J70 LES SOUPERS
un beau nom et une figure agréable; mais, ayant perdu ses parens dès son enfance, il a eu le malheur d'être élevé par un vieux tuteur qui n'a jamais été dans le grand monde, et qui lui a laissé prendre des manières et un ton qu'il regarde apparemment comme des gentillesses, qui sont tout-à-fait déplacés. Par exemple, il va se pencher sur le dos du fauteuil de toutes les femmes , jeunes ou vieilles qu'il connaît, et avec une tête penchée et de petits airs confians qui sont réellement odieux. Enfin , je suis sûre qu'en parlant de son chapeau , il ne manque pas de dire mon castor,
LE CHEVALIER
Oh! madame la maréchale, je suis persuadé, moi, que voilà un jugement téméraire.
Point du tout; car il dit toujours un louis d'or et des louis iïor^ et je l'ai entendu offrir à quelqu'un de sa connaissance sa petite loge aux Français * .
* Il fallait et l'on doit dire, a la comédie française, ainsi qu'à la comédie italienne; personne même ne dirait aujourd'hui , je vais aux Anglais , ce qui ne serait cependant pas plus ridicule que, je vais aux Français , ou aux Italiens.
LE COMTE d'eSCARS.
Cela est clair; il doit dire mon castor.
LA PRINCESSE
Il est jeune ; il débute dans le monde ; il faut l'excuser et l'avertir.
LE CHEVALIER
L'excuser, fort bien; mais l'avertir, c'est tout autre chose. Qui prendra cette peine ?
Moi.
LA PRINCESSE
Madame la maréchale peut ajouter :
Moi y dis-je , et c'est assez *.
TOUS, à la fois.
Oh! certainement.
Il faut de l'intrépidité pour lui donner des conseils. Il a un air avantageux et sûr de son fait qui n'y invite pas.
Et ce qu'il y a de pire, c'est que presque
* Vers célèbre de la Médée de Corneille.
tous les jeunes gens qui ont ce mauvais ton sont intimement persuadés que c'est là de la grâce et de l'aisance.
LE COMTE DE SERENT
Madame la maréchale croit-elle qu'il soit possible, avec de l'esprit, lorsqu'on a passé quelque temps dans le grand monde , d'y conserver un mauvais ton ?
Non , si l'on a la modestie et la réserve qui conviennent à la jeunesse, parce qu'alors on parle peu, on écoute, on compare et on choisit bien. Mais si, au contraire, on est présomptueux et pressé de briller, on n'observe rien , et l'on prend les meilleurs conseils pour de l'impertinence , ou du moins de l'humeur.
LE CHEVALIER
Et même souvent de l'envie. J'ai voulu donner, il y a un an , quelques avis à un jeune homme de mon âge qui arrivait de la province; il le trouva très-mauvais, et je vis qu'il était persuadé que je le critiquais par jalousie, et que je craignais mortellement qu'il ne m'éclipsât par ses brillans succès.
LE COMTE DE SÉRENT
J'espère qu'aujourd'hui il est désabusé?
LE CHEVALIER
Point du tout; on se moque de lui, on rit; mais il a le bon caractère de prendre pour de la gaîté cette moquerie presque continuelle, et il est convaincu que personne au monde n'a comme lui le talent qu'il possède au suprême degré de mettre en joie toute la société.
LA COMTESSE
A moins qu'il ne tombe tout-à-fait dans l'imbécillité, il finira par se désabuser. Il doit voir, dès à présent, qu'on ne le recherche point, qu'on ne l'invite jamais à de petits soupers , et qu'en général il n'est reçu que dans sa famille, ou les jours où l'on ouvre sa maison.
LA COMTESSE
Il me semble aussi qu'avant d'entrer dans le monde, les jeunes gens devraient s'informer de la manière dont on prononce les noms des personnages les plus distingués par leur naissance, leurs emplois et leur mérite; car il y a une disgrâce infinie à ne pas les prononcer suivant l'usage reçu, et non comme on les écrit.
i74 LES SOUPERS
LE COMTE D'ESCARS
Oui ; et, par exemple, de dire monsieur de Talleyrand , qu'on prononce Talrand , monsieur de Broglio au lieu de Broille* , Castries pour Castres ^Buzenval pour Besval**, etc.
LE MARÉCHAL, au comte d'Escars.
C'est comme j'ai entendu plusieurs personnes , en parlant de vous , monsieur, prononcer la première s de votre nom......
LE COMTE D'ESCARS
Ce qui est fort naturel , puisqu'on dit comme on écrit d'Estourmel, d'Estaing, d'Estissac, etc.
LA PRINCESSE
Madame la maréchale a sûrement vu la jeune marquise de *** ?
Oui; je l'ai trouvée charmante de figure et de maintien. On dit qu'elle est d'une extrême naïveté; ce qui, dans la première jeunesse, est toujours un bon pronostic.
* Pour celui-là , on a raison de le prononcer ainsi , parce qu'il est originairement italien.
** On a francisé ce nom , qui est suisse.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i75
LA PRINCESSE
La vicomtesse de **% qui l'a présentée, m'a conté qu'en revenant de Versailles, aussitôt qu'elles ont été dans la voiture, cette jeune personne s'est confondue en remercîmens , auxquels la vicomtesse ne comprenait rien du tout. Elle ignorait que les femmes titrées , en présentant celles qui ne le sont pas, ne prennent jamais le tabouret (que leur donne l'huissier de la chambre), afin de ne pas laisser debout à côté d'elles les personnes présentées , tandis qu'elles étaient assises *. La marquise prenait une politesse universellement reçue pour une bonté particulière.
LE CHEVALIER
Il y a certainement à cette politesse une ur-
k II ne fallait point, jadis, comme le croient aujourd'hui quelques personnes , être duchesse pour être titrée ; on entendait par ce mot , les hommes et les femmes qui avaient le droit de faire entrer leur voiture dans les dernières cours du Louvre, et, aux présentations, de saluer la reine, madame la dauphine, etc. ( c'est-a-dire de mettre une joue sur celle de ces princesses), au lieu de prendre, pour le baiser, le bas de leur robe , et enfin de recevoir le tabouret. Ainsi , les marquises, les baronnes, les comtesses, les vicomtesses pouvaient être, et très-souvent étaient titrées, ainsi que les duchesses.
i 76 LES SOUPERS
banité sociale très-aimable ; car, à la cour, se priver volontairement d'une grande distinction n'est pas un médiocre sacrifice.
le prince.
Sans doute ; mais aussi ne trouvez- vous pas étrange que cette urbanité sociale, comme le dit fort bien le chevalier, l'emporte sur le respect dû à la reine?
LE CHEVALIER
Comment?
LE PRINCE
Mais oui, puisqu'on refuse en sa présence un honneur qu'elle veut bien faire.
Il a raison; c'est en effet pousser trop loin les simples égards de société.
LE MARÉCHAL
Surtout avec une personne qui entre dans le monde , qui est ordinairement une nièce , une parente et très-jeune. Ceci prouve la bonhomie de nos princes , dont ceux qui n'ont jamais été à la cour n'ont aucune idée.
LE COMTE D'ESCARS , a la maréchale.
On m'assure, madame, que vous protégez
le jeune Ilippolyte de ***. Il est un peu mon parent; je m'intéresse vivement à lui? et je puis assurer qu'il a d'excellentes qualités.
Il me plaît beaucoup , parce qu'il a du naturel. Cependant ? en m'apportant l'autre jour un faisan de sa chasse 3 il me demanda la permission de m'offrir ce petit cadeau.
TOUS, en riant.
Ah ! cadeau !
LE CHEVALIER
Et ce mot adressé à madame la maréchale !
Et de si mauvais goût 5 que personne dans le monde ne l'emploie.
LE CHEVALIER
Mais d'où vient ce déchaînement général contre cette expression?
Je vais vous l'apprendre : c'est parce que Molière , dans ses comédies , ne se sert jamais de ce mot qu'en parlant des présens que Ton fait aux courtisanes.
i;8 LES SOUPERS
LE PRINCE
Cela est vrai.
Et remarquez que ce mot est devenu si bas ? que les gens même du plus mauvais ton ne disent jamais qu'un roi a fait un cadeau à un autre prince.
LE COMTE d'eSCARS.
Madame la maréchale, pourquoi les gens du peuple font-ils souvent usage de termes relevés consacrés à la poésie ou au genre de littérature le plus noble ? pourquoi disent-ils toujours mon épouse , quelquefois même mon hymen > quand leurs femmes , en parlant d'eux, disent habituellement mon homme *?
C'est une coquetterie; dans leur opinion, ce mot est plus caressant que ceux d'époux et de mari , et dans ces classes tout-à-fait inférieures, les femmes ont surtout besoin de plaire à leur manière
* Les idées d'égalité et les fortunes extraordinaires de quelques personnes de ces classes, leur ont fait adopter plusieurs expressions des nôtres : presque toutes les femmes du peuple, aujourd'hui, disent comme nous, mon mari.
t)E LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 179
LA PRINCESSE
Oui , quand ce ne serait que pour n'être pas battues...
LA COMTESSE
J'ai toujours envié au peuple une façon de parler que je préfère de beaucoup à la nôtre*
LE CHEVALIER
Cela est curieux, laquelle donc?
LA COMTESSE
Femme enceinte , au lieu de femme grosse.
LE PRINCE
Femme enceinte est en effet plus élégant et plus délicat.
A l'égard d'époux et d'épouse , nous ne le disons point pour ne pas sortir dans la conversation du parfait naturel, car principalement, dans la société, l'emphase, s'il est possible, est pire que la trivialité.