‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 3 sur 19 · JÉRÔME COTON · texte numérisé non relu

JÉRÔME COTON

plus ancien des artistes de la cité lyonnaise. (md i^ade «ilntréiBiire, eov^sé de

CCELINA

OU l'enfant du mystère

Mélodrame en trois actes et en prose, par feu Guilbert de Pixerécourt, surnommé à Paris et en province le Voltaire du beau mélodrame.

Cet ouvrage sera ornt3 de chants, danse, pantomime, et a'un dénoûment qui surprendra agréablement le spectateur. — Prk- HiBR ACTK : I^ Révélation. Arrivée de Truguelin j soupçon ; préméditation d'un meurtre. Un ange veille! La menace. — DEoxiéMS ACTS : Les Fiançailles. Francisque Humbert ; sa lettre; terreur; mariage rompu; séparation; douleurs. Le docteur. — Troisibmb actb : Fuite de Truguelin ; désespoir; repentir. Le meunier d'Arpemiaze. L'hospitalité; la cicatrice; effroi; arrestation de rasaassin. Mystère dévoilé; joie géoérale. Tableau de satisfaction. %

M. JEROME COTON remplira le rôle de Francisque Humbert, qu*il a recréé au théâtre des Célestins en

L'année suivante, c'est à Tarare que Jérôme Colon se transporte; il y joue, le 5 mai 1855,

Napoléon à Sainte-Hélène , ou la Mort du grand

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homme, par M. Dupeuty. Voici, selon son habitude, comment il explique cette pièce : « Cet ouvrage a été créé sur le théâtre de la Porte- Saint-Martin ; trois cents représentations (incontesté) attestent son prodigieux succès, ainsi qu'à Lyon, où ce chef-d'œuvre poétique n'a cessé d'attirer la foule, et cela est à la connaissance d'un grand nombre d'habitants de Tarare, qui ont fait le voyage pour aller admirer, sous les traits de Gobert et de Prudent, le grand homme qui, malgré les injustices qu'on lui fit éprouver, son dernier soupir fut pour la gloire de nos armes et la prospérité de la France, sa mère patrie, qui disait en quittant son beau rivage : Adieu, belle France^ terre des braves I Moins de traîtres dans ton sein^ et tu serais encore la reine du monde I,,. »

Il va sans dire que c'est Jérôme Coton qui remplissait le rôle de Napoléon, ou plutôt qui le recréait^ selon son ingénieuse expression. 11 terminait le spectacle par le Parleur éternel, et madame Jérôme Coton chantait (je copie toujours l'affiche) les Souvenirs du jeune dge^ du Pré aux Clercs y musique d'AuBER. — Dans cette même ville de Tarare, il annonçait un grand éclairage pyrotechnique et amphibologique. — Je

n irai pas plus loin, on croirait que je charge.

Lors d'une de ses dernières apparitions aux Célestins, il joua Robert, chef de brigands. Nous ne voulons pas nous répéter, mais imaginez tout ce qu'on peut accumuler sur une affiche de quatre pieds de haut : — La tour infernale. — Délivrance du vieillard; la Nature a brisé ses liens. — Rosinski soupçonné. ^ Pardon général pour Robert et se^ compagnons, terminé par un grand tableau d*indulgence.

Cette fois, très au courant des habitudes de ses spectateurs et se méfiant de leur enthousiasme, il crut devoir imprimer cet avis : « Jérôme Coton prie avec instance ses compatriotes et les étrangers qui embelliront par leur présence la jolie bonbonnière du théâtre des Célestins, de ne pas applaudir pendant le cours de cette représentation toute philanthropique, qu'à la fin des actes, si cela leur convient; il le répète pour la deuxième fois, cela entrave la marche des ouvrages et des artistes qui se sont réunis à lui. S'en remettant aux bontés et connaissances des habitués de nos deux scènes, il ne doute pas d'un seul instant qu'ils accueilleront favorablement sa demande. Il est, d'un public éclairé, le très -dévoué et respectueux serviteur. »

Oa avait raison de me recommander Jérôme Coton; c'est le dernier chapitre d'une histoire oubliée et qui n'a jamais été faite : l'histoire du mélodrame. Après lui, il ne restera plus rien d'un genre si longtemps fameux.

GaigQoI.

Un de mes étonnement^, en arrivant à Paris, fut de voir, dans les Champs-Elysées, la plupart des baraques de Polichinelle décorées du nom de Guignol, Je n'avais pas été préparé à cette confusion, ou à cette transformation de type, et j'en conçus beaucoup d'inquiétude. Machinalement je prenais la route de l'Arsenal- pour me renseigner auprès de Nodier, lorsque je me rappelai que Nodier était mort. On me dira peut-être qu'il était facile de m'adresser aux montreurs de marionnettes eux-mêmes; mais cela était trop facile, en effet. Les moyens naturels répugnent aux curieux.

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II s'écoula donc quelque temps avant que je susse ce que c'était que Guignol ; j'avais fini par croire que c'était le nom du propriétaire de ces baraques. Combien de Parisiens encore plongés dans la même ignorance à ce sujet I Enfin un hasard, je ne sais plus lequel, m'amena à cette découverte : que Guignol était une marionnette originaire de Lyon, moderne, ne ressemblant à aucune autre, ni par le langage, ni par le costume, — l'incarnation grotesque de Toùvrier en soieries appelé canut.

. Ce premier point obtenu, le reste allait tout seul. Mon plan d'enquête fut circonscrit aux Lyonnais de ma connaissance, près desquels ma curiosité trouva amplement à se satisfaire. Et mon voyage à Lyon, entrepris avec cette préoccupation, m'a définitivement mis en mesure de me constituer l'historien et le poëte de Guignol.

L'homme qui, dans un temps aussi troublé que le nôtre et aussi dévoré de soucis industriels, a la puissance de créer une marionnette et de l'imposer à son époque, cet homme-là

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me paraît aussi fort que Prométhée. Songez-y donc : une marionnette, jine marionnette nouvelle 1 au XIX® siècle ! Je ne sais pas d'audace comparable à celle-ci. Vous trouverez vingt types de comédie avant de trouver une formule de marionnette. Puis, une fois la marionnette inventée, la faire admettre, la faire connaître, la faire entrer dans nos habitudes et dans nos mœurs ; mieux que cela, lui assigner son rang parmi les autres marionnettes, les grandes, les consacrées, les classiques 1 Voilà le surprenant, rincroyable, l'impossible! Après le génie, le tour de force !

Cet homme s'est trouvé cependant, et Téternelle gloire de Lyon sera de lui avoir donné naissance. Il s'appelait Mourguet ; il était enfant du peuple, colporteur, marchand de chansons; mais, avant tout et surtout, il avait la marionnette infuse. Tout petit, — je parle de quelques années avant la Révolution de 1789, —il s'amusait à organiser des représentations à une fenêtre du quatrième étage de la rue des Prêtres. On se tromperait si Ton allait s'imaginer qu'il inventa tout d'un coup la figure de Guignol. Il n'en élait alors qu'au simple Polichinelle. Lorsqu'il eut âge d'homme, il fonda une baraque sur le

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cours Morand, et; plus tard, au jardin Chinois. Mais le jardin Chinois, où étaient installés aussi des chevaux de bois et des petits spectacles de danse, ne travaillait que pendant la belle saison. Les hivers, Mourguet les passait à Vienne et aux environs ; il y donnait des soirées de Polichinelle. Son théâtre était vite dressé dans Tarrière-boutique ou le salon : quatre piquets et la traditionnelle toile à carreaux rouges en faisaient tous les frais.

A cette époque, Mourguet sentait déjà vaguement s'agiter quelque chose dans son cerveau ; il éprouvait ces maux de tête qui précèdent toujours Tenfantement des Pallas. Un caprice du public le jeta dans sa voie. Le public, injuste envers les marionnettes comme envers les hommes, se lassa un jour de Polichinelle et manifesta son ingratitude par ce mot local : « Cest guignolantt »

Mourguet demeura calme sous l'affront. Il avait son projet. Peu de jours ensuite on vit apparaître une singulière petite marionnette, couverte simplement d'une veste et parlant comme on parle dans les faubourgs de Lyon. Il T avait baptisé du nom de Guignolant. Les spectateurs auraient pu prendre fort mal cette plaisanterie, qui était tournée à peu près comme une épigramme ; ils

furent ravis. A un certain moment, Guignolant, armé d'un bâton, s'approcha de Polichinelle, et, du premier coup, il le fit voler en éclats. Un mouvement de stupeur courut parmi la foule, qui comprit aussitôt que le grand Pan était mort. Polichinelle, en effet, était bien et dûment assommé; et, à partir de ce jour-là, il ne reparut plus sur la scène.

Ce drame avait lieu en 1818.

Le nouveau fantoche, que Ton appela Guignol par abréviation, devint bientôt Tidole du peuple lyonnais, dont il reproduisait Taccent et les gestes. Mourguet avait de la verve, et, sans avoir lu Aristophane, il s'en appropriait heureusement certaines audaces. Ce n'était pas assez d'avoir créé Guignol, il fallait encore lui donner des compères, un entourage qui ne fût pas celui de Polichinelle; la révolution devait être complète jusqu'au bout. Alors furent trouvés Gniafron et la Madelon, dont je parlerai tout à l'heure.

Aucun genre de succès ne manqua à Mourguet. Passant à Lyon, Talma voulut le voir, Talma voulut le féliciter. Mourguet ne fut point ingrat envers la gloire ; depuis longtemps il songeait à assurer le sort de sa création ; toute sa famille avait été élevée dans le respect et l'amour

de Guignol ; il fit souche A'impresarii, formant et désignant comme ses successeurs son fils d'abord, et ensuite son gendre Josserand. Le café du Caveau sur la place des Célestins, — où un transparent éclaire encore aujourd'hui le nom de Guignol, — a été le théâtre de leurs représentations fameuses.

Je ne veux pas chercher comment Tesprit de concurrence se mit un jour au sein de ce trio. Lyon apparemment n*était plus assez grand pour contenir Guignol, car Josserand, donnant l'essor à son ambition, prit en 1832 la route de Paris. Il se montra au boulevard du Temple et aux Champs-Elysées ; il alla même à la cour de Louis- Philipppe, où on le demanda. Ce fut ainsi que s'accomplit à Paris, comme elle s'était accomplie à Lyon, l'usurpation du royaume de Polichinelle par Guignol, usurpation qui, plus tard, devait tant m'étonner. Voilà donc un point d'histoire fixé.

Aujourd'hui Mourguet est mort, Josserand est mort, mais Guignol vit toujours ; on le retrouve dans tous les quartiers de Lyon. Là où la tradi-

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tion s'est conservée le plus fidèlement et plus complètement, c'est dans l'ancienne rue Ecorche- Bœuf (les Lyonnais prononcent Corche-Bœuf), à présent rue du Port-du-Temple. Entrez vers huit heures du soir au numéro 16, à l'hôtel du Cheval 7ioir; suivez une assez longue allée et tournez à droite : vous vous trouverez dans un café, au fond duquel se dresse un petit théâtre. L'orchestre est figuré par un piano, que tient un aveugle.

Le spectacle commence, mais Guignol ne paraît pas tout d'abord. Ce sont des scènes d'ombres chinoises, des féeries ambitieuses. On boit et on fume dans la salle. A dix heures, il se fait un certain mouvement parmi le public, tout composé d'éléments populaires. La toile se relève pour Guignol : Guignol est en scène ; le voilà avec son petit serre-tête noir, terminé par une queue ou sarsifis en demi-cercle, avec sa veste marron à boutons blancs. Il salue par hauts-le-corps brusques et courts; son visage est absolument dépourvu de nez, particularité étrange ! On doit supposer qu'il l'a usé à force d'en taper le rebord du théâtre pour scander son débit.

Guignol parle canut^ et Ton rit. 11 n'est pas

aisé de donner une idée de Taccent canut ^ accent traînard, plein d'inflexions doucereuses, caressantes, hypocrites même ; avec des o et des a démesurément circonflexes : une sdlle^ une table; puis, des terminaisons vives, dans le goût bordelais. Quant au vocabulaire canut, une mosaïque d*argot, de patois, de néologismes à dérouter Francisque Michel.

Guignol bambane (il flâne), en attendant son ami et compère Gniafron ; on entend celui-ci chanter un refrain bachique dans la coulisse; on le voit : il a d'épais favoris, un vaste chapeau tromblon presque blanc. C'est un savetier, comme l'indique son nom, un savetier toujours en proie au soifement. Point de bonnes parties, point de Bonnes fripes pour Guignol sans Gniafron, et réciproquement. Je ne répondrais point de la parfaite moralité de ces deux amis ; ils se prêtent assez volontiers un coup de main à l'occasion, comme dans le Déménagement, une des pièces classiques de leur répertoire.

J'ai dit : leur répertoire. Il y a répertoire, en effet; grandes et petites pièces, en un, deux et trois actes. Les plus fameuses sont :

Guignol avocat. Guignol revenant.

Guignol dentiste. Guignol magicien.

Guignol dant la lune» Le marchand â^anguUlei.

Guignol en Chine. La hotte de paille.

Le marchand de veaux. Tape sur moi.

Tu chanteras. Turlupiton.

La moutarde de Dijon, Les frères Kock.

La théière. La racine merveillewe,

La redingote. Les couverts volés.

La tête de cochon. U alchimiste.

Le marchand de piearlats. Le pot de confitures, etc.

Ces petites pièces sont fort gaies ; une d'elles, qui passait la permission, la Redingote , â dû être défendue. Tous les Lyonnais vous la diront, — entre autres Berthelier, Pierre Dupont, Pailleron. Il s'agit d'un quiproquo roulant sur une redingote et une fille. Guignol avocat a dû également être rayé du tableau. D'autres scènes, telles que le Marchand de piearlats (les picarlats sont des fagots), ont une saveur de terroir ; on voit Guignol amenant son âne chez un perruquier, pour que celui-ci lui accommode la mmtache et la muche. Naturellement le perruquier refuse. « Ah ! tu ne veux pas le raser à bâbord? eh bien, tu le raseras à tribord I » s'écrie Guignol en retournant l'animal.

J'ai retrouvé l'Habitant de la Guadeloupe, ce beau et naïf drame de Mercier, dans les Frèrea

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Koek, du répertoire de Guignol. Jérôme Rock, parti tout jeune pour les grandes Indes, revient à Lyon avec une fortune colossale ; il n'a rien de plus pressé, comme un bon cœur qu'il est, que de s'informer de ses deux frères. Il s'adresse justement à Gniafron, toujours entre deux vins, selon son habitude ; il apprend de lui que Rock l'aîné est devenu notaire ou gribouitlon^ mais que c'est un homme dur et avare, un caractère vaniteux. « Et le cadet? demande Jérôme avec appréhension, le connaissez-vous aussi î — Si je le connais! répond Gniafron, nous avons fait nos étuves ensemble. — Quelle profession exerce- t-il?

— Il est bijoutier sur le genou. — Dites-moi où il demeure ? s'écrie Jérôme. — Là, monsieur.

— Comment, dans une maison d'aussi chétive apparence ? — Pas d'apparence ! dit Gniafron ; une maison de six étages I — Je n'en vois que deux. — C'est qu'il y en a quatre d'enterrés. »

Jérôme Rock, plein d'émotion, veut aller frapper à la porte de son frère; Gniafron l'arrête pour le prévenir que Rock cadet a été forcé par la misère de changer de nom, et qu'il s'appelle Guignol aujourd'hui. C'est Rock le notaire qui, choqué du voisinage d'un savetier, lui a donné cent écus en échange de ce sacrifice. Jérôme re-

mercie Gniafron de ses renseignements et Tengage à venir le voir à rhôtel de TEurope. « L'hôtel de TEurope 1 s'écrie Gniafron, j'y suis reçu à bras ouverts; j*y ai-t-un de mes amis qui rince la vaisselle; je peux vous présenter à lui. — Merci, réplique Jérôme en souriant, j*ai mon valet de chambre. — Il a-t-un valet, murmure Gniafron ; moi, j'en ai quatre dans mon jeu de cartes. »

Resté seul, Jérôme le millionnaire recommence la double scène de r Habitant de la Guadeloupe et se présente tour à tour incognito chez ses deux frères. Le notaire reconduit brutalement. Guignol, au contraire, manifeste le plus cordial empressement. « Vous venez m'apporter des nouvelles de Jérôme, dit-il; ahl le bon garçon; quand il n'avait que trente sous, il m'en donnait toujours quarante! » Cédant à son attendrissement, Jérôme se fait alors connaître ; la surprise et la joie éclatent chez Guignol de la façon la plus comique: «Ahl mon Dieul c'est vous...

c'est toi, grande bête... que je t'embrasse, mon pauvre vieux... Louison! Louisonl... Comment, c'est toi, avéque des manchettes et un bugne à trois lampions I (un chapeau à trois cornes). Que veux-tu que je te fasse? Fumes- tu? Veux-tu

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que je t'envoie chercher du tabac? Non... Louison, jette-toi dans les bras de ton oncle 1 Vois comme il est floupé (bien mis)I... Mais tu dois avoir faim ? Qu'est-ce que tu veux pour la chù quaison?... Je me rappelle qu'autrefois tu aimais les gras-doubles... Embrasse-moi doncl II faut que je te fasse un ressemelage soigné... Louison, apporte la forme numéro huit. . . tu seras canant (très-beau). »

Voilà la note de la nature , on ne peut qu'admirer et s'incliner.

Une autre parade non moins réjouissante est Guignol dentiste. Au lever du rideau, Guignol et Gniafron s'abordent avec tristesse; ils sont sans pécuniaux, c'est-à-dire sans argent, et ils avisent au moyen de déjeuner.

Guignol. — Vois-tu, Gniafron, la tailleuserie et la savateriey ça ne va plus ; nous devrions changer de métier.

GmAFRON. — Quel métier pourrions -nous bien faire, mon ami Chignolf

Guignol. — Metlons-nous marchands de vin.

Gniafron, indigné. — Marchands de vin! Est-

ce que ça se vend le vin ? Si t'en avais, tu le vendrais donc? -

Guignol. . — Et qu en ferais-tu, toi?

Gniafron. — Je le boirais; mais le vendre, jamais I

On discute sur le choix de plusieurs professions.

— Fais-toi dentiste! s'écrie Gniafron, comme inspiré.

— Je ne connais pas la dentisserie, répond Guignol ; mais toi qui connais tout, pourquoi que tu ne te fais pas dentiste ?

— Pourquoi? parce que. pour être un bon dentiste il faut avoir beaucoup de toupet, et que tu as une dose de menterie que se porte bien.

— Oh 1 par exemplel réplique Guignol.

— Alors pourquoi donc que tu m*as dit Tautre jour qu'étant allé te promener au bois de la Roche-Cardon tu avais trouvé un nid de lièvre où il y avait dix œufs dedans?

Suit un assaut de bourdes - plus énormes les unes que les autres, à la façon de M. de Crac et du baron de Munchhausen. Guignol consent à passer pour dentiste auprès d'un vieux bonhomme dont la mâchoire a dérouté l'art de tous les praticiens.

— Je lui ferai croire que tu es un docqueteur qui vient de très-loin, dit Gniafron.

— C'est ça; fais-moi venir de la Gouape-quiloupe (la Guadeloupe) ; tu m'appelleras Chigna- Chilus, né à SaintSymphorien-d'Ozon, département du Haut-Rhin, canton du Cantal, et le Puy-de-Dôme pardessus.

— Bravo 1 dit Gniafron, et tu parleras latin.

— Mais s'il le connaît, objecte Guignol, il verra que je ne le sais pas.

— Je lui dirai que c'est un latin étranger.

Le vieux arrive, le menton enveloppé dans un

mouchoir, poussant des hélas f à chaque parole. Guignol veut être seul avec lui pendant Vopérance. Voici l'interrogatoire auquel il commence par le soumettre :

Guignol. — Ouvre le portail, vieux. (// rétend sur le rebord du théâlrej et lui ouvre la bouche.)

Le Vieux. — Ohl làl làl que vous me faites mal!

Guignol. — Ce n'est rien ; si je ne vous dégrabole pas cette dent-là, je veux que le diable vous emporte. Quel âge avez- vous ?

Le Vieux. — Soixante-trois ans.

Guignol. — Avez-vous été marié?

Le Vieux. — Trois fois.

Guignol. — Avez- vous des enfants ?

Le Vieux. — Trois.

Guignol, — Combien faites-vous de repas par jour ?

Le Vieux. — Trois.

Guignol. — Êtesvous riche?

Le Vieux. — Trois cent mille francs.

Guignol. — Où demeurez- vous?

Le Vieux. — Rue des Trois-Carreaux.

Guignol. — A quel étage?

Le Vieux. — Au troisième.

Guignol. — Tout par trois I Eh bien, je vais

vous guérir en trois coups. Attendez. (// sort et revient avec un bdton.) D'abord, une légère friction le long de la colonne vertébroque. Vous cracherez quand je dirai : Trois. Y êtes- vous ?

Le Vieux. — Oui.

Guignol. — Une ! (// lui donne tin coup de Mton.) Deiixl (Même jeu,) Trois I Crachez. {Le vieux tombe.) Est-elle tombée?

Le Vieux. — C'est ma tète qui est tombée ; mais la dent n*a pas bougé de place.

Guignol. — Nous allons recommencer.

Le Vieux. — Non pas, non pas; vous finiriez par m'assommer. Le derrière de la tête me fait à présent plus de mal que le devant.

Guignol. — J'ai votre affaire. (// va chercher un pistolet.)

Le Vieux. — Ne plaisantez pas avec cet instrumeDtl

Guignol. — Voyons, tenez-vous tranquille.

(// leplace contre une coulisse etvase mettre à f autre extrémité.)

Le Vieux. — Mais vous allez me tuer I

Guignol. — N'aie pas peur, ganache. (// vise, le coup part et le vieux tombe. Guignol lui extirpe me immense dent de cheval.) Je crois bien que TOUS deviez souffrir; c'est un vrai nid de sauterelies. Faites m'en cadeau, elle servira de girouette à mon château.

Tout le monde est accouru au bruit de l'explosion; on félicite Guignol, et le vieux lui demande ce qu'il réclame pour une aussi belle cure.

— Cent francs, dit hardiment Guignol.

— Ce n'est pas assez, en voilà trois cents, répond l'opéré.

— Trois cents francs I Venez que je vous en arrache une autre 1

Je m'arrête; j'en ai dit assez, je crois, pour faire attribuer désormais à Guignol sa part d'im-

portance dans rhistoire des marionnettes, c'est tout ce que je voulais.

Hommes graves! hommes graves! ne vous étonnez point du zèle et de la conviction qui ont présidé à cette étude. Je respecte vos rêveries de. vaut un chiffre, devant un marbre, devant une plante, devant un insecte; respectez mes rêveries devant un pantin. Allez à la Bourse, hommes graves ! Allez au Palais, allez à la Douane, allez à la Sorbonne, je vous comprends et je vous ap^ prouve. Moi, comme le Wilhem Meister de Gœthe, je demeure accoudé sur cette table de café, dans la fumée, devant ce petit théâtre, au bruit de ce piano...

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