DIXIÈME SOUPER
La maréchale , la duchesse de Lauzun , le chevalier de Coigny , l'abbé de Vauxelles , l'évêque de Lescar, le président de Périgny, la comtesse de Lutzbourg, la marquise de****.
LE CHEVALIER
On a présenté hier à madame la maréchale la belle et jeune madame de***** ?
Oui , et je vous avoue que cette figure si vantée ne me plaît pas du tout.
LA DUCHESSE
Elle est pourtant bien belle.
LA MARÉCHALE, à madame de Lauzun.
Vous l'avez entendu dire , et vous le croyez. ( Ait chevalier, ) Elle est d'une crédulité par-
DE LA M4RÉCHALE DE LUXEMBOURG. 5i5
faite pour toutes les louanges données aux autres .
LE CHEVALIER
Et d'une incrédulité touchante pour toutes les critiques, les satires et les médisances.
Allons , gâtez-la bien ; achevez de la rendre bien insipide.
l'abbé *.
L'extrême bonté sans ostentation ne peut jamais l'être.
Vous parlez en ecclésiastique.
l'abbé.
Je parle en chrétien.
Je veux me justifier sur madame de *****0 dont j'ai critiqué la figure ; elle a sans doute
* L'abbé de Yauxelles était homme de lettres fort distingué par ses talens et ses principes; il avait beaucoup d'usage du monde ; il était aimé et recherché dans la société. Entre autres écrits, il a fait un éloge justement estimé de madame de Sévigné.
3i6 LES SOUPERS
des traits réguliers, un beau teint, une taille élégante; mais , quoiqu'elle ne soit pas recueillie dans sa beauté *, car elle est pour cela beaucoup trop évaporée ; elle s'en occupe à toute minute ; elle relève à chaque instant son collier, et les rubans de son parfait contentement ; elle mord continuellement ses lèvres pour les rougir ; elle étale en avant ses deux pieds croisés pour faire voir qu'ils sont jolis ; en un mot, elle a tous les tics de la fatuité féminine T.%
LE PRÉSIDENT***
Les hommes , par la suite , inventeront,
* Expression de madame de Sévigné , parlant d'une belle personne de ce temps.
** On portait alors des colliers serrés dans le haut du cou , et on les relevait, parce qu'on trouvait que plus ils étaient près du dessous du menton , plus ils embellissaient le visage. On appelait parfait contentement un nœud de rubans posé sur le haut de la poitrine. Tous ces petits soins de toilette, dont parle la maréchale, étaient alors fort ridicules et de mauvais ton. Qu'aurait-on dit, si l'on eût vu dans ce temps les jeunes gens se permettre dans un cercle une affectation habituelle de ce genre ? celle de porter sans cesse la main a leur chevelure, pour y maintenir ou pour y produire ce qu'on appelle un coup de vent, et cela pendant toute la durée d'une longue visite?...
***Le président Périgny, du parlement de Dijon, était uni-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 5i7 peut-être pour leur usage, quelques-uns de ces tics.
i/évêque.
Oh ! cela est impossible ; car un tel ridicule dans un homme serait doublé.
LA MARÉCHALE , à l'évèque.
Monseigneur , on ne parle en ce moment que de votre beau Discours sur Vétat futur de V Eglise. Vous auriez bien dû. nous l'apporter ; ce qui nous aurait occupés beaucoup plus solidement que la conversation frivole que vous venez d'entendre.
l'évèque.
Comme on ne peut jamais prévoir jusqu'où peut aller l'indulgence de madame la maréchale 5 je n'ai point eu la présomption de l'apporter; mais j'en sais par cœur quelques morceaux......
versellement recherché dans le grand, monde pour son esprit et son amabilité. Les princes du sang n'admettaient point chez eux (on ne sait pourquoi) dès hommes de robe; mais ils recevaient tous M. de Périgny , qui , lorsqu'il n'était point en Bourgogne, passait sa vie au Palais-Royal, a Villers-Cottercts, au Temple et a l'Ile- Adam.
5r8 LES SOUPERS
TOUS , à la fois.
Ah ! parlez ? parlez 5 monseigneur ! Nous vous écoutons.
l'évêque.
Voici les fragmens que je me rappelle :
« N'écoulez que Jésus-Christ et ses apôtres ; » eux seuls ne vous tromperont point. D'un » côté, Jésus-Christ vous dit : Allez, je suis )> avec vous jusqu'à la fin des siècles ; de l'au- » tre : Pensez-vous , quand le fils de l'homme » reviendra y quil trouve encore de la foi sur » la terre? Saint Paul nous annonce les beaux » jours de l'Eglise , et comme une résurrection » de la mort à la vie , par le retour des enfans » de la dispersion ; et tout à coup, jetant un )> regard terrible sur les peuples de la genti- » lité, il les menace d'un affreux retranche- » ment : Prends donc garde , 6 gentil! car si )> Dieu na pas épargné les brandies natu- )) relies , . crains quil ne t'épargne encore
)> moins *.
)) Qui ne serait effrayé de ces redoutables
* L'auteur ne manque jamais de citer à chaque paragraphe le passage latin de la sainte Ecriture.
» paroles ! D'un côté , des promesses ; de l'au- » tre, des menaces. Cet oracle est profond, et » mérite d'être expliqué. Les promesses s'a- )> dressent à l'Eglise en général ; les menaces » regardent les peuples en particulier. L'E- )> glise , fondée par la parole de Dieu , ne sau- » rait être renversée par tous les efforts de » l'enfer, et on ne peut manquer de voir un « jour réalisées dans toute leur étendue les » promesses qui lui ont été faites. Mais les di- » vers peuples enfans de l'Eglise par adoption , » peuvent déchoir de cette prérogative au- » guste. Ne craignez donc point pour l'Eglise )> en général; son étendue et sa perpétuité » sont prédites et assurées; mais craignez pour » les peuples en particulier, craignez pour les » peuples ingrats . craignez pour vous-mêmes ; » et tandis que le flambeau de la foi brille sur » notre horizon ; tandis que le loyaume de » Dieu est encore parmi nous, et que sa coi- » gnée, suspendue auprès de l'arbre , menace » de frapper, non le trône immortel, mais les » branches stériles et desséchées, rentrons en » nous-mêmes , et par de saintes résolutions, )> exécutées à l'envi par les pasteurs et par les » peuples , tâchons de recueillir le fruit des
32o LES SOUPERS
» promesses ? et de nous dérober à l'effet des
» menaces : c'est le sujet de ce discours.
» Les ennemis de la foi, qui publient les » maux de l'Eglise avec tant de satisfaction , et )) qui nous annoncent sa chute avec tant de » confiance, auraient dû consulter moins leur » prévention et le désir de leur cœur, que » leur raison et la nature des choses mêmes ; )) et si , pour connaître les principes de vie et » les ressources de l'Eglise, ils eussent exa- » miné son esprit et son organisation , s'ils )> eussent sondé les fondemens de nos espé- » rances et rapproché les avantages spirituels » et temporels de ce corps , ils auraient trouvé )> une constitution saine et robuste qui annonce » sa durée , des promesses d'un secours abon- » dant et divin qui la garantissent, une assis- )) tance ordinaire qui préviendra sa défaillance , » une assistance extraordinaire qui réparera » ses pertes , et portera sa gloire plus haut » qu'elle n'a été dans ses beaux jours.
» J'appelle donc l'esprit de l'Eglise , et » comme son principe de vie, cette foi iné- » branlable qui nous attache aux vérités que » Dieu nous a révélées, cette espérance ferme
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 5a i
i) qui nous fait attendre les biens qu'il nous » promet . cet amour mutuel , ce feu divin » qu'il allume dans nos âmes par la charité ; et )) je dis qu'il n'est pas de principe plus puis- » sant sur le cœur de l'homme ? ni de plus » capable de l'attirer dans une société quel- » conque et de l'y fixer, que ce triple lien » par lequel nous tenons invinciblement à l'É- » glise.
» L'homme est né pour la vérité et pour le )> bonheur ; son esprit est fait pour connaître , » son cœur est fait pour aimer ; il faut donc , » s'il ne veut pas déchoir de la dignité de sa » nature , qu'il tâche de découvrir tout ce qu'il » a intérêt de savoir : son origine, sa destina- » tion; ce qu'il est, d'où il vient, où il va; et » pour être heureux, il faut, ou qu'il possède )) l'objet qui peut faire son bonheur, ou qu'il » soit dans la route qui doit le mener à ce but. » Mais à qui s'adressera-t-il pour l'aider dans » cette recherche , et de qui recevra-t-il un si » grand bien? Sera-ce de ces anciens sages qui )> se vantaient de posséder le double trésor de » la vérité et du bonheur ? Sera-ce de leurs » successeurs qui se flattent d'avoir perfec- » tionné leur art et surpassé leurs découvertes?
» Parmi les premiers, l'un vous demandera du » temps pour vous répondre; un autre vous » répondra que ces vérités , trop sublimes pour )) le commun des esprits , ne doivent pas être )) révélées à la multitude, Parmi les derniers ■> » les uns vous donneront des doutes sans solu- » tion ; les autres , des assertions sans preuve » et sans garant ; et tous vous laisseront dans » les plus désolantes incertitudes, Mais comme » le disait Tertullien aux païens de son temps , )> un enfant chez les chrétiens, un artisant suf- » fisamment instruit dans nos écoles , ne re- » doutera pas vos questions. Non-seulement » sur tous les objets dignes de vos recherches , » il vous déduira les vérités les plus sublimes , » mais il vous montrera autour de lui tout un )) peuple qui les connaît et qui les professe ; a mais vous verrez vous-mêmes autour de vous » un grand nombre de vrais sages , heureux » par la connaissance de la vérité , et par Fat- » tente des biens d'une autre vie dont ils goû- » tent les prémices. Dans celle-ci, des hommes )> qui, loin de vouloir jouir exclusivement de » leur bonheur, ne cherchent qu'à le parta- )> ger , et qui , regardant les autres hommes )> comme leurs frçres, et leurs frères comme
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 5a3 m eux-mêmes , ne sont avec eux qu'un cœur et » qu'une âme. Et après cela nous craindrions » qu'une société si fortement liée et si solide- » ment établie vînt à manquer? Si vous voulez » renverser ses fondemens et nous dégoûter » d'elle , faites-nous croire ou que Dieu n'a » point parlé, ou que sa parole ne s'est pas )> accomplie ; que son fils n'est point venu j ou » qu'il n'a pas daigné nous instruire ; faites- » nous voir un maître plus habile et d'une plus » grande autorité ; des vérités mieux prou- » vées 5 plus consolantes , et dont nous puis- » sions mieux connaître, par nous-mêmes, la » force et la vertu
» Au centre de l'univers chrétien s'élève une » chaire antique et révérée , d'où un premier » pontife, promenant au loin ses regards, ob- » serve , reprend , encourage , et au nom de » la société entière et de son divin instituteur » pourvoit à tout ce qu'un besoin pressant a » rendu nécessaire.
» Sur un siège moins élevé , chaque pontife » préside à une portion du troupeau universel ; )> et sans se départir de l'intérêt général , con- » centre son activité dans les limites d'un dio- » cèse.
» Dans chaque diocèse ? un corps de pas- » teurs, unis à leur chef par les liens d'une » douce et juste subordination . partage les » travaux, les honneurs et la tendre sollici- » tude d'un même sacerdoce.
» Dans chaque province et dans l'étendue de » l'empire chrétien 5 des assemblées plus ou » moins solennelles, selon la grandeur du pé- » ril, selon l'importance des objets, proscri- » vent les erreurs, ramènent les errans , ou, » par le retranchement douloureux , mais né- » cessaire , de quelque membre corrompu , » arrêtent les progrès du mal , et assurent la » vie et la santé de tout le reste *.
* Il est bien étonnant que cet empire, sans armées, et par conséquent sans force humaine, et placé au milieu de tant de peuples infidèles, subsiste avec la même majesté depuis tant de siècles! On peut comparer ce miracle à celui de Lorette, dont les trésors surpassaient les descriptions fabuleuses des trésors d'Aboulcasem dans les Mille et une nuits. L'église de Lorette possédait des chapelles dont les murs étaient entièrement revêtus de lames d'or pur, dans lesquelles on trouvait des centaines de grosses lampes recouvertes de diamans fins, avec de longues chaînes aussi de diamans , des ornemens d'église brodés en pierreries, en corail et en perles fines, des calices d'or enrichis de pierreries ; des écrins entiers remplis de superbes diamans, présens dus à la piété de diverses princesses; des statues d'argent massif, parmi lesquelles on comp-
» Que manquerai t-il à un corps ainsi organi- » se, si ce n'est de trouver dans les puissances » qui l'environnent un concours qui favorise » son action, et qui la fortifie? Et pourquoi » l'Église ne le trouverait-elle pas ? Fille du » ciel , elle ne doit pas faire ombrage aux » puissances de la terre. Elle ne cherche point » à s'élever sur leurs ruines : elle ne veut que » former des hommes dignes de Dieu. Mais en » les rendant dignes de lui , elle les rend en-
tait le vœu du grand Condê. C'était une statue presque colossale de la sainte vierge en argent massif, et que ce héros envoya à Lorette après sa réconciliation avec la cour. L'église de Lorette, renfermant tous ces trésors et beaucoup d'autres qu'on ne peut spécifier dans une note, était située sur le bord de la mer, sur des rivages sans cesse exposés aux attaques des corsaires infidèles qui infestent ces parages; et Lorette n'a jamais eu pour sa défense qu'une douzaine de soldats invalides qui n'avaient jamais tiré un coup de fusil. Les pirates ont fait les tentatives les plus réitérées pour faire dans ce lieu une descente qui eût si pleinement satisfait leur avidité naturelle; mais ils n'ont jamais pu y parvenir; ils ont constamment été repoussés par les vents, l'orage, les tempêtes, qui ont souvent submergé leurs vaisseaux avec leurs équipages entiers. Ils ont fini par reconnaître eux-mêmes qu'un Dieu vengeur des forfaits protégeait et défendait ces bords sacrés, et leur étonnement plein de terreur assura mieux la tranquillité de Lorette que n'auraient pu le faire de nombreuses armées.
» core plus dignes et plus capables et tous les » emplois de la terre. Elle adoucit le cœur des » rois , elle leur soumet le coeur des peuples. » Elle se prête à tous les gouvernemens , et » s'incorpore à tous les États où elle est ad- » mise. Toutes les puissances ont donc un égal » intérêt à la maintenir , à veiller à l'exécution » de ses lois , à étendre plutôt qu'à resserrer « les limites de son empire; et alors, réunissant » en elle tout ce qui peut la fortifier et l'em- » bellir , je la vois qui s'avance à travers les » siècles, pleine de force et de majesté , re- » poussant ses ennemis, réparant ses pertes; » et frappé de ce spectacle , je m'écrie avec » Jacob dans le désert de Pharan : Cest ici » le camp du Seigneur ; ou avec Balaam . à la » vue du peuple de Dieu sur les confins de la » terre promise : Que tes tentes sont belles > ô y> Jacob! et que tes pavillons sont beaux , ô » Israël!
» La même main qui a posé l'Église sur ses » fondemens saura l'y soutenir ; et la même » Providence qui lui aura suscité des épreuves >> et des périls , a pris l'engagement solennel » de l'en faire triompher. Allez, dit Jésus-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 3*7 » Christ à ses apôtres , en leur donnant le » monde à conquérir , allez enseigner tous les » peuples : toute puissance m'a été donnée dans » le ciel et sur la terre : je serai avec vous » jusqu'à la consommation des siècles : les cieux » et la terre passeront, mes paroles ne passe- » ront pas , et les portes de l'enfer ne prévau- » dront jamais contre mon oeuvre. Aussi les » tyrans se sont élevés contre l'Église, dès sa » naissance ; les erreurs ont succédé aux ty- » rans ; les vices ont secondé l'erreur , les » schismes ont aggravé les maux en écartant » tout remède, et néanmoins , soutenue par les » promesses et par le bras du Tout-Puissant , » vous durez société sainte, dont nos ennemis » avaient juré et prédit la ruine. Vos temples y » vos autels , vos dogmes , votre sacrifice vous » sont conservés jusqu'à ce jour. Parvenue à » une honorable vieillesse , vous eufantez en- » core des justes, vous leur préparez des suc- » cesseurs , et jusqu'à la consommation des » siècles, vous serez justement appelée l'asile » de la vertu , l'école de la justice, la colonne » et le fondement de la vérité.
» Suspendez votre triomphe, ennemis de la
» foi , et ne vous flattez pas de nous avoir con-
» fondus par vos défis et vos menaces. La sy-
» nagogue a péri; mais la synagogue ne devait
» pas toujours durer ; figure de l'Église , elle
» a disparu en sa présence , comme l'ombre
» devant la réalité *
» Saint Grégoire-le-Grand voit dans la fu- » ture conversion des juifs un principe de » fécondité pour l'Église , et dans la personne » du saint homme Job , guéri de ses maux , » l'établi dans ses biens 5 survivant longues
* La dispersion des juifs, l'impossibilité où ils sont depuis tant de siècles de se réunir, forment, comme le remarque si judicieusement Pascal, un long. miracle dont nous ne sommes point assez frappés. En effet, il est inconcevable (et ce phénomène n'a point d'exemple dans l'histoire), qu'un peuple qui possède de grandes richesses, qui, jusqu'à nos jours, était passionnément attaché a sa religion, n'ait pu ni se réunir en nation, ni relever son temple, ni acquérir une grande portion de terres incultes ( lorsqu'il y en a tant sur notre globe), pour s'y établir. Voila le plus surprenant accomplissement des divines prophéties, et qui doit bien faire croire aux plus incrédules à la conversion des juifs, annoncée aussi dans l'Ecriture sainte, et qui doit terminer ces longs prodiges. Cet heureux dénouement approche, car on n'a jamais vu autant de juifs se convertir.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 32ç> » années à son rétablissement, il reconnaît » l'Église repeuplée, enrichie, renouvelée par » le retour des juifs , et permet à la piété de » rapprocher , pour s'en nourrir , les divers » traits de cette auguste ressemblance.
» Le grand Bossuet , qui avait pesé les biens, » les maux et les ressources de l'Eglise , se » complaisait dans cette idée, et regrettait de » n'être pas né plus près des temps où cette » heureuse révolution devait s'opérer.
» Eclairés par ces grandes lumières , pour- » rions-nous craindre de nous égarer, et ne » pas écouter avec confiance, Moïse, Osée, » Isaïe, cette nuée de prophètes et de témoins » suivis par les apôtres , qui tous annoncent à » ce peuple , au milieu de son endurcissement » et de ses disgrâces , sa conversion et son re- » tour, et à nous , les heureux effets d'un si » merveilleux changement.
» Un Jour (c'est Moïse qui parle) , Dieu cir- » concira votre cœur et le cœur de vos en- *fans; vous reviendrez à lui, il reviendra à >ï vous ; vous l'aimerez de tout votre cœur, et » vous pratiquerez ses commandemens.
» Osée , les enfans d? Israël seront long- » temps sans temple y sans autel , sans roi,
33o LES SOUPERS
» sans sacerdoce; à la fin , ils chercheront le » seigneur leur Dieu, et David leur roi; et ils > seront comblés de toutes sortes de biens. . .
» Des hommes orgueilleux d'un faux savoir, » ennemis de toute domination , se sont éle- » vés contre Dieu, contre son Christ et son » Eglise, contre toutes les lois, et pour briser » plus sûrement un joug qui les fatigue ? pour » renverser des idées reçues qui les importu- » nent , pour abréger l'étude de la science qu'ils » enseignent, et d'un seul mot, couper court » à toute discussion , ils ont fini par dire : » Mortels, écoutez vos maîtres; ils viennent » vous apprendre qu'il n'y a pas de Dieu : in- » téressés à le croire , des hommes faibles, et » déjà vaincus par leurs passions, se sont lais- » se aller à leurs paroles ; bientôt ces nou- » veaux disciples sont devenus de nouveaux » maîtres; les plus ardens et les plus téiné- » raires d'entre eux ont été les plus suivis par » leurs semblables. De la capitale , où il a d'a- » bord paru , le mal a gagné les provinces ; des » villes, il a passé dans nos campagnes; des » pères , par une succession malheureuse, il
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 53 1 » s'est transmis aux enfans qui en ont fait la » portion la plus précieuse de leur héritage ; » accru et fortifié , à mesure qu'il s'est éloigné !» de sa source , quelques générations ont fait j> perdre de vue son origine , et lui ont acquis » le poids et le mérite de l'ancienneté. On avait » mis en question long-temps s'il était possible » qu'il y eût de véritables athées : grâces à notre » siècle, le problème est résolu, et nous voyons » tous les jours des hommes conçus , nés , nour- » ris dans l'athéisme, vivre sans dieu, sans » loi , sans remords , et mourir froids et en- » durcis comme ils ont vécu; et l'on sera sur- » pris que les hommes d'aujourd'hui ne veuil- » lent vivre que pour eux , que les pères » négligent leurs enfans, que les enfans mé- » connaissent leurs pères, que les liaisons du » sang perdent tous les jours de leurs droits ; » et l'on se plaindra qu'il n'y a plus de patrie, » comme il n'y a plus de famille; que les corps » et les esprits dégénèrent ; que les sciences et » les arts utiles déclinent ; que les chefs-d'oeu- » vres en tout genre deviennent rares , et la » vertu encore plus , et comment en serait-il » autrement? des hommes qui n'ont qu'un ins- » tant a vivre , ne doivent pas se partager : si
» le bien , si le mal n'est qu'un nom ; si le juge » qui les voit ne les punit, ni ne les récom- » pense; si cet être, quel qu'il soit, n'existe » même pas, quel prix pour le présent ou pour » l'avenir proposerez-vous à l'homme pour le » payer de ses sacrifices et de ses travaux? Il » sait que, pour qui va cesser d'être, le pré- » sent bientôt ne sera plus , et que l'avenir ne » sera jamais. Ce n'est pas tout ; des gens de » bien qui devraient avoir horreur de ces » maximes , écoutent les docteurs qui les dé- » bitent, vantent leur savoir, admirent leur » courage, envient leur sécurité, se rappro- » chent tous les jours de leurs idées, de leurs » mœurs , de leur langage, se dégoûtent enfin » des objets de la foi, et traînant avec ennui un » faible reste de christianisme, semblent n'at- » tendre que le moment de la tentation pour » s'en défaire , comme les apostats n'attendent » que la présence et le signal du tentateur pour » se livrer aux derniers excès.
» Si, dans ces circontances, il s'élevait un » homme plein d'adresse , revêtu de puissance , » réunissant tous les caractères et tous les ti- » très qui en imposent le plus aux hommes , et » que l'audace sur le front, le blasphème à la
» bouche, il parût parmi nous, et tentât de » consommer, en un jour, le mystère d'iniquité » qui s'opère depuis les premiers siècles , quel » obstacle trouverait-il?^ Ah! j'aperçois ses » nombreux partisans se réjouir en voyant ap- » procher leur maître ; je les vois accourir sur » ses pas dans nos temples , renverser nos » autels , en arracher les prêtres , les lévites , » occupés du sacrifice : pénétrant dans l'en- » ceinte sacrée, je les vois appeler à grands » cris cette foule de demi-croyans , rassemblés » moins par le zèle que par Fusage 5 et dans ce » temple , déshonoré déjà par leur culte hypo- » crite , les inviter à rejeter bien loin un fan- » tome de religion qu'ils ne supportent qu'avec » peine : je les vois porter une main sacrilège » sur les ornemens du sanctuaire, se charger » avidement de leurs dépouilles , fermer les » portes de la maison de Dieu , ou en changer » la destination**, poursuivre au-dehors leur » victoire impie , et dans leur triomphe et leurs
* Ceci annonce Robespierre, comme on le verra dans la suite du paragraphe.
** On sait que , durant la terreur, presque toutes les e'gliscs furent métamorphosées en e'curies.
» festins , insulter à nos douleurs, et, par des » libations impures, profaner ces coupes et ces » vases consacrés par la célébration de nos » mystères les plus redoutables *.»
(L'évêque s'arrête.) LE CHEVALIER.
Quelle prodigieuse mémoire !
LA DUCHESSE
Oui , une mémoire heureuse pour nous.
l'évêque.
J'étais tellement pénétré de mon sujet, que j'ai retenu ce discours comme je l'ai composé, c'est-à-dire sans effort **.
Ce discours me paraît admirable ; cepen-
* Tout le monde sait que, sous le règne impie de la terreur, plusieurs jacobins, dans leurs orgies, commirent ce crime exécrable.
** Il est vraisemblable que ce sentimentexprimë par l'évêque, a donné lieu a cette manière de parler, savoir par cœur, qu'on n'aura appliqué d'abord qu'a la mémoire qui retient si facilement les choses qui touchent le cœur. C'est le fond de cette idée qui a produit la définition que le célèbre sourd-etmuet Massieu a faite de la reconnaissance, qu'il appelait ingénieusement la mémoire du cœur.
dant si M. l'évêque me permet de le lui dire, je trouve un peu d'exagération dans les derniers passages.
LE CHEVALIER
Par exemple, il est bien difficile de croire à ce triomphe éclatant de l'impiété.
l'abbé.
Monseigneur , sans doute , n'a pas l'intention de l'annoncer comme devant être prochain.
l'évêque.
Pardonnez-moi , je crois que nous sommes très-près de cette affreuse époque *.
LE PRÉSIDENT
Quoi ! Monseigueur , vous croyez que nous pouvons voir les églises transformées en écuries , et les vases sacrés profanés dans dV/wpures orgies ?...-
l'évêque.
J'ai peut-être poussé cette déclamation un peu trop loin.
l'abbé.
Néanmoins , Monseigneur , n'en retranchez
* Il avait pleinement raison ; nous n'en étions pas éloignés de quarante ans.
rien dans aucune édition , car si cette funeste prédiction se vérifie , il est bon qu'elle soit consignée dans l'ouvrage imprimé d'un auteur si respectable par son caractère , sa science , son rang et ses talens.
LE CHEVALIER
Madame la maréchale a-t-elle entendu parler du sermon de l'abbé de Beauregard prononcé un de ces jours derniers à Notre-Dame * ?
Oui, mais très-vaguement, je n'en connais pas du tout les détails.
LA COMTESSE
Ni moi non plus.
LA MARQUISE
J'en puis dire autant. Je sais seulement qu'on n'a jamais fait un sermon plus singulièrement ridicule.
LE PRÉSIDENT
Cela est vrai, et je suis en état de donner
* On trouvera peut-être que je répète trop souvent ces questions adressées a la maréchale; mais c'est ainsi qu'on l'interrogeait toujours, non-seulement chez elle, mais dans les maisons où on la rencontrait, pour peu qu'elle y prolongeât ses visites.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. tSSj
à cet égard les détails les plus circonstanciés et les plus exacts, car je les tiens de monsieur l'archevêque lui-même , qui a bien voulu satisfaire complètement ma curiosité sur ce point.
A votre tour, satisfaites donc la nôtre.
LE PRÉSIDENT
L'abbé de Beauregard a passé jusqu'ici pour un ecclésiastique sage , spirituel et modéré ; il était désigné pour prêcher à la cour ce carême, lorsqu'il a prononcé ce malheureux sermon lundi dernier.
LE CHEVALIER
Oui j un sermon d'une extravagance véritablement inouïe.
LE PRÉSIDENT
Le sujet du sermon était contre la philosophie moderne.
C'est-à-dire contre la secte encyclopédiste , ce qui est très-raisonnable , car on ne peut pas savoir où cette secte et ses chefs impies nous mèneront , si on les laisse faire.
LE PRÉSIDENT
Oh ! bien ? le prédicateur le sait , comme vous Fallez voir. Tout à coup , au milieu de son sermon ? il s'est arrêté 5 en s'écriant : Que vois-je! . . . Son visage a pris une expression effrayante d'étonnement et d'indignation , qui a
vivement frappé tout son auditoire!
Après un moment de silence., il a expliqué son étrange vision ; il a dit qu'il voyait Y impudique Vénus sur V autel du vrai Dieu recevant les hommages d'un peuple insensé! .... et qu'il voyait aussi dans la chaire de vérité qu'il occupait dans ce moment 5 le pontife de Baal, débitant audacieusement à une multitude corrompue , d'horribles blasphèmes * .
* Celte prophétie, cependant, s'est vérifiée dans tous ses détails. Mademoiselle Aubry, actrice de l'Opéra, fut choisie durant la révolution, pour jouer le rôle de la déesse Raison dans les rues et dans les églises; on l'a vue assise sur le grand autel de Notre-Dame, recevant les hommages d'un peuple insensé, qui passait processionnellement devant elle, et s'arrêtait quelques secondes devant cette nouvelle divinité, pour mettre un genou en terre en signe d'adoration. On a vu un comédien impie, dans la chaire de vérité , débiter d' horribles blasphèmes; et, ce qui n'est pas moins merveilleux, c'est que, peu de temps après ces exécrables folies, mademoiselle Aubri, jouant a l'Opéra le rôle de Minerve, déesse de la sa-
LA MARQUISE
Cela est un peu fort.
LA MARÉCHALE, en vianf.
En effet 5 un peu.
LE PRÉSIDENT
Et le tout , pour prouver le danger des mauvaises doctrines.
gesse (qui , dans la mythologie, est aussi déesse de la raison), devait descendre dans une gloire, ayant a ses pieds deux petits enfans représentant les génies de la gloire, ne put descendre au moment indiqué , parce que les enfans n'arrivaient pas. On prévint le public de ce contre-temps : il attendit quelques instans; ensuite, s'impatientant, il demanda a grands cris que la déesse vînt seule, et qu'il se passerait des génies; alors parut au haut des cieux artificiels la déesse Raison, éclatante d'or, de pierreries, de jeunesse et de beauté; mais tout ce prestige s'évanouit aussitôt; les cordes qui soutenaient la machine se rompirent, la gloire se brisa en mille éclats. Mademoiselle Aubri fut fracassée ; elle eut trois cotes enfoncées, elle se cassa un bras et une cuisse, et elle fut si horriblement défigurée, qu'elle ne put jamais, depuis, reparaître en public. Les enfans arrivèrent six minutes après cette catastrophe; ils avaient été arrêtés dans la rue des Lombards par un si grand embarras, qu'on les fit descendre dans une boutique , où ils furent obligés de rester plus d'un quart d'heure. Ce fut ainsi que le ciel, en punissant le crime devant
tant de témoins, épargna, sauva l'innocence!
Et voilà les folles exagérations qui font plus
de tort a la religion que les ouvrages prétendus
philosophiques dont tous les gens raisonnables
connaissent l'incohérence 5 les mensonges et le
danger.
l'évêque.
M. le chevalier pense-t-il qu'il y ait aujourd'hui un grand nombre de ces gens raisonnables ?
LE CHEVALIER
Sans doute le nombre en est très-limité ; néanmoins peu de sages doivent l'emporter sur une multitude d'extravagans.
l'évêque.
Oui . à la longue , mais souvent l'extravagance séduit d'abord la multitude 5 sa nouveauté peut plaire. C'est ainsi que souvent elle a produit des révolutions ? et il faut quelquefois une assez longue expérience pour ouvrir les yeux sur tous ses inconvéniens , et pour obliger de revenir à la raison *.
* On peut bien s'écrier de nos jours : Eh! quel temps fut jamais plus fécond en miracles !..- Car Dieu proportionne
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 54i
toujours les effets éclatans de sa toute-puissance aux besoins des peuples malheureux qui s'égarent dans les ténèbres de l'incrédulité. En effet, Dieu a daigné prodiguer des miracles un peu avant, pendant et depuis la révolution. Indépendamment de ceux que j'ai déjà mentionnés, on doit compter ceux du vertueux prince de Hohenlolie, qu'on ne peut révoquer en doute; celui de la croix lumineuse qui parut dans le ciel près de Poitiers, et qui fut si attentivement examinée par une multitude innombrable de témoins. Sans compter une infinité de miracles particuliers, j'ai eu le bonheur et l'occasion d'en voir plusieurs, entre autres, celui qui guérit tout à coup une jeune paysanne deCarlepont (prèsdeNoyon), d'une espèce de paralysie qui l'empêchait entièrement de marcher depuis l'âge de dix ans (elle en avait dix-huit). Ma nièce, dame du château de Carlepont, fit venir de Senlis et même de Paris des médecins qui la déclarèrent incurable. Cette jeune fille, nommée Séraphine, implora de ma nièce la grâce d'être envoyée a Notre-Dame de Liesse, parce que son père refusait de faire les frais de ce voyage, qu'il regardait comme une fantaisie de malade, et par conséquent comme inutile. Ma nièce se chargea de tout, et Séraphine revint de ce pèlerinage parfaitement guérie. C'est une chose dont quatre mille personnes de paysans villageois ont été les témoins, sans compter toutes les personnes du château, dont le maître est protestant; et en reconnaissant toute la vérité et l'authenticité du miracle, il me conta lui-même cette histoire quelques jours après. J'allai la même année passer quelques mois a Carlepont; je vis l'intéressante et pieuse Séraphine jouissant de toutes ses facultés, et courant dans le parc avec toute la légèreté de son âge.