BADEN-BADEN
Dans une contre allée de la promenade de Baden-Baden, l'œil est attiré par deux boutiques de cristaux de Bohême, qui étincellent des couleurs les plus variées et des feux les plus coquets.
Je m'y arrête souvent ; j*admire avec des regards d'enfant les lustres à pluie de pendeloques, les coupes roses soutenues par des dauphins blancs, les hautes chopes blasonnées et ornées de grands chevaliers à casques, les cloches à dessert, — splendides camisoles de force destinées au roquefort épileptique, — les cornets à fleurs au col élancé, les coffrets représentant
uniformément sur les quatre faces la Trinkhalle, la Favorite, Eberstein et le Vieux- Château; les lavabos magistrals; et la foule papillotante des verres, verres géants, verres microscopiques, verres à pied, verres-tulipe, verres mousseline, verres de toutes formes et de toutes couleurs, sur lesquels le môme artiste a gravé la même chasse, le même cerf, le même paysage.
Quelquefois, j'entre dans une de ces boutiques ; je fais des petits tas, un choix, et je dis au marchand, qui porte le beau nom de Pélikan :
— Mettez-moi cela de côté ; je le prendrai à mon départ de Baden-Baden,
Le marchand me répond : Fa, ya, flegmatiquement. Il est accoutumé à ma manie ; il sait qu'au bout de la contre-allée j'aurai oublié mon emplette, — et il oublie ma recommandation.
L'autre jour cependant, après une station plus prolongée dans la boutique de M. Pélikan, j'avisai sur une étagère une carafe.
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Une carafe, toute blanche, noble, sévère, taillée à pans épais. É^Iat frissonnant t lumière pure et digne! Cette carafe faisait songer à la Source dlngres, aux neiges éternelles de la Sierra-Nevada, aux aubépines fleuries, à Técume poudroyante des torrents, à Séraphita-Séraphitus, aux épaules des loges du Théâtre-Italien ^ aux albâtres et aux cygnes, atout ce qui éblouit» charme et impose.
Au milieu de cette fête du cristal, elle semblait une de ces belles filles qui ne connaissent personne et que personne ne connaît, et qui se tiennent tristement et fièrement assises sur une banquette de bal.
^ J'achète cette carafe, dis-je au marchand.
— Ya^ ya, me tépondit-il sans se déranger;
— Et je l'emporte.
Le marchand leva la tête.
— Et je la paye, ajoutai-je.
La carafe fut placée par moi dans mai chambre d'hôtel, à la place d'honneur.
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Pendant la nuit, la carafe m'a parlé, et elle m'a dit :
« Merci de m'avoir retirée de cette société où j'étais compromise, à côté de ces pots de pommade et de ces flacons frivoles.
» Je no m'attendais pas à cela de toi, et c'est ce qui me rend plus précieux ce bon office.
» Hélas 1 tu m'as méconnue bien longtemps!
» Que de fois je t'ai vu me dédaigner et même me repousser dans un repas I
» Et si quelqu'un, plus sage que toi, s'avisait de me saisir, tu t'écriais alors sans pitié : —Garçon 1 à quoi pensez-vous donc? ôlez vite cette carafe de nos yeux I
» Je t'aurais pourtant rendu d'inappréciables services.
» Maintes fois je t'ai lancé des éclairs désespérés, pourt'averlir de te méfier des pécores qui l'environnaient I
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» Mais tu détournais obstinémeut tes regards enivrés.
» Enfin, aujourd'hui, tu reviens à moi ; je pardonne tout.
» Ne redoute pas la raillerie; ne suis-jepas ton amie d'enfance et de jeunesse? Après ton premier rendez-vous, ne bus-tu pas pion contenu d'un seul trait ?
» Reste avec moi, je suis la santé et la force. Je rendrai tes yeux brillants et ton Ame sereine.
» Je ne demande pas la première place dans ton affection ; aie des maîtresses parmi les bouteilles séduisantes et les fioles perfides, puisque tu ne saurais t'en passer absolument; mais reviens toujours à moi comme à la femme légitime, à la femme honnête, résignée et secourable,
» Et puisque tu te laisses prendre volontiers aux images poétiques, comme un gros niais que tu es, eh bien ! considère-moi, — moi, la carafe, — comme la lune des festins ! »
la
La carafe se tut, et je Técoutais encore.
A mon réveil, je T^perçus sur ma table, toute enveloppée et toute baignée des premiers rayons du soleil.
Je fus presque jaloux du soleil I
Durant la journée, quelque chose de frais et de guilleret courut dans mes veines.
Et je jugeai à ces symptômes qu il était tempe de quitter le pays,
Comme je me rendais au chemin dé fer allemand, avec la rapidité d'une bonne résolution, je fus hélé sur les degrés de la Maison de Conversation par quelques oisifs :
— Hé 1 soupes -tu avec nous ce soir ? es- tu des nôtres? me crièrent- ils.
Je haussai les épaules et pressai le pas.
Dix minutes après je quittais Baden-Baden, calmCj le front haut, — avec ma carafe à la main !
A Marseille, j*ai retrouvé l'histoire du Patron Jean.
L'histoire du Patron Jean, — qui a pour base un fait arrivé sous le règne de Louis XIV, — était encore très-répandue à la fin du dernier siècle. On en avait composé un petit intermède que Ton jouait sur les théâtres de la Provence. C'est cet intermède que je reproduis ici, en lui conservant toute sa franchise et toute son originalité. Je n'en ai retranché que quelques traits trop énergiques.
La scène se passe dans une hôtellerie^
Le Patron Jean raconte lui-même son histoire à un lieutenant de vaisseau.
« Vous savez tous aussi bien que moi que ze m'appelle Palron-Zean ; que z'étais maître d'équipaze sur VAnnibalOy qu'il était le vaisseau que commandait M. de Fourbin. Nous avons fait plusieurs prises, nous avons partazé l'arzent, il m'en est revenu quelque zose pour ma part.
Quand la paix i Test arrivée : — Ah çàl ze me dis, Patron Zean, quoi que lu vas faire à présent, mon ami? te mettre sur un vaisseau marçand I il n'y a pas de Teau à boire. Tu sais raser, faut faire bâtir une petite cabano sur la place de la Cannabierre, pour raser les passants.
►> Ze fais prix avec dix sarpentiers. Voilà ma cabano qui Test faite. Z'accroce une petite enseigne: On razo auzourd*hui en payant ^ et demain pour rien. C'est une petite facétie de ma part, parce que le zour de demain il ne vient pas zamais... Hil hi 1 hi I
» Au bout de six mois que z'étais fort tranquille dans ma cabano, un varlet de ville il ar-