‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 5 sur 19 · AMIENS MO · texte numérisé non relu

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rizon ; et ils y vont en compagnie de ma rêverie. Comme ils se trouvent bien sous ces allées toufTuesI Les nuages, où tant de gens cherchent leurs idées, me plaisent moins : d'abord, ils sont si blancs qu ils me font cogner des paupières; j'aime mieux les voir couler dans la Somme.

Le temps est superbe, mais le vent est un peu fort ; je ne m'en plains pas : cela rafraîchit mon front et disperse mes cheveux. Devant moi, un jeune officier pêche à la ligne. La rivière est parci par-là un peuabtmée par les teinturiers, qui sont en grand nombre à Apiens. — Au loin tain, tout est marais et tourbières; les cultiva, teurs vont de l'une à l'autre de leurs maisonnettes dans un bateau étroit et long ; chacune de ces maisonnettes a un potager où resplendissent des tournesols magnifiques , où s'étalent des nappes de cresson qui font frissonner d'aise, où verdoient des choux énormes avec de larges feuilles (conçoit -on que ces choux-là recèlent un si joli et si tendre peli* cœur) ! Tout cela est charmant à examiner du cabaret de Jean Riant. C'est la Venise maraîchère.

Je ne parle pas de ces innombrables ponts de

bois, — joie du paysage, — non plus que des grandes roues de moulins qui battent Teau. Il n'y a rien de tel que les environs d'Amiens pour cette variété d'aspects. Quel dommage quil n'y vienne pas de vin, n'est-ce pas, Jean Riant ?

Yoilà les peupliers d'en face qui font un vacarme prodigieux : il va pleuvoir. Plus affermis sur leurs troncs, les petits arbres fruitiers des jardins voisins ne bougent pas, eux, et se moquent du vent. Mais, échevelés et flexibles, les acacias se donnent à tous les diables, ils se lamentent, ils se tordent par toutes leurs branches...

Adieu le soleil; il recule devant le vent et se voile; Pour moi, je ne m'en soucie guère* A ta santé, Jean Riant, joyeux patron de ce gîte picard, bonne face, grosse santé, belle humeur, Bacchus du peuple! Que j'aie longtemps pied alerte et longue soif, et je te promets sonores litanies ! Jean Riant, protégez-nous I — Jean Riant, étoile du port (en amont), brillez sur nous 1 — Éloignez de nous, Jean Riant, les trois plus épouvantables fléaux du monde : la fièvre, la guerre et l'amour I — Je m'arrête, car il faut des rimes à cette litanie, comme il faut des

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clochettes d'or à une haquenée de reine; des rimes qui aient le son et la couleur, la couleur du rubis, le son du cristal. Hélas! pour oser tenter une pareille œuvre, je ne suis encore que Jean Souriant.

Entrée en matière.

Bordeauxl ce nom éveille immédiatement une idée de grandeur, de magnificence, d'orgueil. Une forêt de mâts et de pavillons se dresse tout à coup aux regards; on aperçoit de vastes rues, bordées de maisons hautes, larges, imposantes, sculptées avec faste, et qui sont les hôtels d'une aristocratie commerciale. Il semble qu'on connaisse Bordeaux avant de l'avoir vu; c'est une des villes qui réalisent le plus complètement l'image qu'on s'en est formée.

J'ai passé à Bordeaux la première partie de ma jeunesse, et j'en veux parler pendant quelques pages, d'abord pour obéir à ce besoin

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d'évocation dont tout homme est saisi à moitié de sa carrière; ensuite, parce que le Bordeaux d'aujourd'hui est bien différent du Bordeaux d'autrefois. Que voulez-vous 1 Trente ans, vingt ans même suffisent dans notre époque à transformer entièrement une cité, mœurs et physionomiej habitants et maisons.

Dès le iv^ siècle , Bordeaux avait rang parmi les villes célèbres. Son enfant, le poëte Ausone, devenu consul à Rome et gouverneur du fils de l'empereur Valentinien, parle d'elle en ces termes : «Depuis longtemps je me reproche un impie silence, ô ma patrie, toi, grande par Bacchus (vous voyez, déjà!), célèbre par tes fleuves, tes grands hommes, les mœurs et Tesprit de tes citoyens, et la noblesse de ton sénat! »

Il trace ensuite un tableau de Bordeaux, plein de lignes majestueuses : « Bordeaux est le lieu qui m'a vu naître; Bordeaux, où le ciel est clément; où la terre, fécondée par l'humidité, prodigue ses largesses ; où sont les longs printemps, les rapides hivers et les coteaux chargés de feuillage. Son fleuve qui bouillonne imite le reflux des mers. L'enceinte, carrée de ses murailles élève si haut ses tours altières, que leurs sommets aériens percent les nues. On admire au

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dedans les rues qui se croisent, les maisons bien alignées et la largeur des places ; puis les portes qui répondent en ligne directe aui carrefours, et, au milieu de la ville, le lit d*un fleuve alimenté par des fontaines. Lorsque le père Océan remplit de son reflux, on voit la mer tout entière s'avancer avec ses flottes. »

A part les hautes murailles, dont il ne reste aucun vestige, on pourrait croire ce tableau signé d'hier.

Mais ce n*est pas le Bordeaux d*Ausone que je prétends évoquer, — non plus que le Bordeaux de Huon, du prince Noir ou des deux Sourdis. Peut-être aurais-je aime à m'arrêter sur la période brillante du gouvernement du duc de Richelieu, et, le loisir aidant, j'aurais essayé de reconstruire une société bordelaise toute d'opulence et d'éclat.

Du plus loin qu'il m'en souvienne, je revois un Bordeaux que j'appellerai le Bordeaux gascon^ et dont les traces n'existent plus guère. Je revois des femmes d'une haute stature, couronnées de coiffes géantes, droites et carrées; ce sont les matrones du Grand-Marché et du marché des Récollets, — ou plutôt du marché des Grands- Hommes, pour me conformer aux dénominations

révolutionnaires. Ces amazones de la marée avaient pour petits noms : Cadiche, Cadichonne, Seconde. Elles parlaient un patois vivement accentué, qui me fut toujours singulièrement agréable, et où revenait souvent le fameux quésaco. A cette époque, on avait les oreilles si généralement frappées par ce patois, dans les rues, dans les boutiques, que tout le monde le comprenait, — si tout le monde ne le parlait pas.

Le patois bordelais a eu son poëte dans le boulanger Verdie, bien avant que le patois agenais ait eu le sien dans le coiffeur Jasmin ; Meste Verdie demeurait rue Pont-Long, c'était entre deux fournées de chômes et de pain cô qu'il rimait ses récits populaires, d'une gaieté un peu salée.

Il faut avoir entendu un Bordelais de la vieille souche réciter, avec Taccent et le geste indispensables, le Retour de GuillaoUmet dans ses foyers :

Lou binte-dus octobre) aprôs abé bregnat,

M'aribat un coasin en habit de sourdat.

Lou counechéby pas denpuey quatorze annades

Que quitet lou peïs per chégue les armades.

... Té! lé! dissury jou;qiioi! c'est loi, Guiliaoumet?

Qui t'aouré counéchnt dam aquet grand plumet!

Ce Guiliaoumet revenu de la guerre est un

drôle qui récompense son cousin Bernât de son hospitalité en séduisant sa femme, la Hariote. Cette narration burlesque fut si bien accueillie lors de sa publication, que le boulangerpoëte se crut obligé de lui donner plusieurs suites. Ce fut d'abord la Catastrophe affruse arribade à tneste Bernât ou sa Séparation dam Mariote, et, peu de temps après, V Arribade de Guillaoumet dens lous an fers':

Que hedy? qu'es aco? tant de focs et de flammes! Es aco lou séjour oun descenden las âmes?

Tel fut le succès de Todyssée de Guillaoumet qu'il se rencontra des gens pour Tattribuer à M. de Martignac, ce Maurepas girondin. C'était la mode alors à Bordeaux de tout attribuer au sémillant avocat, coupable d'ailleurs de plusieurs vaudevilles et de quelques autres œuvres légères et anonymes, introuvables, dit-on, — mais que je retrouverai. Le pauvre Verdie fut désolé de se voir disputer sa gloire; il n'en patoisa pas moins jusqu'à la fin de ses jours. A la série des Guillaoumet il faut joindre : Bertoumiou à Bourdeou ou lou Peysan dupât; Antony lou dansaney ou la Rebue des Champs Elyseyes de Bourdeou ; lou Sabat

daou Médoc ou Jacoutin lou debinaeyre dam Pia-

rille boussut y etc., etc. — Ce sont des petits cahiers de huit, douze ou seize pages, qui se vendaient aux ficelles des étalagistes, moyen* nant deux ou trois sous.

La plus caractéristique de ces compositionç, à mon avis, est un dialogue intitulé : Cadichoune é Mayan ou les Doyennes dés fortes en gules daou marcat, dialogue épicé comme un kari, chapelet de tropes poissards, et pouvant soutenir la comparaison avec les bouquets les mieux assortis de Vadé. J'ai vu jouer Cadichoune é Mayan sur le théâtre dit de Gilotin, que remplace aujourd'hui le Gymnase. — Quelque chose de hideux, cet ancien théâtre Gilotin, à Tintérieur comme à l'extérieur 1 — C'étaient deux hommes qui représentaient les deux doyennes ; je laisse à penser s'ils s'étaient affublés de coiffes démesurées !

Elles ont donc disparu peu à peu, les grandes coiffes; les dernières se sont réfugiées autour de l'église Saint -Michel, ce quartier de la vieille artisanerie. Encore quelque temps et on ne les retrouvera plus que dans les spirituels dessins de M. de Galard, un des premiers propagateurs de la lithographie à Bordeaux (avec Goya). C'est là aussi qu'il faudra aller chercher ces grisettes

dont la renommée fut pendant si longtemps européenne, ces-jolies filles qui formaient une population à part dans la population; race fine, petite, brune, aux cheveux lisses sur le front et au chignon enveloppé dans un foulard de couleur éclatante. Aujourd'hui lo bonnet a tout à fait détrôné le foulard, cette délicieuse importation créole.

Voilà pour mon Bordeaux gascon ^ quant aux costumes et au langage. Les rues, les édifices, à présent transformés et qui se lient à la même époque, ne sont pas moins présents à ma mémoire. Sans remonter au Tourny planté d'arbres et dont 'la physionomie offrait, à ce qu on rapporte, un caractère autrement amusant que de nos jours, — je puis accorder un regret au Jardin Public, que j'ai vu si ombreux, si solennel, avec ses tilleuls centenaires, ses taillis profonds, ses pelouses et sa terrasse d'un si noble style. Les jeudis et les dimanches, tout un peuple d'écoliers s'abattait dans ses herbes hautes et autour des chevaux de bois. Les militaires v faisaient l'exercice le matin ; d'autres fois, c'était une classe de tambours qui assourdissaient les échos. Aux heures embrasées de l'après-midi, quelques comédiens y venaient apprendre leurs

rôles à Tombre. La galanterie y avait aussi ses droits, comme vous le pensez bien; le crépuscule amenait avec lui son cortège d'ombres indécises et de couples aux mains entrelacées. — Ce Jardin Public-là n'existe plus ; ses ombrages ont été remplacés par des parterres, fort élégants et fort peu mystérieux.

J*ai connu la Bastide, lorsque la Bastide n'était qu'un riant village ; j'ai suivi, à travers les plus jolies guinguettes du monde et les plus délicieuses maisons de campagne, le chemin fleuri qui allait vers la Souys. Ce chemin a été remplacé par un autre, tout le long de la berge, droit comme un 1.

Mais ma pitié pour les arbres m'éloigne un peu de Bordeaux, j'y rentre. Quelque sympathie que j'éprouve pour le passé, je n'en suis pas cependant à regretter le fort du Hâ, cette abjecte prison. Peu m'importe qu'on ait rayé de mon Bordeaux gascon ce monceau de pierres et de fer, cette ruine laide et noire, pleine seulement des souvenirs du terroriste Lacombe.

Je ne prends pas aussi facilement mon parti de la métamorphose de la rue Sainte-Catherine, — cette principale artère de nôtre cite\ comme ne manquait jamais de dire feu Vlndicateur, le

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journal-Prudhorame de Bordeaux. (VIndicateur disait aussi en parlant des membres du conseil municipal : nos édiles.) — La rue Sainte-Catherine actuelle porte dans son long parcours Tempreinte de l'esprit moderne, froidement pratique et ingénument positif, Tesprit d'un siècle sans architecture, ce qui sera la grande insulte que Ton jettera plus tard au xix® siècle. La rue Sainte - Catherine actuelle est claire, propre, d'une régularité irréprochable; elle fait trèsbien sa partie dans le chœur des grandes rues neuves de Paris et de Lyon, auxquelles elle ressemble en tous points.

L'ancienne rue Sainte-Catherine était tortueuse, sombre, étroite , elle changeait dix fois de physionomie et de nom dans sa route ; elle allait d'abord cahin-caha jusqu'à la place Saint* Projet; là, le désordre s'emparait de ses pas; elle s'engouffrait dans un petit passage, dégringolait une ruelle pour aboutir à la fontaine du Poisson-Salé; elle devenait la rue du Cahernan, et, jouant des coudes à droite et à gauche, elle débouchait sur les fossés des Carmes, qu'elle traversait. Elle s'enfonçait alors dans le quartier Israélite et s'intitulait la rue Bouhaut. — Ohl ce quartier et cette rue! je voudrais rendre l'im-

pression étrange qu'ils m'ont laissée; je voudrais donner une idée de ces grandes maisons sévères, aux fenêtres toujours closes, aux cours à galeries superposées et ouvertes. Le bas de ces maisons était presque uniformément occupé par des boutiques de marchands d'habits, de ces boutiques encombrées et profondes oii les juifs excellent à faire la nuit. Des noms d'origine espagnole ou portugaise s'étalaient fièrement sur les enseignes : Chimène, Léon, Mendès, Rodriguez, Nunez, Lopez, Diaz, etc. Chaque maison était exhaussée de cinq ou six marches sur lesquelles jouaient et criaient des enfants singulièrement nombreux. Toute une population reconnaissable à ses yeux perçants, vieillards à barbe blanche, jeunes filles à chevelure noire, se pressaient, circulaient dans cette rue Bouhaut, appelée familièrement par ses habitants eux-mêmes le canton ou la nation, et qui était le centre du quartier israélite, si considérable et si important à Bordeaux, à toutes les époques.

Au bout de la rue Bouhaut était la place Saint- Julien, où avaient lieu les exécutions capitales. Ce théâtre sanglant faisait le pendant du Grand-Théâtre, situé à Tautre extrémité de la rue Sainte-Catherine. — Grâce à Dieu, ne m'y

étant jamais trouvé au petit jour, je n'ai rien à raconter de ses légendes sinistres...

Je désirerais en finir avec les rues avant d'arriver aux hommes. Or, ma mémoire est semblable elle-même à un carrefour où je me sens attiré de tous les côtés. C'est la rue du Puits-de- Bagne-Cap, qui me veut dire son fabliau du basilic; c'est la rue des Argentiers et la rue des Bahutiers qui essayent de m'induire en moyen âge; c'est la rue Saint-James, pleine des souvenirs de la domination anglaise : c'est la rue des Ayres, où il n'y a que des fleuristes; la rue Bouquière, où il n'y a que des tourneurs tabletiers ; la rue Bouffard, où il n y a que des cordonniers; c'est la rue Victoire-Américaine, avec sa double rangée de maisons uniformes et fières ; ce sont des rues aux noms plus bizarres les uns que les autres : la rue des Trois-Canards, la rué Maucoudinat, la rue Tombe-Loly, la rue Arnaud- Miqueu, la rue Cache-Cocu, (aujourd'hui rue Sainte-Eugénie), la rue du Grand-Cancéra et la rue du Petit-Cancéra, la rue de la Grande-Taupe et la rue de la Petite-Taupe, la place Colombe, le chemin de Terre-Nègre, la rue Coupe-Gorge, — derrière le cinïetière de la Chartreuse. Horreur!

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Ce sont les Allées d'Amour, terminées d'une façon si romantique par le porche de Saint-Seurin, les Allées d'Amour qui me disent : «Ingratl n'auras-tu pas un mot pour nous dans ta nomenclature? Nous t'avons* vu bien souvent, en une certaine année où tu semblais prendre à tâche de justifier notre nom ; tu passais régulièrement à la même heure, entre chien et loup; tu te dirigeais vers la rue des Religieuses, puis tu revenais sûr tes pas, lentement, tournant la tête, t'arrêtant jusqu'à ce qu'un bruit de feuilles réveillées t'annonçât la présence de la personne attendue. Pour nous avoir oubliées, il faut que tu aies trouvé à Paris d'autres Allées d'Amour * ! »

Hélas !

Et le bon vieux palais Galien, cette ruine ennuyée, perdue au milieu des échoppes, s'affaissant chaque jour et s'en allant en poussière J Le palais Galien, ce reste misérable d*une chose immense et splendide ! Des fragments d'arceaux briquetés et durement cimentés s'en voyaient

l..Mon digne ami le docleur Vénot m'écrit pour m'apprendre que les Allées d'Amour doivent élro orthographiées : allers Damour, du nom d'un chanoine. — Tant pis! je ne détruirai pas ma période.

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encore, de distance en dislance, encastrés dans les murailles des maisons de la rue Fondaudége. — Je ne saurais mieux comparer ces débris qu'aux Thermes de l'hôtel de Cluny.

Quant au théâtre...

Séjour de Molière lu Bordeaux. — La G range-Chance! . — Les salles

de spectacle avant Louis.

M. G*** s'exprima de la sorte :

— Je suis le doyen des habitués du Grand- Théâtre de Bordeaux, et accessoirement du Théâtre- Français. Vous souriez de Tespèce de vanité que j'apporte dans celte déclaration. C'est moi qui porte constamment une calotte de velours noir ; et c'est moi aussi que l'ouvreuse est parfois obligée de venir réveiller, quand la rampe est éteinte.

Je n'ai pas toujours dormi comme maintenant ; vous allez vous en apercevoir. J'ai eu longtemps des yeux très ouverts et des oreilles très-altentives ; c'est de moi que date rexpression locale :

Écouter le ballet. Si je ferme les yeux aujourd'hui, c'est pour revoir mes vieilles et chères connaissances.

Je. ne suis pas un savant, mais j'ai de la mémoire; et, puisque vous voulez bien faire appel à mes souvenirs, je vais essayer de grouper quelques épisodes, de raviver quelques portraits.

Vous ne me trouverez pas très-ferré sur les origines de Tart dramatique dans notre ville.

La présence de Molière à Bordeaux, avec la troupe de la Béjart, est une tradition généralement admise. On cite l'excellent accueil qu'il reçut du duc d'Épernon , gouverneur de la Guienne; on indique dans la rue Montméjean le théâtre où il donna ses représentations ; on rappelle que c'est là qu'il fit jouer son premier essai tragique, la Tliébaïdey et l'on ne cherche point à dissimuler Tinsuccès de cette œuvre.

Ces affirmations ont été enregistrées et acceptées par tous les biographes de Tillustre comique ^

i. Pourtant, il s'est trouvé dernièrement, à Bordeaux môme, un homme très-honorable et irès-sincère qui a essaye de contester la valeur de ces renseignemenls. Dans une Histoire des théâtres de Bordeaux, M. A. Detcheverry, archiviste de la mairie, élève des doutes sur le passage et le séjour dé

Je sais avec plus de certitude que la Grange* Chancel, préludant à ses trop véhémentes Philippiques, écrivit chez nous, et dans Tâge le plus tendre, ses premières tragédies.

Au XVIII'' siècle, deux acteurs qui devaient tenir une place estimable à la Comédie-Française,

Molière. De ce quo, dans les dossiers relatifs au gouvernement daduc d^Ëpernon, il n'a rencontré ni quittance, ni enregistrement théâtral, M. Detchcverry est bien près de conclure au rejet de la tradition.

£n pareille matière cependant, il faut compter pour quelque chose la tradition, surtout lorsque, comme in, elle ne sert aucune opinion et n'e^t utile à aucune casie. A défaut des pièces officielles que réclame M. Delcheverry, il est d'autres documents qui ne sont pas sans autorité. Jo crois à deux voyages de Molière à Bordeaux, et pc>ut-ètre h, un troisième. Je vais dire les raisons sur lesquelles Je m'appuie.

On sait, que Molière quitta Paris en 1646 pour exploiter la province avec une troupe dirigée par Madeleine Béjart. Vers quelle ville importante se dirigea-t-il d'abord f Bordeaux réclame, et sa réclamation scmblo fondée par la date de Séjanust tragédie de Jean Magnon, ~ ce poëte excentrique qui se vantait d'avoir fait sept cent cinquante vers en moins de dix heures et qui mourut assassiné sur le Pont-neuf. Sèjanus est dédié au duc d'Épernon (Bernard de Nogaret delà Valette). L'auteur rappelle en termes reconnaissants la protection accordée par Monseigneur à la troupe de la Béjart pendant son séjour à Bordeaux. Celte dédicace, imprimée en 1647, permet de supposer que la Béjart était à Bordeaux en 1646. Si la Béjarl y était, Molière y était aussi. — Voilà pour le premier voyage.

Deux ans aprè?, en avril 1648, on retrouve Molière en représentation à Nantes, ainsi qu'il résulte de pièces authentiques. On perd ensuite sa trace jusqu'à Karbonne, où sa présence, le 10 janvier 1650, est confirmée par un acte de baptême où il

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Bellecour et d'Alainval, méritaient les applaudissements du public bordelais, réputé déjà comme très-difficile.

Vers la même époque, une de nos plus gracieuses compatriotes prenait son essor vers l'Académie royale de musique ; c'était made-

figure en qualité de parrain. Mais entre Nantes et Narbonne, il y a Bordeaux; M. Bazin et plusieurs autres historiens n'hésitent pas à déterminer jusqu'aux premiers mois de 1649, — époque des troubles de la Fronde, — le séjour que Molière dot y faire.

J'avoue qu'en ce qui concerne un troisième passage, je n'ai d'autre guide que l'ouvrage de M. Emmanuel Raymond : Pérégrinations de Molière dans le Languedoc. 11 est vrai que c'est un des livres les plus riches en documents inédits. Voici comment s'exprime M. Emmanuel Raymond, après avoir signalé la rencontre de Molière avec Chapelle et Bachaumoni à Carcassonne, au mois d'août 1656 : * De Carcassonne, la troupe de Molière ie porta sur Castelnaudary, visita une seconde fois Toulouse, s'arrêta à Agen, et alla faire à Bordeaux le malencontreux essai de la Thébatde, dont le président de Montesquieu a rendu compte. • (Entre parenthôsesj'ai vainement cherché ce compte rendu.)

Je borne là mes investigations, après lesquelles il me paraît difficile de croire que Molière ne soit pas allé à Bordeaux.

Le 14 janvier i86o, à l'occasion du deux cent quarantetroisième anniversaire de la naissance de Molière, Bordeaux s'est piqiié d'honneur en faisant représenter sur son Théâtre-Français une comédie en deux actes et en vers» intitulée Molière à Bordeaux. L'auteur est M. Hippolyte Minier, un de ces poètes et de ces sages qui se trouvent fort bien de la province où ils ont enclos leur ambition. Ce n'est ni sa première pièce, ni son premier succès. Les lellrés connaissent de M. H. Minier des satires extrêmement remarquables.

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moiselle Fel, à qui Jean-Jacques Rousseau a consacré quelques lignes de ses Confessions; mademoiselle Fel, la maîtresse de Grimm, et qui créa le rôle de Colette dans le Devin du vil^ lage.

Un assez grand nombre de salles de spectacle se succédèrent avant l'érection du fameux monu^ ment de Louis. J'étais trop jeune pour me les rappeler aujourd'hui. Je sais seulement que, tour à tour incendiées, elles n'ont laissé nulle trace ni dans la rue du Chai-des-Farines, ni 'sur la place de la Mairie, ni sur les fossés de Tlntendance, non plus qu'à la porte Dauphine, oùçUes furent situées.

L'ère dramatique de Bordeaux ne date réellement que delà fondation du Grand-Théâtre, par Louis.

Inauguration du Grand-Théâtre. — Beaumarchais. — Les cinq genres. Le Grand-Opéra. — Une Émeute. — Période révolutionnaire. — Lays. — La Pauvre femme. — Madame Catalani. —Madame Branchu. L'Opèra-Comique.

On a tout dit sur le Grand-Théâtre de Bordeaux, sur cette majestueuse œuvre d'art dont

rédification dura sept ans et coûta des millions; c'est notre régent, à nous. Pourtant ce ne fut pas sans subir de longues luttes, sans endurer d*odieuses tracasseries, que Louis put mener à fin son monument. Un jour que Beaumarchais, de passage à Bordeaux, était venu le voir au milieu' de ses échafaudages, le pauvre architecte lui confia ses chagrins et ses découragements.

— Allons, lui dit en riant l'auteur de Figaro, faisant allusion aux appareils de toute sorte qui l'environnaient, allons, en élevant cet édifice à ta gloire, ne t'attendais*tu pas à être encombre de grues?

Malgré cette apparence de plaisanterie, Beaumarchais s'intéressa sérieusement aux projets de son ami, l'aida de son influence, qui était grande, et de ses conseils, qui étaient bons; ce fut même à cause de Louis que Beaumarchais resta à Bordeaux une partie de l'année 1778;. il appliqua son imagination et son activité à la réalisation des fonds nécessaires pour l'achèvement de la salle; — et ce diable d'homme, qui traînait en tous lieux le succès après lui, contribua vivement au triomphe définitif de Louis.

L'ouverture du Grand-Théâtre eut lieu solennellement le 8 avril 1780. On joua Athalie.

Cinq genres s'emparèrent de cette salle toute resplendissante : le grand opéra, la tragédie, la comédie, Topéra-comique et le ballet.

Le grand opéra fut d'abord défrayé par Gluck et Piccini ; je me souviens encore des maignifiques représentations i'Armide, où brillait la belle voix de mademoiselle Clairville, sans rivale dans les rôles à baguette; on désignait ainsi les rôles de fée et de reine. Œdipe à Colone^ Clytemnestre, Zoraïme et Zulnare, Anacréon chez Polycrate, Sargines, Gulistan^ Montano et Stéphornie m'ont fait passer des moments délicieux. Je crois encore entendre la voix de Donat, une des plus puissantes hautes-contre que Ton ait jamais connues. Aujourd'hui, les hautes-contre s'appellent des ténors. Pauvres ténors! en ai-je vu assez défiler devant cette rampe : Fay, Lecomte, Dumas, Tesseire, Ragueneau, Valgalier.

Trois ans après l'ouverture du Grand-Théâtre, c'est-à-dire en 1783, il y éclata une émeute considérable. Je vais vous la raconter dans ses détails. Gaillard et Dorfeuille étaient alors directeurs. Le parterre les demanda un soir, en criant qu'il voulait voir jouer Castor et Pollux par un

acteur de Paris, alors de séjour à Bordeaux. Méconnaissant le vœu du public, les jurats défendirent aux directeurs de se présenter; ils allèrent même plus loin, et comme on insistait, ils firent baisser la toile sans avertissement et éteindre les lumières. Le parterre indigné cria beaucoup; il évacua la salle pourtant, mais la sortie fut si bruyante, que les jurats se crurent obligés de faire enlever un des cabaleurs et de le faire conduire à iTIÔtel de ville dans une voiture escortée du guet à cheval, le sabre nu.

Jusque-là, ce n'était rien, ou du moins c'était peu de chose.

Mais , le lendemain , les tètes avaient fermenté. On se rendit en foule au Grand-Théâtre, avec la résolution de ne point laisser jouer avant qu'on eût rendu à la liberté le jeune homme arrêté la vaille, et que les directeurs fussent venus eux-mêmes présenter des excuses.

Les jurats avaient prévu ces dispositions et répandu en conséquence dans le parterre un grand nombre de mouches ou espions ; reconnus, ceux-ci furent renversés et foulés aux pieds. Des valets de ville survinrent, et, le sabre au bras, tombèrent sur la jeunesse.

Un cri général d'indignation partit des loges,

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des balcons et du parquet. « Tue I tue ! » exclamet-on de tous côtés; ces mots raniment les jeunes gens, et la soldatesque est repoussée. Mais ce . triomphe ne leur suffit pas : il leur faut la délivrance du prisonnier, ainsi que la punition des directeurs. Dorfeuille paratt et essaye quelques soumissions; on les rejette. Alors un jeune homme se hisse sur les épaules d'un groupe, et fait défense à tout le monde de revenir au théâtre d*ici à trois mois.

A neuf heures et demie on se sépara ; le spectacle n'ayant pas eu lieu, la recette dut être versée dans la caisse de l'hôpital.

Les jours suivants, trois mille personnes au moins, rassemblées sur la place, s'emparaient des avenues du théâtre, les barricadaient, empêchaient les abonnés d'entrer, chassaient la garde bourgeoise, et reconduisaient les femmes avec recommandation de ne plus revenir, si elles ne voulaient s'exposer à être fouettées.

Cette mise en interdiction ne pouvait durer longtemps. Malgré le privilège qu'avait la ville de se garder elle-même, M. de Fumel fit demander des troupes. Deux cents dragons arrivèrent. En outre, le parlement lança ses foudres et ordonna une instruction contre les séditieux.

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Ces coups d'autorité firent renaître le calme, mais néanmoins on continua à ne pas aller à la comédie, excepté quelques capitaines de navire et quelques étrangers.

En fait de cabale, convenez que celle-ci est une des plus importantes que les annales dramatiques aient eu à constater i.

En juin 1793, Lays donna douze représentations; mais notre municipalité, le considérant comme suspect de modérantisme, Tempêcha de continuer. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est qu'après Thermidor, ce même voyage fut reproché à Lays, et qu'à Paris on l'accusa de s'être rendu à Bordeaux avec une mission du comité de Salut public.

Pendant quelques années les représentations furent plus orageuses que jamais; elles devinrent même sanglantes à l'époque de la réaction thermidorienne. Au commencement de 1795, l'acteur Compain fut massacré en plein théâtre. Il avait paru un instant au spectacle du Lycée des Arts, à Paris.

La réaction n'épargna pas les femmes. Madame Louise Fusil, engagée pendant cette même

1. 11 faut toutefois placer au premier rangrémeule de Marseille, arrivée en 1772 et remplie d'incidents épouvantables.

année pour remplir les Dugazon, a raconté dans ses Souvenirs la scène dont elle faillit être victime :

« Je jouais la Pauvre femme, opéra royaliste de MarsoUier. Au moment où je m'écrie : La Terreur ne reviendra jamais, fen prends à témoin tous mes concitoyens! on applaudit avec fureur et Ton cria bis. Je répétai avec un très-grand plaisir, et m'avançant sur la scène, je dis avec beaucoup d'énergie : Non, la Terreur ne reviendra jamais! A peine avais-je terminé cette phrase, qu'on me lança une pièce de monnaie en cuivre, appelée monneron^ et presque aussi grosse qu'un écu de cinq francs; elle me tomba sur la poitrine et me fit perdre l'équilibre. Fort heureusement, j'avais un fichu très-épais ; mais si je Teusse reçue à la tête, j'étais tuée. On ne peut se faire une idée des vociférations et du tumulte que cela occasionna ; si l'on eût trouvé celui qui avait jeté ce monnerony il eût été écharpé. J'eri éprouvai cependant beaucoup moins de mal qu'on ne pouvait le craindre ou qu'on Tavait espéré. On rejoua cette piècr3 le lendemain, et Ton peut penser combien je fus applaudie; mais lorsque je redisais les mêmes phrases, je jetais

involontairement un coup d*œil fugitif vers l'endroit d'où était parti le projectile. « N'ayez pas peurl me criàit-on; ils ne s'en aviseront pas! » En effet, tout se passa sans opposition. On rejoua plusieurs fois cette pièce, et chaque soir j'étais accompagnée par une foule de jeunes gens qui me suivaient jusque chez moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivât malheur. M. Brochon, ami de Barbaroux et de M. Ravez, me reconduisit pendant longtemps. C'était un avocat d'autant plus estimé à Bordeaux qu'il avait été le défenseur officieux de plusieurs accusés dans un temps où cette no'ble mission n'était pas sans danger *. »

En 1806 (au mois d'avril, si ma mémoire me sert bien), la célèbre Catalani vint donner deux concerts qui révolutionnèrent Bordeaux. Je n'ai pas besoin de rappeler ici la prodigieuse étendue de sa voix ; nulle mieux qu'elle n'a mérité le surnom de première chanteuse du inonde. Madame Catalani était, en outre, une fort belle personne, taille avantageuse, figure sympathique; et, ce qui est très-rare, surtout chez les

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