‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 13 sur 28 · U LES SOUPERS · texte numérisé non relu

U LES SOUPERS

pour vous représenter qu'il y a cependant de beaux vers dans la Henriade , et que vous ne nous citez que les mauvais.

M. CLÉMENT

La critique n'est faite surtout que pour reprendre ce qui est défectueux; cependant, je vous en ai cité de très-beaux.

LA COMTESSE, en riant.

Oui, pour nous prouver qu'ils n'étaient pas de Voltaire.

Mais c'était son devoir de critique.

LE COMTE DE SÉRENT

D'ailleurs, la chose est très-bonne à savoir. Il est curieux de voir un poète si sévère pour les autres , si difficile et si dédaigneux , piller effrontément Corneille , Racine et le grand Rousseau.

LE COMTE d'eSCARS.

îl me semble qu'un excellent critique . tel que monsieur Clément , qui écrit pour instruire ses lecteurs, et non par animosité, doit autant s'attacher à faire sentir les beautés d'un ouvrage, qu'à signaler ses défauts.

M. CLÉMENT

Oui , sans cloute; et c'est ce qui distingue la critique de la satire. Puisque vous voulez de jolis vers tirés de la Henri ade , en voici quatre qui sont très-agréables, que je rencontre au commencement du neuvième chant :

« La flatteuse Espérance , au front toujours serein , » A l'autel de l'Amour les conduit par la main. » Près du temple sacré, les Grâces, demi-nues , » Accordent a leur voix leurs danses ingénues. »

Ces images sont gracieuses et poétiques en même temps; mais le génie disparaît où l'on ne voit plus que le bel-esprit copiste, On est loin d'admirer ces vers , quand on sait que Boileau a dit dans son Lutrin :

« L'Espérance au front gai l'appuie et la conduit. »

et que le reste est pris de cette strophe de Rousseau :

«1 Les Grâces à demi-nues, » A ces danses ingénues » Mêlent de tendres accents; >» Et, sur un trône de nues, » Vénus reçoit votre encens. »

( M. Clément reprend sa lecture.)

« 11 est donc hors de doute que, si Je poêle

a46 LES SOUPERS

» qui, le premier, trouva un nouveau tour, » une expression neuve , pour rendre avec » élégance une image ou une pensée déjà ex- » primée par d'autres ; si un tel poète eut du » génie , celui-là n'en a aucun ? qui se sert du » même tour? de la même expression pour re- » dire la même chose.

» C'est avec génie que La Fontaine a dit » d'une manière toute neuve, dans son élégie » sur la disgrâce de Fouquet :

» La plus belle victoire est de vaincre son cœur.

» Mais ce n'est que du bel-esprit de retourner y* ce vers ? comme on Ta fait au neuvième chant » de la Henriade :

» Me vaincre est désormais ma plus belle victoire.

» Despréaux a eu besoin d'invention , pour » exprimer avec autant de vivacité que d'élé- » gance, cette pensée, qu'on avait si souvent » rendue avant lui? mais jamais aussi bien » que lui :

» Le chantre, qui, de loin, voit approcher l'orage, » Dans son cœur éperdu cherche en vain du courage.

» M. de Voltaire n'a eu besoin que de ;né~

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. ifo » moire pour répéter plus faiblement la même » tournure :

» Mayenne, en ce moment , inquiet, abattu ,

» Dans son cœur étonné cherche en vain sa vertu.

» Il y a une certaine vigueur d'expression clans » ce vers, que Valois, assassiné et mourant, » dit à son successeur , au sujet du trône qu'il » lui laisse :

» Mais songez que la foudre en tout temps l'environne.

» C'est le génie de Racine qui a secouru ici » M. de Voltaire; Racine avait rendu la même » idée avec bien plus de force, et la copie ne » paraît rien , ou plutôt disparaît devant ces » vers :

» Ce trône fut toujours un dangereux abîme ; » La foudre l'environne aussi bien que le crime.

» Dans le même discours de Valois , il y a deux » autres vers dont la tournure est fort animée » et fort heureuse :

» Vous' connaissez la ligue, et vous voyez ses coups; » Ils ont passé par moi pour aller jusqu'à vous.

» 11 n'a fallu pourtant aucun effort de génie

» pour les faire, d'après ceux-ci de Corneille,

» dans les Horaces :

» .11 faudra que leurs coups

» Se fassent jour ici, pour aller jusqu'à vous.

» Se fassent jour ici , en montrant son cœur, » est plus vif que , ils ont passé par moi , qui » est un peu dur et lourd.

>» De même , quand on sait cet autre vers de » Corneille :

» Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes.

» on voit bien qu'avec du bel esprit on fera » aisément cette espèce de parodie, qui est » dans le septième chant :

» Français, vous savez vaincre et chanter vos conquêtes.

» Molière , qui possédait à un degré suprême » l'invention et les hardiesses du style , a dit » avec srénie dans le Tartufe :

» Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment » De l'intérêt du ciel leur lier ressentiment.

» Cette expression admirable une fois trouvée, » quel mérite avez-vous eu de mettre au corn- » mencement du chant second :

» Couvrant leurs intérêts de l'intérêt des cietix.

» Ce n'est pas là ce qu'on peut appeler créer » en imitant ; dans la même page , le héros dit y> encore :

» Pour moi, qui de l'état embrassant la défense,

» Laissai toujours aux dieux le soin de leur vengeance.

» On ne sait pas pourquoi Henri parle des »»dieux, et non pas de Dieu ; mais on sait bien >♦ que Molière avait dit beaucoup mieux dans la » même pièce que nous venons de citer :

» Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous? » Laissez-lui,. laissez-lui le soin de ses vengeances.

» On ne me fera jamais comprendre qu'un » écrivain puisse avoir du génie , quand il ne *> peut à tout moment exprimer ses, pensées » qu'avec l'expression d'autrui. Je conviens » qu'avec cette manœuvre on peut en imposer » quelque temps , et jouir d'une admiration ex- *> croquée de toutes parts ; mais comme à la » fin tout se découvre ? à quoi s'expose-t-on , » quand on se voit dépouillé de ses plus riches » lambeaux, et qu'après avoir restitué aux uns » et aux autres , l'or 5 la pourpre , et toutes les » couleurs brillantes dont on s'était chamarré, » on se voit réduit presqu'à la nudité, sous un ha- » bit mis en pièces, et percé à jour de tous côtés ?

25o LES SOUPERS

LE CHEVALIER

Ne se peut-il pas faire que des écrivains, ayant a rendre les mêmes pensées , se rencontrent pour la manière de les rendre sans pour cela devoir être accusés de se copier ?

Cela peut arriver quelquefois, je ne le nie point; mais mon manuscrit vous répondra , car j'avais prévu cette objection.

(Il reprend sa lecture.)

« Ces rencontres sont rares quand on ne les » cherche pas.

» Voyons-nous que Despréaux et Racine , » Molière et La Fontaine se soient rencontrés au » point d'avoir fait des vers de génie qui soient » tout pareils. Si cela leur était arrivé ? ils se- » raient excusables, puisque, travaillant à peu » près en même temps , ils se seraient effecti- » veinent rencontrés par hasard ; mais on ne » voit point chez eux de ces ressemblances » frappantes; chacun d'eux a fait une foule de » vers admirables , et tous différens. Comment » donc supposer que M. de Voltaire , ayant lu » et relu cent fois les ouvrages de ces hommes » de génie, et sachant par coeur leurs plus

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. a5i >> beaux traits , ait employé ces mêmes beautés » sans savoir où il les avait vues? Non , non, » sa mémoire Fa mieux servi; et si la mienne » était assez ingrate pour ne m'avoir pas dé- » voilé tous ses plagiats, elle m'a pourtant dé- » couvert une grande partie des sources où il » a puisé ses plus beaux vers : que serait-ce s'il » voulait nous mettre sur la trace de toutes » les moissons qu'il a faites dans ces riches » et vastes champs . où il a cru que nos meil- » leurs poètes n'avaient travaillé que pour lui » préparer des récoltes ?

» Il y a bien des occasions où des écrivains » peuvent dire des choses ordinaires , a peu » près de la même façon ; il y a des tournures » qui appartiennent à tout le monde ? et qui se » trouvent nécessairement partout. Il y aurait » de la folie à s'en abstenir toujours , parce que >» d'autres s'en sont servis ; on peut même en » emprunter d'autres moins communes , mais » qui sont peu remarquables par leur éclat , et » qui n'ont pas demandé beaucoup de génie à » ceux qui les ont trouvées ; elles rentrent alors » dans le trésor commun d'une langue , et de- » viennent le bien de tout le monde, pourvu » qu'on en fasse une dépense modérée et hono-

25a LES SOUPERS

» rable ; je serais de mauvaise humeur, si je trou-

» vais mauvais, par exemple, que vous ayez mis :

» Sur les pompeux débris deBellone et de Mars.

» parce que Despréaux avait dit :

» Sur les pompeux débris des lances espagnoles.

>• On sent bien qu'une foule de poètes avaient » pu s'exprimer ainsi avant Despréaux, et que » vous avez pu en user de même après lui. Ces » autres vers du même poète , quoique fort » bien faits, ne sont pas assez frappans pour » que vous soyez répréhensible d'en avoir pris » la substance :

» Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue, » Qu'au faible et vain talent dont la France me loue.

» Vous avez déguisé votre emprunt par une » tournure un peu différente et fort animée :

» Je lui dois tout, madame , il faut que je l'avoue ; » Et d'un peu de vertu , si l'Europe me loue, e!c.

» Une chose à remarquer , c'est qac il faut » que je l'avoue est nécessaire au vers de Boi- » leatv, etqiril est cheville dans le voire *.

* Pour ne pas Irop allonger cet extrait, on passe ici une assez grande quantité de vers pillés de différons auteurs.

» » Il regrettait ces temps si chers a son grand cœur.

(Chant Ier.)

» Ils regrettent le temps à leur grand cœur si doux.

( Bajazet.)

» Déjà les deux partis , aux pieds de ces remparts, » Avaient plus d'une fois balancé les hasards.

(Chaut Ier.)

» Et déjà les deux camps, aux pieds de son rempart, » Devaient de la bataille éprouver le hasard.

( Bajazet.) .

» Et l'Espaguol avide , enrichi de mes pertes , » Vient en foule inonder mes campagnes désertes.

(Chant Ier.)

» Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes » Des Romains, que la guerre enrichit de nos pertes-

(Mithridate.)

» Il faut pourtant convenir que enrichit de >» nos pertes est une expression assez éclatante » pour répandre un jour peu favorable sur » l'imitation.

» Descends du haut des cieux, auguste vérité.

(Chant Ie-\)

» "Vérité que j'implore , achève de descendre.

(Esther.)

» Aux combats dès l'enfance instruit par la victoire.

(Chant Ier.)

» Par lui dès son enfance à Ja victoire instruit.

(Boileau, épît. IV.)

» Endormi sur le trône au sein de la mollesse.

(Chant Ier.)

» Un fainéant sur le trône endormi.

(Boileau, épît. Ire.)

» Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes.

(Chant I«.)

» De grands rois a vos pieds mettent leurs diadèmes.

(Quinault, Armide.)

» Où triomphent les arts, où se plaît la nature.

(Chant I".)

>» Ces fertiles coteaux où se plaît la nature.

(Rousseau.)

» Théâtre alors sanglant des plus mortels combats

(Chant Ier.) » Quoi! ce temple....

» Sera de leurs combats le théâtre honteux.

(Lutrin, chant VI.)

» Ce fantôme effrayant lever sa tête altière.

(Chant Ier.)

» Lève, Jérusalem , lève ta tête altière.

(Athalie.)

» Marqua par cent combats son empire nouveau. ,

(Chant II.)

» Marque de quelqu'affront son empire naissant.

(Bajazet.)

» D'un plomb mortel atteint par une main guerrière.

(Chant IL)

» Déjà du plomb mortel plus d'un brave est atteint.

(Boileau, épît. IV.)

» Dans l'ombre du secret depuis j)eu Médicis , etc.

(Chant II.)

» Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre.

(Mithridate.)

» Le signal est donné sans tumulte et sans bruit ; » C'était à la faveur des ombres de la nuit.

(Chant IL)

» C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,

(Atkalie.)

» Il faut que trois de nous, sans tumulte et sans bruit, » Partent à la faveur de la naissante nuit.

(Lutrin.)

» Digne de plus de vie et d'un autre destin.

(Chant II.)

» Digne de plus de vie et de plus de fortune.

(Chaulieu.)

» Songez que de Lévi la famille sacrée » Du ministère saint par Dieu même honorée, etc.

(Chant IV.)

>; Entrez, généreux chefs des familles sacrées , » Du ministère saint tour à tour honorées.

( Athalie. )

» Et d'un antique amas de superstitions, » Ont rempli dès long-temps toutes les nations,

(Chant V.)

» De tout ce vain amas de superstitions , » Qui ferme votre temple aux autres nations.

{Athalie. )

» D'un bras déterminé, d'un œil brûlant de rage.

(Chant VL)

» D'un geste menaçant , d'un œil brûlant de rage.

(Racine , Théhaïde. )

» Louis, en ce moment, prenant son diadème , » Sur le front du vainqueur il le posa lui-même.

(Chant VII. )

» Enfin , avec transport prenant son diadème , » Sur le front d'Andromaque il l'a posé lui-même

( Andromaque.)

» On marche en invoquant le grand Dieu des armées.

(Chant VIII.)

» Marchons, en invoquant l'arbitre des combats»

{Athalie. )

v La , tous les champs voisins, peuplés de myrtes verts f » N'ont jamais ressenti l'outrage des hivers.

(Chant IX.)

» Dans un bois écarté, dont les ombrages verts a Ne sentirent jamais la rigueur des hivers.

(Segrais , Églogue VI.)

» Ces fureurs, ces transports qu'un tendre amour inspire*.'

(Chant IX.)

» Agréables transports qu'un tendre amour inspire,

(DesiiouliÈres. )

» Nos grands maîtres du dernier siècle ne » se pillaient point entre eux, mais ils faisaient » d'excellentes récoltes dans nos vieilles poé- » sies. On sait combien Molière a ressuscité de » bonnes plaisanteries , et même des scènes » comiques tout entières , prenant , disait-il , » son bien où il se trouvait. Regnard., ensuite , » n'a pas eu la même grâce à copier les bons » mots de Molière , parce qu'il n'y a ni peine ? » ni gloire à prendre de bonnes choses dans un » auteur où tout est bon, et qu'il n'en résulte

* Un jeune homme de mes amis, en lisant le vers de Voltaire, a fort bien remarqué que ce vers était bien maladroitement pillé, parce que la fureur ne va point avec un tendre amour. Il faut remarquer aussi que, parmi tous ces vers, cités par M. Clément comme étant très-communs, il s'en trouve aussi plusieurs qui sont fort beaux. Ensuite, M. Clément fait une longue dissertation sur les ouvrages tout-a-fait mauvais et oubliés dans lesquels se trouvent quelques beautés : il dit avec raison qu'on peut se les approprier, comme Virgile, qui tira quelques paillettes d'or du fumier dEnnius. Je trouve seulement qu'il faudrait citer les ouvrages où l'on a pris les vers que l'on ressuscite.

J'ai supprimé la moitié de cette dissertation.

» aucun plaisir pour le lecteur a qui l'on ne

» redonne que ce qu'il avait déjà.

» Racine et Despréaux doivent à cette étude » de nos anciens auteurs un grand nombre de » vers qu'on admire justement dans leurs » écrits ; et , pour en citer quelques-uns , je » me rappelle que dans ce vers de Phèdre.

» De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire?

» cette épithète de furtive , bien plus heureuse » que secrète^ et que l'on croyait avoir été » trouvée par Racine, lui avait été suggérée »> par ce vers du Pirame de Théophile :

» Au moins, prenez bien garde en celte amour furtive.

» Le même Théophile lui avait aussi fourni » l'idée de ces vers de Mithridate , dont le tour » est si poétique :

» Tout reconnut mon père, et ses heureux vaisseaux » IN'eurentplus d'ennemis que les vents et les eaux.

» Théophile avait fini une strophe de cette ma- » nière :

» Si nos victorieux nochers

» Trouvent des ennemis sur l'onde,

» Ce sont les vents et les rochers. »

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i59

LE CHEVALIER

Cependant on cite avec éloge cet endroit du premier chant :

« Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,

» Cherché la douce paix en cet obscur séjour.

» Aux humains inconnu, libre d'inquiétude,

» C'est la que de lui-même il faisait son étude ;

» C'est la qu'il regrettait ses inutiles jours,

» Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours.

» Sur l'émail de ces prés , au bord de ces fontaines,

» Il foulait a ses pieds les passions humaines :

» Tranquille , il attendait qu'au gré de ses souhaits

» La mort vînt à son Dieu le rejoindre a jamais. »

M. CLÉMENT

« Ces vers ont de l'élégance, mais de l'élé- » gance sans génie , sans invention : ce sont » des idées communes habillées d'expressions , » non moins communes, qui sont arrangées » assez harmonieusement , quoique les vers » tombent monotonement deux à deux. Pas » une pensée qui frappe, nulle hardiesse d'élo- » cution ; pas un vers qui ne soit partout, pas » une épithète choisie ; tout cela est pris dans » le répertoire commun des faiseurs de vers » qui ne sont pas poètes ; ce qu'il y a de plus » élégant est fait d'après Boileau :

» Libre d'inquiétude , » C'est là que de lui-même il faisait son étude.

» Il n'est rien de si commode que de trouver » sous sa main deux hémistiches tout rimes. » Boileau dit :

» Lamoignon, nous irons, libres d'inquiétude, » Discourir des vertus dont tu fais ton étude.

)) Ce qui n'est pas pris à Boileau n'est, pas » si bon ; ce sont les plaisirs et les amours , » qui remplissent aisément un vers; ce sont » les passions humaines , qui sont du style » didactique et dogmatique ; c'est au gré de » ses souhaits 5 le rej oindre à jamais ; bouts » rimes qui ne finissent pas ce morceau dune » manière merveilleuse , et qui ne paraissent » pas avoir le dessein d'enlever notre admira- » tion. C'est donc là une élégance médiocre , » c'est celle du bel esprit, et dont lui seul » peut se contenter. Si vous voulez voir sur le » même sujet des idées , des images et de )> l'élégance d'un homme de génie, lisez ces » vers de La Fontaine , où? après avoir peint » les malheurs attachés à la grandeur et à la » fortune , il décrit ainsi le bonheur du sage *

» L'humble toit est exempt d'un présent si funeste;

» Le sage y vit en paix, et méprise le reste.

» Content de ses douceurs, errant parmi les bois ,

» Il regarde a ses pieds les favoris des rois ;

» Il lit, au front de ceux qu'un vain luxe environne,

» Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.

» Approche-t-il du but, quitte-t-il ce séjour?

» Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour.

» Le seul grand poète est capable d'embel- » lir une pensée philosophique d'une image » charmante comme celle de La Fontaine :

» Rien ne trouble sa fin ; c'est le soir d'un beau jour *.

« Je pourrais pousser ces comparaisons ** » fort loin ? si cette lettre n'était pas déjà si » ample ; on verrait toujours cette même dif- » férence entre le bel esprit , qui n'a qu'une » élégance superficielle, sans caractère , sans » invention; et l'homme de génie, dont Félé-

* M. Clément fait encore un parallèle de ce qu'il appelle l'élégance du bel esprit avec l'élégance du génie, dans un morceau bien fade et même un peu licencieux de son poëme sur les amours de Henri IV et de Gabrielle , et sur les amours de Vénus et d'Adonis, peint par La Fontaine. Je supprime ces deux morceaux; mais il est certain que les vers de La Fontaine sont infiniment préférables pour le style , l'élégance et les pensées à ceux de M. de Voltaire.

* Cette comparaison est instructive, parfaitement bien faite, mais beaucoup trop longue pour la placer ici.

» gance neuve, originale, trouve sa source dans » l'imagination , et non dans la réminiscence. » On verrait que, bien loin d'avoir rien ajouté, » en ce genre ? à la perfection de nos excellens » poètes , vous n'avez jamais pu vous élever à » cette perfection , même en les copiant sans » cesse 5 que , par cette imitation assidue et » continuelle, vous avez seulement réussi à » vous placer un peu au-dessus des poètes » médiocres du derniers siècle , en évitant la » platitude, la dureté et les insipides Ion- » gueurs de vos devanciers dans la carrière de » l'épopée ; que , si par une certaine sobriété » de style, vous vous êtes éloigné de tous les » écueils où ils ont échoué , vous êtes tombé » par un excès contraire au leur , dans une sé- » cheresse et une stérilité non moins condam- » nables. Il ne vous a pas , sans doute , été bien » difficile d'être plus élégant, plus harmo- » nieux , moins diffus que Chapelain , par » exemple ; mais il serait aisé de prouver que » vous avez eu moins d'invention, et que peut- » être vous n'avez pas été plus grand poète que » lui, pour le fond des choses et des idées. » Je ne m'engagerai point dans cette discus- » sion ; j'indiquerai seulement de quelle ma-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. *65 » nière on pourrait la traiter , en comparant » un endroit de la Pucelle k un autre de la » Henriade, où vous avez eu tous deux a pein- » dre le tableau le plus sublime, sans avoir » atteint ni Fun ni l'autre à la hauteur de votre » sujet :

» Au milieu des clartés d'un feu pur et durable ,

» Dieu mit avant les temps son trône inébranlable.

» Le ciel est sous ses pieds; de mille astres divers

» Le cours toujours réglé l'annonce a l'univers.

» La puissance, l'amour, avec l'intelligence,

» Unis et divisés, composent son essence.

» Ses saints, dans les douceurs d'une éternelle paix,

» D'un torrent de plaisirs enivrés a jamais,

» Pénétrés de sa gloire, et remplis de lui-môme,

» Adorent a l'envi sa majesté suprême.

» Devant lui sont ces dieux, cesbrûlans séraphins,

» A qui de l'univers il commet les destins.

» Il parle, et de la terre ils vont changer la face;

» Des puissances du siècle ils retranchent la race.

» Tandis que les humains , vils jouets de l'erreur,

» Des conseils éternels accusent la hauteur.

» On va voir que vous avez emprunté de » Chapelain le fond de ce tableau; vous avez » usé sobrement de toutes les couleurs qu'il » avait prodiguées et entassées ; vous n'avez » point péché, comme lui, par le définit d'être » long et diffus; si ce n'est qu'on veuille -dire

» que des vers sont toujours trop longs quand » ils sont médiocres. En effet, le passage que » nous venons de lire n'a rien qui réponde à » la grandeur, à la sublimité des idées que doit » inspirer l'Éternel. Dieu mis son trône. Ne » voilà-t-il pas une expression bien merveil- » leuse î Tout le reste est de cette faiblesse de » pensée et de style. Nous trouverons peut- » être plus à reprendre et plus a admirer dans » Chapelain :

» Loin des murs flamboyans qui renferment le monde ,

» Dans le centre caché d'une clarté profonde,

» Dieu repose en lui-même , et , vêtu de splendeur,

» Sans bornes , est rempli de sa propre grandeur.

•» Une triple personne en une seule essence,

» Le suprême pouvoir, la suprême science,

» Et le suprême amour, unis en trinité,

» Dans son règne éternel, forme sa majesté.

» Au même tribunal où sa bonté réside ,

» La sage providence à l'univers préside ;

» Et plus bas , à ses pieds , l'inflexible destin

» Recueille les décrets du jugement divin.

» De son être incréé tout est la créature;

» îl voit rouler sous lui l'ordre de la nature ;

» Des élémens divers est Tunique lien,

» Le père de la vie et la source du bien.

» Tranquille possesseur de sa béatitude,

» Il n'a le sein troublé d'aucune inquiétude,

j) Et voyant tout sujet aux lois du changement,

» Seul, par lui-même, en soi dure éternellement.

» Neuf corps d'esprits ardens, de ministres fidèles, » Devant l'Etre infini, soutenus de leurs ailes, » Chantent incessamment des cantiques sacrés... » Sous son trône étoile, patriarches, prophètes, » Et ceux qui par leur sang ont cimenté la foi, » L'adorent a genoux, saint peuple du saint roi.

» Ce tableau est plus complet, moins mes- » quin que celui de la Henriade. Vous avez » évité les longueur de Chapelain , vous avez » eu plus de discrétion dans le goût; mais il a » mis plus de traits qui annoncent le génie : » à travers les défauts de son style traînant, » on voit qu'il a mieux senli et mieux rendu » ce qu'il y avait de plus grand dans son » sujet :

» Dans le centre caché d'une clarté profonde, » Dieu repose en lui-même. -

» Cela est plus noble, plus majestueux, plus » fort que ces vers extrêmement vagues :

» Au milieu des clartés d'un feu pur et durable, » Dieu mit avant les temps son trône inébranlable.

» Que signifient ces épithètes , durable, iné- » branlable 9 en quoi ces rimes postiches re- » présentent-elles la majesté de l'Éternel ?

» Dieu mit son trône , fait le même effet sur » l'esprit que Dieu repose en lui-même. Ce » repos à l'hémistiche n'ajoute-t-il pas quelque » chose à la beauté de l'expression ? Les attri- » buts mystérieux de la divinité ne sont-ils pas » mieux développés dans les autres vers de » Chapelain , quoique trop allongés ? Avez- » vous quelque chose qu'on puisse opposer à » ceux-ci ?

» De son être incréé tout est la créature. » Le père de la vie et la source du bien. » Seul, par lui-même, en soi , dure éternellement.

» La peinture de la Providence, celle du des- » tin qui est aux pieds de Dieu, et qui recueille » ses jugemens, n'étaient-elles pas essentielles » dans un pareil tableau ? deviez-vous les omet- » tre ? Chapelain n'a-t-il pas fait encore une » image plus heureuse de ces ministres célestes :

» Devant l'Etre infini, soutenus de leurs ailes,

» que vous qui dites sèchement :

» Devant lui sont ces dieux, ces brûlans séraphins,

» et qui ajoutez ce vers prosaïque :

» A qui de l'univers il commet les deslins

DE LÀ MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 267 » N y a-t-il pas encore quelque génie dans cette » expression :

» L'adorent a genoux, saint peuple du saint roi?

» et quel génie y a-t-il clans ce vers :

» Adorent a l'envi sa majesté suprême ?

» Il est certain que le goût exquis et sublime de » Racine aurait pu faire quelque chose d'ad- » mirable du tableau de Chapelain; mais du » vôtre, il n'en eût rien fait : ce qui porte en » soi le germe du génie , quelque défectueux » qu'i? soit, est susceptible d'être perfectionné; » mais tout ce qui est marqué au coin faible et » superficiel du bel esprit, a une empreinte » de médiocrité , dont il est impossible de rien »> tirer de grand et de parfait.

» Il n'y a peut-être pas dans la Henriade une » expression de génie , c'est-à-dire une expres- » sion neuve qui soit d'une grande beauté; car » vous en avez de fort belles qui ne vous ap- » partiennent pas , et qui , par conséquent , ne » sont pas des expressions de génie. Citez-moi, » de grâces , celles auxquelles vous mettez le » plus de prix , celles dont vous vous glorifiez

» davantage ; seraient-ce ces vers sur les An- » glais :

» Ils sont craints sur la terre, ils sont rois sur les eaux ; » Leur flotte impérieuse, asservissant Neptune, » Des bouts de l'univers appelle la fortune.

» Ces vers n'ont pas coûté beaucoup à faire » d'après ceux-ci de Rousseau, où la pensée est » plus complète et mieux développée :

» La Tamise , reine des eaux ,

» Voit ses innombrables vaisseaux

» Porter ses lois dans les deux mondes,

» Et forcer jusqu'au dieu des mers

» D'enrichir ses rives fécondes

y Des tributs de tout l'univers.

(Ode au roi de la Grande-Bretagne.)

» Me citerez-vous ce vers du second chant :

» Les combats ont été les jeux de mon enfance.

» Si vous aviez inventé cette expression,, vous » auriez eu un moment de génie ; mais vous » n'avez eu besoin que d'esprit et d'élégance , » pour retourner, d'une manière fort heureuse, » une expression qui était neuve dans ces vers » du grand Rousseau :

» Et les couleuvres e -iouffées

» Seront les jeux de son berceau.

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 269 » Vous ne manquerez pas de me rappeler » ceux-ci de votre chant troisième :

» Parmi ces courtisans

» Que moissonna le fer en la fleur de leurs ans.

» Cette élégance serait du génie si elle n'était » pas de mémoire ; vous avez composé votre » vers de deux expressions de Racine , qui dit » dans Phèdre :

» J'ai perdu, dans la fleur de leur jeune saison, » Six frères... Quel espoir d'une illustre maison ! » Le fer moissonna tout.

» En la fleur de leurs ans est commun au prix » de ce tour poétique , dans la fleur de leur » jeune saison.

» C'est dans cette heureuse alliance des » mots qui forment l'image la plus charmante, » que se fait reconnaître le vrai génie de style.

» Vous ne me donnerez point 5 sans doute , » pour une expression neuve ce vers du qua- » trième chant :

» Sur la terre, à mon gré, ma voix soufflait les guerres.

» Car vous savez que Despréaux avait dit » avec plus de force :

» Quel démon, sur la terre, » Souffle dans tous les cœurs la fatigue et la guerre ?

» Vous aurez peut-être plus de confiance , » en me proposant , comme un trait de génie, » cet autre vers du même chant :

» La discorde inhumaine

» Trace en lettres de sang ce décret odieux.

» Trace en lettres de sang, n'est-il pas , me » direz-vous, une belle expression? Sans doute ; » eh quoi ! vous avez oublié que vous l'avez » mise sur vos tablettes pour vous en servir , » dès que vous l'eûtes trouvée dans Boileau ? » qui dit que le faux honneur, inspirant les fu- » reurs du duel , force les hommes à s'égorger » pour le moindre affront :

» Et dans leur âme en vain de remords combattue,

» Trace en lettres de sang ces deux mots, meurs ou tue.

» Vous me direz peut-être que j'ai passé , dans » ce même chant quatrième , par-dessus un » vers que j'aurais dû relever :

» Les aigles , les vautours aux ailes étendues.

» Aux ailes étendues est une expression pit- » toresque digne des plus grands maîtres, qui » n'ont rien eu tant à cœur que de peindre et

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 171 » de caractériser les objets de la nature , par » les traits les plus frappans , et qui font

» image.

» Tel est l'excellent La Fontaine , qui n'a » jamais manqué ces sortes de beautés 5 et qui » nous a fourni celle-ci 5 que vous n'auriez ja- » mais trouvée sans lui , car vous n'en avez » aucune autre qui y ressemble * il dit donc » dans sa fable des deux pigeons :

» Le vautour s'en allait le lier, quand des nues » Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.

» Je ne sais si vous attachez quelque prêtent » tion à ce vers du cinquième chant :

» Il fatiguait les cieux de ses vœux criminels.

» Fatiguer les deux était fort beau dans sa » nouveauté ; il faut l'admirer dans Corneille , » qui a dit le premier :

» 11 fatigue le ciel par des vœux superflus.

» Ceux qui Font encore répété après lui n'ont » eu que de la mémoire.

» Ce n'est point avec génie que vous avez dit » dans le même chant :

» S'adresse au Dieu puissant qui fait régner les rois.

» et que vous avez redit à la fin du dixième

» Il entre au nom du Dieu qui fait régner les rois.

» Il n'était besoin que d'un léger effort » d'esprit pour faire ce petit changement à » l'expression de Racine :

» Je vais l'offrir au Dieu par qui régnent les rois.

» Votre excellente mémoire 5 ayant retenu » ces vers du Rhadamiste de Crébillon :

» Mais le cruel, bien loin d'appuyer sa grandeur, » Le dévorait déjà dans le fond de son cœur.

» vous avez pu vous passer de génie pour » dire après lui :

» Dévorait en secret, dans le fond de son cœur, a De ce grand nom de roi le dangereux honneur.

» Crébillon n'avait pas mis en secret, qui » est ridicule avec dans le fond de son cœur. » Racine s'est exprimé avec génie dans ce » vers de Mithridate :

» Les uns avec transport embrassent le rivage.

» Le bel esprit vient ensuite, qui croit dé- » guiser son imitation en mettant :

» Le soldat s'épouvante ; il embrasse la terre-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, vfî

» Rousseau avait imaginé une expression » neuve et belle , pour ne pas toujours répéter » l'astre du jour, le dieu du jour, en parlant » du soleil :

» Pâles tyrans de ces lieux abhorrés, » Que l'œil du jour n'a jamais éclaire's !

» Vous , qui n'imaginez rien , vous trouvez » plus facile de vous emparer du miel de l'a- » beille, et vous croyez qu'on vous fera honneur » de ce vers qui termine votre sixième chant :

» Ces morts et ces combats qu'avait vus l'œil du jour.

» Il y a de la chaleur dans ce vers du chant » dixième :

» Rends-moi le jour, le sang que t'a donné ta mère.

» Mais comme il était écrit dans les oracles » d'Apollon que vous n'inventeriez jamais rien, » vous avez été forcé par votre destinée , je » veux dire par votre caractère imitateur , de »> vous servir de l'expression de Racine ? lors- » qu'Iphigénie dit à son père :

» Je saurai

» Vous rendre tout le sang que vous m'avez donne'.

» Je suis loin de prétendre qu'on ne puisse

» jamais employer une belle expression trouvée » par d'autres , quand on y apporte des mena- » gemens 5 et qu'on enrichit sur l'inventeur. » C'est ainsi que Racine a souvent surpassé >, Corneille en l'imitant. Il faut avec cela , » comme Racine , être riche de son propre » fonds , et se faire encore plus admirerpar des » beautés neuves que par des beautés d'imita- » tion; mais un écrivain qui n'a presque pas » un trait remarquable qu'il n'ait emprunté , » qui est faible et commun dans tout ce qui » lui appartient, et n'a rien trouvé de vrai- » ment beau que ce qu'il a pris , un tel écri- » vain serait au rang des plus médiocres, s'il » n'avait eu beaucoup de mémoire , et encore » plus de front pour braver la crainte et l'hu- » miliation du parallèle ; on lui accordera de » l'élégance, non point celle du génie, la seule » qui résiste aux épreuves du temps , mais » celle du bel esprit, qui en impose par quel- » que air de ressemblance, qu'une imitation » continuelle lui donne avec l'autre , et qu'on » néglige à la fin, quand on reconnaît la su- » percherie , comme on laisse la copie d'un «tableau, quelqu'ébloui qu'on en ait été, » dès qu'on peut avoir l'original.

» C'est par les qualités ou épithètes que Ton » donne aux objets, qu'on les rend plus ou » moins sensibles , plus ou moins frappans, et » qu'on les grave dans notre esprit ; si vous » donnez à un objet une qualité vague et qui » convient également à mille autres , il ne fera » qu'une légère impression sur nous ; il se » confondra dans la foule des choses qui inté- » ressent faiblement , et nous l'oublierons aus- » sitôt ; si, pour nous peindre les chiens , vous » dites :

» Ces animaux hardis, nourris pour les combats, m Fiers esclaves de l'homme, et nés pour le carnage, » Ignorant le danger, aveugles, furieux.

» nous ne saurons si ce n'est pas plutôt du che- » val que vous voulez parler , puisque ces qua- » lités lui conviennent beaucoup mieux ; cette » peinture vague se brouillera dans nos idées, » et toute image qui n'est pas distincte s'ef- » face promptement de la mémoire. Vous au- » rez beau nous dire : La discorde inhumaine, » la discorde fatale , la discorde cruelle , ce » monstre impétueux > sanguinaire , inflexible^ » ces épithètes, qu'on applique indifféremment

» à une foule d'objets autres que la discorde , » ne serviront point à nous la représenter de )) manière à en être saisis, troublés et émus. » Jamais nous ne nous rappellerons l'image de ;> votre discorde ; nous n'en aurons pas même » une idée sensible. Il en est ainsi de tous les )> objets de la Henriade qui se présentent sous )) des traits si vagues ? si incertains , qu'ils )> effleurent à peine notre attention , et ne nous » laissent point ce long souvenir qui est le » signe de l'immortalité.

)> Le vrai poète , au contraire , sait peindre )> les objets de la nature , ou ceux qu'a créés » son imagination , par des épithètes qui les » caractérisent d'une manière si vraie et si » frappante , et qui les distinguent si bien de » tout autre objet, qu'ils fixent à jamais notre )> attention et notre souvenir. Qui est-ce qui » peut oublier dans Boileau , la génisse aufront » large et superbe j la disette au teint blême, les )) chanoines vermeils et brillans de santé , les » cloches dans les airs de leur voix argentine, » sur son banc le prélat radieux , la cruche )> au large ventre ? le ventre creux du pupitre » fatal, les détours étroits d'une barrière obli- )> que , d'agneaux effrayés une troupe bê-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOUPxG. 277 )) lante y le nouveau Cicéron tremblant , déco- » loré, et tant d'autres épithètes, non moins » belles, dont ce poète est rempli * ?

)> Et pour donner encore quelques nouveaux » exemples de ce coloris d'emprunt 5 quelle » peine et quel mérite y a-t-il de prendre à » Racine ce vers où Phèdre parle des flatteurs » qui empoissonnent les rois de leurs conseils :

» Et leur osent du crime aplanir le chemin.

» et de transporter cela aux rois :

» Ciel! faut-il voir ainsi les maîtres des humains » Du crime a leurs sujets aplanir les chemins!

» Quand Agrippine a dit .

»... Je m'assure un port dans la tempête,

)) en coûte-t-il beaucoup pour appliquer ainsi » cette couleur métaphorique :

» Soit qu'enfin s'assurant un port durant l'orage.

M. Cle'ment parle ensuite du coloris qu'on louait tant dans M. de Voltaire, et il prouve qu'il l'a pillé comme tant d'autres choses. Alors M. Clément retombe dans les citations des immenses plagiats de M. de Voltaire : je n'en rapporte ici qu'un très-petit nombre.

» Il est encore facile, d'après ce vers de Bri-

» tannicus :

» Le sénat , chaque jour, et le peuple, irrite's

» De s'ouïr, par ma voix, dicter vos volontés , etc.

» de faire un vers qui ait une couleur élé- » gante ? comme celui-ci du troisième chant *

» Us dictaient, par sa voix, leurs volontés funestes.

)) C'est avec la même adresse que de cet autre » vers de Britannicus ? on peut faire, sans )) peine ? ceux-ci du même chant :

» La tendresse et la crainte,

» Pour lui , dans tous les cœurs étaient alors e'teintes.

)) Il n'est pas difficile de ramasser de temps en » temps quelque bel hémistiche qui donne de » l'éclat à un vers ? comme en disant que la » discorde

» Fait siffler ses serpens, et lui parle en ces mots.

» Boileau ayant déjà dit , dans le Lutrin , de » la même discorde :

» Fait siffler ses serpens, s^excite a la vengeance.

» Nous lisons dans la seconde satire de Des- » préaux ce beau vers :

» Je ne vais point au Louvre adorer la fortune.

» Avec cela, il ne faut pas beaucoup d'invention » dans le coloris pour dire :

» La foule importune

» Qui court a ses autels adorer la fortune,

» Racine a mis dans Athalie :

» Et déjà son esprit a devancé son âge-

» Cette couleur est fort belle, et vous avez pu » vous en faire honneur a peu de frais, en )) mettant :

» L'esprit et la vertu devançaient les années.

» Voici un nouveau trait d'Athalie , qui est » d'un très-beau coloris :

» Le ciel même peut-il réparer les ruines

» De cet arbre séché jusque dans ses racines ?

» 11 n'est pas jusqu'à Quinault chez qui vous )) n'ayez souvent cherché des couleurs pour » orner votre style. Comme il n'était pas mal- » aisé de fortifier ses expressions dénuées de » vigueur, il faut convenir que vous ne restez » pas au-dessous de lui en l'imitant. S'il dit en » parlant de Méduse :

» Gardons-nous de la voir, la mort est dans ses veux.

28o LES SOUPERS

» Vous profitez habilement de ce Irait assez » vif, et votis enchérissez sur Quinault , en )) disant :

» La foudre est dans ses yeux , la mort est dans ses mains.

» Quinault fait parler ainsi Médée , dans » Thésée :

» Quand on a fait trembler un roi ,

» Apprenez qu'on en doit tout craindre.

)) D'après cela, vous n'avez pas eu grand'peine » à tourner cette maxime de cette manière , » en faisant 5 par malheur , le premier vers » plus prosaïque et plus dur que celui de » Quinault :

» Quiconque a pu forcer son monarque à le craindre, » A tout à redouter, s'il ne veut tout enfreindre.

» Ce serait vouloir donner une édition de la )> Henriade en citations ? que de pousser cette )) analyse de votre coloris jusqu'où, elle pour- » rait aller. On en a vu assez dans le cours de » ces réflexions, pour être convaincu que la » meilleure partie de ce coloris, si vanté, ne » doit vous mériter d'autre éloge que d'avoir )) su l'enlever adroitement pour orner ou dé-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 281 « guiser la sécheresse naturelle de -votre style ; » en effet , le coloris qui vous est propre , qui » vous appartient réellement , est plutôt celui » de la prose que celui de la poésie ; vous » saviez bien ce que vous faisiez , quand vous » avez dit que les vers devaient avoir l'exacti- )) tude et la régularité prosaïque 5 et qu'il fal- )) lait les tourner en prose pour juger s'ils » étaient bons. C'était un système que vous » établissiez en faveur de votre poésie , qui » n'a généralement que les couleurs d'une » prose assez simple , et qui n'en diffère que » par de mauvaises rimes , et par une mesure » dépourvue de nombre, de variété , de véri- » table harmonie.

» On vous a souvent loué d'avoir toujours )) le mot propre en écrivant. Il fallait dire que )) vous aviez dans vos vers ? le mot propre de » la prose ?. et rarement le mot propre de la » poésie? car on doit faire cette distinction pour )> bien juger d'un poète. C'est faute de l'avoir )) faite ? ou bien parce que vous étiez intéressé » à ne la point faire , que vous avez égalé » Quinault à Racine, et Lamotte à Rousseau. » C'est par une suite de la même erreur qu'on

» vous élève tous les jours au rang des Racine » et des Corneille. Je ne prétends pas néan- » moins que le mot poétique ne se trouve )) point dans vos vers ; il s'y trouve toutes les » fois que vous l'avez trouvé dans nos poètes, » et l'on sait qu'il vous est arrivé souvent de )) l'y chercher. Hors de là, vos vers prennent )) naturellement le ton et la marche de la prose, » et n'ont presque jamais le coloris poétique » qui est ce qui produit en partie la faiblesse )) de tous ces morceaux que nous avons exa- » minés dans la lettre précédente et dans » celle-ci. C'est que la couleur en est vague et » prosaïque, et que vous n'avez pas su y mettre » le mot propre de la poésie. Après tous ces » exemples , auxquels on peut recourir , il » suffira d'en rapporter deux ou trois nouveaux, » pour ne laisser rien à désirer sur ce sujet :

» ^es chefs et les, soldats près du roi s'assemblèrent.

» Ils demandaient l'assaut. Le roi , dans ce moment,

» Modéra son courage et leur emportement.

» Il sentit qu'il aimait son ingrate patrie ;

» Il voulut la sauver de sa propre furie.

» Haï de ses sujets, prompt a les épargner,

» Eux-seuls voulaient se perdre; il Jes voulait gagner.

» Heureux, si sa bonté, prévenant leur audace,

» Forçait ces malheureux à lui demander grâce!

» Pouvant les emporter, il les fait investir, etc.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. *&5 y> Je vous demande s'il y a dans ces vers un » seul tour, un seul mot qui sorte du ton de la » prose la plus vulgaire. S'il suffit de s'expri- » mer clairement pour avoir le mot propre , » ces vers sont excellens , surtout le dernier^ )) qui est pourtant d'un vrai style de gazette ; « mais ce n'est pas assez pour un poète d'avoir » le mot propre d'un gazetier ou d'un his- » trion. La poésie serait un métier bien facile et » bien misérable , si elle se bornait à mesurer >) et à rimer une prose sèche et commune ; » elle a un langage qui n'est qu'à elle, et des » mots qui lui sont propres pour dire les » mêmes choses tout autrement que le langage )) prosaïque. Ainsi quand vous dites :

» Du côté du Levant, bientôt Bourbon s'avance.

» vous vous exprimez avec le mot propre d'une » prose géographique. Racine , au contraire , » s'exprime avec le mot propre de .'a poésie , » en disant :

». . . . Qu'Ismaël en sa garde

» Prenne tout le côté que V Orient regarde.

» Vous avez souvent des vers qui sont fort )> singuliers par l'emploi que vous y faites du

a84 LES SOUPERS

» mot propre de la prose ; tels sont ceux-ei du » premier chant :

» Le prince a ces repas était accoutume'. » Des caprices de l'homme il a tire' son être. » N'espérez point entrer dans les murs de Paris. » Du vainqueur des Anglais il aperçoit la tour, etc.

» Boileau ayant à rendre une chose aussi simple » que celle de ce dernier vers , tâche au moins » d'en ôter la couleur prosaïque , et dit que » la nuit :

» Déjà de Montlhéry voit la fameuse tour.

» Voici encore quelques mauvais vers :

» Si, dans les différens où l'Europe se plonge,

» La trahison , le meurtre est le sceau du mensonge,

» L'un et Fautre parti , cruel également ,

» Ainsi qup- dans le crime, est dans l'aveuglement.

» 11 en faut dire autant de ceux-ci :

»... A cet ohjet , Henri demeure en proie

» A la douce surprise, aux transports de la joie.

» Modérez, dit Louis, ce premier mouvement ;

» Craignez encore, craignez ce grand événement.

» Oui, du sein de Paris Madrid reçoit un maître :

» Cet honneur à tous deux est dangereux, peut-être, etc.

» Ces vers et une foule d'autres semblables

» n'ont aucunement la façon ni la forme poé- » tiques ; ce sont des lignes de prose sans ex- » pression et sans couleur. Il n'y a pas non » plus l'ombre de coloris dans ces six vers du » dixième chant :

» De la cruelle faim le besoin consumant

» Semble étouffer en eux tout autre sentiment ;

» Et d'un peu d'alimens la découverte heureuse

» Etait l'unique but de leur recherche affreuse.

» Il n'est point de tourment, de supplice et d'horreur

» Que, pour en découvrir, n'inventât leur fureur.

» Il est certain qu'on pardonnerait à peine » cette prose languissante et sèche à un bis- » torien. Le coloris de Fabbé de Vertot est » bien supérieur à celui-là.

» Bien loin d'avoir le mot propre de la poé- »sie? il vous arrive de n'avoir pas le mot » propre de la prose 5 comme lorsque vous » dites de la ligue :

i » Monstre affreux, qu'ont nourri les peuples etles grands, » Engraissé de carnage et fertile en tyrans.

» Le mot fertile ne s'emploie ni en vers ni en » prose dans cette acception.

» Le mot propre est fécond. Il fallait, au » lieu de monstre^ un mot féminin; hydre.

» par exemple; et, par ce moyen, vous auriez » pu mettre :

» De carnage engraissée, et féconde en tyrans.

» Dans un autre endroit , vous vous expri- » mez ainsi :

» Dans Londre, il a formé la secte turbulente

» Qui sur un roi trop faible a mis sa main sanglante.

» 77 a formé la secte est déjà une prose de » théologien ; a mis sa main sanglante ne se- « rait pas tolérable en prose : le mot propre » serait au moins porta sa main sanglante.

» 11 me semblerait donc assez juste de ré- » duire tous les éloges qu'on a faits de votre » coloris, à une certaine partie du style où » vous réussissez mieux qu'en toute autre : » c'est dans le genre doux, agréable et tem- » péré. Comme les couleurs de ce genre se » rapprochent un peu plus des couleurs de la » prose, elles se sont trouvées plus facile- » ment sous votre pinceau faible , mais bril- » lant et léger. Aussi tout ce qui est de ce » genre dans votre poëme, surtout les qua- » torze premiers vers de l'épisode de Dailly, » et une partie du chant neuvième, sont-ils

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 287 y> d'un coloris plein d'agrément. Du reste, je » crois pouvoir dire , sans craindre de n'être » pas approuvé de tout connaisseur impartial, » que votre style est médiocrement partagé de » cette richesse de couleurs qui embellit la » poésie des Boileau et des Racine ; et que » votre coloris, en général, est purement un » coloris prosaïque.

» Je me renfermerai , pour ce que j'ai à dire » de votre versification , dans un petit nombre » de réflexions. La tournure de votre esprit » vous portant à effleurer tous les genres, » vous avez vu qu'en poésie, la seule façon » des vers vous retiendrait trop long-temps , » si vous vouliez y mettre quelque perfection; » et votre ambition étant plutôt d'en faire » beaucoup que de les faire bien, vous avez » contracté une manière expéditive qui s'ac- » commodait à votre avidité de produire et à » votre paresse de corriger, ou plutôt de bien » faire. Votre seul art a donc été d'abréger » toutes les difficultés de l'art des vers, et » voici les moyens que vous avez pris pour en » venir à bout.

» Le plus général et le plus facile a été de » suivre la marche et toutes les allures pro-

» saïques ; votre construction est presque tou- » jours directe comme celle de la prose : très- » peu d'inversions , par conséquent, si ce n'est » de ces inversions communes que la prose » même peut adopter. On sait, néanmoins, » que ce qui donne le plus aux vers le tour et » la forme poétiques , ce sont la construction » indirecte et les inversions savamment com-

» binées

»I1 est donc évident, par ces exemples et par » mille autres que je pourrais citer, que lin- » version, combinée avec génie, est ce qui » distingue le plus avantageusement les vers » de la prose , et que cette combinaison étant » infiniment bornée dans vos vers , c'est ce » qui leur donne une marche si prosaïque, et » ce qui vous les rend presque aussi faciles à » faire que de la prose.

» Le second moyen que vous avez eu pour » augmenter avec facilité , ca été de détacher » vos vers, qui vont communément un à un, » deux à deux , quelquefois par trois ou quatre, » très-rarement par cinq ou six, et presque «jamais par ces périodes de sept, huit, dix » ou douze vers , qui donnent tant de majesté,

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 289 » de rondeur et d'ombre à la poésie. La versi- » fixation devient certainement beaucoup plus » facile en la coupant, en la morcelant par » petites phrases. Quand on n'a qu'un ou deux, » ou quatre vers à faire de suite, il faudrait » avoir bien peu d'haleine pour ne pas fournir » avec quelque chaleur un si court espace. » Quand on n'embrasse à la fois qu'une petite » partie d'une idée , une image de peu d'éten- » due , ce serait avoir bien peu d'esprit que de » ne pouvoir la rendre sans faire de lourdes » fautes. Aussi, cette méthode de hacher le » style et la versification est-elle fort commode » pour écrire rapidement et sans beaucoup de » peine ; et cette méthode a été adoptée par le » plus grand nombre de vos versificateurs , qui » font à la hâte des ouvrages du moment. Il en » résulte, à la vérité, un style sans liaison, sans » ensemble , sans consistance , sans variété , » sans nombre , sans harmonie ; il en résulte » une monotonie continuelle, qui donne au » lecteur la fatigue et la peine que n'a pas » voulu prendre l'écrivain.

» Cette monotonie , mère éternelle de l'en » nui, ne peut s'éviter qu'en variant à l'infini

» la coupe des phrases et des vers

» Outre la monotonie et la slérilité de vos » rimes , qui pourrait compter toutes celles qui » sont mal choisies , qui ont à peine un demi- » son , et qui ne peuvent satisfaire que des » oreilles sourdes? Cette licence, que vous » avez le premier introduite dans le genre » noble, vient plutôt de l'envie de courir en » rimant, que d'ôter la gêne aux pensées; » puisque nos meilleurs poètes en ce genre ne » se sont jamais abandonnés à cette vicieuse » négligence, et que, néanmoins, ils vous sur- » passent infiniment en beautés de toute es- » pèce : nos petits rimeurs ont eu grand soin » d'adopter ce défaut essentiel, pour avoir un » air voltairien , sans faire attention que vos » meilleurs vers sont ceux que vous avez le » mieux rimes. Enfin , il me semble qu'il vau- » drait mieux se passer tout-à-fait de la rime, » que d'offenser l'harmonie de nos vers par de » fausses rimes , comme il vaut mieux parler » que de chanter faux. Vous savez bien que » je ne suis pas le premier qui vous reproche » cette licence inexcusable dans le mauvais » choix de vos rimes , que Rousseau appelait » des rimes du Pont-Neuf, vous comparant

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 291 » assez ingénieusement aux chantres de la Sa- » maritaine, de qui vous Tvez appris à faire » rimer humains et inhumains y observe et » relève , etc.

» D'après tout cela , combien ne doit-on pas » être étonné d'entendre de prétendus con- » naisseurs louer et vanter l'harmonie de \os » vers! S'ils veulent dire par-là que vous vous » êtes garanti de l'aspérité et de la dureté de » Chapelain, ils ont raison; mais ce n'est pas » assez, pour être un poète harmonieux, que » de n'être pas un versificateur dur. [1 est d'a- » bord impossible que l'écrivain dont les vers » sont détachés , brisés, décousus, sautillans, » qui n'a pas connu Fart des périodes nom- » breuses et d'une coupe variée dans les phra- » ses, ait jamais su ce que c'était que la véri- » table harmonie du style poétique. Sans cette » harmonie générale , les vers ne sont plus que » des lignes symétriques plus ou moins cou- » lantes et faciles, mais fastidieuses^ assoupis- » santés à la longue , et d'autant moins préfé- » râbles au ton ordinaire de la prose, que » leur mesure forcée est plus marquée, plus » uniforme que la sienne.

» Après cette harmonie , qu'on peut regar-

» der comme la base fondamentale de toute » versification , et qui est on ne peut pas plus » rare dans les vers de la Henrlade , je n'en » connais point d'autre que l'harmonie imita- » tive , qui est l'harmonie par excellence , et » qui met le sceau de la perfection à l'harmo- » nie générale du discours ; mais comme cette » harmonie est beaucoup plus difficile encore » que la première , qu'elle demande bien plus » de talent et de travail de la part du poète , » il ne faut pas s'attendre d'en trouver ainsi » que l'exigerait le style épique j dans une ver- * siScation précipitée et construite à la hâte. » En effet , bien loin que ies images de la Hen- » riade aient ces couleurs harmonieuses que » les sons imitatifs peuvent donner à chaque » chose, l'harmonie en est presque toujours » vague, incertaine, toujours la même pour » tous les objets , et, par conséquent, ne con- » venant à aucun que très-rarement et comme » par hasard. C'est encore un nouveau moyen » de faire des vers avec la plus grande facilité ; » mais ces vers, qui n'ont point frappé l'oreille » d'un ton capable de la surprendre et d'é- » veiller son admiration , ne laissent aucune «trace profonde dans l'esprit, et s'oublient

J)E LA MARÉCHALE DE .LUXEMBOURG . ^95 » aussi aisément qu'ils ont été faits. Je ne ré- » péterai point ici ce que j'ai dit ailleurs et » fort au long de l'harmonie imitative; les » principes que j'en ai développés et appuyés » d'un grand nombre d'exemples ? ont paru » nouveaux à plusieurs , mais n'ont été contes- » tés d'aucun esprit raisonnable. D après ces » exemples et ces principes , ou peut juger » sans peine combien peu vous avez connu » cette sorte d'harmonie, et combien vos vers » en sont privés. Je laisse donc cet examen à >» faire aux oreilles instruites et exercées. Pour » les autres, qui ne voudront point se donner » cette peine , je leur ferai peut-être plaisir en » rapportant le petit nombre de vos vers qui » ont le caractère et le son imitât ifs. J'ai re- » marqué que c'était seulement dans les images » d'un genre doux, gracieux et tempéré, que » vous aviez trouvé quelquefois cette harmo- » nie; et qu'il n'y en avait aucun vestige dans » les images de tout autre genre. Ce n'est pas » que vous l'ayez portée à une grande perfec- » tion , dans le gejire même qui vous est le » plus favorable; mais elle est assez sensible » pour faire une impression agréable et flat- » teuse, dans ces vers , que je cite avec plaisir :

» Des prêtres fortunés foulent d'un pied tranquille

» Les tombeaux des Gâtons et la cendre d'Emile.

» Ainsi, dans un vaisseau qu'ont agité les flots, .

» Quand l'air n'est plus frappé des cris des matelots,

» On n'entend que Je bruit de la proue écumante,

» Oui fend d'un cours- heureux la mer obéissante.

» Le sommeil l'entendit de ses antres secrets ;

» Il marche mollement vers ses ombrages frais.

» On entend pour tout bruit des concerts enchanteurs,

» Dont la molle harmonie inspire les langueurs.

» Et bientôt, fatigué d'un moment de réveil,

» Las , et se rejetant dans les bras du sommeil,

» Entre ses favoris, et parmi les délices,

» Tranquille, il s'endormit au bord des précipices.

» L'harmonie de ces quatre derniers vers est » bien indiquée, et assez convenaidle à l'image » que vous nous présentez; mais il s'en faut » bien qu'elle soit aussi parfaite que dans ces » vers du Liittin, qui sont connus de tout le » monde , et contre lesquels il semble que » vous ayez voulu lutter :

» Du moins, ne permets pas .. La Mollesse oppressée, » Dans sa bouche, a ce mot, sent sa langue glacée , » Et, lasse de parler, succombant sous l'effort , » Soupire, étend les bras , ferme l'œil et s'endort.

» Je crois m'être rendu utile à ceux qui au- » ront le talent et la noble audace d'entrer

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 295 » dans cette carrière de l'épopée, en leur » montrant les véritables routes qu'ils doivent «suivre, et dont vous vous êtes écarté; les » beautés essentielles à cette grande poésie, » que vous avez presque toutes négligées, et » qu'ils doivent toutes recueillir sur les traces » des anciens, s'ils veulent vivre comme eux » dans la postérité; enfin, en leur découvrant » les défauts sans nombre les plus opposés à » la poésie épique et au bon goût," défauts » qu'ils doivent éviter avec l'attention la plus » sévère, et dans lesquels il semble que vous » vous soyez laissé entraîner avec plaisir par » votre goût particulier et par votre amour » déréglé pour le bel esprit , ce sera donc » une grande satisfaction pour moi, si, n'ayant » pas le talent d'exécuter une sublime entre- >> prise , pour laquelle mes forces ne repon- » draient pas à mes désirs , je puis , du moins , » par mes vues et par mes conseils , aider » quelque génie hardi à se sauver des écueils » où vous avez échoué ^ à tendre vers le but )> où doit le couronner le plus beau laurier de » la poésie, et à s'immortaliser, en donnant » à notre nation un véritable poëme épique » dont elle puisse se glorifier. »

LE COMTE DE SÉRENT

Il est certain que ces lettres critiques de M. Clément forment la poétique la plus instructive et la plus intéressante.

LE PRINCE

Il est bien à désirer qu'on les mette entre les mains de tous les jeunes gens qui annoncent de l'esprit.

Oui . car elles contribueraient puissamment à leur former le cœur, le goût et l'esprit.

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