‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 10 sur 28 · SEPTIÈME SOUPER · texte numérisé non relu

SEPTIÈME SOUPER

Les mêmes , le baron de Buzenval et le comte d'Albaret.

Ah! M. d'Albaret, je suis charmée de vous revoir; vous m'avez bien négligée ; j'espérais hériter du temps énorme que vous donniez à madame du Bocage.

LE COMTE d'aLBARET.

Depuis sa mort ? j'ai presque toujours voyagé.

Nous ferez-vous ce soir quelques improvisations *.

* M. d'Albaret improvisait en vers français alexandrins, avec une inconcevable facilité, et d'une manière d'autant plus amusante, qu'il n'y mettait aucune espèce de préten-

LE COMTE D'ALRARET.

Je suis bien rouillé sur ce point ; d'ailleurs, on aime mieux ici écouter que déclamer ; mais puisque ces caricatures de poésie et de talent vous amusent ? je m'y remettrai.

Que dit-on de nouveau ?

LE BARON

Rien, il n'est pas même question d'un nouveau contrôleur-général *.

LA PRINCESSE

Quelle stérilité !

Et en littérature ?

LE PRINCE

On parle beaucoup en ce moment d'un discours de M. de Noé , évêque de Lescar, sur l'état futur de l'Église. J'en ai sur moi quelques

tion, et qu'en déclamant, il contrefaisait toujours, avec une perfection rare, ou un auteur connu lisant sa pièce, ou un acteur du Théâtre-Français, ou enfin Voltaire, qu'il avait beaucoup vu a Ferney.

On en changeait continuellement alors, ce qui a duré jusqu'à la révolution.

fragmens : voulez-vous en entendre la lecture?

TOUS, à la fois

Ah , oui , nous écoutons , lisez , lisez.

( On se rapproche du prince de Beauvau , qui tire des papiers de sa poche , et lit. )

(( Il est temps de fixer nos regards sur l'a- » venir, il est temps d'entrer dans les conseils » de Dieu, de pénétrer, à l'aide des oracles » divins, dans les profondeurs de sa sagesse r » et d'y lire ce qui lui a plu de nous révéler de » ses desseins sur nous et sur son Eglise.

» Veut-il , par des pertes multipliées, et par » un affaiblissement progressif, renouveler ses » épreuves , et la réduire à un état de lan- » gueur qui fasse craindre pour sa chute, ou » lui réserve-t-il dans ses trésors quelque se- » cours puissant et connu de lui seul, qui, » soutenant sa vigueur et renouvelant sa jeu- » nesse , ramène ses premiers jours ? Attendri » par les longues disgrâces des enfans d'Israël^ » se ressouvient-il enfin de l'alliance jurée à » Abraham et à Jacob leurs ancêtres ; et, las de » supporter les peuples de l'ingrate gentilité 7 » se prépare-t-il à tirer vengeance des plus » coupables? Ce temple, ces autels dont nous » avons hérités de nos pères, les transmettronsr

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i85 » nous à notre postérité, ou, destinés à voir le » flambeau de la foi s'éteindre dans ces con- )) trées, sommes-nous les derniers adorateurs » que Dieu veuille souffrir dans ce sanctuaire ? » Si vous le demandez aux sages du siècle , » ennemis de la foi, ils ne vous répondront » que par les paroles les plus sinistres : Les 3) temps sont arrivés ; les ténèbres ont fait n place à la lumière : encore une génération , » et il nj aura plus de Dieu ni dans le ciel, ni » sur la terre Si vous faites part de vos craintes » aux partisans d'une justice superficielle, aux » amis de la mollesse et du repos ; loin de par- » tager vos alarmes, ils s'écrieront , dans leur » sécurité, comme les juifs du temps de Jéré- » mie : Temple du Seigneur , Temple du Sei- » gneur. Ils ne voudront pas croire à des » maux dont ils craindront le remède; ils se » replongeront dans leur sommeil; et malheur » à vous si vous tentez de les tirer de leur fu- » nés te léthargie.

)) Les ennemis de la foi , qui publient les maux » de l'Eglise avec tant de satisfaction, et qui » nous annoncent sa chute avec tant de con- » fiance , auraient dû. consulter moins leurs

iH LES SOUPERS

w préventions et le désir de leur cœur, que » leur raison et la nature des choses mêmes. )> Et si, pour connaître les principes de vie et » les ressources de l'Église, ils eussent examiné » son esprit et son organisation ; s'ils eussent » secondé les fondemens de nos espérances, et » rapproché les avantages spirituels et tempo- » rels de ce corps , ils auraient trouvé une » constitution saine et robuste qui annonce sa » durée , des promesses d'un secours abondant » et divin qui la garantissent, une assistance » ordinaire qui préviendra sa défaillance , une )) assistance extraordinaire qui réparera ses » pertes , et portera sa gloire plus haut qu'elle » n'a été dans ses beaux jours.

» J'appelle donc l'esprit de l'Église, et, » comme son principe de vie, cette foi iné- )) branlable qui nous attache aux vérités que » Dieu nous a révélées, cette espérance ferme )) qui nous fait attendre les biens qu'il nous » promet, cet amour mutuel, ce feu divin )) qu'il allume dans nos âmes par la charité, et » je dis qu'il n'est pas de princ ipe plus puisai sant sur le cœur de l'homme, ni de plus ca- )) pable de l'attirer dans une société quelcon- » que et de l'y fixer, que ce triple lien par

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i85 » lequel nous tenons invinciblement a l'Eglise. » L'homme est né pour la vérité et pour le )> bonheur ; son esprit est fait pour connaître , » son cœur est fait pour aimer; il faut donc, » s'il ne veut pas déchoir de sa dignité ? de sa » nature , qu'il tâche de découvrir tout ce qu'il w a intérêt de savoir, son origine ? sa destina- » tion; ce qu'il est , d'où il vient, où il va ; et » pour être heureux, il faut, ou qu'il possède » l'objet qui peut faire son bonheur, ou qu'il » soit dans la route qui doit le mener à ce but. » Mais à qui s'adressera-t-il pour l'aider dans )) cette recherche , et de qui recevra-t-il un si » grand bien ? Sera-ce de ces anciens sages H qui se vantaient de posséder le double tré- » sor de la vérité et du bonheur ? Sera-ce de » leurs successeurs qui se flattent d'avoir per- » fectionné leur art et surpassé leurs décou- )) vertes? Parmi les premiers, l'un vous de- )) mandera du temps pour vous répondre ; un » autre vous répondra que ces vérités , trop » sublimes pour le commun des esprits, ne » doivent pas être révélées à la multitude. » Parmi les derniers, les uns vous donneront » des doutes sans solution ; les autres , des as- » sertions sans preuve et sans garant ; et tous

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» vous laisseront dans les plus désolantes in- » certitudes. Mais, comme le disait Tertullien » aux païens de son temps , un enfant chez les » chrétiens, un artisan suffisamment instruit » dans nos écoles , ne redoutera pas vos ques- » tions ; non-seulement sur tous ces objets di- )> gnes de vos recherches , il vous déduira les » vérités les plus sublimes , mais il vous mon- » trera autour de lui tout un peuple qui les » connaît et qui les professe ; mais vous verrez » vous-même autour de vous un nombre de » vrais sages, heureux parla connaissance de )) la vérité et par l'attente des biens d'une au- » tre vie dont ils goûtent les prémices dans » celle-ci , des hommes qui , loin de vouloir » jouir exclusivement de leur bonheur, ne » cherchent qu'à le partager,, et qui, regardant » les autres hommes comme leurs frères , et )) leurs frères comme eux-mêmes , ne sont avec » eux qu'un cœur et qu'une âme ; et après )) cela , nous craindrions qu'une société si for- )> tement liée et si solidement établie , vînt à )> manquer? Si vous voulez renverser les fon- » démens, et nous dégoûter d'elle, faites-nous » croire, ou que Dieu n'a point parlé , ou que n sa parole ne s'est pas accomplie; que son fils

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 187 )) n'est point venu , ou qu'il n'a pas daigné ;> nous instruire ; faites-nous voir un maître » plus habile et d'une plus grande autorité; » des vérités mieux prouvées , plus consolan- » tes , et dont nous puissions mieux connaître )) par nous-mêmes la force et la vertu ? dites 7 » dites que nous sommes dans l'erreur. Cette ).) erreur, si c'en est une , nous est agréable et » nous plaît; que les biens qu'on nous propose >> sont vains et chimériques ; cette chimère :» nous suffit ; que les liens qui nous unissent » sont durs et fatigans ; nous n'en voulons pas » d'autres ; nous pensons aujourd'hui comme » pensaient nos pères ; nos enfans , un jour, » penseront comme nous. Unis par la connais- » sance des mêmes vérités ? par les solides )) biens, par un amour mutuel et tendre, ils » s'attacheront de plus en plus à la mère com- » mune ; et trouvant dans son sein maternel » et dans la société de son divin époux ce qui- » nutilement ils chercheraient ailleurs , ils lui » diront comme les disciples de Jésus sur le » Thabor : Seigneur, il fait bon en votre pré- » sence , nous y fixerons notre demeure, nous

» y dresserons nos pavillons ,

» Suspendez votre triomphe , ennemis de la » foi , et ne vous flattez pas de nous avoir con- » fondus par vos défis et vos menaces. La » synagogue a péri ; mais la synagogue ne de- » vait pas toujours durer; figure de l'Église , » elle a disparu en sa présence , comme l'om- » bre devant la réalité.

» Coupables du plus grand des crimes , les » juifs ont subi le plus terrible des châtimens ; » mais ils subsistent , et leur sort n'est pas » rempli. L'Eglise, il faut en convenir, n'est » pas encore parvenue à la plénitude de la » gloire qui lui est promise ; elle est encore » dans les épreuves et les combats , mais ces » épreuves et ces combats n'auront qu'un » temps , et finiront par le triomphe et par la » paix

» Un jour (c'est Moïse qui parle), vous re- » viendrez à Dieu; il reviendra à vous; vous » l'aimerez de tout votre coeur, et vous prati- » querez ses cominandemens. (Deuter. 3o.)

» Osée dit : Les enfans d'Israël seront long- » temps sans temple , sans autel , sans roi , » sans sacerdoce ; à la fin , ils chercheront le » Seigneur leur Dieu , et David leur roi, et ils

» seront comblés de toutes sortes de biens.

» ïsaïe tient le même langage.

» Et saint Paul , cet homme incomparable , » ravi au troisième ciel , intime confident des » secrets desseins de Dieu sur les juifs et sur » nous, s'exprime ainsi dans son épître aux » Romains : Quoi donc ! les juifs sont-ils tom- » bés pour ne plus se relever, et Dieu les a-t-ii » retranchés sans retour? Non , sans doute ; il » les aime toujours à cause d'Abraham et d'I- » saac , leurs pères ; il peut les enter de nou- » veau sur leur ancienne tige , à côté des peu- )> pies qui ont été mis à leur place; et si des » branches étrangères et sauvages ont pu se » naturaliser sur l'olivier franc, avec quelle » facilité les branches naturelles reprendront- » elles vie sur leur propre tronc ? »

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