‹ Les souliers de Sterne: récits et tableaux de voyageChapitre 8 sur 19 · iZottpe, grande lévite ou plutôt douillette · texte numérisé non relu

iZottpe, grande lévite ou plutôt douillette

Lorsque Romain abandonne le badinage pour les tableaux sombres, il est moins inspiré. L'ombre du sinistre Lacombe semble encore le poursuivre lorsqu'il essaye de tracer son portrait dans ces mauvais vers ;

Ne croyez pas qu'ici longtemps on vous retienne; D'une heureuse prison vous possédez Tétreune. Pour vous je ne vois pas un présage effrayant : Six juges sont nommés avec un président.

Lacombe en est le chef; cet homme a du mérite : Il voug donne la vie ou bien la mort subite.

C'est un fier patriote! On ne fait pas long feu; De la vie au trépas il n'est pas de milieu.

Et plus loin :

Le président compose et traite à la sourdine ;

Jouons du portefeuille, ou bien : la guillotine.

Celui-là de son bien a déjà pris le deuiL

]1 croit que la prison deviendra son cercueil,

Un autre est imposé pour une forte amende;

Sa femme, chez Lacombe^ ou propose, ou marèhande.

Ce scélérat, du sexe exigeait un tribut!...

L*époux ne peut encore y trouver son salut;

Et, grâce au tribunal révolutionnaire,

Tremblez, tremblez, richards; vous, prôlre réfractaireî

Lacombe va parler, et d'un air courroucé.

Dira : Le tribunal sur ton compte est fixé!

Je ne vous arrêterai pas davantage sur ces images de deuil. Après avoir terminé les Verrous révolutionnaires^ le chevalier Romain Dupérier

récapitula avec soin les figures de rhétorique qu'il y avait employées, et il en dressa le tableau scrupuleux que vous voyez :

Descriptions 28

Comparaisons i22

Leçons de morale 180

Vers marquants 216

Jeux de mots 17

Mots nouveaux 19

Péroraison . 1

J'ignore quel a été le succès de ce poëme ; il faut croire toutefois qu'il fut «de nature à encourager Fauteur, car jusqu'à la fin de ses jours il rima et fit imprimer ses rimes, à Taide de souscriptions qu'il allait solliciter et recueillir lui-même. Ses recueils sont nombreux et embrassent tous les genres de poésie, depuis le dithyrambe jusqu'à l'acrostiche. Mais toujours prolixe, même dans les pièces les plus courtes, c'est surtout à lui que pourrait s'appliquer ce mot plaisant : — Comment trouvez-vous mon distique ? — Heu I heu ! il y a quelques longueurs.

On s'est beaucoup entretenu, et avec force

éclats de rire, d'une Iphigénie en Périgord^ qu'il fit jouer et qui n'eut qu'une représentation.

Pauvre homme!

Je ne sais qui m'a dit que la vieillesse du chevalier Romain Dupérier de Larsan avait été adoucie par un héritage inespéré.

En nous rapprochant de i)os jours, je trouve M. Honoré, connu par son Bonardin dans la lune; M. Ch. Hubert, qui a collaboré avec Théaulon. J'en trouverais bien d'autres encore, mais ceuxlà vous les trouverez mieux que moi, car ils ont votre âge, et je ne me suis engagé qu'à vous entretenir des hommes et des choses du temps lointain.

Ainsi parla M. G***, le doyen des habitués des théâtres de Bordeaux,

La rue Ooirmande.

Voici le menu d'un dîner que je viens de faire à Toulouse, ~ place du Capitole, naturellement, — chez l'excellent restaurateur Tivoilier :

Le consommé aux tomates ;

La truite des Pyrénées ;

Le foie de canard sauce madère ;

Le gigot d'isard ;

La salade ; •

Les pèches de Cazères.

Vins : Limoux rouge, corton, Champagne.

Ce dîner, j'ai eu le plaisir de le partager avec

mon ami Durand. A ce propos, il faut que vous vous accoutumiez, lecteurs, à me voir un ami par département, au moins.

Durand, que je tiens à- vous présenter, est le Mas'Aniel de Toulouse, — politique à part. Cela veut dire, en style relevé, qu'il vend du poisson à la halle. Les plus beaux saumons lui passent par les mains, ainsi que les plus belles huîtres de Marennes. On prétend qu'il a, sous sa blouse pittoresque, une éloquence entraînante, celle d*un Mirabeau de la marée. Je n'y suis point allé voir, — son commerce s'exerçant à quatre heures du matin, — mais je le crois sans peine. Durand tomberait quatre Marseillais au jeu de la physionomie, des gestes et de Taccent. Quelle bouche épanouie! quel regard joyeux et cordial! Il semble qu'on gagne de la santé et de la joie rien qu'en serrant sa main I Si vous voulez un type de province bien original, fièrement accusé, prenez Durand.

Sa verve ne s'exerce pas seulement au marché ; il est encore un des grands agitateurs du théâtre. Il y fait la pluie et le beau temps, à la façon des dieux turbulents de la fable. Heureux le ténor, fortunée la cantatrice que Djirand a prise ou pris sous sa protection! Il rit dans son

ventre des petites cabales des cercles et des protestations isolées des loges. S'agit-il d'enlever un troisième début, Durand arrive avec le faubourg Saint-Cyprien tout entier 1

Et, dans la vie privée, quel superbe coup de fourchette ! Je me sens tout petit à côté de Durand.

Expliquerai-je maintenant comment je suis demeuré quatre jours à Toulouse? Non; car j ai des torts à me reprocher envers cette cité poétique. Je n'ai visité ni son Capilole, ni aucun de ses monuments recommandés par la maison lyrique Hachette etC^^ — Barbare que je suis 1 Mauvais voyageur I

Je soutiens pourtant que je n'ai pas perdu mon temps à Toulouse.

Exemple : En passant dans la rue Gourmande (il existe une rue Gourmande à Toulouse, et il n'en existe pas à Paris, ô injustice!), je m'arrête devant la boutique d'un bouquiniste. J'entre, je furette. Et, au bout de cinq minutes, qu'est-ce que je découvre sous un lot de vieilles grammaires latines?... une perle, un bijou, une rareté entre les raretés, — Ylnutation, de l'édition Cazin, avec la figure de Marillier, c'est-à-dire un petit livre pour lequel les amateurs donnent

habituellement carte blanche aux librairescommissionnaires.

Le café du Cours.

A l'une des extrémités de la ville, auprès de la gare du chemin de fer, il y a un Cours brûlé parle soleil, semé de poussière, planté d'arbres enfants. Sur ce Cours, un petit café s'annonce par une tente, un café modeste et solitaire.

A l'extérieur, deux tables vertes sont placées. L'intérieur est une sorte de corridor, tapissé d'un papier rouge velouté, avec des divans dé chaque côté. Au fond, un comptoir, et, derrière ce comptoir, un vieux rideau en damas, qui laisse soupçonner une cuisine.

Le café du Cours est souvent désert, surtout à l'heure de la chaleur, à midi. Un garçon dort, la tête couchée sur une table. Le Siècle de la veille traîne, à moitié déchiré. Simplement vêtue d'une robe noire, une jeune fille se montre quelquefois sur le seuil ; ses regards interrogent le Sahara de la promenade.

Elle est élancée et brune : elle a vinsrt ans. La douceur est l'expression dominante de sa physionomie. Ses cheveux, abondants et fort beaux, sont très-soignés ; en cela seulement se trahit sa coquetterie. Elle tient, avec sa mère, le café du Cours. Il y a trois ans que cette dernière, res* tée veuve à Lectoure, est venue à Toulouse et y a acheté ce petit fonds, qui les fait vivre à peine. ,

Malgré la chaleur, le hasard leur adresse parfois des consommateurs au milieu du jour. Tantôt ce sont deux ouvriers qui demandent un jeu de piquet, et qui s'installent dans un coin. Tantôt c'est un voyageur, — de la famille de Sterne, — qui a soif et qui cause volontiers.

La jeune fille est empressée et avenante.

— Monsieur n'est pas de Toulouse, apparemment? dit-elle, après avoir apporté la bière sur un plateau.

— Non, mademoiselle, à mon regret.

— Eh bien! il faut y passer quelques jours.

— Si vous l'exigez... hasarde le voyageur en souriant.

Elle continue sans affectation :

— Vous verrez nos églises qui sont magnifiques, à ce que tout le monde assure... et l'ancien palais de justice qui vient d'être réparé.

Vers quatre heures, les habitués commencent un peu à arriver. On prend Tabsinthe, le vermout. La jeune fille a un sourire calme pour chacun. Elle hâte le garçon... — De temps en temps, balançant à la main un petit arrosoir de fer-blanc en forme de cornet, elle trace avec l'eau de gentils dessins sur le parquet.

Parmi ces habitués, il y a presque toujours un amoureux. C'est ordinairement un jeune homme silencieux, qui ne fraye avec personne, et qui s'asseoit à une place isolée. Il fait durer sa consommation le plus possible ; il recommence la lecture du journal, il demande du papier et de l'encre. Farouche comme tous les amoureux sincères, il lance des regards irrités aux gens plus hardis que lui qui parlent à la jeune fille.

On ne voit jamais la mère, on la devine tout au plus dans l'arrière-boutique. Elle a compris qu'une vieille femme ne doit pas figurer dans un café.

Le soir ajoute encore à la physionomie mélancolique du café du Cours, Un quinquet unique rayonne dans une atmosphère de fumée de tabac. Des ombres jouent aux dominos.

La jeune fille continue de is'empresser de table en table.

Telle est sa vie. Ainsi s'écoulent ses belles années, son printemps, comme disent les poêles. Et sa douceur ne se dément jamais, et son humeur reste toujours égale.

Il arrive quelquefois qu'un individu, buvant ou jouant, se retourne et lui adresse quelques paroles de lourde galanterie.

Elle se retire dans Tarrière-boutique et ne reparaît plus.

Méditations dans nnc chambre d'hôtel.

C'est vrai, Durand Se porte mieux que moi.

Je m'en suis aperçu ce soir, pendant le souper. Son teint est plus riche en couleur ; ses muscles percent sous son embonpoint. Oh 1 je l'ai bien étudié. Il revient à chaque plat, dès qu'on insiste tant soit peu. Lui offre-t-on à boire, il fait la moitié du chemin avec son verre. Durand est fort.

Durand est fort, voilà qui est incontestable. — Moi, je suis dans les demi-teintes. Je sais ce

Sto2 LES SOULIERS DE STERNE

que je mange et ce que je bois, je le sais trop peut-être. J'ai ma valeur, parbleu I Mais enfin, ce n'est pas cette puissance indifférente de Durand ; ce calme de THercule Farnèse. Je suis jaloux de Durand.

Je suis jaloux de Durand ; pourquoi m'en défendrais-je? Et puis, j'ai déjà reçu plusieurs avertissements de la Providence, — sans compter les communiqués^ — tels que bronchite, névralgies, affection des paupières. Durand semble n'avoir jamais rien eu de tout cela. Il se meut dans la bonne chère aussi librement que le poisson dans l'eau. Prodigieux Durand I

Prodigieux Durand! A l'heure qu'il est, il dort sur les deux ouïes, — tandis que moi, s'il faut l'avouer, je ressens comme des inquiétudes, j'éprouve comme un malaise, léger sans doute, mais mêlé à des pressentiments moroses. Et, pour m'entretenir dans cet ordre de pensées, j'ai justement sous les yeux un volume de Millevoye, trouvé sur ma cheminée, et oublié probablement par le voyageur qui m'a précédé dans cette chambré.

Ce Millevoye n'est pas rassurant du tout. Je viens de relire ce chef-d'œuvre trop vanté, la Chute des feuilles. Heureusement, cela n'a aucun

rapport avec la saison où nous sommes, non plus qu'avec naa situation I

De la dépoaille de nos bois L'automne arait jonché la terre.

Et sur la branche solitaire Le rossignol était sans Yoix.

L'auteur a mis plus tard une variante à ces deux derniers vers. II a eu raison. Cette branche solitaire faisait supposer des arbres ne possédant qu'une seule branche. Voici le changement qu'il a imaginé :

Le bocage était sans mystère, Le rossignol était sans voix.

A la bonne heure ! Il y a de la grâce, de la cadence. J'aime ce mot suranné de bocage.

— Sachons gré aussi à Mille voye d'avoir dit tout simplement : le rossignol, lorsqu'il aurait pu, selon le goût du jour, dire : Philomèle,

Triste et mourant, à son aurore^ Un jeune malade, à pas lents, Parcourait une fois encore Le bois cher à ses premiers ans; Bois que j'aime...

Trop de bois I — Mais pourquoi ce volume s'est-il trouvé sous ma main ? Le hasard a des

ironies qui font frissonner. — Et si ce n'était pas un voyageur qui Teût oublié ! S'il avait été placé là à dessein

Bjis que j'aime, adieat Je succombe; Votre deuii me prédit mon 80rt; E( dans chaque feuille qui tombe...

Si j'étais superstitieux pourtant 1 — Mais, au fait, je me^soùviens à présent : c'est FAcadémie des Jeux Floraux qui, la première, a consacré la Chute des feuilles^ et récompensé d'ua laurier d'or cette débauche de phthisie. Il n'y a donc rien de surprenant à ce que les œuvres de Millevoye se rencontrent à Toulouse; ce volume doit appartenir à l'hôtel. — Funeste exemple 1 Rimes grelottantes, Epiiaure et encore... Je quitterai Toulouse demain matin.

Charles Millevoye I Mes initiales 1

Une des villes que j'aime le mieux est Strasbourg. Resserrée et même à Tétroit dans ses fortifications, elle a le mouvement, le bruit, la vie. Je ne sais que Rouen qui puisse lui être comparée pour certains vieux quartiers demicroulants et bâtis sur eau. Cette année encore j'ai voulu voir Strasbourg, mais cette excursion ne me sera guère comptée au point de vue archéologique ; je n'en ai rapporté qu'un traité comparatif des diverses bières du Bas-Rhin.

Tombé, dès le premier soir de mon arrivée, aux mains du plus courtois mais du plus intrépide dégustateur du pays, j'ai dû le suivre dans ses explorations et l'imiter dans ses expertises.

L'ombre s'était à peine répandue sur les toits

à lucarnes de la vieille ville, que nous nous dirigions vers la brasserie du Dauphin, sans préméditation de choix, et uniquement parce qu'elle se trouvait la première sur notre chemin. Nous n'y séjournâmes pas longtemps : la bière y était molle. On nous vit successivement à*la brasserie du Pécheur^ du Grenadier, du Chasseur magique, du Griffon et du Léopard, — j*en oublie sans doute. La foule était partout, car c'était un lundi, jour d'expansion à Strasbourg comme dans toute la France, Chaque brasserie est composée uniformément d'une salle plus ou moins grande, et d'un jardin plus ou moins petit. Des tables et des bancs de bois occupent la salle ; des bancs et des tables de bois occupent le jardin,— lequel jardin n'est le plus souvent qu'une coui*, plantée d'un arbre. On lit dau§ un coin : Pissoir. Dans quelques-unes de ces brasseries on remarque, appendue au-dessus du comptoir, c'està-dire à la place d'honneur, une lithographie coloriée, représentant un joyeux homme en manteau de pourpre doublé d'hermine, assis sur des tonneaux, et tenant de la main droite, levée par un geste triomphal, une chope d'où déborde une bière écumante. La main gauche è'appuie sur une couronne et une épée. Puis-

samment hilare, la tête est encadrée d'une abondante chevelure blonde et d'une barbe non moins abondante et non moins blonde. Au bas de cette estampe, dont les tons riches frappent gaiement la muraille, on lit ce nom : Gambrinus.

Qu'est-ce que c'est que Gambrinus ? La légende en fait le roi de la bière, le Noé de Torge, le Bacchus du houblon; la légende prétend même qu'il a régné en Brabant. C'est bien pos« sible. — Quoi qu'il en soit, et de quelques ténèbres historiques qu'elle semble enveloppée, la royauté de Gambrinus est partout reconnue. En Allemagne, et surtout en Prusse, on ne jure que par Gambrinus, et, de même qu'à Strasbourg, son image décore et protège la plupart des tavernes.

Il existe d'autres effigies du monarque mousseux, plus anciennes et plus naïves. Mon compagnon a réussi à déterrer l'une d'elles, gravure bizarre, sous laquelle on voit cette baroque inscription, qui a la prétention d'être formulée en vers :

De Torge en drèche changeant, J'eus l'idée, le premier, La boisson comme la bière d'en brasser.

Aussi, en vérité, les brasseurs diront D'avoir de leurs Ëtats un roi, un maître et un patron.

m LES SOULIERS DE STERNE

Si Gambrinus revenait au monde, il n'hésiterait pas à faire de Strasbourg sa capitale. Tout, en effet, dans cette ville, se ressent de la domination de la bière. Les hommes ont le visage couleur de bière, les cheveux couleur de bière, les vêtements couleur de bière. La terre et les maisons sont rougefttres, comme la bière. Les femmes (je parle des femmes du peuple) ont l'air de chopes qui marchent.

La principale affaire d'un Strasbourgeois est d'aller essayer la bière à niidi. Ce prélude sans importance ne se compose que de cinq ou six chopes. Il revient à la brasserie vers quatre heures^ lorsque sa journée est terminée; alors la dégustation devient plus grave, les canettes se succèdent. Mais le dîner sonne; fidèle au repas en famille, il rentre chez lui. On ne le reverra qu'entre huit et neuf; il est vrai que jusqu'à onze heures il semblera vissé à son banc, et que cette fois il s'attaquera, non- plus aux canettes et aux chopes, mais aux formidables moos. Gambrinus ne veut pas de tièdes servantsi

Il faut croire que la bière se digère et s'évapore bien mieux sur le sol de sa production que partout ailleurs; sans cela, on s'expliquerait difficilement une aussi grande consomma-

tion. Pour ma part, moi que la bière laisse assez indifférent à Paris, je m*étonne de l'attrait qu elle emprunte à Strasbourg. Je ne m'élève certainement pas jusqu'à l'enthousiasme de mon compagnon, mais je le suis avec intérêt, je le comprends, je l'approuve, je l'imite...

Parmi les variétés de buveurs de bière, il en est beaucoup qui, comme lui, poursuivent de brasserie en brasserie un idéal et ne s*arrétent que lorsqu'ils Font rencontré. A ce moment-là une sorte de courant électrique traverse tout Strasbourg; la nouvelle se répand comme un mot d'ordre chez les véritables amateurs, qui se répètent les uns aux autres : « C'est à l'Espé" rance qu'est ce soir la bière la meilleure I » Des déplacements s'opèrent aussitôt dans toutes les brasseries ; on dirait des conjurés appelés à un rendez-vous; V Espérance est envahie.

Le lendemain de cette excursion nocturne, M. Henry , l'homme aux pâtés européens , m'emmenait à Haguenau pour m'y faire assister à la cueillette du houblon. Il était temps ; déjà quelques bourgeons menaçaient de roussir. Le spectacle de cette récolte est très-intéressant : qu'on se représente une armée de grands échalas renversés, — la forêt de Birnam couchée à

flIO LES SOULIERS DE STERNE

terre ; **— et, accroupies au milieu de ces branchages, trois ou quatre cents Alsaciennes aux corsages rouges et bleus, paraissant éplucher une immense salade. Autre chose plus curieuse encore : dans une houblonnière, voisine de celle de M. Heim, hommes et femmes venant à manquer, on avait fait appel aux cuirassiers de la garnison, et c'était plaisir de voir ces braves militaires remplissant à qui mieux mieux de vastes paniers.

Le paysage de Haguenau, quoique plat, est gai et bien coupé; son horizon grandiose est fourni moitié par la Forôt-Noire et moitié par les Vosges. — Quant à Haguenau, c'est une petite ville fortifiée, qui n'a rien pour retenir le regard. Mais qu'on ne s y trompe pas : nous sommes ici en plein berceau du houblon. Entrez, pour vous en convaincre, à la brasserie du Lion d'or, — une vieille maison décorée d'une enseigne rutilante : le roi des animaux étendant sa griffe sur une. chope. Dans Tarrière-salle, à côté de Tînévitable Gambrinus, vous lirez cette inscription : « Maison dlgnace Derendinger père, introducteur de la culture du houblon en Alsace en 1805. »

Le Lion d*or de Haguenau jouit d'une re-

STRASBOURG lit

nommée qui s*étend à vingt lieues à la ronde. C'est à la fois une brasserie et une bourse; j*y ai vu la plupart des grands propriétaires de houblon, causant de leurs espérances et établissant leurs prix courants. Un d'eux m'a promis de m'adresser une de ces rares gothiques chopes en bois, — comme on n'en retrouve plus que dans cinq ou six familles patriarcales de l'Alsace.

Mçs impressions de voyage sont, on le voit, d'un caractère spécial. Je ne m'exposerai pas à des redites en racontant la suite de mon séjour à Strasbourg; je me contenterai de toucher un mot d'un souper que je fis, la veille de mon dépari, au faubourg de la Krutenau. — La Krutenau semble un quartier d'Amsterdam , à la nuit surtout; on s'y rend par la rue du Renard- Prêchant, en laissant de côté la rue du Jeude- Paume et la Tour-aux-Souris. Au bord de l'eau se trouve la brasserie du Télégraphe; c'est là. On y mange des carpes du Rhin frites et des matelotes de lottes, flanquées d'écrevisses énormes ; — je ne sais rien de plus exquis que les foies de lottes, arrosés de vin du pays. Car il est temps de le dire, afin d'atténuer quelques-unes de mes railleries : la bière n'est pas la boisson unique

iif LES SOULIERS DE STERNE

{poizon Inigûe) du Bas-Rhin : le vin reconquiert ses droits dans les festins sérieux; De jolis petits vins que les vins d'Alsace I Jadis (il n'y a pas si longtemps) on les envoyait à Cologne pour fortifier les vins du Rhin.

Quelques heures après ce souper à la brasserie du Télégraphe, je prenais le chemin de fer de Paris, emportant dans ma malle le portrait colorié de Gambrinus.

Page 1