‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 12 sur 28 · HUITIÈME SOUPER · texte numérisé non relu

HUITIÈME SOUPER

Les mêmes , M. Clément.

M. CLÉMENT

Je vois à la pendule que j'arrive un peu trop tôt.

Non, puisque nous sommes tous rassemblés.

LA COMTESSE

Et même nous vous accusions déjà d'inexactitude.

M. CLÉMENT

Je ne m'en plaindrai pas. Je vais donc aujourd'hui vous entretenir de la Henriade.

( Il déploie son cahier, et lit.)

« Je reconnais avec tout le monde que M. de » Voltaire possède certaines qualités du style

» très-brillantes et même très-estimables, telles » que la clarté, qui est la première de toutes, » puisqu'aucune autre ne peut exister sans » elle. Il serait à souhaiter que les écrivains » de notre siècle l'eussent pris , en cela . pour » modèle. S'il leur a donné de mauvais exem- » pies, ce n'est pas celui de l'obscurité, ni )) de cette finesse mystérieuse dont il s'enve- » loppe avec affectation , pour paraître avoir » l'esprit qu'ils n'ont pas. M. de Voltaire peut )) bien , de temps en temps , être vague , sans » consistance ; mais il n'est presque jamais » obscur. Outre cela, on doit lui accorder » le mérite d'une élégance qui n'est pas com- » mune , beaucoup d'agrémens dans sa raa- » nière d'écrire, souvent de la noblesse, et » quelquefois de l'élévation : ajoutez une cer- )) taine chaleur qui lui est propre , et qui , sans » être communément proportionnée à soa s.u- » jet, fait toujours une sorte d'illusion au

)) vulgaire des lecteurs

)> // ne suffit pas , dit Adisson , que le style » d'un poème épique soit clair, il faut qu'il soit » sublime.

» Le sublime en tout genre , soit des images

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 2o3 » et de la grande poésie, soit des pensées, soit » des sentimens, est ce qui manque le plus au » style de la Henriade.

» Tout le monde est d'avis que , si le mer- » veilleux de notre religion ne se prête point » aux grâces et à l'enjouement des fictions » païennes, il est, en récompense , bien plus )) susceptible de grandes images et de pensées » sublimes. La preuve en est dans nos livres m sacrés , qui sont un trésor inépuisable de su- )> blime poésie ; trésor où l'on prétend qu'Ho- » mère a pris ces images magnifiques avec les- » quelles il ennoblit souvent les dieux insensés » du paganisme. Nous voyons aussi, parmi » nos poètes, quelles richesses Racine etRous- )) seau ont tirées des livres saints. M. de Vol- » taire paraît n'avoir pas eu le même goût » pour ces poésies divines; aussi n'en a-t-il » fait aucun usage dans son merveilleux , le- )) quel n'offre de trait un peu sublime que » celui-ci, du septième chant :

» Par-delà tous les cieux, le Dieu des cieux réside.

» Mais , à la page suivante , avec quelle fai- » blesse de style il exprime la plus haute idée !

» Aux pieds du trône même une voix s'entendit.

2o4 LES SOUPERS

» Le ciel s'en ébranla , l'univers en frémit :

» Ses accens ressemblaient a ceux de ce tonnerre

» Quand du mont Sinaï Dieu parlait a la terre.

» Quelle sublimité, quelle chaleur y a-t-iî » dans ces expressions? Une voix s entendit » est sec; l'univers en frémit est vague; les » deux vers suivans sont corAmuns , et tous » quatre n'ont rien de cette harmonie majes- » tueuse et divine qui devait annoncer la voix

» de l'Eternel

» Voici un autre passage de la Henriade y » dans lequel Fauteur a mis infiniment plus » de chaleur et de poésie; c'est la prière que » le meurtrier de Valois adresse à Dieu : Grand » Dieu ! s'écrie-t-il ,

» Viens , des cieux enflammés abaisse la hauteur, » Fais marcher devant toi l'ange exterminateur ; » Viens , descens, arme-toi, que ta foudre enflammée » Frappe, écrase a nos yeux leur sacrilège armée; » Que les chefs , les soldats, les deux rois expirans » Tombent comme la feuille éparse au gré des vents.»

LE CHEVALIER, interrompant.

Quelle élévation , quelle force , voilà du sublime, vous en conviendrez, monsieur.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 2o5

M. CLÉMENT

Oui, je suis toujours juste; mais ne trouvezvous pas aussi, monsieur, plus sublime encore dans cette strophe de J.-B. Rousseau?

LE CHEVALIER

Permettez-moi de vous dire qu'il ne s'agit pas de Rousseau, il est question de Voltaire.

M. CLÉMENT

Je le sais, c'est de Voltaire encore dont je vais vous parler. y

LA MARÉCHALE, en riant.

11 y a quelque malice là-dessous —

M. CLÉMENT

Il y a de la vérité; de grâce, écoulez la strophe (il lit) :

« Grand Dieu! c'est toi que je réclame;

» Lève ton bras , lance ta flamme ,

» Abaisse la hauteur des cieux ,

» Et viens sur leur voûte enflammée,

» D'une main de foudres armée ,

» Frapper ces monts audacieux. »

Je savais bien qu'il y avait quelque chose de malicieux là-dessous.

2o6 LES SOUPERS

LE COMTE DE SÉRENT

Oui \ car il y a un étonnant plagiai de Voltaire.

M. CLÉMENT

Etonnant , non ? car il en a tant fait ! Écoutez aussi ces vers de Racine :

« O Dieu!

» Arme-toi ! viens nous défendre; » Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre* » Que les médians apprennent aujourd'hui » A craindre ta colère; » Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère » Que le vent chasse devant lui.

)> Vous savez quelle différence Ton doit meti) tre entre ceux qui expriment les premiers de >; grandes images, et celui qui r'habille en- » suite ces expressions dans la même langue. » Nous aurons une ample matière d'entretiens » à ce sujet.

» Milton est celui de tous les poètes mo- » dernes qui a senti le plus vivement, et qui a » le mieux saisi tout le sublime que renferme » notre merveilleux. Son expression répond » presque partout à l'élévation des pensées et v des images que lui inspire la divinité ? et ja- » mais mortel ne conçut une idée plus haute

» de la grandeur et de la puissance divine : » avec quels traits de force et de majesté il À nous représente le fils de Dieu qui va fou-

» droyer les anges rebelles * ! •

» Combien on trouve faible 5 dans la Hen- » riade, cet admirable passage, dont M. de » Voltaire donne (sans le dire) l'imitation » dans un récit où il avait à rendre les mêmes )) images. »

LE CHEVALIER

Je ne vous citerai point le trait de Harlay ? qui reçoit des fers de la main de Seizes :

« Du front dont il aurait condamné ces pervers. »

Je sais depuis long-temps que ce trait appartient à Corneille, dans la Mort de Pompée;

¥ M. Clément donne la traduction en prose de ce morceau de Milton , et ensuite il cite les vers de Voltaire qui en sont l'imitation , et malgré l'extrême désavantage d'une traduction en prose de la plus belle poésie , cette traduction l'emporte infiniment sur l'imitation en vers de M. de Voltaire. Je ne donne point ces citations , parce qu'elles sont beaucoup trop longues pour les insérer dans cet ouvrage ; mais elles sont bien regrettables. On peut consulter, à cet égard, l'ouvrage si digne d'être relu de M. Clément, ses Lettres adressées à M. de Voltaire, tome IV

2o8 LES SOUPERS

et j'en suis fâché, car c'était le plus beau de la Henriade; mais je vous rapporterai l'admirable récit que fait Henri IV, du moment où Coligny voit accourir les assassins qui cherchent leur victime :

« Déjà des assassins la nombreuse cohorte

» Du sallon qui l'enferme allait briser la porte ;

» Il leur ouvre lui-même , et se montre a leurs yeux

» Avec cet œil serein , ce front majestueux,

» Tel que dans les combats, maître de son courage ,

» Tranquille, il arrêtait ou pressait le carnage.

» A cet air ve'nerable , à cet auguste aspect ,

» Les meurtriers surpris sont saisis de respect ;

» Une force inconnue a suspendu leur rage. »

Pensez-vous qu'on ait une admiration aveugle pour monsieur de Voltaire , quand on s'extasie sur des endroits d'une si grande beauté? N'eûtil fait que ce tableau sublime de la mort de Coligny, ce serait assez pour mériter une statue de la main de Pigal.

M. CLÉMENT

Vous avez très-bien choisi; voilà, en effet, la peinture la plus nob*le et la plus admirable de la Henriade, après celle de Harlay. Par malheur pour monsieur de Voltaire , cette idée ne lui appartient pas plus que l'autre. Il

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 209 Ta doit à Racine ; et par conséquent , c'est à Racine que vous devez décerner une statue. Ouvrez Milhridate , et lisez le récit que fait Arbate à Monime , au dernier acte 5 vous allez voir la même image rendue plus sublimé par de plus beaux vers :

« Il parle ; et défiant leurs nombreuses cohortes, » Du palais 'a ces mots il fait ouvrir les portes. » A l'aspect de ce front , dont la noble fureur » Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur, » Vous les eussiez vu tous, retournant en arrière, » Laisser entre eux et nous une large carrière , » Et déjà quelques-uns couraient épouvantés"! » Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés.

)) Cette touche est bien plus mâle, plus vi- » goureuse et plus poétique. Quelle grandeur » dans cette image !

» A l'aspect de ce front , etc.

Vous diriez que ce front soit la terreur ellemême qui repousse les Romains. Combien cela est plus fort que la répétition languissante de ce vers :

>» A cet air vénérable, a cet auguste aspect.

» Rien n'affaiblit tant une image sublime,

2io LES SOUPERS

» que de dire la même chose en deux façons. .

» Retrouvez-vous quelque chose de cette ma- » gnifique poésie dans ce vers commun ?

» Les meurtriers surpris sont saisis de respect.

» Et voyez-vous dans Racine de ces surabon- » dances de mots oiseux qui font languir le » style? Un salon qui l'enferme.

» II leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux » Avec cet œil.... ce front....

» Maître de son courage, tranquille, etc. » Avec ces remplissages on travaille vite, mais

» on ne fait pas des vers immortels

» M. de Voltaire a été beaucoup plus heu- » reux dans une autre imitation qu'il a faite de » ce vers. Britannicus ouBurrhus , après avoir » raconté la mort de ce jeune prince, fait cette » réflexion en parlant à Àgrippine :

» Mais s'il vous faut, madame, expliquer ma douleur,

» Néron l'a vu mourir sans changer de couleur :

» Ses yeux indifférens ont déjà la constance

» D'un tyran dans le crime endurci dès l'enfance.

» L'auteur de la Henriade a fait habilement*

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 211 » son profit de cette idée, pour le moment où » l'on apporte la tête de Coligny aux pieds de » Médicis :

» Médicis la reçut avec indifférence,

» Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,

» Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,

» Et comme accoutumée a de pareils présens.

» Le fond de l'image est bien la même ; mais » l'auteur a su enchérir sur son modèle ? par » le dernier trait qui est vraiment sublime pour » la pensée. S'il y avait dans la Henriade un » autre endroit de la même beauté , je vous le » citerais encore avec les mêmes éloges; car » personne n'est plus sensible que moi aux » choses qui sont réellement belles. »

LE COMTE D'ESCARS

Je me rappelle un trait digne aussi d'être cité comme sublime ; c'est au troisième chant de la Henriade, quand Bourbon a raconté de quelle manière il fît périr le duc de Guise il ajoute :

« De cent coups de poignards indignement percé , » Son orgueil en mourant ne fut point abaissé; » Et ce front, que Valois craignait encore, peut-être , » Tout pâle et tout sanglant, semblait braver son maître. »

2ï2 LES SOUPERS

M. CLÉMENT

Cette image pourrait être effectivement sublime , si elle était rendue avec assez d'énergie ; mais il y a une grande faiblesse d'expression-dans ce vers :

« Son orgueil, en mourant, ne fut point abaisse. »

Terrassé > conviendrait peut-être mieux :

« Son orgueil par la mort ne fut point terrassé. »

Outre cela, dire que Valois craignait peutêtre encore Guise mourant et percé de cent coups de poignard , c'est une idée où il y a plus d'exagération que de grandeur. Racine me semble avoir mieux réussi que M. de Voltaire , dans le récit de la Thébaïde :

« Tout mort qu'il est, madame, il garde sa colère, » Et l'on dirait qu'encore il menace son frère. » Son visage, où la mort a répandu ses traits, » Demeure plus terrible et plus fier que jamais.

» Voici des vers qui ne sont pas d'une ex- » pression plus admirable :

» Quelles clameurs, ô Dieu ! quels cris épouvantables! » Quels torrens de fumée et quels feux effroyables! » Quels monstres, dit Bourbon, volent dans ces climats ! » Quels gouffres enflammés s'en tro livrent sous mes pas !

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 2i3 » Dans cet entassement de grands mots , vous » ne voyez rien de grand, rien qui vous sai- » sisse et vous frappe ; c'est une chaleur fac- » tice qui n'échauffe point ? c'est un faux en- » thousiasme. D'ailleurs , a-t-on jamais appelé » le ciel et l'enfer des climats? S'est-on avisé » de dire le céleste climat, le climat infernal , » ou même le climat des airs ?

» Voulez-vous être ému d'un véritable en- » thousiasme? Écoutez la même chose expri- » niée par le grand Rousseau :

» Mais que vois-je ! quels abîmes

» S'entr'ouvrent autour de moi!

» Quel déluge de victimes

» S'offre a mes yeux pleins d'effroi !

» Quelle épouvantable image

» De morts, de sang, de carnage,

» Frappe mes regards treinblans !

» Et quels glaives invisibles

» Percent de coups si terribles

» Ces corps pâles et sanglans!

)) Vous me permettrez de vous faire souvent » de ces rapprochemens; car c'est la seule ma- » nière de bien connaître la différence qui est » entre le bel- esprit et le génie

» Voici contre les conquéi ans un vers sublime » de Voltaire :

» La foudre qu'ils portaient à leur tour les écrase.

)) Cette pensée en image est grande et forte; » mais elle est visiblement prise d'une s tance de » Rousseau ? qui l'a rendue avec plus de feu , et » cela est naturel , car l'inventeur est plus pé- » nétré d'enthousiasme que l'imitateur :

» Ce superbe ennemi des princes de la terre , » Contre eux, contre leurs droits si fièrement arme, » Tombe , et m-surt foudroyé par le même tonnerre » Qu'il avait allumé.

M. de Voltaire termine le portrait de Co~ » ligny par ces vers :

» Savant dans les combats , savant dans les retraites; » Plus grand, plus glorieux , plus craint dans ses défaites, » Que Dunois ni Gaston ne l'ont jamais élé » Dans le cours triomphant de leur prospérité.

» Corneille fait parler ainsi Pompée à Serto- » ri us :

u J'apprends plus contre vous par mes désavantages, » Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aie emportés » ]Ne m'ont encore appris par nies prospérités.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 2!5 » Le fond et le tour de cette pensée ont » sûrement donné naissance aux vers de M. de » Voltaire; mais il y a beaucoup plus de pro- » fondeur dans l'idée de Corneille. Que Coligny » ait été plus grand dans ses défaites que Du- » nois dans ses triomphes, c'est un éloge usé » par les panégyristes; mais que Pompée, par- » lant de lui-même ? dise a son rival de gloire : )) J'apprends plus à être vaincu par vous que » je n'ai appris ailleurs par mes plus belles vic- » toires; c'est un trait de grandeur d'âme vrai-

» ment extraordinaire et sublime

» Ce qu'il y a de plus heureux dans son por- » trait du duc de Guise , est ce vers simple , » mais noble, sans antithèse , sans jeu de mots:

» Le pauvre allait le voir et revenait heureux.

» 11 est vrai que Boileau avait dit la même » chose de Titus.

» Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux.

» Et que M. de Voltaire , en prenant cette » pensée , a pris le tour qu'il lui donne dans ce » vers de Britannicus :

» Il allait voir Junie et revenait content.

2i6 LES SOUPERS

» Voici un vers qui serait remarquable , si » l'idée en était neuve :

» Terrible et sans retour alors qu'il offensait.

» Thomas Corneille avait dit plus fortement » la même chose dans sa mauvaise tragédie de » l'empereur Commode :

» Pour vous perdre, il suffit qu'il vous ait offensée *.

* L'auteur critique avec raison le début de la Henriade , 1°. parce qu'un début doit annoncer le sujet tout entier, et que celui-ci ne l'annonce point; ne parlant que d'un seul personnage principal, et que l'histoire en présente deux, Henri III et Henri IV;

2°. De n'avoir pas expliqué le sujet, qui est la conversion d'Henri IV;

5°. D'avoir dit :

Qui par de longs malheurs apprit à gouverner.

On ne voit pas du tout dans ce poëme les longs malheurs. 4°. Ce vers, en parlant des droits de Henri-le-Grand :

Qui régna sur la France , Et par droit de conquête et par droit de naissance.

Est pris, comme tout le monde sait, mot pour mot, du mauvais poëme de Henri-le-Grand de Cassaigne.

L' invocation n'est pas moins défectueuse que la proposition, sans parler de ce qu'elle est adressée à la vérité; car, en bonne foi, vous avez eu de bien meilleures occasions d'im-

» Le vice le plus général de la Henriade , je

» veux dire qui y règne du commencement jus-

» qu'à la fin ? est le style antithétique ; en voici

» quelques exemples :

» Sur son abaissement élevait leur grandeur.

» Dans ses soumissions découvre sa grandeur.

» De sa faible puissance orgueilleuse rivale.

» Divisés par leur secte, unis par la vengeance;

» Divisés d'intérêts, réunis par la loi ;

» Unis contre leur prince, et divisés entre eux ;

» Je veux par votre bras vaincre mes ennemis;

» Mais c'est de vos vertus que j'attends des amis.

» Rome qui, sans soldats, porte en tous lieux la guerre,

» Et par timidité me déclarait la guerre,

» Semblait l'avoir servi moins que l'avoir vaincu.

» Tous deux bais du peuple, et tous deux admirés.

» Que la ligue déteste, et que la ligue estime.

» Fiers ennemis de Rome , et de Rome estimés.

plorer le secours de la vérité, et vous le faites seulement où vous n'en avez pas besoin. Ici, les vers sont trop sentencieux et trop philosophiques ; il semble que vous alliez écrire un discours moral.

Outre ce défaut principal, cette invocation a beaucoup de fautes particulières. Que veut dire ce vers ?

Répands sur mes écrits ta force et ta clarté.

Quel rapport ont vos autres écrits avec la Henriade? Appelle-t-on un poème mes écrits ? A quel propos parler de ses écrits historiques, par exemple, en commençant un poëme épique? . ( Cette noie est entièrement de 3f. Clément.)

2i 8 LES SOUPERS

m Esclaves de la ligue, ou compagnon d'un roi, » Allez servir sous elle, ou triomphez sous moi. ■» Ennemis de leur maître, esclaves des tyrans. » Persécutaient leur prince, et servaient des tyrans, etc.

» Parcourez la Henriade , et faites-y atten- » tion ? vous y trouverez au moins huit ou neuf

» cents vers de ce genre

» Ce n'est pas que l'antithèse ne soit une fort

» belle figure , quand elle est ménagée , quand

» elle estprésentée avec art et discrétion, quand

» elle renferme une grande pensée, ou une image

» agréable 5 ou un sentiment vif et profond. Les

» plus grands écrivains se sont ainsi servis de

» l'antithèse, mais sobrement, sans trop affecter

» de jouer des mots disparates et d'un sens

» contraire

)> Votre manière est si vague , que ce que vous

;) dites de la discorde , vous le dites encore du

» fanatisme :

» Enfant dénaturé de la religion,

» Armé pour la défendre, il cherche à la détruire,

» Et, reçu dans son sein, l'embrasse et le déchire.

» Voyons une partie du portrait de Médicis ;

» Toujours prête a s'unir avec ses ennemis, » Et changeant d'intérêt, de rivaux et d'amis;

» Esclave des plaisirs , mais moins qu'ambitieuse, » Infidèle a sa secte, et superstitieuse *, » Possédant, en un mot, pour n'en pas dire plus, » Les défauts de son sexe et peu de ses vertus.

)) Qui est-ce qui a jamais mis en poésie pour » neji pas dire plus après en un mot? Que » signifie changer de rivaux? on change d'amis » et non pas de rivaux; cela n'a pas de sens. .

L'intempérance de réflexion que l'on trouve » sans cesse dans la Henriade , vous a fait sou- » vent gâter de belles pensées ; c'est ainsi qu'en » parlant de Biron . prêt à périr sous les coups » des ligueurs ? vous dites :

» C'était ainsi, Biron, que tu devais mourir.

» On est frappé de cette courte apostrophe , » qui rappelle vivement la trahison de Biron ; » on n'en demande pas davantage ; mais par un » défaut de goût qui ne se retrouve que trop » souvent dans vos vers , on oublie presque ce

* Mettez auprès de cela ces deux admirables vers de Racine, en parlant de Mathan :

Ce temple l'importune , et son impiété Voudrait anéantir le Dieu qu'il a quitte.

iio LES SOUPERS

» beau trait quand on le voit étouffé par les

» deux vers suivans :

m Un trépas si fameux, une chute si belle,

» Rendait de ta vertu la mémoire immortelle. »

LE COMTE D'ESCARS

Qu'il me soit permis d'interrompre à mon tour M. Clément ? pour mettre sous ses yeux une courte description qui m'a frappé au dixième chant , et qui sûrement est d'une poésie grande et touchante à la fois :

« Cependant des soldats , dans les murs de Paris ,

» Rapportaient à pas lents le malheureux d'Aumale.

» Ce spectacle sanglant, cette pompe fatale ,

» Entre au milieu d'un peuple interdit, égare :

» Chacun voit en tremblant ce corps défiguré ,

» Ce front souillé de sang, cette bouche entr'ou verte,

» Cette tête penchée et de poudre couverte ,

» Ces yeux où le trépas étale ses horreurs. »

M. CLÉMENT

Voilà effectivement une très -belle image ; mais ne vous rappelez-vous pas d'en avoir vu quelque part l'original ? Ne cherchez pas plus long-temps; c'est dans le Télémaque. M. de Voltaire n'a eu que la peine de mettre des rimes à ce que je vais vous montrer.

« Je me souviendrai toute ma vie , dit Télé- » maque , d'avoir vu cette tête qui nageait dans » le sang, les yeux fermés et éteints , ce visage » pâle et défiguré, cette bouche entr'ouverte » qui semblait vouloir encore achever des pa- » rôles commencées; cet air superbe et mena- » çant que la mort même n'avait pu effacer. »

Ce dernier trait , qui n'est point dans M. de Voltaire, achève beaucoup mieux cette terrible peinture. Au reste , cherchez un autre endroit où je puisse louer le génie de M. de Voltaire; car c'est celui de Fénélon qu'il faut louer ici.

LE CHEVALIER

Comment trouvez-vous le vers sur l'hypocrisie ?

« Le ciel est dans ses yeux, l'enfer est clans son cœur. » M. CLÉMENT.

Je le trouve très-beau, mais il n'est pas de

M. de Voltaire, qui n'a fait que renouveler fort

heureusement une idée que Sarrazin exprime

ainsi dans un discours du tyran des ombres à

la Fortune: •

« L'Espagnol est à nous, et ce peuple hypocrite » Donne ses yeux au ciel et son âme au Cocyte,

» Valois , qui assiège Paris avec Bourbon , )> son plus grand appui, et qui se laissera battre » dès qu'il en sera privé , l'envoie en Angleterre » demander du secours à Elisabeth. Bourbon » n'est pas trop charmé de l'ambassade.

» Mais il fallut d'un maître accomplir les desseins.

» Et il obéit, sans répondre un seul mot, » sans faire sentir à Valois combien il était im- )> prudent de se désunir ainsi; se réservant » seulement à punir Valois de son imprudence, )> en disant de lui tout le mal possible à Elisa- » beth. Il n'est point de lecteur à qui ce défaut » de jugement n'ait sauté aux yeux, et qui n'ait » dit qu'on pouvait aussi bien envoyer toute » autre guerrier en Angleterre.

)> En effet, selon la vérité historique, ce fut » Mornay qui fit cette ambassade ** »

)> La vision ou le songe de Henri IV ressemble

* Je passe ici une foule d'invraisemblances plus ridicules les unes que les autres , qui ne tiennent qu'au plan de la Henriade , et dont M. Clément se moque très-justement. Je n'en cite qu'une seule, parce qu'elle n'est pas longue.

** En parlant du siège de Paris, M. Clément critique avec

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 223 » beau coup, pour le dessin, à la descente d'Énée » aux enfers . mais qu'elle en est loin pour les » détails ! Au surplus , cette idée, du songe , qui » n'est pas de Virgile , et qui est assez ridicule, » est prise du Saint-Louis du P. Lemoine. Ce » héros est transporté de même dans le ciel , » où il voit à peu près tout ce que voit Henri IV. » Le combat funeste des deux d'Ailly , qui ne » se reconnaissent qu'au moment où le père a n tué le fils , est imité du combat de Tancrède » et de Clorinde. La situation et la reconnais- » sance sont les mêmes ; mais combien l'origi- » nal est plus pathétique et plus touchant! Les » personnages allégoriques de la Henriade, la » discorde, lareligion, l'amour, lapolitique, etc. » n'ont pas coûté beaucoup d'invention à M. de » Voltaire, puisqu'il les a trouvés tous imaginés

raison l'épisode de cette mère qui égorge et mange son enfant ; mais il ne fait aucune mention de ce vers ridicule où , en prenant un couteau pour le lui enfoncer dans le sein , elle l'appelle cher fils. Cette expression, dans un tel moment, est certainement d'une inconcevable fausseté. Ce qui l'est autant, c'est que le meurtre de l'enfant est de l'invention de M. de Voltaire ; l'enfant mourut naturellement de famine , et la mère ne dévora que son cadavre. Il est permis d'ajouter a la beauté des traits historiques ; il ne Test pas , lorsqu'ils sont odieux, d'ajouter à leur atrocité.

» dans le Lutrin, etdans les allégories deRous- » seau. Je ne sais pas, après cela, quelles sont » les autres inventions dont on puisse faire hon- » neur à la brillante imagination de M. de » Voltaire.

» Je me garde bien de trouver mauvais qu'un » auteur imite les auteurs anciens ou étrangers, » et qu'il enrichisse sa langue de leurs inven- » tions *.

» Mais encore faut-il qu'il trouve des riches- » ses dans son propre fonds, et qu'il surpasse » du moins ses modèles en les imitant. Virgile » n'a pas tout pris d'Homère; et s'il imite ses » épisodes de Calypso et de la descente d'Ulysse )) au tartare , par quels efforts de génie ne » devient-il pas en cela un original préférable » à l'original même. Mil ton, qui devait tant à » l'étude de l'antiquité, et dont le plus grand » défaut est l'étalage qu'il fait de son érudition, » Milton se place à côté de ses maîtres , dans » ses peintures délicieuses des amours innocen- » tes d'Eve et d'Adam. Le Tasse lui-même, fré-

* Oui, mais imiter les auteurs qui ont écrit dans sa propre langue, et sans les citer, c'est piller, et c'est ce qu'a fait sans cesse M. de Voltaire.

» quent imitateur' d'Homère et de Virgile, ne » laisse pas de devoir beaucoup de choses à son » génie, telles que son Herminie, sa Clorinde » et le caractère si intéressant de Tancrède. » M. de Voltaire est le seul qui me paraît n'être )> original en rien , qui a tout emprunté d'au- » trui, suivant toujours de loin ceux qu'il imite; » et qui n'esl enfin supérieur qu'à Chapelain*, » Desmarets , Scudery, etc.; oserait on donc » faire sonner si haut des beautés d'emprunt ^ » qui ne ressortent un peu que par la pauvreté » du fond, dont elles sont indépendantes, et » qu'elles font oublier? Peut-on enfin soutenir » qu'il faille excuser, en faveur de ces acces- » soires , l'aride stérilité du sujet principal ?

» Un vice très-préjudiciable à la Henriade )> est la contradiction qui règne perpétuelle- » ment entre l'esprit du poète et celui de son » sujet. L'esprit du sujet est le triomphe de » la religion catholique ? puisque Henri IV se )> convertit ; l'esprit du poète se répand sans )) cesse en des satires amères sur les ministres » de cette religion

» Le ton sentencieux et déclamateur aban- » donne rarement le héros de la Henriade.

)) Dès le premier chant, se trouvant chez le » vieillard catholique , qu'il paraît pourtant n respecter, il avance assez imprudemment ce » principe destructeur de toute espèce de )) culte :

» Hélas ! un Dieu si bon , qui de l'homme est le maître, » En eût été servi, s'il avait voulu l'être.

)> Henri protestant ne doit point s'exprimer » de la sorte ; car, enfin , dès qu'il persiste » dans ce culte , il doit le croire agréable à » Dieu; sinon, sa conduite est plus insensée, » plus atroce que jamais , en massacrant ses » sujets pour conserver un culte auquel il ne » croit pas.

» Bien plus, il porte ce même esprit, et » tient le même langage jusque dans le ciel , » et dans la compagnie de saint Louis , qui )> fait un miracle en sa faveur. Notre héros » s'écrie, comme un philosophe du dix-hui- » tième siècle :

» Non , Dieu nous a créés, Dieu veut nous sauver tous; » Partout il nous instruit, partout il parle à nous*; » Il grave en tous les cœurs la loi de la nature ,

* Assurément le critique qui passe sous silence un tel vers, n'est point chicanier.

» Seule à jamais la même, et seule toujours pure. » Sur cette loi , sans doute , il juge les païens, » Et si leur cœur fut juste, ils ont été chrétiens;

)> Ne croyez-vous pas entendre l'auteur lui- » même du Poème sur la loi naturelle! En gé- » néral, soit dans la Henriade , soit dans ses » autres productions ? M. de Voltaire cherche » trop à paraître à la place de ses personna- » ges : cela provient, sans doute, d'un manque » d'enthousiasme , dont le résultat est de nous » transporter dans la situation de celui que » nous faisons agir et parler; de nous pénétrer » vivement des sentimens qui doivent l'agiter » en cette situation ; de nous revêtir* en un » mot, de son caractère , pour nous exprimer » comme il s'exprimerait lui-même. Voilà le » suprême talent des poètes anciens et mo- » dernes qui ont eu un véritable génie , c?est-à- » dire qui ont bien connu la nature. Ce qui )) fait si souvent tomber M. de Voltaire dans » le défaut que nous reprenons, défaut qui est » devenu si fort à la mode , que nos beaux es- » prits avantageux auraient honte de l'éviter, » c'est la fureur de briller et de se montrer.

» Souvent, sans y penser, un écrivain qui s'aime

» Forme tous ses héros semblables a soi-même, » Et Voltaire et Henri parlent du même ton *.

)) Ce vers de M. de Voltaire :

» Biron, dont le seul nom répandait les alarmes.

)> ce vers serait bon , s'il n'était pas fait d'a- )) près celui de Boileau , qui est beaucoup plus » fort :

» Condé, dont le seul nom fait tomber les murailles.

)) 11 est permis de prendre quelquefois une » idée ou une tournure à un auteur célèbre; » mais# il faut alors le surpasser, parce qu'il » est honorable de dire une chose mieux qu'un » grand homme qui l'a déjà bien dite; mais, » si vous demeurez au-dessous de lui ? vous » n'êtes plus qu'un plagiaire ou un gauche » imitateur. Pûen ne m'a jamais plus étonné » que la hardiesse avec laquelle M. de Vol- » taire prenait les plus beaux vers de nos )> grands poètes , comme s'ils n'avaient tous » travaillé que pour son profit. Nous aurons » bien des choses à remarquer sur ce sujet. Ce

* Ces trois vers sont de M. Clément.

» qui m'inspire ici cette réflexion, c'est ce » vers : Yl

» Qui , depuis mais alors il était vertueux.

» Tout le monde a dit et répété à M. de Vol- » taire que cette belle réticence appartenait » à Racine , qui l'avait mise dans BritannicuS :-

» Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus , » Qui, depuis... Rome alors estimait leurs vertus.

» M. de Voltaire dit dans la Henriade :

» On voit la liberté, cette esclave si flère ,

» Par d'invisibles nœuds en ces lieux prisonnière;

» Sous un joug inconnu que rien ne peut briser,

» Dieu sait l'assujettir sans la tyranniser.

» A ses suprêmes lois d'autant mieux attachée,

» Que sa chaîne a ses yeux pour jamais est cachée,

n Qu'en obéissant même, elle agit par son choix,

» Et souvent au destin pense donner àes ioix.

» S'il y a quelque chose d'obscur dans ces » vers , ce n'est point le système que vous y » établissez; car il est clair que- voilà le pur » fatalisme. Des plumes plus savantes que la » mienne ont assez réfuté ce système absurde. » et contraire à la justice comme à la bonté de » l'Etre suprême ; système fait pour justifier

23o LES SOUPERS

» les plus grands scélérats , et pour découra- » ger l'homme de bien combattant pour la )) vertu contre la coiruption de la nature. Je » ne veux examiner ici que la manière dont » vous avez joué sur les mots , et les contra- )> dictions que présentent vos antithèses. Est-ce » autre chose qu'un jeu de mots , d'appeler la » liberté une esclave? Si nous sommes esclaves » du destin ? il n'y a plus de liberté; et c'est, » de toute manière, une chimère monstrueuse, » de voir la liberté esclave. La poésie même ne » peut imaginer qu'un être qu'elle nomme li- » berté est prisonnière par d'invisibles nœuds; » comment faites-vous pour voir ce qui est » invisible? car vous dites on voit. Si elle est » sous un joug inconnu, comment le connais- )) sez-vous? comment affirmez-vous une chose >j inconnue? Qu'est-ce que des nœuds invisibles » et un joug inconnu , même dans le ciel? car » c'est la que vous voyez la liberté esclave. » N'y a-t-il pas encore un jeu de mots contra- » dictoire à dire :

» Sous un joug inconnu que rien ne peut briser, » Dieu sait l'assujettir sans la tyranniser ?

)> Si Dieu assujettit la liberté sous un joug que

» rien ne peut briser, pourquoi dites-vous » qu'il ne la tyrannise pas ? Pourquoi jouez- » vous sur les mots ^assujettir et de tyran- » niser, pour avancer une contradiction si » grande ? N'est-on pas tyrannisé , si l'on est » forcé par une destinée invincible à être un » monstre comme Néron? N'est-ce pas pousser » l'antithèse et le jeu de môès jusqu'à la satiété, » que de continueF à dire :

» Qu'en obéissant même, elle agit par son choix?

)) Quoi, après avoir répété par trois fois que » la liberté est prisonnière par des noeuds in- » visibles, qu'elle est assujettie sous un joug » que rien ne peut briser, pas même Dieu ; » qu'elle est attachée par une chaîne invin- » cible , vous nous dites quelle agit par son » choix en obéissant! À-t-on la liberté du » choix, quand on est forcé d'obéir? et si un » scélérat, esclave du destin, est nécessité au » meurtre et au brigandage , a-t-il le choix » d'être un homme vertueux? 11 en faut tou- )) jours revenir là, pour sentir l'absurdité » cruelle d'un système qui vous a fait faire des » vers si brillans et si contraires au bon sens-

» Il ne faut pas cependant être fort habile » pour connaître que votre héros , dans son » entrevue avec Elisabeth , et dans son voyage » au ciel, se laisse emporter à la fureur de » faire briller son esprit, et d'étaler des maxi- » mes philosophiques., plutôt que de consi- » dérer le lieu où il est, les personnes a qui )> il parle, le personnage qu'il fait, et de con- » sulter ce qu'en pareil cas la raison et les » bienséances exigent de lui.

» N'est-ce point manquer de jugement et de » générosité, que d'aller décrier, devant Eli— » sabeth , le roi qui l'envoie lui demander des » secours ? et quelqu'un qui aurait su que la » plus grossière imprudence est de dire ce » qu'il faut taire, aurait-il parlé ainsi?

» Et ce même Valois que je sers aujourd'hui,

» Ce roi qui , par ma bouche , emprunte votre appui,

» Partageant les forfaits de son barbare frère,

» A ce honteux carnage excitait sa colère.

» Non qu'après tout Valois ait un cœur inhumain.

» Rarement dans le sang il a trempe sa main;

» Mais l'exemple du crime assiégeait sa jeunesse,

» Et sa cruauté même était une faiblesse.

)> Dans quelles règles de l'art de l'éloquence î: et de l'art d'écrire avez-vous vu que , pour

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. ^55 » intéresser une reine a secourir deux rois , il » fallût présenter l'un comme un monstre qui » excite son frère à égorger ses sujets , et » l'autre comme le défenseur de ce nions- » tre? Efcqu'y a-t-il de plus puérile que le cor- » rectif des quatre derniers vers , où l'on veut )> prouver qu'un tigre qui excitait même la » colère d'un frère barbare , n'avait pas un » cœur inhumain? N'est ce pas se moquer de » ceux à qui l'on parle , que d'outrager ainsi » le sens commun? Et quand on a violé les lois » de la convenance, en ex^ osant une chose » affreuse qu'il fallait cacher avec le plus grand' )>. soin , est-ce un bon moyen de réparer son )) tort, que d'y ajouter une réflexion insensée » et ridicule?

» Votre héros ne peut être guéri de cette » maladie de faire des réflexions puériles, » même dans le ciel et dans la compagnie d'un » saint ! Et c'est là qu'il foule aux pieds les » bienséances les plus raisonnables ; car, si » l'on peut se permettre des doutes sur la » justice de Dieu , ce n'est pas quand on est » transporté par miracle au séjour de la divi- » nité. C'est pourtant dans cette vision qu'il » lâche des bouffées d'une philosophie auda-

a34 LES SOUPERS

» cieuse, qui achève de le couvrir de ridicule. » Je n'en citerai qu'un endroit. Après avoir dit :

» Si les jours passagers d'une si triste vie

» D'un éternel tourment sont suivis sans retour,

» Ne vaudrait-il pas mieux ne voir jamais le ^our?

» cela ne suffisait que trop ? sans doute; mais » il ne s'en tient pas là , et il ajoute :

» Heureux , s'ils expiraient dans le sein de leur mère, » Ou si ce Dieu, du mpins, ce grand Dieu si sévère, » A l'homme, hélas ! trop libre, avait daigné ravir » Le pouvoir malheureux de lui désobéir !

» N'est-il pas comique de voir Henri IV aller » dans le ciel faire la leçon à Dieu , et lui pres- » crire son devoir ? Ce qui n'est pas moins sin- » gulier, c'est que saint Louis soit frappé de la » même maladie . comme par contagion , et )> qu'il mette aussi peu de sobriété dans ses ré- » flexions : il pouvait fort bien se contenter de » parler ainsi de Dieu :

» Sur la terre, on le peint l'exemple des tyrans; » Mais ici c'est un père; il punit ses enfans.

)) Il aurait sagement évité le verbiage qui affai- » blit cette pensée par un ton déclamatoire, » s'il n'eût pas poursuivi de la sorte :

» Il ne sait point punir des momens de faiblesse, » Des plaisirs passagers pleins de trouble et d'ennui, » Par des tournions affreux éternels comme lui.

» Cet oubli ou ce mépris des bienséances vous )> a conduit encore à dégrader votre héros , et )> même à l'avilir, dans une circonstance déjà » trop avilissante pour lui. C'est dans la ga- » lanterie si déplacée du neuvième chant : il >) semble que vous ayez pris plaisir à nous )> faire «en tir tout l'excès de sa faiblesse, sans )) avoir cherché à l'excuser ou bien à la pallier » en aucune manière. C'est ici que la délica- )) tesse de la matière exigeait cet art si difïi- )) cile, mais indispensable, d'assortir les cou- ;> leurs de la volupté au ton noble et à la h pudeur de l'épopée. Cet art dont Homère et » Virgile vous avaient donné des modèles , » vous ne l'avez guère connu, quand vous » vous êtes exprimé en des vers aussi faibles » et aussi peu décens que ceux-ci , qu'il vous » était facile de retrancher, si vous aviez su ce )) qu'il était à propos de dire et de taire, selon » le genre que l'on traite :

» L'amour à chaque instant redoublant sa victoire, » Le rendait plus heureux pour mieux flétrir sa gloire. > Les plaisirs, qui souvent ont des termes si courts, » Partageaient ses momens et remplissaient ses jours.

» C'est aussi par remplissage que vous avez » fait dire une insigne sottise à Mayenne , au » huitième chant, lorsque, voulant engager » d'Aumale à fuir avec lui, et à se sauver aux » remparts de Paris , il finit par ces mots :

» De Coligny vaincu surpassons le courage.

)) Il y a trois fautes des plus graves dans ce » vers de remplissage. Pourquoi Mayenne va- » t-il proposer à d'Aumale l'exemple cle Coli- » gny , ennemi des Guises? Comment surpasse- » t-on le courage d'un guerrier en fuyant à » toutes brides? et comment peut-on appeler » vaincu un héros qu'on a fait assassiner dans » son lit? Voilà pourtant ce qu'il vous en a » coûté pour rimera ce vers :

» D'Aumale, en l'écoutant, pleure et frémit de rage.

)) Vous m'avouerez que c'est payer une rime » trop cher, que de l'acheter par trois fautes

» de jugement *

* M. Clément, après avoir cité un très-grand nombre de vers véritablement ridicules , en cite en outre dix-huit non moins mauvais sur les mêmes rimes, gloire et victoire, qui se trouvent dans les trois derniers cliants seulement.

» Il faut surtout supprimer les remplissages » qui font un sens ridicule ; tel est celui-ci , du » même chant :

» Il crut que sans assauts , sans combats , sans alarmes, » La disette et la faim , plus fortes que ses armes , » Lui livreraient sans peine un peuple inanimé, etc.

;> On aurait moins de peine à ne pas voir de » rime à ses' armes, que d'y voir sans alarmes ; » car on a envie de rire , quand on entend dire » sérieusement qu'un roi va affamer son peu- » pie sans alarmes. Sans peine n'est guère » moins singulier ; il est certain qu'un peuple » inanimé peut être livré sans peine.

» Des remplissages tout-à-fait indignes d'un » poëme épique ? ce sont de ces fades expres- » sions que les faiseurs de chansons et de pe- » tits vers pour les Iris, ont tant répétées, » qu'elles en sont marquées au coin du ridi- » cule. Vous eussiez bien fait de leur laisser )> des vers comme ceux-ci :

» Amour, en ces climats tout ressent ton empire. )> L'amour en tous ces lieux fait sentir son pouvoir. » Tantôt couvre sa gorge et ses trésors naissans. » D'Estrées k son amant prodiguait ses appas. » Il fait plus : a l'amour tout miracle est possible. » L'amour s'applaudissait en la voyant si belle.

» Ces transports, ces fureurs, qu'un tendre amour inspire, » Que lui seul fait goûter, que lui seul peut décrire. » Sur sa tombe, en passant, les plaisirs et les grâces «Répandirent les fleurs qui naissaient surleurs traces, etc.

» Vous chercheriez long-temps dans Vir- )> gile, avant d'y rencontrer de pareilles fa- » deurs; mais 5 dans nos opéras 5 et dans un » fatras d'insipides élégies, tous .retrouverez » ces mêmes expressions ressassées et retour- » nées en mille manières ? et plus que toutes )) les autres 9 celles du dernier vers. Depuis la )) fondation de la rime française, il est incon- » cevable combien de rimeurs ont parlé des » grâces sans en avoir, et ont fait naître 5 pour » rimer 5 ou les jeux ou les fleurs sur leurs » traces.

» Sitôt qu'au bout d'un vers ils ont placé les grâces , » La rime fait courir les amours sur leurs traces *.

» Il y a aussi une exagération trop outrée

* Je supprime ici une excellente critique des vers prosaïques. M. Clément, l'auteur, en cite une cinquantaine tirés de la Henriade, et qu'on ne peut concevoir qu'un versificateur, même ordinaire, ait pu placer dans un poëme épique.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. s59 » dans cette peinture de la mort de Charles IX :

» Son sang, à gros bouillons de son corps élancé, » Yengeait le sang français par son ordre versé.

» L'image du premier vers , qui conviendrait » à un homme qui aurait reçu une grande » blessure, ne convient pas ici , où il s'agit de » peindre le sang qui coule par les pores , non » point à gros bouillons, car cela est impossi- » ble. 11 est vrai que ce genre de mort n'était )) pas facile à peindre ; mais vous en avez )> donné , monsieur, une image fausse à force » d'être exagérée.

» Voici de nouveaux exemples du style am- » poule :

» Les vaisseaux, sous leurs mains, Jiers souverains des ondes.

y) Ce ne sont point les vaisseaux, mais les vents, )) qui sont les fiers souverains des ondes ; cela )) est d'autant plus déplacé, que ces vaisseaux, » fiers souverains des ondes , sont battus , un » moment après, par les vents, la tempête et » les ondes.

» Il m'instruisait d'exemple au grand art des héros.

» Ce vers est trop emphatique dans la bouche

*4o LES SOUPERS

)> de Henri IV : un roi et un héros ne s'ex- » priment point comme un jeune rhéteur.

» Semblable a ce 'héros, confident de Dieu même,

» Qui nourrit les Hébreux pour prix de leur blasphème.

» Ce dernier vers est faux par exagération : )) Moïse ne nourrit point les Hébreux pour les )) récompenser de leur blasphème. Cette idée » est presque folle.

» Yauban , sur un rempart , un compas à la main , » Rit du bruit impuissant de cent foudres d'airain.

» Cette pensée est outrée ; le bruit des canons » n'est point impuissant , malgré l'art qu'on )) leur oppose ? et cent foudres d'airain n'ont » Jamais fait rire personne. Cette idée est mieux » placée, quand Racine nous fait voir Athalie, » qui vient, avec une armée nombreuse, in- )) vestir le temple dont Joad est le grand- )) prêtre :

» Cependant Athalie, un poignard à la main, » Rit des faibles remparts de nos portes d'airain.

» Voyez comme , avec le même tour et pres- » que les mêmes expressions , l'un est outré , » l'autre est naturel.

» L'Espagne à nos genoux vient demander des rois ; » C'est un de nos neveux qui leur donne des lois.

» Saint Louis ne doit pas dire que l'Espagne » vient demander à genoux des rois à la » France ; cela n'est ni vrai , ni modeste de la » part d'un saint. Cette emphase ressort en- » core davantage par le ton prosaïque de » l'hémistiche suivant : C'est un de nos ne- )) veux. On ne parle point ainsi en vers :

» Quelque temps de Henri la valeur immortelle

» Vers ses drapeaux vainqueurs en secret le rappelle.

» Ce n'est point au moment que Henri s'ou- » blie avec tant de honte pour une amourette a de garnison , qu'il convient de parler de sa » valeur immortelle. Non-seulement cette épi- » thète est alors emphatique, mais elle est » ridicule.

» Un bruit rempli d'horreur

» Bientôt de ce silence augmente la terreur.

)) Il y a plus de galimathias que d'emphase » dans ces vers. On ne sait ce que c'est qu'un » bruit qui augmente la terreur d'un silence.

» Au seul nom de Henri , les ligueurs , pleins d'effroi ,- » Semblaient tous oublier qu'ils voulaient faire un roi. » Rien ne pouvait fixer leur fureur incertaine.

» Une incertitude ne peut être furieuse y ni » une fureur incertaine. La fureur est souvent » aveugle et toujours certaine; elle ne flotte » point; elle n'hésite , ni ne délibère; car elle » ne serait plus fureur : par conséquent, c'est » un abus de mots que de dire Jiœer leurfu-

» reur incertaine

» Vous avez, monsieur, un autre défaut non j> moins considérable et bien singulier, qui » résulte du style sautillant ; c'est que l'on » peut souvent renverser l'ordre de vos vers, » mettre le dernier le premier, l'avant-der- » nier le second, et les lire ainsi de suite, en » remontant , sans nuire au sens , et sans pa- » raître avoir rien dérangé. Or, je puis vous » défier de faire une pareille opération sur les » vers de Virgile ou de Racine. Peut-être croi- » riez-vous que ceci est une pure plaisanterie, » si je ne vous en montrais des exemples ; il » est juste de vous satisfaire :

» La, le frère effrayé pleure au tombeau d'un frère. » Chacun plaint le présent et craint pour l'avenir. » Ce grand corps alarmé ne peut se réunir.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. îfi

» On s'assemble, on consulte, on veut fuir ou se rendre. » Tous sont irrésolus, nul ne veut se défendre.

» Le sens n'y perdra rien , en renversant ainsi » ces vers:

» Tous sont irrésolus, nul ne veut se défendre.

» On s'assemble, on consulte, on veut fuir ou se rendre.

» Ce grand corps alarmé ne peut se réunir.

» Chacun plaint le présent , et craint pour l'avenir, etc.

» Faites la même épreuve sur cet autre en- »> droit :

» Qui m'apprend mon devoir est trop sûr de me plaire. » Viens, le cœur de ton prince est digne encore de toi. » Je t'ai vu ; c'en est fait, et tu me rends a moi. » Je reprends ma vertu , que l'amour m'a ravie. » De ce honteux repos fuyons l'ignominie, etc.

» Vous pourriez arranger, déranger, boule- » verser ces vers et une infinité d'autres pa- » reils , à votre fantaisie ; de sorte qu'ils se- » raient tout aussi bien , de quelque manière » que vous les placiez; mais il est sûr qu'une » poésie ainsi décousue n'a plus ni poids, ni » consistance, ni dignité. »

LE COMTE D'ESCARS

Souffrez que je vous interrompe encore ,

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