LE COMTE DE MONTÈSQUIOU
La mythologie valait mieux que le mahométisme. Les Grecs et les Romains avaient dumoins une Minerve déesse de la sagesse, un Apollon dieu de la poésie et des beaux-arts , un Parnasse *, etc., etc., etc.
quelles il prouve que tous les auteurs païens ont reconnu de même la vérité d'une infinité de miracles qui se sont passés sous leurs yeux et en présence d'une multitude innombrable; ce qui produisit celle des martyrs païens , qui embrassèrent le christianisme avec tant d'enthousiasme. Les incrédules attribuaient les miracles au hasard ; extravagance qui s'est renouvelée dans tous les siècles; ce qui a fait dire a Pascal, parlant de la force de la crédulité , « tant de choses plaisantes et vraies ».
* M. le baron Massias vient de donner un nouveau volume in- 12 de pensées et de maximes, dans lequel on lit cette ingénieuse sentence : « La sagesse a pour muse la méditation ; son Parnasse est la solitude ».
Mais aussi ? que d'infâmes divinités ! Et dans l'Olympe, quelle mauvaise compagnie mêlée à la bonne ! . . .
LE COMTE DE SÉRENT
Nous l'avons dit; c'est que l'inconséquence est le sceau des fausses religions. Les anciens Grecs et Pvomains ont écrit de fort belles choses sur la morale et sur la vertu , mais qui sont toutes et presque toujours avec plus d'élévation et d'éloquence dans les livres saints. Et (jue d'inconséquences et de mauvais principes dans leurs meilleurs livres de morale ! Et même } le philosophe païen Epictète, le plus pur de tous, parce qu'il a fleuri depuis le christianisme, et qu'il a prodigieusement profité de la divine morale évangélique, cet auteur païen, justement estimé à beaucoup d'égards, n'est nullement exempt d'erreurs et de mauvais principes; entre autres choses trèsrépréhe nsibles , il dit , qù 'il vaut mieux laisser son enfant devenir méchant, que se tourmenter pour le corriger.
LE COMTE DE SAINT-PRIEST
Maxime très-commode pour les pères et mères et pour tous les instituteurs.
DE LA MARECHAIE DE LUXEMBOURG. 5o5
LE BARON
Revenons aux Turcs. {Au comte de Saint- Priest. ) Est-il vrai que vous ayiez rapporté de Constantinople un superbe plan de palais ?
LE COMTE DE SAINT-PRIEST
Oui? et c'est en effet le plus beau palais de Constantinople, très-brillant et fort agréable à la vue 7 par les dorures , la verdure et les fleurs...
LE BARON
Ces bons Turcs aiment , dit-on , les fleurs à la folie.
LE COMTE DE SAINT-PRIEST
La folie est le mot, car ils en mettent partout à tort et à travers; et puis ils ont le langage des fleurs , la fête des tulipes., ..
LE BARON
Que tout cela me plaît * !
Je le crois bien; vous pensez à vos jacinthes.
*Le baron de Buzenvai aimait passionnément les fleurs; il cultivait avec un soin extrême les plus belles jacinthes que l'on eût alors à Paris, et il en donnait a toutes les jeunes femmes de sa connaissance.
3o4 LES SOUPEftS
LA PRINCESSE DE P***
Il en fait un si bon usage ! C'est se rappeler ses bienfaits.
Voilà ce qui s'appelle une louange intéressée.
LE BARON
Et que le bon goût donnerait avec plus de plaisir encore au maréchal de Biron *.
LA MARÉCHALE , au comte de Saint-Priest.
Pourquoi donc avez-vous rapporté ce plan de palais ?
LE COMTE DE SAINT-PRIEST
Pour en faire bâtir un tout semblable^ qui est déjà commencé. Mais tous les architectes sont indignés de ce plan 5 parce que cette architecture est sans aucune espèce de règles,
* Le maréchal de Biron avait des serres superbes dans lesquelles il cultivait d'excellentes figues , et les seuls abricotspêches que l'on connût alors, et, ainsi que beaucoup d'autres hommes de ce temps, le malheureux duc d'Orléans, M de Monville, etc., en envoyaient sans cesse aux jeunes dames de cette époque. Cette galanterie est passée de mode ; nous avons changé tout cela.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 3o5
et qu'il s'y trouve une inconcevable perte de terrain *.
le prince.
Il est réellement bien singulier qu'étant si près de la Grèce, qu'ils auraient assujettie, et dont les ruines attestent encore l'ancienne grandeur, les Turcs n'aient pas au moins des idées précises sur l'architecture.
LE DUC
On sait que leur loi leur interdit l'étude des beaux-arts.
LE COMTE DE SAINT-PRIEST
Et , à plus forte raison , leur interdit-elle de chercher à les inventer. Le travail le plus difficile et le plus fatigant est assurément celui de composer.
* Cette maison est située rue du faubourg du Roule , n°. 24. La belle pension de madame Afforty en occupe une grande partie. La cour devait être charmante quand elle était décorée de toutes les fleurs qu'on y met en Turquie, quand les niches ( inutiles sans cela) en étaient remplies, et que les bornes qui entourent la cour étaient couvertes de lierre et portaient de superbes pots de fleurs, etlorsqu'enfin la cour était sablée et que son jardin de fleurs était plus grand.
L'auteur de cet ouvrage loge dans cette maison.
5o6 LES SOUPERS
À propos de compositions agréables et brillantes, monsieur le duc de Nivernois nous donnera-t-il bientôt de nouvelles fables?
LE DUC
J'en lirai quelques-unes à la première séance académique.
Si on le sait , vous ne pourrez suffire aux billets demandés, et je m'inscris d'avance.
TOUT LE MONDE , à la fois.
Et nous aussi.
LE DUC
On suffit toujours à tout ce qui charme véritablement ? et je prends avec reconnaissance l'engagement denvoyer ces billets.
LE COMTE DE THIARS
Madame la maréchale a-t-elle lu la traduction des Nuits tfYoung par M. Letourneur?
Oui, j'y trouve un peu d'amphigouri; mais il y a de belles choses.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 5o7
LE COMTE DE THIARS
La traduction est élégante et fidèle , et même tous ceux qui saventbien l'anglais conviennent qu'elle offre plus de beautés que l'original *.
LA PRINCESSE DE BEAUVAU
C'est une chose bien rare pour une traduction.
LE DUC
Oui? car, en général 1 on compare ingénieusement les meilleures aux estampes parfaites d'un beau tableau. Cependant, les Anglais assurent que la traduction de Y Odyssée par Pope égale au moins l'original.
LA PRINCESSE DE BEAUVAU
Ne dit-on pas la même chose de la nouvelle traduction des Géorgiques de Virgile , par l'abbé Delille?
* M. Letourneur n'a pas été heureux dans la traduction de Shakespeare, qui est bien mauvaise. Les passages obscurs et boursoufflés des Nuits d'Young présentent l'origine du style appelé de nos jours romantique , dont les Allemands s'emparèrent les premiers en l'exagérant à l'excès, comme on le voit dans Verlher et quelques autres ouvrages germaniques. Nous avons fait un genre de cette manière d'écrire si vicieuse; mais on finira , et promptement, peut-être, par préférer a tout ce pathos inintelligible, le style admirable de Pascal, de Bossuet , de Massillon , de Bulfon , etc.
5o8 LES SOUPERS
LE DUC
Oui , mais nos grands latinistes ne sont pas tout-à-fait de cet avis. Au reste j il semble que le jeune auteur devrait se borner à faire des traductions en vers. Comme traducteur et comme versificateur, il a certainement un très-. grand talent; mais si l'on en peut juger par quelques poésies fugitives qu'il a répandues dans la société ', il manque d'idées et par conséquent d'imagination *.
LE PRINCE
En effet ? l'imagination n'est autre chose qu'une nouvelle combinaison d'idées ** ; car la
* Ce qu'il a prouvé par la suite, surtout dans son poëmc de l'Imagination et dans celui de ta Conversation , dans lequel il n'est même plus bon versificateur, parce qu'il a fait ce poëme en vers de dix syllabes , dont il n'avait point étudié le rythme, tandis qu'il possédait parfaitement celui des vers alexandrins.
Une femme (madame de Vannoze) a eu la gloire de piller maladroitement La Bruyère, comme l'a fait l'abbé Delille, de le surpasser entièrement dans son ouvrage sur le même sujet. Elle avait eu déjà le mérite de s'égaler au moins à la gloire du grand poète, M. de Trénueil, dans ses beaux vers sur les tombeaux de Saint-Denis.
**Et le romantique en manque absolument ; il ne consiste que dans l'incohérence de mots étonnés de se trouver en-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 3o9 faculté de créer n'appartient quaDieu. Quand l'homme se croit créateur, il se trompe : il ne l'est jamais ; il ne fait qu'appliquer d'une manière nouvelle une idée ou une chose déjà connue ? ou une découverte prise dans la nature, que lui ou d'autres ont récemment faite . et dont communément il ignore les causes. Et pour faire ces applications nouvelles avec justesse et clarté , et pour tirer un parti utile ou agréable de ces découvertes , il faut avoir ce que nous appelons du génie.
LE COMTE DE THIARS
D'après cette définition , on peut très-légitimement piller les ouvrages des autres.
LE PRINCE
Si vous aviez entendu les lectures faites par monsieur Clément, il vous aurait appris qu'emprunter l'idée d'un autre pour la rendre infiniment plus frappante et plus belle, n'est pas piller; mais que la prendre pour l'affaiblir ou même sans y rien ajouter de meilleur, c'est un
semble , et qui ne produisent qu'un sens inexplicable ou rebattu, n'excitant dans les gens raisonnables qu'une moquerie dédaigneuse , et dans les personnes irréfléchies ou bornées > une sorte de surprise qu'elles appellent de l'admiration.
5io LES SOUPERS
plagiat. Et je croyais avoir établi ce principe dans ma définition , en disant qu'il faut appliquer d'une manière claire , brillante et nouvelle une chose déjà connue.
LA MARECHALE.
Cette distinction est excellente; car, sans cela , qui pourrait parler de l'amour, de l'amitié ? de l'amour de 3a patrie , de l'amour maternel ? fdial , etc.? Mais il faut que les idées soient embellies et plus frappantes.
LE DUC
En s'indignant des fureurs de Néron , Sénéque s'écrie : Le tyran me fera conduire oh? ou je vais. Cette pensée est belle ; cependant 5 avant Sénèque, on avait dit mille fois que chaque pas nous conduit à la mort; maisSénèque ajoute à cette idée une image frappante qui saisit...
LE COMTE DE SÉItENT.
J'ajouterai qu'il n'y a pas une seule idée morale, un précepte utile, une comparaison sublime qui ne se trouve dans l'Écriture sainte. Et voilà pourquoi les auteurs du siècle dernier ont été si grands : ils avaient profondément
DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 3n étudié les livres sacrés. Sans cela, nous n'aurions jamais eu Polyeucte , Esther, Athalie * , ni les belles odes de J.-B. Rousseau.
LA MARECHALE.
Oui, la religion est bonne à tout? et même à la littérature.
LA PRINCESSE DE P
Néanmoins , il y a des gens 3 à la vérité peu instruits , qui prétendent que la religion est l'ennemie dès beaux-arts.
LE COMTE DE SERENT
Pour se dissuader., qu'ils lisent la Bible 5 les poésies véritablement sublimes de Job **, d'I-
* Ni même les plus beaux morceaux de Phèdre, entre autres le fameux monologue ,
Où fuir, où me cacher dans la nuit infernale ?
qui est entièrement pris (comme je l'ai prouvé ailleurs) dans les pseaumes de David.
** On nous parle d'un genre rêveur, qu'on nous donne comme tout nouveau; cette nouveauté se trouve dans toute sa perfection dans le livre de Job; et je crois qu'on peut dire sans fanatisme que nul n'ira dans ce genre plus loin que Job , pour la morale, la touchante vérité des sentimens, des caractères , et la sublimité des images.
3i2 LES SOUPERS
saïé *, du prophète-roi **, etc., et la description du temple bâti par Salomon, où ils verront non-seuîement tous les beaux-arts employés et désignés avec honneur, l'architecture , la sculpture , la peinture , la musique , mais encore les arts d'industrie , la dorure , les vitriers , les menuisiers, les charpentiers , l'orfèvrerie, etc.
LA DUCHESSE
Ils y verraient que l'on y donne toujours le titre de prince des musiciens aux chefs des chœurs de musique.
LE COMTE DE SÉRENT
Les déclamations des incrédules contre la religion sont toutes aussi déraisonnables , aussi mal fondées.
* La meilleure traduction de ce beau livre est celle de M. Genoude.
** Le Pseautier de feu M. de La Harpe est l'un des plus beaux ouvrages qu'on ait faits dans ce siècle : le discours préliminaire mérite bien d'être lu. Il est a remarquer que M. de La Harpe, qui faisait quelquefois de beaux vers, n'avait jamais, avant sa conversion, bien écrit en prose; mais, depuis sa conversion, il nous a donné deux excellens ouvrages en prose , le Pseautier et son Cours de littérature.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 3i5
C'est qu'elles ne sont que des lieux communSj philo s opl tiques , seutencieusement répétés par les partisans les moins spirituels de la secte.