LE COMTE D'ALBARET
Voilà de la véritable éloquence et de la bonne logique.
LE COMTE DE SÉRENT
Ces deux choses ne sont-elles pas inséparables , puisque la véritable éloquence est de persuader, ce qui ne peut se faire sans de
igo LES SOUPERS
bonnes raisons , et par conséquent une bonne
logique.
LE COMTE D'ESCARS
La définition de la véritable éloquence, toujours persuasive et solide, est très -juste; car il en est une fausse qu'on pourrait appeler entraînante y qui ne demande que de la chaleur 5 du coloris , et qui se passe d'ailleurs de raison ; il est vrai que celle-là n'est pas solide , et que , fondée sur des sophismes , on se détrompe tôt ou tard des illusions qu'elle produit : telle est l'éloquence de J.-J. Rousseau.
On n'en peut pas dire autant des éloquences de Diderot, d'Helvétius, de d'Alembert; car elles ne sont assurément pas entraînantes.
LE MARÉCHAL
Comment donc, madame î et le fameux discours préliminaire de l'Encyclopédie ?
J'avoue que son éloquence est si repoussante pour moi , que je n'ai jamais pu finir cette fastidieuse lecture.
LE CHEVALIER
Il faut avoir une réputation d'esprit bien établie 0 pour oser faire un tel aveu!
LE COMTE d'aLBARET.
J'aimerais mieux être mis à la Bastille que de hasarder cette dangereuse confidence. (On rit. ) Tous les encyclopédistes conviennent que le plan de ce discours n'est point de d'Alembert, et qu'il est entièrement de Bacon; mais ils ajoutent avec une imposante unanimité que le style en est si sublime , que cette production immortalise d'Alembert ? et qu'enfin il faut manquer également d'esprit et de génie pour ne pas penser ainsi. Or, comme nous autres gens du monde ne voulons point passer pour des sots , nous nous gardons bien de donner notre vrai jugement sur ce fameux discours; et tout au contraire (n'en ayant pu lire de suite quatre pages), nous disons à tout ce que nous rencontrons , que ce discours est admirable, plein d'éloquence et de profondeur. Le fait est que c'est le galimatias le plus ennuyeux qu'on ait jamais écrit.
LE CHEVALIER
Que dites-vous donc là? Quel blasphème!...
Je vous déclare que j'ai eu la gloire de lire d'un bout à l'autre cette oeuvre immortelle, et que j'y ai trouvé des passages si curieux . quils sont restés gravés dans ma mémoire. En voici un que je choisis comme le plus court; écoutez , vous allez être saisis d'admiration :
« L'architecture, qui n'est au vrai
que le masque embelli de Vun de nos premiers besoins. . . . » ( On rit. ) Cela est-il neuf, ingénieux, et même hardi?
Ah ! chevalier, que je voudrais que cette inconcevable citation fût exactement vraie!..,
LE CHEVALIER
Soyez satisfaite , madame la maréchale ; elle l'est scrupuleusement, et je vous supplie de la vérifier.
LE COMTE DE SERENT
L'architecture , qui nest qu'un masque embelli Il est vrai que les esprits vulgaires diront que , malgré ses colonnes , ses corniches , ses portiques, sa magnificence, loin d'être un masque , met plus à l'abri et plus solidement qu'une chaumière.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. ig5
LE BARON
Le masque embelli me parait charmant.
LE COMTE D;ESCARS
De l'un de nos premiers besoins ne l'est pas
moins.
LE CHEVALIER
11 y a dans cette expression un vague et un ie ne sais quoi véritablement indéfinissables et sublimes.
la maréchale.
Nous nous sommes assez moqués; maintenant 7 obtenons de M. le prince de Beauvau la continuation de son intéressante lecture*
LE PRINCE
r Me voilà prêt t . .
L'auteur, en parlant des îuifs , dit :
<( Et pourquoi croyez-vous que subsistent » depuis si long-temps ces restes d'un peuple » errant et fugitif, si ce n'est pour servir à » quelque grand dessein de Dieu 5 et se trouver » tout prêts pour le moment de l'exécution » marqué dans ses conseils ?
» Que diront alors les ennemis de la foi ? en
ic# LES SOUPERS
» voyant un Dieu fidèle en ses promesses et » magnifique en ses dons? Ce qu'ils diront un » jour dans leur désespoir et pour leur con- » fusion , il faut le leur dire dès aujour- » d'iiui et nous le dire à nous-mêmes, pour )> repousser leurs insultes et ranimer nos es- » pérances.
» Aujourd'hui , ils insultent au petit nombre » auquel ils prétendent nous voir réduits ; et » alors les fidèles multipliés égaleront les sa- » blés de la mer. Aujourd'hui, ils nous repro- » client des viceS par lesquels nous leur res- » semblons ; et alors la justice , comme un » torrent qui a renversé tous les obstacles , » couvrira, la face de la terre. Plus de haine , » plus d'avarice , plus d'envie ; tous les hommes » n'auront qu'un cœur, toute la terre n'aura » qulun Dieu; et du fond de son humiliation » passée, PÊglise, élevant sa tête triomphante, » erit&niiera un cantique éternel d'action de
» grâces pour l'auteur de tant de biens *
- iï Mais , si mon cœur se réjouit dans l'attente )) d'un tel bonheur, il retombe aussitôt dans la » tristesse à la vue des maux divers qui doivent
Psalra. 71.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i95
» les précéder. C'est par une crise doulou- » reuse que cette révolution doit s'opérer; » c'est sur les débris des peuples retranchés » que doit s'élever le nouveau peuple. Je vois » des épreuves, des combats, un désert de sa- » blés arides \ et peut-être une mer de sang ? » un déluge de feu menaçant une terre souil- » lée, le bras de Dieu levé sur la gentilité cou-
» pable; je tremble
» Car saint Paul nous avertit que ce qui est dit )> ou écrit contre les Juifs ou les Gentils . l'est » aussi pour nous.
» La religion bienfaisante vous dit que Dieu~ » père de tous les hommes et maître absolu de » tous les biens, en vous comblant des béhé- » dictions des premiers nés ? s'est réservé sur » votre héritage une portion dont il fait la lé- » gitime du pauvre; que, dans tous les temps , » les besoins de votre frère réclament votre » superflu; mais que dans ces jours de colère « et de deuil, quand la terre se durcit sous » ses pas faute de culture ; quand le ciel , de- » venu d'airain, ne lui laisse d'autre ressource » que votre compassion , vous devez partager
igtf LES SOUPERS
» avec lui le plus pur de votre substance, » vous devenez le père de l'orphelin, le tu- » teur du pupille, chargé de les nourrir, de les )) défendre , de soutenir leur humble toit qui » tombe, et de labourer leur champ que les » ronces et les épines vont couvrir.
» Elle vous dit qu'heureux sont ceux qui, )) écoutant la voix de l'indigent, et ne détour- » nant pas les yeux à son approche , lui paient » le tribut de larmes et de secours qui lui est » dû; qu'heureux celui qui , paraissant donner )) au pauvre , et prêtant en effet à l'Éternel , » sème son grain dans une terre qui rap- )> porte au centuple, et place son bienfait » en des mains qui le rendront un jour avec » usure.
» Un si noble devoir, qu'impose à chaque » riche la nature et la religion , nous regarde )) à double titre , nous , ministres du Seigneur, » nourris des dons offerts sur ses autels, enri- » chis des largesses des peuples; nous, qui, » moissonnant où nous n'avons pas semé, et » recueillant où nous n'avons pas labouré, » jouissons néanmoins de la rosée du ciel et » de la graisse de la terre. »
Ici finissent mes fragmens.
C'est dommage.
LA COMTESSE
Oui, car ils sont bien intéressans.
LE CHEVALIER
Je trouve seulement que le sage auteur voit trop en noir les jours près de nous : rien encore ne les annonce.
LE COMTE DE SÉRENT
Je ne suis pas de cet avis 5 et je trouve que la secte philosophique, le monstrueux livre de l'Encyclopédie, malgré ses bêtises , ses turpitudes, ses inconséquences, ses infamies en tout genre"*, nous présage un avenir très-malheureux et très-prochain.
LA COMTESSE
C'est ce qu'on ne voit pas très-clairement , parce qu'il nous reste encore beaucoup d'écorce du grand siècle. Ces écorces , il est vrai ,
* Turpitudes , article de médecine, par Barthès; infamies , article des philosophes anciens, par Diderot, article Damilaville, etc. ; inconsciences, d'Alembert et tous les autres, etc., etc.
ont leur utilité , parce qu'elles sont le vernis général de la vertu ; mais, orsqu'il n'y a plus que cela, bientôt tout dégénère.
LE COMTE D ESCARS
En effet , nous voyons déjà des thèses sentimentales et des dissertations étudiées remplacer trop souvent les bonnes actions.
LE BARON
Il est certain que la grandeur d'âme , la générosité , l'amitié véritable s'affaiblissent tous les jours, et que, très-incessamment, des phrases nous en tiendront lieu.
LE COMTE LE SÉRENT
Qui pourrait, aujourd'hui, comme Voiture, en demandant à son ami intime de lui prêter de l'argent , lui écrire cette lettre sublime ?
Tai besoin y sous vingt-quatre heures , de trente-mille francs : envoyez-les moi. Si vous ne les avez pas , vendez tout , mettez en gage; il me les faut.
LA COMTESSE
On a beaucoup critiqué , et souvent très-in-
justement, les lettres de Voiture ; mais j'espère que celle-ci ne trouvera point de censeur.
LE CHEVALIER
Ni malheureusement d'imitateur.
LE MARÉCHALE
De nos jours , une telle confiance serait si ridicule!.... Mais, d'ailleurs, Voiture a-t-il écrit de jolies lettres?
LA COMTESSE
Charmantes.
LE MARÉCHAL
Pourquoi n'en a-ton point parlé ?
LA COMTESSE
Ce sont des philosophes qui l'ont critiqué, et Voiture n'était pas esprit fort.
LE PRINCE
Clément, dans une de ses lettres imprimées, cite une infinité de passages de Voltaire, dans lesquels on trouve infiniment plus de jeux de mots et d'affectation qu'il n'a pu en reprocher à Voiture dans un très-petit nombre de pages. Ce qui me révolte le plus des philosophes, c'est l'effronterie de leur injustice.
3oo LES SOUPERS
LE COMTE DE SÉRENT
C'est qu'il est impossible que l'orgueil , l'impiété, la méchanceté, réunis, ne soient pas audacieusement injustes.