Beaux-Arts ne connaît pas d'autre peintre; ses tableaux occupent une modeste salle de rez-de-chaussée, sans ornement, — je ne m'en plains pas, — mais sans confortable, et je m'en plains. Un tableau de H. Galimard est mieux logé à Paris. Là, se trouvent la Vierge peinte sur une serviette, et un saint Thomas qui m'a particulièrement arrêté, — ce qui ne prouve pas grand'chose, je m'empresse de le dire, car mon opinion ne saurait êlre comptée en peinture. Je sens, et je me garde bien de juger.

Comme tous les bacheliers des romans de Le Sage, j'avais une lettre de recommandation auprès d'un chanoine de Séville, sur qui je comptais beaucoup pour explorer la cathédrale dans une in&nité de ses détails inaperçus ou même inconnus du public, — car il est telle sacristie plus riche que l'église qui la contient. Mais ce digne personnage étant dangereusement malade, mon exploration a été sommaire.

Extérieurement, la cathédrale de Séville, où tous les styles se heurtent, n'a rien de saisissant; intérieurement, c'est autre chose. La grandeur cl la richesse y donnent une note suprême.

même après Cologne et Hilan. Il y a de quoi s'extasier pendant huit jours. Seule, la tour de la Giralda m'a tenu béant d'admiration toute une matinée; encore y suis-je revenu le soir, par le clair dip lune.

On engage tous les voyageurs à visiter, — après la promenade de las Delicias, sur la lisière de laquelle est la demeure du prince de Montpensier, — on les engage, dis-je , à visiter la Fabrique de tabacs, qui est d'ailleurs un fort médiocre édifice. Je ne suis dégoûté de rien, pas même de l'industrie, et je me suis laissé conduire tranquillement dans un dédale de salles hautes et basses, à travers un grouillement indescriptible de trois ou quatre mille femmes, fort succinctement vêtues, à cause de la chaleur, et d'une attitude aussi éloignée que possible de la modestie. Sans interrompre leur travail, sans bouger de leurs chaises et de leurs tables, — les unes coupant les feuilles du tabac, les autres les roulant, — elles m'envoyaient leurs saints ironiques ^ leurs rires turbulents et leurs quolibets, auxquels mon ignorance de la langue m'empêchait d'être trop sensible. Le type espagnol se montre là dans toutes ses variétés et dans son cadre le plus gai; type éclatant, vivace, spirituel.

capable, bod pas d'écHpser le» PariskAoesy omis de les faire oublier pendant un insîtant, — l'instant du désir*

Pour ee qui est des hommes, mo& eher Villemessant, ils vous ressemblent presque tous. Us ont le regard droit, le menton orgtte&Ueiix, la poitrine bombée. Je vous savais bi^i, par la verve et l'activité, l'ineariiatioa la plus complète de Figaro, mais j'ignorais que l'assimilation fût poussée jusqu'au physique. Env^ppez-vous d'un manteau et venez vous {^omener sw les bords du Guadalquivir, — tout le moiide vous reconnaîtra.

Us ont aussi, pour achever la ressemblaiice, votre intraitable sobriété; mais ils n'ont pas grand mérite à cela. Ah 1 Àiisère et eorde !

comme dit Thomas Yireloque, l'épouvantable nourriture que celle de Sévillet les bizarres combinaisons 1 Cela doit venir des Bohémiens en ligne directe. Le mets national, par exemple, dont je n'ai pas retenu, ou plutôt dont je n'ai pas voulu retenir le nom, s'apprête d'après la recette que voici : « De l'eau, de Thuidie,, de vieilles croûtes de paiQ> de la tomate , des morceaux de melon, de l'ail, du jambon, de l'ognon : le tout exposé à l'air pendant trois nuits. »

Ma répulsion ne s'étend pas cependant jusqu'aux vins; ce serait afficher une noire ingratitude^ après l'accueil si touchant que j'ai reçu ces jours derniers, à Makiga, dans les caves les plus célèbres. J'ai toujours eu un tendre pour les vins d'Espagne. Est-ce parce que la littérature romantique les a célébrés à lyre que veuxtu? Peut-être bien. — Je me souviens, à ce sujet, qu'il y a douze ans environ, Henry Mùrger et moi, la tête pleine des poèmes amoureux et insolents d'Alfred de Musset, nous achetAmes un soir, chez un épicier, une bouteille de xérès, que nous allftmes boire triomphalement tous deux dans une chambre d'hôtel garni, rue Mazarine. M. P. -J. Proudhon, à cette époque, occupait, dans le même hôtel, « tenu par Hautemule, » une chambre au-dessus de celle de Mûrger. Ce fut d'une façon toute tapageuse que nous décoiffâmes notre flacon. Mûrger m'appelait don Paèz et je l'appelais don Etur.

Les réminiscences cavalières nous arrivaient en foule ; nous portâmes la santé de Juana d'Orvedo en invoquant tous les saints de la Castille. Peu s'en fallut qu'à propos de cette dame nous n'en vinssions aux mains ; il cherchait un poignard, et moi je voulais renverser la bougie d'un

coup de poing. — Sur notre tète, on entendait les pas réguliers de M/Proudhon, comme une moralité vivante. — Nous fîmes mutuellement de vains efforts pour rouler sous la table. Le xérès, qui avait coûté deux francs cinquante centimes, était atroce. Nous en fûmes très-incommodés.

Hélas I rheure du vrai xérès, — du xérès de la Fonterra, — devait sonner pour moi seuil et aussi l'heure du valdepenas, de ramontillado, de Tabocadol Vins éclatants, vins de pourpre et d or, philtres oubliés par les enchanteurs dOrient, j'ai demandé à vos arômes quelquesuns de ces châteaux dont l'Espagne a le monopole I Mais, 6 douloureux symptômes, voici que je deviens insensiblement rétif au rêve et à l'illusion ; voici que je ne sais plus, comme autrefois, m'attarder dans une songerie lumineuse; voici que j'ai perdu peu à peu l'art de galoper des nuits entières sur le balai de l'imagination. J'ai l'espérance courte , c'est triste à avouer , — courte comme l'heure présente. Si j'essaye encore, de temps en temps, de construire des châteaux en Espagne, ce ne sont plus des palais sur des cimes; c'est quelque chétive maisonnette, jolie sans doute, mais d'une simplicité impardonnable. Chaque année emporte un peu do ma

poésie. C*est la peau de chagrin qui se rétrécit à vue d*œil dans la main du Raphaël de Balzac.

Il ne m*en reste plus qu^un morceau large comme la paume; c'est assez pour aujourd'hui; c'est assez pour tendre mon verre au vin de Valdepenas, et boire à la santé de Figaro dans sa propre ville.

Recevez toutes mes cordialités, mon cher Villemessant, et croyez moi bien à vous.

J'ai voulu^ à la fin de ce travail^ noter qftelques travers des personnes auxquelles le hasard ou ma volonté ont associé ma vie pendant des jours , des semaines ou des mois. Le voyage est une pierre de touche d^une efficacité singulière ; il développe,- dans toute leur sincérité surprise , les caractères et les manies.

S'il y avait une conclusion quelconque à tirer de ces lignes, tournées seulement dans le sens enjoué {le côté dramatique est réservé pour une autre fois)^ ce serait celle-ci :

« Le véritable voyageur doit se passer de compagnons de voyage» »

33i LES SOULIERS DE STERNE

Page 1