‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 17 sur 28 · ONZIÈME SOUPER · texte numérisé non relu

ONZIÈME SOUPER

Les mêmes, le prince de Conti.

LE PRINCE

On m'a dit, madame la maréchale, que la jeune comtesse de **** ne vous plaisait pas; elle m'a été présentée hier; je vous avoue que je la trouve charmante.

Cela ne m'étonne pas du tout; monseigneur n'a été frappé que de son teint éblouissant ? de sa jolie taille , de sa tournure élégante ; et moi je n'ai examiné que son maintien , son petit air décidé, et l'occupation où elle paraît être de sa parure.

LE PRINCE

Cela est tout simple; un juge et un courtisan ne peuvent avoir les mêmes yeux.

LE CHEVALIER

Certainement; voilà le seul cas où monseigneur puisse jamais être comparé à un courtisan.

LE PRINCE

Je l'espère*, je ne flatterai jamais les hommes plus puissans que moi.

l'évêque.

Monseigneur a bien raison ; car il ne faut même pas flatter les hommes moins puissans que soi j comme on l'a tant fait clans les républiques.

* M. le prince de Conti était d'autant moins courtisan, qu'il était le contraire par système; et il faut que, surtout un prince du sang, ne soit ainsi que pour l'amour de la justice et le véritable intérêt de la nation. M. le prince de Conti avait de l'esprit et de l'éloquence, et avec les ménagemens de respect imposés par le seul bon goût, il s'était fait un plan constant de contradiction contre le r*oi et ses ministres; ce qu'il effectuait avec beaucoup de succès au parlement. Ce rôle était nouveau, ce qui lui acquit beaucoup d'admirateurs et une grande popularité. Nous l'avons dit, une semblable conduite, sans système et seulement pour le bien public, est une chose bien digne d'éloges; mais, dans ce cas, l'occasion de faire des représentations au souverain ne se présente pas toujours, au lieu qu'elle ne varie pas, quand c'est le désir de se rendre populaire ou l'espoir de flatter un parti qui donne cet esprit d'opposition.

l'abbé.

Ce qui est d'autant plus dangereux, qu'on ne flatte ceux-là qu'en masse.

LE PRÉSIDENT

C'est ainsi que les Romains païens flattaient

le peuple.

l'évèque.

Il me paraît plus excusable de flatter la puissance ? qui peut faire du moins l'illusion de la gloire 7 que de flatter le peuple , qui , pris en masse comme on le flatte toujours, n'a pour lui que la force sans lumières.

le prince.

Concluous que toutes les flatteries sont mau-

vaises,

l'évèque

Puisse cette excellente maxime être toujours universellement admise en France.

Eh bien! madame la maréchale 7 on ne parle à Paris que des lectures que M. Clément a faites chez vous *. Si je n'avais pas été forcé de

* Ces lectures eurent en effet le plus grand succès. Il est dommage que cet ouvrage soit tombé dans l'oubli ; il serait

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 345 faire deux ou trois petits voyages imprévus à l'île Adam , j'aurais sollicité une place à ces soirées littéraires.

LA MARECHALE.

Et moi, monseigneur, j'aurais pris avec empressement et reconnaissance les jours et les heures que vous auriez daigné nous donner. Il est vrai que ces lectures nous ont fait grand plaisir , qu'elles sont instructives et de fort

bon goût.

l'abbé.

Et l'on ne peut certainement pas reprocher à l'auteur d'être chicanier dans ses critiques 5 car on pourrait très-justement lui faire un reproche tout contraire.

Voilà une observation qui me surprend.

LA MARQUISE DE *****

Et moi aussi; car j'avouerai que j'ai trouvé quelques-unes de ses critiques un peu acres.

bien désirable que ions les jeunes poètes et littérateurs le lussent avec attention ; car, outre les critiques, il contient une poétique parfaite.

LE PRINCE

Crest ce qui arrive communément 3 quand la *& critique tombe sur une personne qu'on a tou-

jours flattée.

l'abbé.

Pour me justifier aux yeux de madame la marquise de *****, je citerai d'abord de la Henriade le plus mauvais vers que l'on puisse trouver dans aucun ouvrage, surtout sérieux, et sur lequel M. Clément n'a rien dit. En parlant de Dieu , M. de Voltaire , pour plaire aux gens religieux , s'écrie :

a Partout il nous instruit , partout il parle à nous. » LE PRINCE.

Il est vrai que ce vers n'est ni élégant , ni

harmonieux.

l'abbé.

Il parle à nous! Je demande si au collège on passerait un tel vers à un écollier de douze ans ?

l'évêque.

Assurément non.

l'abbé.

Cependant, il se trouve dans une longue ti-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 347 rade que M. Clément a justement critiquée à d'autres égards , en passant sous silence ce vers ridicule. Ce n'est pas là, je crois, être chicanier; mais je ferai encore à M. Clément un reproche de ce genre beaucoup plus grave, c'est de n'avoir pas du tout critiqué un passage entier qui , sous les rapports religieux et littéraires, est également blâmable; c'est, dans la description des enfers , le morceau qui commence ainsi :

« Êtes-vous dans ces lieux, faibles et tendres cœurs » Qui, livres aux plaisirs et couchés sur des fleurs., » Sans fiel et sans fierté, couliez dans la paresse » Vos inutiles jours filés par la mollesse. »

Des cœurs couchés sur des jleursl Quelle image barroque , et puis quelle immoralité d'absoudre ainsi tous les voluptueux et tous

les libertins!

LE prince.

Et tous les paresseux

i/évêque.

Cependant on ne peut nier que , malgré la tendresse du cœur, les inutiles jours filés par la mollesse ne soient ? dans le cours et à la fin

de la vie, des jours bien honteusement coupables.

l'abbé.

Il est vrai que le cœur ou l'homme décidé à coucher toujours sur des fleurs , doit nécessairement être le plus mauvais des pères , des amis, des citoyens

LE PRESIDENT

Il est plaisant aussi de louer ces cœurs couchés sur des fleurs , sur ce qu'ils n'ont ni fiel ni fierté.

LE PRINCE

Je ne vois pas trop de quoi ils pourraient s'enorgueillir ou s'aigrir.

LA MARQUISE

La paresse 5 la faiblesse et la sensibilité de ces faibles et tendres cœurs excluent naturellement l'aigreur et l'orgueil.

LE CHEVALIER

Et de plus, le poète aurait dû savoir que la paresse habituelle exclut nécessairement la sensibilité : c'est surtout la fainéantise qui produit l'égoïsme.

Concluons qu'un paresseux bien enraciné est un véritable automate, et qu'il ne peut être ni bon, ni charitable, ni capable de bien exercer un emploi ou une profession quelconque; qu'enfin il est impossible qu'il soit un homme instruit ou seulement spirituel.

l'abbé.

Il est donc aussi ridicule qu'immoral de parler d'un vice qui a des conséquences si funestes, d'en parler, dis-je, avec tant de complaisance et de ce ton sentimental.

M. Clément avait tant de choses à dire, que volontairement il en a passé un grand nombre; mais ses lectures seront toujours d'une grande utilité,, et je suis certaine qu'il trouvera un grand charme à se rendre au Temple* pour les recommencer, si monseigneur lui fait donner ses ordres.

* Le Temple était, a Paris, le palais de M. le comte de Conti. Il y donnait tous les lundis, pendant l'hiver, ses fameux soupers, toujours composés de plus de cent personnes, et les plus nombreux de ce temps.

35o LES SOUPERS

LE PRINCE

Madame de Boufflers lui en a déjà demandé une seconde représentation chez elle *. et je m'y trouverai certainement ** ; mais comment madame la maréchale a-t-elle pu se résoudre à recevoir dans son salon M. Clément, qui a si maltraité son ami, M. de La Harpe?

Mon ami y c'est beaucoup dire ; mais je suis très -reconnaissante de l'obligeance avec laquelle il me donne le bras dans mes promenades du matin ; et comme je ne lis jamais ce qu'on écrit contre les gens qui m'intéressent ,

* Elle demeurait au Temple.

** Ces lectures eurent lieu en effet chez la comtesse de Boufflers, et avec le même succès. M. le prince de Conti n'en manqua pas une, et il y mena tous les beaux esprits de la cour, M. de Pontdevesle, l'abbé Barthélemi, auteur d'Anacharsis;le comte d'Albaret, le savant Foncemagne du Palais- Royal, et qui avait été attaché a l'éducation de M. le duc de Chartres; Laugeon, qui faisait de si jolies chansons poissardes, et qui les chantait avec tant d'agrément et d'une manière si comique; l'abbé Arnaud, le comte d'Amezague, le chevalier de Chastelux , le duc de Nivernois, le chevalier de Boufflers, l'archevêque de Toulouse, le marquis et le comte de Genlis, etc., etc.

je ne connais point ces épigrammes de M. Clément.

LE CHEVALIER

La plus célèbre est celle où l'auteur désigne toujours M. de La Harpe sous le nom de la Harpie,...

Chevalier, faites-moi grâce des citations de ce genre.

LE CHEVALIER

Je me tairai donc sur la préface de Mélanie , dans laquelle Fauteur dit modestement que Voltaire lui mande que V Europe attend Mêlante.

J'aime beaucoup cet ouvrage ; j'y trouve même des sentimens religieux.

l'abbé.

Ah ! madame la maréchale, relisez ce drame, et vous verrez que ces prétendus sentimens religieux ne sont que de petites concessions philosophiques—

l'évêque.

Ingénieusement tournées pour nuire sour-

35a LES SOUPERS

dément a la religion, et en même temps pour

ne pas trop scandaliser les dévots *'.

l'abbé.

Cela peut se prouver par la citation de quelques vers qui m'ont frappé, et que voici :

«Eli! le vœu le plus libre et le plus volontaire, » Au Dieu qui prévoit tout peut sembler téméraire. » Peut-être qu'il faudrait que l'homme, le chrétien, » Demandât tout au ciel et ne lui promît rien. »

LA COMTESSE , en riant.

Cela serait beaucoup plus commode.

LE PRINCE

Il est clair que le poète fait ici la critique des vœux monastiques.

l'abbé.

Mais avec la petite concession philosophi-

* Cela est si vrai, que l'auteur, M. de La Harpe , depuis sa conversion , faisant une nouvelle édition de cet ouvrage , en retrancha une infinité de passages que beaucoup de lecteurs irréfléchis regardaient comme religieux. Mais l'auteur, qui se rappelait ses intentions, se jugeait et se rendait justice en faisant ces retranchemens. Il est curieux de confronter les éditions faites avant et depuis la conversion de M. de La Harpe. Cette confrontation montrera combien la philosophie moderne est insidieuse et mensongère.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 355 que, le poète ne s'écrie point avec audace : Sans doute qu'il faudrait — , il dit modestement : Peut-être qu! il faudrait....

l'évêque.

C'est avec des ménagemens semblables qu'on amène insensiblement le public à tout ce qu'on veut lui persuader.

LE PRINCE

Oui; car on ne persuade point en irritant et en heurtant de front les idées reçues.

LE CHEVALIER

J'avoue que Mélanie ne me paraît qu'une très-médiocre parodie deVIphigénie de Racine.

Ah! par exemple ? voilà un singulier jugement !

LE CHEVALIER

Mais il ne s'agit dans Mélanie que d'une fille intéressante , qu'un père despote veut sacrifier, qu'une mère défend, et qui est passionnément aimée d'un jeune homme trèsbouillant, qu'elle aime aussi; c'est bien là , je crois, le fond de Plphigénie de Racine. Il est vrai que le père de Mélanie n'a pas la noblesse

d'Agamemnon, et que sa mère n'a jamais l'énergie de Clytemneslre ; ce qui a fait dire de cette pièce quelle n'a ni père ni mère.

LE prince.

Le mot est plaisant.

LA COMTESSE

Et fort bien appliqué.

LE CHEVALIER

A propos de Voltaire, monseigneur * et madame la maréchale connaissent-ils la dernière épigramme de Dorât contre Voltaire?

* Voltaire et Dorât devaient naturellement être ennemis : le premier l'était de toute espèce d'affectation , et le second (excepté dans l'épigramme qu'on va lire) mettait de la recherche dans tous ses écrits. Dorât eut de nombreux partisans; il forma une mauvaise école qui a peu duré. L'encyclopédiste Diderot était infiniment plus apprêté que Dorât , et dans un genre sérieux , scientifique et pédant, mille fois moins excusable. Du moins, Dorât ne visait qu'à la grâce, à l'enjouement ; et avec de l'esprit , malgré le ridicule de certaines prétentions , on peut quelquefois arranger un joli badinage,et combiner souvent des mots ingénieux. L'amphigourique Diderot, au contraire, continuellement emphatique, inintelligible, est presque toujours assommant. Cepen> dant M. de Voltaire a déchiré Dorât sans ménagement, et il a constamment loué , exalté Diderot sans aucune pudeur .'....

Et voilà ce que produit l'esprit de parti.

LE PRINCE

Non, et je crois que Dorât ne doit pas exceller en ce genre; car il est naturellement spirituel , gracieux , galant , et voilà tout.

LE CHEVALIER

Hé bien ? monseigneur, voilà ce qui rend l'épigramme très -remarquable ; c'est qu'elle est très-piquante et de la plus grande énergie , et c'est pourquoi je l'ai retenue et pourquoi je vais la citer.

Dites-nous la donc bien vite.

LE CHEVALIER , tirant un papier de sa poche et lisant.

« Un jeune homme bouillant invectivait Voltaire '•

» Quoi! disait-il, emporté par son feu, » Quoi! cet esprit immonde est souffert sur la terre! » Cet infâme Archiloque est l'ouvrage d'un Dieu ! » De vices, de talens, quel monstrueux mélange! » Son âme est un rayon qui s'éteint dans la fange. » Il est tout a la fois et tyran et bourreau ; » Sa dent d'un même coup empoisonne et déchire : » Il arrose de fiel les bords de son tombeau, » Et sa chaleur n'est plus qu'un féroce délire. » Un vieillard l'écoutait sans paraître étonne : » Tout est bien , lui dit-il ; ce mortel qui te blesse, » Jeune homme, du ciel même atteste la sagesse; » S'il n'avait pas écrit, il eût assassiné. »

Voilà en effet de bien beaux vers dans leur genre, et d'une énergie bien remarquable, surtout dans un auteur qui na jamais fait que des poésies légères et de jolis petits riens.

l'évêque.

M. Clément aurait le droit d'être jaloux de cette épigramme.

Chevalier, je vous prierai de m'en donner

une copie que je montrerai à monsieur de La

Harpe.

l'abbé.

Ce sera une juste punition de toutes les fadeurs qu'il a prodiguées à Voltaire.

Ayons un peu d'indulgence à cet égard, en songeant que , sans cela, il n'aurait jamais été reçu à l'Académie française. Comme il a beaucoup d'ennemis , la protection active de monsieur de Voltaire lui était très-nécessaire.

l'évêque.

Mais l'exagération, c'est-à-dire le mensonge, pour louer l'impiété, et pour favoriser des

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 357 intérêts personnels ? est-elle un titre à l'indulgence?

LE PRINCE

Dans le cas présent, la question est sévère.

Point du tout , monseigneur, quand elle s'adresse à une personne de bonne foi.

l'évêque.

Et la rectitude d'esprit de madame la maréchale assure de la justesse et par conséquent de la franchise de ses jugemens; car tout ce qui est faux est extravagant et mauvais , du moins à la longue.

le prince,

« Rien n'est beau que le vrai; le vrai seul est aimable*.» LE CHEVALIER.

Ce vers , qui a passé en proverbe , exige néanmoins quelques restrictions : par exemple, l'opéra , qui est très-beau , très-aimable ? n'est nullement vrai ; tout y est faux.

Mais ce faux ne trompe personne ; et l'es-

* Vers de Boileau.

sentiel , c'est que tous les sentimens exprimés par les paroles soient parfaitement vrais *.

Page 1