BOULEVARD DES ITALIENS, ]5, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
Croiis de'rrfroductlon et de ti-aductioii lésci v^s
LES
J'avoue en souriant que j'aime Montmartre, que je Tai aimé de tout temps, et, puisque Montmartre va bientôt se transformer profondément, je veux consacrer à Montmartre quelques lignes de souvenir.
Comment expliquer cela? Montmartre me fait l'effet d'un de ces pays créés en même temps que la Bibliothèque bleue^ et les images d'Épinal. Une idée naïve s'y rattache invinciblement. Je me rappelle avec délices les plaisanteries sur l'Académie de Montmartre, sur les mouKns « où les
enfants d'Éole broient les dons de Cérès », selon
l'expression d'un poëte classique, et surtout la fameuse inscription : C'est ici le chemin des ânes.
Paris me semblerait incomplet sans Montmartre. J'aime, lorsque je passe sur le boulevard des Italiens, à m'arrêter en face de la rue Laffitte et à saluer du regard Tancienne tour du télégraphe, qui apparaît, dans une verte échappée, au-dessus de Notre-Dame de Lorette.
Et cependant, le Montmartre d'aujourd'hui est bien différent du Montmartre d'autrefois. Il a été aplani, rogné, diminué par tous ses abords. Chaque jour, des maisons montent à l'escalade et l'envahissent. Puis, il a perdu une de ses principales curiosités : les carrières, qui ont été comblées. — Elles ouvraient encore, il y a une vingtaine d'années, leurs perspectives mystérieuses ; la plupart offraient des constructions régulières ; les voûtes étaient soutenues par des piliers. On les traversait en tous sens.
Ces carrières avaient eu trois races très- distinctes de locataires ; d'abord les animaux antédiluviens, dont les ossements retrouvés ont fourni de si ingénieuses hypothèses à Cuvier ; ensuite les carriers, qui y travaillaient à toute heure de jour et de nuit; et enfin, quand les carriers furent partis, les vagabonds de toute espèce en.
quête d'un asile, c'est-à-dire d'une pierre pour reposer leur front.
Un autre coup porté à la physionomie pittoresque de Montmartre, c'a été la suppression de sa fête annuelle, une des plus animées et des plus joyeuses, et, par suite, la disparition de son champ de foire, célèbre dans Tunivers entier. Après la déchéance du carré Marigny, la place Saint-Pierre était devenue, en effet, le principal refuge des saltimbanques. J'y ai vu les dernières marionnettes convaincues jouer la Pie voleuse ; j'y ai entendu le dernier saint Antoine supplier, en sautant sur ses genoux :
Messieurs les démons.
Laissez-moi donc!
tandis qu'un paquet de petits diablotins se ruait en bonds désordonnés contre sa cabane ébranlée par l'orage.
Non! tu danseras!
Tu chanteras!
Et c'étaient chaque soir, pendant deux ou trois semaines, sur cette place relativement étroite, un bacchanal, une foule, une démence, des cirques en toile, des dioramas dans des
berlines, des tableaux de toutes dimensions représentant des géantes, des physiciens, le tremblement de terre de la Guadeloupe, le mont Blanc, des oiseaux savants, des albinos, un serpent faisant six fois le tour du corps d'un voyageur, des estrades garnies d'athlètes en brodequins fourrés etde danseuses de corde en jupons à^ paillettes , des parades à coups de pied, de grosses têtes en carton s'agitant sur des tréteaux, un ouragan de pistons et de clarinettes, des hurlements dans des porte-voix, des réveils de ménagerie et des illuminations soudaines !
Maintenant, sur cette place, c'est le silence et c'est la solitude. Une statue informe de saint Pierre se dresse au milieu de ces ruines sablonneuses.
On a fait à la butte elle-même une ceinture de planches qui en interdit l'ascension. Plus de promenades à la butte I Comprenez-vous cela, 6 Parisiens de la banlieue?... C'était aussi une des gaietés de Montmartre, ces parties sur ce coteau escarpé, ces glissades, ces déAs, ces envolées de robes claires, ces chutes suivies d'éclats de rires. Il y avait tel dimanche où rien n'était plus charmant à voir que cette fourmilière humaine. Des familles entières étaient assises, laiS'
MONTMARTRK 5
sant pendre leurs jambes au bord des talus ; des bourgeois, armés de longues- vues, interrogeaient l'horizon, un horizon sans pareil,, une vapeur d'or baignant des milliards de toits, de grands nuages empourprés du côté de l'arc de triomphe de rÉtoile t
Qu'on ne s y trompe pas : la butte Saint- Pierre est, avec la rampe du Trocadéro, un des plus beaux points de vue du monde.
Tel qu'il est encore, Montmartre mérite une étude, une aquarelle si vous Avouiez, car Montmartre se compose de tons très-différents. Sesaspects sont plus variés qu'on ne croirait. Il est impossible d en saisir l'ensemble, même du faite de la tour Solférino.
Et puis, en un de compte, il reste quelque chose du vieux Montmartre; il reste un village singulier, perché à une hauteur respectable, avec des rues étroites et tortueuses, des masureâ toutes noires, des cours qui exhalent des odeurs de laiterie, de vacherie, de crémerie. Les habitants vous regardent passer avec étonnement par la porte à claire-voie de leurs boutiques.
On arrive à ce hameau escarpé par des escaliers assez nombreux, et dont quelques-uns sont d'un effet pittoresque, entre autres celui qui
s'appelle passage du Calvaire. On y arrive aussi par une succession de rues tournantes , accessibles aux voilures. Pourtant je ne réponds pas que vous déterminiez une expression de satisfaction bien vive sur le visage d'un cocher, lorsque vous lui jetez négligemment cette indication : « A Montmartre ! place de l'Église 1 »
Elle n'a rien de remarquable, cette église ; on va voir, dans le jardin du presbytère, son Calvaire, qui est aussi célèbre que l'était celui du mont Valérien. Tout alentour, dans la rue des Rosiers, dans la rue de la Bonne, dans la rue Saint -Vin cent, dans la rue des Réservoirs, le long de l'ancien cimetière, se cachent des maisons de campagne ravissantes et ignorées, remplies d'arbres de toute espèce et de tout pays ; des retraites silencieuses, touffues, enceintes de vieilles murailles brodées de fleurs. Le plateau compris entre Téglise et les moulins est certainement le point le plus agréable de Montmartre; le versant qui regarde la plaine Saint-Ouen, ourlé par la rue Marcadet, est tout à fait coquet et riant. Il y a là des ravins, des sentiers, des champs sérieux, des damiers de culture, des cabanes de bonne mine. L'œil embrasse une ligne onduleuse de coteaux bleuâtres, au bas
desquels apparaît, entre vingt tuyaux d'usines, la basilique de Saint-Denis, veuve de son clocher*
Le côté vilain de Montmartre, le côté pelé, déchiré, tourmenté, est celui qui commence au Moulin de la Galette, un des derniers moulins dont la hauteur était jadis couronnée. Deux autres ne sont plus que des squelettes de bois pourri. Cest la région des guinguettes, des bals, le dimanche, dans les arrière-boutiques de mari^hands de vins. La semaine, on n'y rencontre <iue des terrassiers, occupés auprès des charrettes remplies de gravois. Ces hangars noirs «ont des fabriques de bougies, m'a-t-on assuré. J'ai découvert, près de là, un café orné de cette enseigne passablement ambitieuse : Café des Connaisseurs.
Ce versant s'incline sur le nouveau cimetière et est bordé par la rue des Dames, puis par la rue des Grandes-Carrières.
Tels sont les principaux aspects, assurément , particuliers, de Montmartre. Ils ont eu leur peintre spécial dans Michel, un artiste. peu connu, pauvre, bizarre, qui avait trouvé là sa Campagne romaine. Les études de Michel n'étaient guère recherchées nî guère payées, il y a trente ans, dans les ventes publiques, où elles se produi-
s LES SOULIERS DE STERNE
saient en assez grand nombre. Il est vrai qu'elles n'offraient rien de bien séduisant : c'étaient des toiles d'une dimension importante, représentant des carrés de sol, la plupart sans accident, des amas de broussailles avec le ciel à ras de terre, un ciel brouillé, profond, triste. Mais tout cela était largement peint, d'un ton juste. Aujourd'hui, les tableaux de Michel sont mieux appréciés ; on les pajre, sinon un prix élevé, du moins un prix honorable. Ce sont surtout les artistes qui les achètent.
Dans les nouvelles dénominations de rues, j'aurais souhaité de voir la rue Michel, à Montmartre.
Les deux plus récents historiens de Montmartre sont Gérard de Nerval et M. Léon de Trélaigne.
Le premier, dans sa Bohème galante^ au cha pitre intitulé : « Promenades et Souvenirs, » a écrit six de ses pages les plus exquises. Il raconte comment il faillit acheter autrefois, au prix de 3,000 francs, la dernière vigne de Montmartre.
MONTMARTRE î>
« Ce qui rae séduisait, dit-il, dans ce petit espace abrité par les grands arbres du Château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir, s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que Kon y baigne, — et d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent, comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi -bosse, on obtiendrait, à Tombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures... »
« Il ne faut plus y penser I — s'écrie Gérard
avec ce doux sourire que je revois toujours ; —
je ne serai jamais propriétaire! » Et ses visions
d'antiquité lui reviennent déplus belle. Il aurait
fait faire dans cetto vigne une construction si
légère 1 « Une petite villa dans le goût de Pora-
péi, avec un impluvium et une cella, quelque
chose comme la Maison du poète tragique. Le
pauvre Laviron, mort depuis, m'en avait dessiné
le plan. »
C'est ainsi qu'en peu de lignes ce délicat es-
tion, d'aridité, de monotonie : 2,402 habitants, c'est beaucoup, c'est trop.
Au boutde la jetée je comptais m'asseoir; mais pas le moindre banc de pierre ou de bois. Reste debout, sybarite ; ce sera plus breton I
La mer est encaissée en cet endroit; et de quelque côté que le regard se tourne, il aperçoit une île, un phare, un rocher, une langue de sable, enfin tout ce qui peut servir de prétexte à la terre pour s'imposer. En réalité, cette jetée n'offre donc qu'une fatigue sans récompense.
Il m'a paru plus intéressant de reprendre le chemin de la grève et d'aller chercher l'Océan à la pointe du Croisic. Je Vj ai trouvé dans toute sa majesté. Pas d'arbres derrière moi, une végétation nulle. A mes pieds, des entassements de pierres, les unes plates, les autres perpendiculaires et semblables à des buffets d'orgues. Là encore, Béatrix, qui est le véritable guide de ce côté du département, se charge de m'ôter toute envie descriptive ; le tableau est complet; rouvrez le livre avec moi, chers lecteurs, et partagexvjnoa plaisir : « Du côté de la mer, la presqu'île du Croisic est bordée de roches granitiques dont les formes sont si singulièrement capricieuses qu'elles ne peuvent être appréciées que paHeiuïoyageurs
LE CROISIG 49
qui ont été mis à même d'établir des comparaisons entre ces grands spectacles de la nature sauvage. Ni les côtes de la Corse, où le granit offre des récifs bien bizarres, ni celles de la Sardaigne, où la nature s* est livrée à des effets grandioses et terribles, ni les roches basaltiques des mers du Nord n'ont un caractère plus complet. La fantaisie s*est amusée à composer là d'interminables arabesques où les figures les plus fantastiques s*enroulent et se déroulent. Vous rencontrez sous une voûte naturelle et d'une hardiesse imitée de loin par Brunelleschi, caries plus grands efforts de l'art sont toujours une timide contrefaçon des effets de la nature, une cuve polie comme une baignoire de marbre et sablée par un sable uni, fin, blanc, où Ton peut se baigner sans crainte dans quatre pieds d'eau tiède. Vous allez admirant de petites anses fraîches, abritées par des portiques grossièrement taillés, mais majestueux, à la manière du palais Pitti, cette autre imitation des caprices de la nature. Les accidents sont innombrables; rien n'y manque de ce que l'imagination la plus dévergondée pourrait inventer ou désirer. »
C'est vrai, mon désir desolitude et de poésie était ejcaucé surabondamment. Aussi m'oubliai-
je là pendant plusieurs heures, et oubliai-je les bruits du monde.
Des traces de pas humains m'apparureat enfin ; bientôt je me vis en face d'une partie de la population, représentée par une trentaine de jeunes filles groupées autour d'un bateau chargé de sel. Elles avaient les jambes nues et leurs jupons étaient relevés jusqu'au-dessus du genou : ne pouvant avoir de la pudeur par en bas, elles étaient en revanche hermétiquement enveloppées par en haut. Mon Itinéraire ne m'avait pas menti : « L'industrie de ce canton est salicole ; la saline est un relais de mer disposé pour la cristallisation du sel; la forme et l'étendue n'en sont presque jamais les mêmes. »
A quelques pas, ma satisfaction fut extrême d'apercevoir une pierre celtique, plantée perpendiculairement dans le sol, à la façon d'un obélisque.
Je bornai là mon excursion le premier jour, et je donnai le reste de mon temps à la civilisation. Rentré au Croisic, je me mis à la recherche d'un barbier, mais inutilement ; j'eus beau interroger les enseignes, chercher de l'œil une boutique peinte en bleu, épier le balancement d'un plat de cuivre; rien, absolument rien. Je
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pris le parti de pousser la première porte venue et de demander au premier tisage qui vint se placeyr à un mètre du mien : — Le perruquier du Croisic, s'il vous plaît î — C'est moi, répondit un jeune garçon. — Mais pourquoi n'avez- vous pas d'écriteau? lui dis -je. — Ohl nous sommes bien assez connu, monsieur I
Je n'insistai point.
L'établissement des bains de mer, fondé en 1846 par un très-intelligent millionnaire delà Touraine, M. Deslandes-Orière, a l'aspect un peu sévère d'une caserne. On y pratique particulièrement l'hydrothérapie à l'eau de mer; j'y ai vu de belles et très-vastes étuves dans le goût romain, toutes dallées en marbres de couleurs différentes. Heureux malades ! Comme ils peuvent prendre de magnifiques douches : douches en colonnes, douches en pluie, douches en poussière et douches écossaises !
L'état brillant de ma santé me permettant de n'accorder qu'un intérêt relatif à cet appareil médical, j'ai abrégé ma visite aux piscines pour m'informer du salon de conversation , — et , comme incidemment, — de la salle à manger.
Au salon m'attendait une humiliation profonde. Après avoir cherché sur les banquettes de ve-
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lours et le long des pianos quelque figure de connaissance^ je me suis rejeté sur la table des journaux, où, sans choix, j'ai ouvert la Patrie. Comme il s'en fallait d'une heure encore que le dîner fût servi, je me vouai à la lecture scrupuleuse de ce journal : quels ne furent pas mon étonnement et ma honte, lorsque, m'avisant d'en regarder la date, je m'aperçus que je venais de lire^ un numéro du mois de septembre de Tannée dernière! Eh bien, franchement, je ne m'en serais jamais douté.
Il était écrit, du reste, que je devais marcher de déception en déception. J'avais vu que le nom du Croisic dérivait de groaz, qui signifie sable, et voici ce que je lis maintenant dans un second Guide tombé sous ma main : « Le Croisic ; 2,000 habitants. Les armes de cette ville étaient une croix et quatre hermines, allusion symbolique au nom du Croisic, que certains auteurs font dériver du mot croix, croazic; on breton, petite croix. » Auquel se fier?
Alfred de Musset affectionnait ce coin de rOcéan, et il y est venu souvent. Peut-être y at-il pris ce nom de Croisilles donné au héros d'une de ses plus spirituelles nouvelles.
Le homard est l'élément principal des tables
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d'hôte bretonnes; on Ty sert en buissons, comme les écrevisses. Les petits moutons noirs de lendroit, que Ton voit toute la journée chercher un brin d^herbe entre deux coquillages, fournissent de médiocres côtelettes et de plus médiocres gigots. En revanche, la pAtisserie est traitée avec soin. — Nous n'étions guère qu'une trentaine de personnes à table, l'ouverture des bains de mer n*ayant eu lieu que depuis quelques jours. Cependant il y avait TAnglais indispensable et plusieurs demoiselles du département. Tout ce monde éiait fort silencieux ; en ce qui me concerne personnellement , je n'élevai la voix que pour offrir du vin à ma voisine, mais cette tentative loquace fut presque aussitôt réprimée. Je concentrai alors mon intelligence sur le cercle de mon assiette, et, pour me distraire, je mangeai toikt^ comme les enfants.
La môme petite bonne qui m'avait inscrit le matin sous le titre de rentier, et à qui cette qualification inspirait sans doute quelque estime pour moi, m'indiqua pour accomplir ma digestion une promenade à un tertre peu distant, qu'on appelle le Mont-Esprit. On y monte par un sentier en colimaçon, bordé d'un buisson et de touffes de violiers. Au sommet on embrasse dans
toute son étendue Tanse si bizarrement échancrée du Croisic, et sur la gauche on a le coup d'œil de la pleine mer.
Je ne pus pas .rester sur le Mont-Esprit aussi longtemps que je l'aurais désiré. C'était le soir, et la journée avait été très-chaude. Autour de moi, à mes pieds, sur ma tête, une nuée de hannetons enivrés voletaient et bourdonnaient dans la vapeur du crépuscule. Quelques-uns venaient donner conire mon chapeau, d'autres s'abattaient en roulant dans la poussière. UnT3ruitl une importunitét Je fus forcé de leur céder la place.
Voilà huit jours que je suis au Croisic, — petite croix ou banc de sable. Les baigneurs sont arrivés. Cela va ressembler à tout, excepté à là Bretagne. De longs messieurs, revêtus d'étoffes de couleur tendre, la tête couverte d'un petit armet de Mambrin, et tenant entre le pouce et l'index de la main droite un soupçon de canne, se montrent régulièrement sur la plage« Quelques crinolines les suivent, enfermant des femmes de condition. On ta te le pouls à la mer, on ne lui trouve pas l'écume bonne.
LE GHOISIG b5
Parfois un de ces messieurs se décide ; il est imité par une de ces crinolines. Ils entrent dans ces cabanes de bois dont l'agglomération fait songer à des capucins de cartes. Papillons tout à l'heure, les voilà chenilles maintenant, chenilles rayées, bleues, jaunes, rouges. Ils se donnent la main, comme pour une contredanse^ et ils s'avancent en mesure vers l'Océan, qui semble leur servir d'orchestre. Pendant un quart d'heure, ils se dandinent aux câbles que retient un quinconce de poteaux, — * et ils ont pris un bain de mer.
Les journaux arrivent tous les jours; on s'y cramponne avec une ardeur qui m'élonnait dans le principe et qui à présent ne m'étonne plus. Moi-même, j'ai depuis mon séjour, sur ma table de nuit, un morceau du Musée des Familles retrouvé dans ma malle, et que je relis machinalement chaque soir. Il y est question de pêcheurs danois et de divers phénomènes de l'électricité. C'est le pendant, pour mçi, du cornet de tabac de La France, dans le Voyage sentimental.
Je commence néanmoins à être un peu gêné par le contact des robes splendides qui débordent sur moi, de chaque côté, à la table d'hôte.
Les femmes font trois toilettes. J'ai bien essayé de me mettre à Tunisson en arborant successivement les quatre cravates que j'ai apportées de Paris ; mais c'était une lutte insensée , et j'ai fini par me renfermer dédaigneusement dans la majesté d'un immuable habit noir.
Les gens qui aiment à parler haut et à accaparer Tattention publique sont également arrivés; aussi les repas ont ils une animation que j'avais été impuissant à leur communiqiier le premier jour. — On ne danse pas encore, mais on dansera la semaine prochaine. En attendant, on fait de la musique ; une jeune fille du Morbihan exécute sans relftche le quadrille de la Fête des Oiseaux à Quimperlé, que je saurai bientôt par cœur, comme mon fragment du Musée des Familles.
Mes journées se passent en promenades de la pointe du Croisic à la plage du Pouliguen, et en visites au bourg de Batz, qui est un bourg d'opéra-comique, où les habitants portent la culotte et le chapeau à la Henri IV.
Mais, hélas! à quel spectacle viens-je d'assister au retour d'une de ces visites I Les voitures de Saint-Nazaire et de Savenay, doublées, triplées, jettent en ce moment sur la plage une
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soixantaine d'hôtes nouveaux. Je lès reconnais bien : ce sont des pianistes, ce sont des généraux, ce sont des dames aux perles; c*est le luxe, c'est le plaisir, c'est la mode ; c'est tout le monde enfin, puisque c'est Paris. Paris s'abat sur le Croisic.
Allons! je partirai ce soir.
Je ne vous engage pas à fredonner dans les rues de Saint-Malo l'ironique refrain : Bon voyage^ monsieur Dumollet I La vieille ville des corsaires n*a pas pardonné à Désaugiers ses irrévérencieux couplets, et si vous n'avez plus à craindre le coup de dent de ses chiens, vous n'en devez pas moins redouter le coup de dent de ses habitants. — Je suppose que tout le monde connaît ' la légende des chiens de Saint-Malo ; néanmoins, qu on me permette de faire comme si personne ne la connaissait.
Au temps où Saint-Malo n'avait pas de quais et où la marée haute venait battre le seuil des portes de Saint- Vincent et de Dinan, la garde des remparts était confiée à vingt-quatre dogues
de la plus terrible taille, que Too déchaînait tous les soirs, à dix heures, après avoir eu le soin de les entretenir dans un état de jeûne bien fait pour exaspérer leur zèle. Ces molosses jouirent longtemps d'une grande réputation et d'une non moins grande considération. La renommée avait porté leurs aboiements sur tout le littoral. Mais ce mode naïf de surveillance devait tôt ou tard avoir son danger; par une nuit plus sombre que de coutume, un officier de marine périt sous leurs crocs. Il ne paraît pas cependant que les chien<5 de Saint-Malo furent immédiatement destitués.
Tout cela n'est pas très-comique, sans doute; mais la jovialité française s'accommode des moindres catastrophes. Trente-huit ans après la mort de l'officier de marine, ^Paris se pâmait de rire devant les lazzis de Brunet, qui venait d'ajouter un type burlesque à la galerie déjà usée des Jocrisse et des Cadet-Roussel. Le personnage de M. DumoUet parut pour la première fois, comme rôle épisodique, dans les trois Étages oti Vin» trigue sur l'Escalier, vaudeville en un acte, par Désaugiers, joué en 1808 sur le théâtre des Variétés. Pourceaugnac ou Dumoliet, c'est le même caractère; il s'agit encore d'un prétendant niais,
que Ton éconduit avec force mystifications.
Brunet illumina ce vaudeville, dont le principal mérite consistait dans le décor, représentant un escalier. Dès que la création de Dumollet fut adoptée, son auteur la mit à toutes les sauces. L'année suivante vit paraître le Départ de Saint- Malo ou la Suite des Trois Étages^ avec le même décor et les mêmes acteurs. La pièce se terminait cette fois par le chœur d'adieu devenu si célèbre :
Air : Bonne fête, montieur Denis,
Boa voyage.
Cher DumoUett A Saint-Malo débarquez sans naufrage.
Bon voyage,
Cher Dumollet, Et revenez si ce pays vous plaltt
De ce moment la gloire de Dumollet ne connut plus de limites ; les poètes de la rue s'en emparèrent; on entendit crier les Adieux de M. Dumollet à la capitale, les Trente-deux Chansons de M. Dumollet; il y eut même, je crois, un Almanach de M, Dumollet. Désaugiers revint à la charge et donna, en 1810 : // arrive! il arrive I ou Dumollet dans sa famille. On eut alors le spectacle de Dumollet père, de madame Dumollet et
Ci LES SOULIERS DE STERNE
de Damoliet Ccodet, représenté par Potier. Selon moi, cette farce est la meilleure; c'est du moins la plus extravagante et la plus bourrée de jeux de mots. Brunet y faisait son entrée sur un âne, et comme on le renversait en l'embrassant : « Je tombe de mon haut I » disait -il. Il rencontrait le perruquier, qui lui expliquait comment il avait joint à son art la profession de restaurateur : « Voilà comme je fais : le plat à barbe d'une main et la casserole de l'autre... -—Oui, vous rasez, et ça cuit, » répondait DumoUet. Dans cette piècer seulement, les fameux chiens jouent leur rôle: on les entend aboyer dans la coulisse, et l'on voit accourir DumoUet, les bas en lambeaux. «Ahl mon Dieul s'écrie son père, qui t'a mis dans cet état? — Qui? qui? vous êtes de Saint-Malo, et vous me le demandez t y> Désaugiers usa la vogue : deux ans après il fit le Mariage de DumoUet; mais le caprice du public avait tourné, d'autres types étaient survenus; on souhaita définitivement à celui-ci bon voyage. Les gens qui voient et mettent de la politique dans tout avaient essayé un instant d'en faire une caricature politique ; ils avaient chuchoté le nom de Louis XVIII. C'étaient les mêmes badauds qui devaient plus tard
chantonner : Rendez-nom notre père de Gandt Mais qu'avaient pensé les Halouins en se voyant ainsi livrés au ridicule, eux et leur ville? J'ai peine à croire qu^aucune protestation, collective ou particulière, ne se soit élevée parmi ces Bretons si chatouilleux, si mal endurants. Ceux que j*ai interrogés à ce sujet se sont contentés de me regarder de travers et de changer d'entretien.
Lorsque Saint-Malo n'amène pas sur les lèvres la chanson de Monsieur Dumollet, il éveille infailliblement la romance non moins célèbre du Ucau Rocher de Saint-Malo,
Qao Ton voit sur l'eau !
Ce rocher, dont on pourrait avoir une haute idée, n'est qu'un rocher plat, assis au milieu de la mer et relié à la terre par une étroite chaussée appelée le Sillon. Les poêles l'ont comparé à un navire à l'ancre, les réalistes à une poêle à frire retenue par son manche. — Quand plus tard j'ai vu Cadix, un ressouvenir m'est venu : j'ai cru revoir Saint-Malo, mais Saint-Malo tout badigeonné de blanc, avec des dômes et deux ou trois palmiers.
Arrivé à Saint-Malo, sans naufrage, par ïim-
periale de la diligence de Rennes, je descendis à l'hôtel de France, le premier qu'on, rencontre on venant par terre, et le seul où j'eusse le désir de descendre, car c'est le lieu de naissance de Chateaubriand, Seulement le prix élevé auquel rhôtelier, justement renseigné sur la valeur littéraire de Tauteur de René et d!Atala^ me cota son berceau, ne me permit que de prendre la chambre au-dessus. J*en fus récompensé par un point de vue plus étendu que celui qui frappâtes premiers regards de « François -RENÉ de Chateaubriand, fils de haut et puissant René-Auguste, comte de Combourg, et de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bédé de la Bouëtardais. » Il est né dans une cuisine. Je m'installai dans une mansarde.
De quelque modestie que je cherche à m'envelopper, je ne pus m'empêcherde me rappeler, à l'heure où je mis le pied dans cet hôtel, que le directeur de la Presse^ M. Emile de Girardin, m'avait chargé, en 1848, moi jeune homme, moi inconnu, d'éerire en son journal la préface des Mémoires d'Outre-Tombe; et, sous l'escalier qui conduisait à ma mansarde, je courbai la tête instinctivement, comme sous la main invisible du génie.
Je vis deux choses en ouvrant ma fenêtre : la mer d'abord, — immense, verte et légèrement frisée par places, à cause des nombreux écueils désignés dans le pays sous le nom de Cailloux^ ; — ensuite, un rocher rattaché par un lien à Saint'Malo, comme Saint-Malo est rattaché à la terre. Sur le flanc de ce rocher, je distinguai une croix et une grille, et je compris que j'avais en face de moi le tombeau de Chateaubriand.
Déterminé à trouver d'autres choses à Saint- Malo, je parcourus la ville dans tous les sens, après en avoir préalablement fait le tour sur les remparts, ce qui ne me prit pas plus d'un quart d'heure. On ne peut se soustraire à l'impression imposante de cette ceinture de murailles, sans cesse battues et rongées par la mer, de ces forts signés Vauban, et de cette énorme tour de Quiquengrogne, monument d'une royale insolence, qui doit son nom, dit-on, à ces paroles hautaines de sa fondatrice, la reine Anne : « Qui qu'en grogne, ainsi sera; cest mon plaisir! »
Pendant plus de dix ans M. Victor Hugo a annoncé un roman intitulé : la Quinqnengrogne.
Saint-Malo est peu fécond en distractions, autant que j'ai pu en juger par un séjour de près d'une semaine. Il ne faut demander à ces petites
villes que ce qu'elles peuvent donner, c'est-àdire le point de vue.
Le musée renferme les portraits de tous les Malouins célèbres, depuis Duguay-Trouin jusqu'à Tabbé Trublet. Un tableau représente la translation du corps de Chateaubriand (toujours Chateaubriand I) : on y distingue, parmi les autoritéSy à^MJL poètes des environs, tous deux morts aujourd'hui, M. Edouard Turquety et M. Hippolyte de la Morvonnais.
Je me suis enquis du thé&tre auprès du propriétaire de mon hôtel ; il n'y est jamais allé. Sa femme me dit: « — Dame 1 c'est assez difficile... là-haut... au fond d'une cour... » Seul, je finis par trouver. mélancolie I quinze personnes assistent au Médecin des enfants.
h'ouvreur, qui s'ennuie, entre en conversation avec moi pendant les entr'actes ; il me dit les belles soirées du théâtre de Saint-Malo. Il a surtout présents à la mémoire deux faits prestigieux : une représentation de Rachel, et un bal offert au prince de Joinville. « Tout était Mouré du haut en bas, » me dit-il.
Les appartements à Saint-Malo se louent pour la Saint-Gilles, le 1^' septembre.
A Gustave H.
D'abord je t'avais écrit cette lettre en langue bretonne ; même j'étais assez satisfait de mon exorde : « Diskoueset hoc'h eus d*in en qnemen a darvoud^ penaus e oac'h eus va mignonet^ ma c'hallan bremd en em servijont ac'honoc'h er galitse, »
Puis j'ai rabattu de mon exaltation locale, et je me suis traduit moi-même en dialecte de la rue Vivienne. Tu apprécieras, je Tespère, cette concession , et tu excuseras les assonances que je n^ai pas eu le temps de retrancher.
Depuis Rennes, j'ai retrouvé la diligence et tous les usages qui se rattachent à ce véhicule fabuleux : l'employé qui vous répond à peine, les arrhes, le conducteur enluminé ; — poussière et secouée de grelots I
Malgré tout cela, j'aime la diligence ; je la préfère au chemin de fer, parce qu'elle me met en communication plus intime avec le paysage, parce qu elle me fait vivre un instant de la vie de ceux qui passent, et enfin — parce qu'elle va plus vite.
Plus vite, oui, vraiment; c'est du moins ce qu'il me semble, à moi qui n'ai qu'une idée confuse des distances et qui crois avoir fait beaucoup de chemin quand les chevaux ont bien piaffé, les roues bien sonné, les vitres bien tremblé, le postillon bien juré.
Bien juré, postillon ! — Bien rugi, lion 1 — Je l'entends encore, sur la route de Dinan à Saint- Brieuc, faisant claquer son fouet, dont la corde
capricieuse et agile menaçait mon œil à chaque instant, car j'étais sur la banquette.
Voici la chanson du postillon, telle que je Tai notée pendant les relais: « Huel... ktt, ktt, ktt, ktt, ktt..., hue, Péchardl... haï donc... Oôôô... Hé, toi, vas-tu te ranger là-basl... Gré vingt dieux!... Hue, Jean -Marie! tchok, tchok, Ichok.
»Là, là, là... hue, carcan!... Que qu'il a donc aujourd'hui?... Hue!... huel Caporal de bon Dieu!... ktt, ktt, ktt, ktt... Yaura de Teau, ben sûr... hue! »
Une fois j'ai essayé de me jeter .en travers de ce monologue, et je n'ai pas été récompensé de ma tentative. — « Serons -nous arrivés dans une heureà Lamballe? » lui ai-je demandé.
Il ne m'a pas répondu et il a frappé plus fort ses bêtes ; mais au bout de cinq minutes il a grommelé : — « Ah! ben oui, dans une heure !
Vous avez ben le temps encore de gratter vos puces. »
Gracieuse image ! Je me suis alors retourné vers le conducteur, un philosophe emmanché d'un brûle-gueule, à l'entretien laconique, mais substantiel. « — Quel est cet édifice? » lui ai-je demandé.
« C'est la filature à M. Bourdais, » m'a-t-il répondu sans n^e regarder. Désespérant de conquérir les sympathies de ces deux hommes et de me faufiler dans leur intimité, j'applique mes regards à la route, au pays, qui n'a rien de particulièrement breton, en dehors des ajoncs dont il est semé. L'ajonc, dont la belle couleur rend rêveur, —
Est une excellente nourriture pour les chevaux, après qu'il a été écrasé et pilé ; il leur communique du feu, de Tenlrain. Partout je vois des femmes qui travaillent à la terre.
Où donc sont les hommes? Ils sont eu mer, et non ailleurs. On n'en a trouvé que trois, cette année, pour la conscription, dans le canton de Pleur tuit,
Qui compte cependant près de cinq mille habitants. Tous mettent leur gloire à être marins de père en fils ; leur orgueil a une hauteur froide que rien ne dépasse.
Il n'est pas rare d'entendre un capitaine dire à l'un de ses matelots, avec un accent de mépris : « Tu n'es qu'un soldat l »
Le costume des Côtes-du-Nord est fort simple : de petites coiffes pour les filles, de grands chapeaux pour les garçons. « Il faudra bientôt
songera marier nos coiffes et nos chapeaux, » dit le père de famille.
Ces petites coiffes, blanches et plates, sur une robe toujours sombre, ont reçu le surnom pittoresque de têtes de pipes.
Aux approches de Saint Brieuc, il y a un bourg qu'une plaisanterie immémoriale a rendu fameux dans les annales des Messageries.
Lorsque vous demandez le nom de ce bourg, le conducteur, soulevant sa casquette, ne manque jamais de vous répondre : « Passe-cocu. »
A Guingamp le réveil a été charmant. Il pleuvait dru, bien que ce fût un dimanche; mais les cloches lancées k toute volée, mais les habitants parés et braves, —
Protestaient contre la malhonnêteté du temps. Dès cinq heures du matin, c'était par la ville une traînée de sabots assourdissante. A Guingamp le réveil a été charmant.
Une assourdissante traînée de sabots et une
7â LES SOULIERS DE STERNE
joyeuse mêlée de parapluies de toutes les couleurs. Le parapluie est la seconde dévotioû du Breton, le parapluie pesant, en gros coton, pouvant abriter une maisonnée.
Quel bonheur de sortir le parapluie, de le promener, de lui faire prendre Tair 1
Parmi les gens de Guingamp, quelques-uns, ne se contentant pas d'un seul parapluie, en portaient sous le bras jusqu'à trois : — celui-ci pour leur belle-sœur, celui-là pour M. Le Goz, et le dernier en cas de rencontre.
A Guingamp le réveil a été charmant. Le propriétaire de Thôlel de France m'a offert un verre de liqueur de cachou, que je. ne connaissais pas encore. Ensuite je suis allé à la messe.
L'église en granit noir est d'un grand et étrange effet; au-devant d'un de ses portails, je remarque un saint sculpté et peint, de grandeur naturelle, — et armé d'un tranche-lard.
Je n'ose m'enquérir du nom de ce vénérable personnage, dans la crainte qu'on ne me suppose une intention de moquerie. A Guingamp le réveil a été charmant.
DE DINAN A SAINT-THË60NNEG 73
Je viens de contempler le cr&ne de saint Yves, le patron des avocats.
Le crftne de saint Yves est à la cathédrale de Trégnier. Le reliquaire qui renferme est placé sur le haut d'une tablette, dans une armoire de la sacristie.
Une couronne de roses blanches orne son front jauni. Il reste encore quelques dents à cet avocat.
. Morne ville que Tréguier I Brizeux parle de ses chanteurs renommés ; je les ai cherchés vainement.
Et pourtant je ne suspecte pas Brizeux ;
Mais depuis les livres de cet honnête cœur le temps a marché, emportant chaque jour un peu de la tradition bretonne et des vieillards bretons ;
Et la poésie, sans se retirer absolument de ce coin de terre^ s'est assoupie sous le manteau de . la cheminée, les pieds dans la cendre,
Ne retrouvant sa harpe qu'une ou deux fois Tan, les jours de procession, et sentant d'année en année sa voix s'affaiblir, son regard s'éteindre,
Perdant, aux plus beaux passages, la mémoire de ses cantiques, — la pauvre femme, la pauvre veuve I
Tréguier a vécu, hélas I Tréguier a vécu de la vie des batailles et des miracles.
Son fondateur allait à Rome et en revenait, à travers les airs, monté sur un cheval blanc.
Tréguier se défendait contre les Ànglai^i contre les Espagnols, contre les ligueurs.
Aujourd'hui Tréguier, disent les statistiques, — fait un négoce assez important de suif et de miel.
Descendu la veille à Tauberge aux Trois AvocatSy j'ai hâte de m'en aller, tant je me sens enveloppé de tristesse.
Pourlant,en attendant la diligence qui doit me conduire à Laanion, j'entre une seconde fois dans la cathédrale ;
Et, dans un angle, j'avise une porte à demi fermée. Je demande au sacristain où cela conduit. — «Ohl ce n'est rien, me répond - il ; c'est une cour... »
Machinalement je pousse la porte,et je me
DE DINAN ASAINT-THÉGONNEC 75
trouve dans un cloître de toute splendeur et de toute conservation, un des plus spacieux que j'aie jamais vus.
Yoilà ce que c'est que les sacristains.
Sur cette côte, fouillée et dentelée par l'Océan, je te recommande une anse, entre Lannion et Lanmeur.
On pourrait l'appeler l'anse aux Prodiges, à cause des faits surnaturels et des existences lé* gendaires dont elle a été le théâtre.
Là, saint Efflam, précipité dans la mer, % abordé; là, saint Michel, invoqué, est venu en aide à quelqu'un.
Tout là-bas, sur la gauche, aperçois-tu le clo« cher de Saint- Jean-du-Doigt ?
Un doigt de saint Jean y est conservé, en effet ; et les fidèles viennent de loin pour l'adorer, comme tu penses.
— Tous les ans, on lui coupe l'ongle, ajoute le conducteur.
Il n'est guère possible, en Bretagne, de ne pas parler d'églises et de saints.
Parlons-en donc une bonne fois, et prenons Saint-Thégonnec pour prototype.
Saint-Thégonnec est un bourg à quelques lieues de Morlaix, sur la route de Landerneau; — i de loin son église, d'un ton grisâtre, n'offre rien de remarquable ;
Mais à mesure qu'on en approche, c'est une sarabande de tous les styles, une goguette de tous les âges. L'ensemble tend à la renaissance ; les détails touchent à toutes les discordances :
L'égyptien et le gothique, Saint-Sulpice et lo moyen âge. Je défie qui que ce soit, — excepté un paysan breton, — d'éprouver autre chose qu'un sentiment de stupeur en présence de cet édifice.
A l'intérieur, c'est bien pis : une voûte en bois constellée de bleu, reposant sur des piliers de granit verdi ;
Une apothéose sans fin, recommençant à chaque chapelle ; le triomphe du bois sculpté sous toiites-ses formes : des autels de bois, des colonnettes de bois, des nuages de bois ;
Des cœurs de bois, des fruits de bois, des oiseaux de bois, des flammes de bois, des palmes de bois ;
Des anges de bois, aux ailes éployées,. soufflant dans des trompettes de deux sous ; des évéques de bois, comme s'il en pleuvait ;
Saint Pol de Léon, les pieds sur un dragon à gueu}e écarlate,,aYec cette inscription : m Peint et doré l'an 1834, lors recteur M. Tanguy » ;
(En Basse* Bretagne, les inscriptions sont rarement en latin); saint Jaoua, neveu de saint Pol, avec un petit ange conseiller au- dessus de chaque oreille ;
Une chaire en démence, avec des médaillons Pompadour, presque une œuvre d'artiste.
Tel est l'intérieur violent, aveuglant, prétentieux, naïf, bouffon et touchant de Saint-Thégonnec.
Le cimetière fait le tour de l'église, selon l'usage; un cimetière ombragé de quelques grands arbres, mais dégradé et plein de fragments de sculpture tombés sur le gazon.
Avec un calvaire, qui est cité immédiatement après le calvaire de Plougastel. On y voit les deux larrons habillés à rallemande, étalant des crevés, comme Gessier.
Devant le calvaire est un reliquaire ou charnier, d'un dessin assez attrayant, encombré de petites boites noires, un peu plus grandes que des boites à sel,
Percées d'une ouverture en forme de cœur et surmontées d'une croix.
C'est dans ces petites boites que les habitants de Saint-Tbégonnec mettent les têtes de leurs parents et de leurs amis, après en avoir obtenu l'exhumatiol). Bizarre I
En lettres blanches, on écrit dessus : « Ici gtt le chef de François Ferec» décédé à Penfô, le 25 août 1841.»
Ou bien : « Ici repose le chef de Jeanne CroguenneCy épouse de Jean Riou, décédée à Kelafrès, »
J'ai ramassé un chef de 1852, car il y en a partout de ces sinistres boites, dans tous les coins, sur tous les rebords et principalement par terre.
Yorick 1 que de réflexions tu aurais faites dans le cimetière de Saint-Thégonnec 1 . . .
« /{ y aura du bruit dam Landerneau / » Y o là ce que tout le monde répète en riant et d'un air de malice ; mais tout le monde ne connaît pas l'origine de cette phrase. Les habitués du Théâtre-Français, seuls, savent qu'elle est tirée des Héritiers^ d'Alexandre Duval, où elle se produit plusieurs fois, avec un effet comique, par la bouche du domestique Alain. On a mis des variantes à cette locution, telles que : On en parlera dans Landerneau; il en sera question dans Landerneau i etc. Il faut en reporter le sens, ainsi que de la saillie d'Alexandre Duval, à l'importance réelle de Landerneau dans les temps anciens, et à la réputation d'expérience et de sagesse dont jouissaient ses habitants.
Désireux de m*assurer par moi-même s'il y avait autant de bruit que cela dans Landerneau» je suis arrivé dans une petite ville de la basse Bretagne, blanche et riante, propre comme le tablier d'une jolie femme de chambre. Une rivière la traverse, incidentée d'un batelet à vapeur qui descend jusqu'à Brest, et bordée de quelques arbres en façon de promenade. Les vieilles maisons ont été presque toutes abattues. Des deux églises consacrées à saint Houardon et à saint Thomas, la première vient d'être reconstruite; — c'était sur son clocher que se voyait autrefois ce fameux disque en métal, connu dans toute province et même au delà sous le nom de la lune de Landerneau.
On peut supposer que cette « lune » a contribué au renom comique de Landerneau, surtout si Ton se reporte à l'anecdote de ce gentilhomme breton en visite à la cour de Versailles. Tout le laissait froid ; aucune merveille ne pouvait lui faire oublier son pays natal. Quelques-unes des personnes qui l'accompagnaient dans le parc, un soir , à bout d'énumérations , s'avisèrent d'admirer devant lui l'éclat de la lune. « Oh! murmura dédaigneusement le Breton, celle de Landerneau est bien plus grande! » On igno-
LANDËRNEAU 8i
rait qu'il voulût parler de l'astre de son clocher, et Ton fit des gorges chaudes de sa réponse, qui eut bientôt sa place dans les fastes du ridicule.
La nouvelle église n'a pas de lune; en revanche, elle possède un tableau, remarqué à Tune des Expositions parisiennes, et dû à un peintre natif de Landerneau, M. Yan/Dargent, un des tempéraments les plus fantastiques que je sache. Ce tableau, dont le sujet est emprunté à la légende, représente saint Houardon exposé sur la mer dans une frêle nacelle, que poussent doucement vers le port deux anges aux grandes ailes.
Je suis resté deux jours à Landerneau, — ce qui est fort raisonnable, — et, pendant ces deux jours, aucun tumulte n'a frappé mon oreille, pas la moindre rumeur. Une berline de saltimbanques a bien fait mine de s'arrêter; mais, en présence de l'attitude paisible de la ville, elle a rentré ses clarinettes et sa grosse caisse^ et elle a continué son chemin. Il n'y a donc décidément pas de bruit dans Landerneau , quoique Crfmbry écrive que « l'usage des -charivaris y a longtemps subsisté. » Encore une origine que j'allais oublier de signaler I
Ce Cambry, dans son intéressant Voyage dans le Finistère, daté de 1792, cite des vers d'un représentant de Landerneau, — adressés à une dame du nom de Rose, — et qui sont, ma foi, le triomphe du joli et du galant I
. Dans l'Ile de Cypris, si j'avais un bosquet.
J'y cnltiyerais une rose.
Si (lan% les champs de Mars je portais le mousquet,
Je me ferais nommer La Rose.
S'il manquait une sainte au ciel de Mahomet,
Je dirais : Prenex sainte Rose.
Pour orner la bergère, en ui) simple corset,
Que faut-il? Un bouton de rose.
Des vers d'Anacréon que n'ai-je le secret?
J'immortaliserais la rose.
Sur l'autel de TAmour, ma main ne brûlerait
Que des pastilles à la rose.
Peut-être enfin devrais-je à ce culte discret
Quelque rêve couleur de rose!
Voilà un aimable représentant, dont le nom méritait d'être conservé, — ou tout au moins le petit nom.
Le deuxième jour de mon arrivée, qui devait être aussi celui de mon départ, comme je m'enquérais, dans le bureau de l'hôtel où j'étais descendu, des curiosités de Landerneau, quelqu'un me demanda, avec une certaine hésitation, si j'avais vu le musée de M. Saluden.
— « Un musée ! m'écriai-je. — Un musée
OU... un cabinet de curiosités, je ne sais pas au juste, me fut-il répondu. •— Mais ce monsieur admet-il chez lui les voyageurs î — Oh 1 il ne demande pas mieux ! » Et je surpris quelques sourires.
On me donna une servante pour m' accompagner chez M. Saluden. Il fallut traverser le pont sur rÉlorn, au milieu duquel s'élevait autrefois la sénéchaussée, et passer à côté de Téglise assez pittoresque de Saint«Thomas. Nous nous arrêtâmes à l'entrée de la rue de Daoulas, à gauche, devant une maison en élévation sur une butte de terre. La servante frappa. Un homme de cinquante a,ns environ, en manches de chemise, le pantalon couvert de plâtre, vint ouvrir. C'était H. Saluden; une bonne figure campagnarde, cuite par le soleil. Il me demanda la permission de se laver les mains avant de m'exhiber ses rare tés. Ensuite il me conduisit au fond d'un potager où il me fit voir un petit rocher artificiel, orné de coquilles d'huîtres, un jet d'eau, un bassin où dormait une tortue. Je compris surle-champ que j'étais mystifié.
Cependant, le brave homme m'engagea à le suivre dans un escalier tournant. La tête basse, je le suivis. Mais là mes idées se modifièrent un
peu, car j*aperçus, accrochés à la muraille ou rangés sur des planchettes, quantité de bibelots dignes d'un coup d'œil. Ha méfiance me reprit lorsque nous nous trouv&mes dans une chambre large comme la main, éclairée d'en haut par une fenêtre dite à tabatière, et que M. Saluden s'écria d'un air triofbphant : « Yoilà i »
Voilà l — c'est-à-dire un péle-méle , un caphàrnaûm, l'assemblage des objets les plus saugrenus : de vieilles boites, des parapluies hors d'âge, des flacons de la Société hygiénique, des médailles du théâtre Comte, des rotins. — À côté de cela pourtant, une chose vraiment précieuse, vraiment artistique, apparaissait quelquefois, soit une serrure elquisement ouvragée, soit un pastel encore vivace, soit un bijou de statuette. Des statuettes surtout, il y en avait par monceaux, et puis des fragments de panneaux aux sculptures ravissantes. L'explication de tout cela, M. Saluden me la donna avec bonhomie : il était maçon de son métier, et, en cette qualité, il avait assisté à la démolition de tous les €ouvents et de tous les châteaux de la contrée. Mû de bonne heure par un vague instinct d'antiquaire, il n'avait cessé de ramasser et d'emporter ce qui tombait sous sa main , ce
qu'on lui abandonnait, las éventails gisant dans la poassière, les portraits d'aïeux dont se gaussait la bande noire, les armes ciselées qu'il achetait au prix du vieux fer. Tel était le principe de sa collection. Par malheur, le goût et l'instruction lui faisant défaut, on avait abusé de sa manie dès qu'on l'avait connue. Delà, maint cadeau dérisoire de la part des malins de Landerneau. Celui-ci lui avait envoyé « la pomme de canne de Lavater ; )> celui-là <( un baudrier de garde national ayant appartenu aux quatre Mousquetaires; )> cet autre « le peigne de Lacenaire , donné par M. Tartempion, directeur de la Conciergerie. » Le plus cruel lui avait offert un canard vulgaire, empaillé, orné de deux pattes de homard enfoncées dans la tête, avec cette étiquette : « Canard-rhinocéros, tué par le capitaine Énée, sur les bords du Styx, lors de sa descente au Ténare. y>
Je souffrais pour M. Saluden en examinant ces monuments d'une trop facile mystification, et j'allais prendre congé de lui, lorsqu'il me dit : « Mais vous n'avez pas vu la dixième partie de ce que j'ai 1 » Alors il ouvrit sept ou huit placards qui se dédoublaient comme des feuilles de paravent, et contre les parois desquels recommen-
çait en effet une exposition des mêmes richesses accolées aux mêmes niaiseries. Je remarquai le portrait du patriarche de la Bretagne au dixhuitième siècle, — Jean Causeur, mort à cent trente -sept ans. Ce portrait existe gravé.
J'abrège. H. Saluden n'est pas seulement un collectionneur; il a inventé et fabriqué des instruments agricoles, ingénieux et utiles, pour lesquels les expositions départementales lui ont maintes fois décerné des prix et des mentions.
QUIMPER-GORENTIN
Qui le croirait? C'est du bon, de FinoiTensif La Fontaine que Quimper-Corentin a reçu son premier sarcasme. La fable du Charretier embourbé commeuGO ainsi :
Le phaéton d'une voiture à foin Vil son char embourbé. Le pauvre homme était loin De tout humain secours : c'était à la campagne, Prés d'un certain canton de la basse Bretagne
Appelé Quimper- Corentin.
On sait assez que le destin ^ Adresse là les gens quand il veut qu'on enrage.
Dieu nous préserve du voyage!
Où La Fontaine a-t*il pris son dédain pour la bonne ville de Quimper? Voilà bien nos Parisiens de cour I « Dieu nous préserve du voyage! » Et moi je dis, mon cher poëte, que vous n'auriez pas eu assez de vos yeux pour contempler ce
certain canton et ses habitants. Vous, l'homme des sensations naïves, le flâneur anti-académique, vous seriez tombé en extase au beau milieu de Quimper-Corentin, un matin de marché , par exemple ; — et le soir vous aurait vu, loin d'enrager, admirer aux clartés stellaires la robuste silhouette de la cathédrale.
Oui, vraiment, une cathédrale, la plus vaste de la basse Bretagne et l'une des plus belles. Si j'en parle tout de suite, c*est parce que c'est la première chose qu'on aperçoit dans la ville. Elle date du quinzième siècle, et elle est dédiée à saint Corentin, premier évèque de Quimper. Ce Corentin était un pieux ermite, qui passait sa vie auprès d'une fontaine où Dieu entretenait pour lui un poisson perpétuel. Chaque matin, après ses prières , Corentin jetait son âlet et amenait un poisson, — toujours le même, — qu'il coupait régulièrement en deux moitiés, dont l'une était gardée pour sa nourriture, et dont l'autre était rejetée dans la fontaine.
C'était bien le cas de s'écrier avec notre fabuliste :
Petit poisson deviendra grand t
Ce miracle, raconté par Albert le Grand, est
QUIMPER-GORENTIN 89
consigné dans la prose qui se récite le jour de la fête de saint Corentin.
C'est à ce poisson que l'ermite dut sa promotion à révêché de Quimper. Un jour qu'il allait commencer son modeste et monotone repas, un grand bruit de chevauchée se fit entendre. C'était le roi Grallon, en chasse avec sa suite, et qui, égaré depuis plusieurs heures, ressentait vivement l'aiguillon de la faim. Ce monarque dut laisser échapper une légère grimace à l'aspect du maigre menu de Corentin ; — mais celui-ci, confiant en Dieu, se fit fort de lui donner à manger, à lui et à toute sa cour. Il alla à la fontaine et en tira l'autre moitié du poisson, qui se multiplia à Tinstant, de manière à rappeler les plus beaux temps de la mer de Tibériade.
Grallon dit alors :
— Voilà le pasteur qu'il faut à mes sujets.
£t il remmena avec lui.
Depuis, Grallon et saint Corentin sont restés étroitement liés dans la mémoire des habitants du pays de Cornouailles. Si le saint a donné son nom à la cathédrale de Quimper, la statue équestre du roi, en manteau flottant, se profile encore aujourd'hui, vénérable et pittoresque , sur la plate-forme qui relie les deux tours.
La seconde épigramme contre Quimper-Corentin est du fait de Piron. — La Fontaine et Piron I Au moins ne sont-ce pas là d'obscurs gouailleurs I Reprenant en sous-œuvre une mystification connue, Piron a placé dans la Métromanie un bonhomme de cinquante ans qui envoie au Mercure des vers datés de Quimper- Corentin et signés d'un nom de femme. Damis, à cette lecture, s'éprend de cette muse et prétend l'épouser. Voici la scène où le valet Monder interroge son mattre :
HONDOR.
De qui parlez-Yous donc, monsieur!
DÀMIS.
D'ane Sapho, D'un prodige qui doit, aidé de mes lumières, Effacer quelque jour rillnstre Deshoullères ; D'une fille à laquelle est uni mon destin.
UONDOB.
Où diable est cette fille?
DÀMIS.
A Quimper-Cîorentin.
MONDÛR.
A Qulmp...
L*enthousiaste Damis coupe court à sa surprise en lui montrant un numéro du Mercure qui contient un « Sonnet de mademoiselle Mériadec 'de Kersic, de Quimper en Bretagne, à monsieur Cinq-Étoiles. »
Ton esprit aisément perce à travers ces voiles
Et voit bien que c'est moi qui sais les Cinq-Etoiles.
La ville de Quimper- Coren tin ne protesta pas plus contre la comédie de Piron qu'elle n'avait protesté contre la fable de La Fontaine. Mais elle dut s'étonner de cette circonstance, et murmurer en elle-même : « Je ne me croyais pas si plaisante que cela 1 » Il était clair qu'à Paris on la regardait comme une partie du globe extrêmement éloignée , quelque chose comme Tombouctou.
Il n*y avait cependant pas longtemps que Quimper avait dépêché à ces railleurs un de ses plus terribles enfants, — un matois, expert lui aussi au jeu de Tépigramme et de la satire, — Fréron, pour le nommer. Mon Dieu, oui ! Fréron est né à Quimper-Corentin, tout bêtement; il a été élevé à Quiçiper-Corentin, chez les Pères Jésuites, qui y avaient un très-beau collège, et c'est de Quimper-Corentin qu'il est parti pour cette
longae et implacable croisade contre les philosophes, qui a duré plus de trente années. Il ne fallait pas moins qu'un Breton pour cette lutte prodigieuse avec Yoltaire ; lutte qui eût toute l'Europe pour spectatrice, et où l'avantage et l'honneur ne furent pas toujours du côté du géant de Ferney.
Quimper a le droit de se montrer fière de Fréron. J'ai étudié autre part l'œuvre et la vie du célèbre critique ; je ne pourrais que me répéter en confessant ma sympathie et mon estime pour, son talent. — L'auteur de r Année littéraire quittait de temps en temps Paris pour venir se refaire dans sa ville natale, où il avait des intérêts de famille et d'argent. Il s'y maria même avec sa cousine, Anne Royou, — de ces Royou qui continuèrent sa tâche monarchique et religieuse.
Il se peut encore aujourd'hui que les beaux esprits de cabinet et les vaudevillistes s'attardent à plaisanter Quimper-Corentin. Heureusement que nos artistes et nos poètes modernes ont un autre point de vue. Leleux et Luminais y sont allés chercher des toiles imprégnées du meilleur sentiment de la nature. Brizeux y a trouvé des chants pour son livre des Bretons, dont je veux
citer ici un fragment, un tableau de foire, qui remplacera à merveille les descriptions que je pourrais tenter.
C'est anjoard'bni qu'il va da monde vers Kemper! Des montagnes^ des bols, da côté de la mer, Hommes en habit bleu, femmes en jupe noire, On ne voit que des gens s'en allant à la foire. Il en Tient de partout. Gelé pendant la nnic. Sons le pied des bestiaux, le chemin retentit. Que de vaches, de bœufs, de petites charrettes, De pesants limoniers seco.nant leurs sonnettes! Place à ces jeunes gens qui passent au galop t Place aux filles allant modestement au trot t Et charrettes, bestiaux ou chrétiens, cette foule De toutes les hauteurs vers la ville s'écoule. — Tant de gens sont venus au marché des jours gras, Qu'à peine dans Kemper on pourrait faire un pas.
...Nous, vers le champ de foire, allons t Le nombre augmente
Et la bruyante ruche en plein midi fermente.
A peine ce matin on pouvait faire un pas.
Le plus fort maintenant ne peut ouvrir les bras.
Cependant nul marche ne tient que si l'on tape
Dans la main, et que l'autre à son tour y refrappe;
Il faut fendre la presse, et dans un cabaret
Boire ensemble, ou l'accord mal formé se romprait.
Durant une heure, — ainsi l'usage le demande, —
Pour un verre de cidre on chicane, on marchande,
Durant tous ces débats, les génisses, les veaux
Sont là, roulant leurs yeux et tendant leurs naseaux.
On tire leurs jarrets, on trait les pis des vaches;
Les taureaux en fureur font claquer leurs attaches.
Mille gens, mille bruits. peuples de Corré,
Vaillants hommes de Scaer, Loc-Ronan, PIou-Aré,
VoQg n^avei rien perda des anciennes ooutimiefl;
Nos pères connaitraient lears fils à leurs costumes;
Voas la portez encor, la braie aux plis flottants.
Et vos grands cheveux bruns, longs depuis trois mille a&st
J'abrège aveo regret. La cohue et le tumulte vont crescendo. Les gendarmes et les conscrits entrent dans la bagarre. C'est un tohu-bohu d'une vérité sans égale ; on entend crier le papier. •
Finissons-en avec cette idée de ridicule attachée, on ne sait pourquoi, au chef- lieu du Finistère. Dans un séjour d'une semaine, je n'ai pu apprécier complètement le caractère de ses habitants, mais je sais qu'il réunit toutes les qualités de loyauté et d'humanité. Lorsque après la journée du 31 mai les représentants du peuple Pétion, Barbaroux, Guadet, Buzot, Louvet et plusieurs autres se répandirent dans les départements, dénoncés, poursuivis, traqués, ils ne trouvèrent d'asile sûr qu'à Quimper. Il faut lire, dans l'ouvrage de Louvet : Quelques notices pour l'histoire et le récit de mes périls, il faut lire l'expression brûlante de reconnaissance pour les braves gens qui ne craignirent pas de lui offrir, ainsi qu'à ses collègues, l'hospitalité de leur propre maison, — et cela
au risqué de leur liberté et de leur vie. — Ils firent plus, ils procurèrent aux fugitifs un bâtiment qui, après mille dangers, les conduisit à Bordeaux.
Des villes comiques comme cela, donnez-m*en beaucoup !
Jérôme Coton.
« Surtout^ n^oubliez pas ffaller voir Jérôme Coton ! » m'avait-on dit, en apprenant que je partais pour Lyon. J'avais pris un peu à la légère cette recommandation, et j'en perdis tout à fait la mémoire dans les huit premiers jours qui suivirent mon arrivée. Mais lorsque j'eus vu tout ce que Lyon enserre (expression de Jean- Baptiste-Rousseau) ; lorsque j'eus accompli mon pèlerinage de Notre-Dame de Fourvières; lorsque j'eus suivi les opérations militaires du maréchal de Castellane ; lorsque j'eus visité les métiers de la Croix-Rousse ; après avoir mangé des becfigues au chalet du parc de la Tête d'Or, et
9j LES SOULIERS DE STERNE
des queues d'écrevisses à la sauce Nautua au café de Lyon ; après être allé admirer au musée les fleurs de Saint-Jean et de Berjon ; après avoir pressé la main de Joséphin Soularj, en son bureau de la Préfecture; après avoir applaudi le ténor Wicart dans /# Prophète; après surtout avoir fait ma visite obligée à ces hommes éminents, Louis Perria et Aimé Yingtrinier, qui continuent la tradition des illustres imprimeurs lyonnais, je me rappelai le nom de Jérôme Coton.
Il me restait cependant encore bien des choses à voir, si j'avais dû m'en rapporter à une pancarte pendue au mur de ma chambre d'hôtel, signalant à « MM. les voyageurs, comme digne de leur attention , » le tombeau de la fille d'Young, auteur des Nuits^ situé dans les jardins de l'Hôtel-Dieu. — Tout ce qu'on voudra, mais pas Youngl — La même pancarte, passant du lugubre au riant, indique la Roche-Cardon comme une délicieuse promenade : « Rien d'aussi frais que ce vallon, qui fut le confident fnuet des rêveries amoureuses de Jean-Jacques. »
Que dites- vous de ce confident muet ?
Insensible aux séductions de la pancarte, je me mis à m'enquérir de Jérôme Coton, et, quel-
ques jours après, j'avais recueilli sa légende, que je donne ici comme véridique et sincère.
Jérôme Coton, qui s'intitule lui-même «le premier mime de France, » est le doyen des ac* teurs lyonnais. Ce n'est pas qu'il soit très-vieux : soixante-cinq ou soixante-huit ans. Il est sec, de mine patibulaire, la voix caverneuse et prophétique. Sous le premier Empire, il fut soldat au 102® de ligne, « régiment de la Fourche ». La paix le rendit à ses foyers et à sa truelle, car Jérôme Coton est plâtrier de naissance (et aujourd'hui encore il se charge volontiers de quelques petites bricoles) ; mais déjà le mélodrame avait ravagé cette âme naïve ; Hariadan Barberousse et l'Homme de la Forêt-Noire lui étaient apparus pendant son sommeil ; il ne rêvait que de forteresses assiégées, de donjons en ruines, de chaumières isolées ; il plaçait le plaisir dans un manteau sombre, le bonheur dans une lanterne sourde, le paradis dans la tour du Nord. 11 croyait toujours se réveiller au bruit 'd'un signal, et machinalement il cherchait ses pistolets sous son oreiller...
Enfin Jérôme Coton céda à la voix secrète :
il s'engagea. 11 fut tour à tour Palmerin d'Angle^ terrCf Abelino ou l'Homme à trois visages, Tékéli,
Monbars r Exterminateur; il fut ce qu'il est encore maintenant, Tincamation la plus complète du mélodrame. Il joua pendant quelques anaées aux Célestins et courut la province dans un rayon d'une, cinquantaine de lieues.
La nouvelle rue de l'Impératrice , dans son parcours, a coupé en deux la galerie de T Argue, juste à l'emplacement qu'occupait un petit théâtre, que je ne saurais mieux comparer qu'au théâtre de la rue de la Tour-d'Auvergne, à Paris. C'était là que Jérôme Coton avait fini par s'installer, avec une troupe à lui, recrutée dans le peuple; c'était là qu'il avait tenu haut et ferme le drapeau du mélodrame, qu'il avait lutté contre les envahissements du vaudeville et de la comédie, se bouchant les oreilles au seul nom de Scribe, et allumant régulièrement ses flammes de Bengale entre onze heures et minuit. •
Directeur, régisseur et acteur, on conçoit combien sa triple activité avait de quoi s'exercer. Aussi n'étaitil pas rare de le voir s'interrompre au milieu d'une tirade pour aller augmenter ou diminuer la lueur du quinquet; oublier son rang de grand maître des chevaliers de l'ordre Teutonique pour murmurer à
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la cantonade : « Apportez-moi donc le fauteuil de velours t »
Noa-seulement Jérôme Coton a été tout ce que nous venons de dire ; non-seulement il a parcouru tous les cercles de Tenfer dramatique, le plus complet des enfers, à dire d'experts; mais encore il lui était réservé d'être... décor. Oui, décor. Il manquait un pont dans une action mi^ litaire ; on s* en aperçoit au dernier moment; ce pont est indispensable. Eh bien ! c*est Jérôme qui fera le pont ; il se jette à plat ventre, et sou corps simule le trait d'union entre les deux rives, peu distantes Tune de l'autre...
Pends-toi, Rosambeau t tu n*aurais pas ima^ giné celle-là.
Prenez Doyen, prenez Ricourl, vous n'arriverez jamais à la conviction, à la passion, à l'enthousiasme de Jérôme Coton. Son théâtre de la galerie de l'Argue démoli, il en construisit un autre à la Guillotière, qui n'eut pas une longue existenee. Voûté par Tâge, mais non vaincu, c'est aujourd'hui dans les environs de Lyon, àRoanne, à Saint-Étienne, qu'il promène les idoles de Caigniez, de Cuvelier et de Pelletier-Volraéranges. De temps en temps aussi, il obtient la permission de donner une représentation au théâtre
des Célestins. Ce jour-là est un jour de joie pour une partie de la population lyonnaise ; on entre en chantant dans la salle ; on applaudit devant que les chandelles soient allumées , car Jérôme Coton est aimé, Jérôme Coton est adoré ; il n'y a pas pour lui assez de fleurs et de battements de mains. Dès qu'il parait, l'intimité la plus ton* chante s'établit entre le public et lui. « Bonjour, Coton 1 — Bravo, Coton I » Ce sont des interruptions toutes cordiales, mais qui ne respectent pas la pièce représentée : « Coton, ne * l'écoute pas, c'est un traître I Ne croi$ pas ce qu'il dit ; il t'a abtmé tout à l'heure, Coton I repousse sa poignée de main t »
Quelquefois Jérôme Coton essaye' de protester; il réclame le silence : «Messieurs, tous paralysez mes moyens, dit-ij en s'avançant vers la rampe. — C'est vrai I Tu as raison, Coton I Bien parlé, Coton 1 Nous allons nous taire I Silence là-bas ! » Et les trépignements de recommencer de plus belle.
Dans une pièce militaire, la Chaumièr$ hongroise ou r Espionne russe, je ne sais au juste, le drapeau français a été enterré sous la neige. Arrive Jérôme Coton. A tous ses avantages Jérôme Colon joint le désagrément d'uûe vue très-
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basse. Il cherche le drapeau, il s'incline, il ne trouve rien. Les spectateurs lui viennent en aide : « Pas par là, Coton I Par ici I A gauche I Au pied de l'arbre I Tu y es, Coton I »
Une autre fois, il a un poulet à manger. Le voilà qui s'installe devant sa table. Il attaque le poulet, mais le couteau glisse ; il recommence et n'est pas plus heureux : « Tu ne vois donc pas que le poulet est attaché? lui crie-t-on; coupé la ficelle, Jérâme I »
Il n'y a pas longtemps, Jérôme Coton jouait à TAlcazar la Mort de Turenne. C'était lui qui faisait Tûrenne, — parbleu I II entrait en scène, avisait un jeune conscrit : « Tu vas te poster devant cette avenue, par laquelle doit déboucher l'armée ennemie, et tu nous préviendras quand il en sera temps I y> m&le candeur des héros I Turenne s'en va, se frottant les mains. Resté seul, le conscrit fait signe à une vivandière, avale successivement plusieurs verres de brandevin, devient galant et tourne le dos à l'armée ennemie. Elle arrive, l'armée ennemie, elle tire sur le conscrit-, qui riposte de son mieux. A ce bruit, nos soldats accourent, Turenne en tète, et dissipent facilement les étrangers. « Tu as sauvé ta patrie 1 dit Turenne au jeune soldat. —
i04. LES SOULIERS DE STERNE
Hais aon^ nfais non, Coton I fait le public, se récriant, il n'a rien sauvé du tout ; c'est un fainéant I II caressait la vivandière ! — Tu as sauvé ta patrie, continuait Turenne, faisant la sourde oreille; et je vais te décorer sur le champ de ta bataille. » Ce disant, Jérôme Coton se mettait en mesure de détacher sa propre croix ; mais sa maudite vue nuisait à la rapidité de son jeu.
LE PUBLIC. — Ne te presse pas. Coton ! Défais le nœud bien tranquillement ; n'arrache rien, Coton I nous avons le temps.
Poursuivons notre Cotoniana.
JÉRÔME COTON, levaut les bras au cieL — Suis-je assez infortuné I... fragile jouet du destin. f. tout conspire contre moi !
LE PUBLIC. — Mais non. Coton, tu te montes le coup I
JÉRÔME COTON, armé jusqu^anx dents. — Cesse de me braver, jeune téméraire... Ne sais-tu pas quel est mon pouvoir en ces lieux ? Ignores-tu donc que ton trépas peut entraîner ta perte î
LE PUBLIC. — Pas possible. Coton !
LE TYRAN. — Allous, qu uue fête brillante couronne cette journée ; que les danses se forment sous mes yeux, et que mes échansons
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versent le vin daas les coupes... A ta santé, Spalatro l
LE PUBLIC. — Ne bois pas tout, Colon, ça te ferait mal I
JÉRÔME COTON, errant dans la chapelle abandonnée. — J'entends tinter minuit à l'horloge du vieux château.
L HORLOGE. — Une.
LE PUBLIC, en chœur. — Une.
l'horloge. — Deux.
LE PUBLIC. — Deuxl... Plus vite, donci
l'horloge. — Trois.
L'horloge s'arrête au nombre sept.
LE PUBLIC. — Eh bien 1 Coton, et la suite?
Nous n'avons pas notre compte I Elle est dérangée, ton horloge, Coton; c'est une patraque...
JÉRÔME COTON. — Cachons-nous derrière cet arbre pour épier notre victime au passage. Elle est loin de me savoir si près.
LE PUBLIC. ^ On te voit, Coton 1 l'arbre est trop petit !
JÉRÔME COTON. — Que Sacripauti tarde à paraître! Qui peut le retenir? (// allonge la tête.)
LE PUBLIC. Coucou 1
C'est ordinairement le samedi saint que la direction des théâtres met la salle des Célestins
à la disposition de Jérôme Coton et de sa troupe, — car les acteurs pensionnaires ont depuis longtemps décliné Thonneur de partager les ovations décernées au premier mime de France.
Jérôme Coton brille donc sans rival ce soirlà ; il change plusieurs fois de bottes molles, il se bat à Vhache^ en mesure ; il danse Tanglaise avec un bftton.
Jérôme Coton ne laisse à aucun autre le soin de rédiger ses affiches ; il y fait un cours d'histoire à propos de chaque mélodrame. Les amateurs lyonnais conservent ces monuments d'une jovialité spéciale. Il m'en a été communiqué quelques-unes. Je transcris celle-ci :