L ABBE
Ainsi , madame la maréchale ne doit pas aimer Marivaux ?
Hé bien, pardonnez- moi ; je l'aime beaucoup, parce qu'il n'est point faux. Son style , qu'on appelle du marivaudage, était naturel en lui, et n'est ridicule que dans ses imitateurs.
LA COMTESSE
Je suis persuadée aussi qu'il ne cherchait point les expressions singulières que l'on trouve quelquefois dans ses ouvrages ; elles lui venaient tout naturellement : c'était la tournure de son esprit.
* Et c'est ce qu'on trouve dans nos bons opéras de Danchet, de Quinault, et particulièrement dant le Devin de village de J.-J. Rousseau : le sujet de ce petit drame n'exigeait ni le talent d'une grande poésie, ni la pompe de l'opéra; mais il y a un tel charme dans la vérité du dialogue et dans l'accord devenu si rare des paroles et de la musique, que cet ouvrage De passera jamais de mode, et qu'il sera toujours l'un des plus grands titres de gloire de son auteur.
LA MARQUISE DE ***
D'ailleurs, il a si bien connu les femmes !
LE CHEVALIER
Elles ne doivent pas lui en savoir trop bon gré; car il n'avait étudié que leurs travers, leurs dépits , leurs caprices , leur amourpropre
Mais elles se reconnaissent dans ces peintures , et ce sont elles qui ont fait sa réputation.
LE PRINCE
Aussi peut-on lui reprocher encore d'avoir fait toutes ses pièces de théâtre sur la même idée , les Surprises de V amour, le Legs , les Jeux de l'amour et du hasard, sont toutes des surprises de l'amour, uniquement fondées sur la vanité et les fantaisies de la coquetterie , mais contenant les peintures les plus piquantes et les plus vraies.
LA MARQUISE DE ***
Et quelle vérité aussi dans son roman de Marianne !
LA COMTESSE
11 y a dans ce roman des scènes parfaites
56o LES SOUPERS
d'observation , et qui ne tiennent point du tout à notre coquetterie.
Enfin, on a trop souvent fait ]a satire des femmes. Marivaux n'est jamais satirique, c'està-dire amer et mordant; il n'est que peintre fidèle , et c'est le premier de tous les mérites dans un auteur de pièces de théâtre et de romans.
LA MARQUISE DE *** '
Il est certain que l'on dénigre trop Marivaux. Il est également à la mode de le lire , de l'applaudir au théâtre , et d'avoir l'air dans la conversation de n'en faire aucun cas *•
l'abbé.
Il est certain néanmoins que Marivaux ne sera point compté au nombre des bons écrivains, et qu'il ne formera jamais une excellente école de littérature.
LE PRÉSIDENT
Comme l'a judicieusement remarqué madame la comtesse de Lutzbourg , ces expressions singulières n'étaient point les fruits de
* Ge qui existe encore a son égard aujourd'hui.
DE LA MAPxÉCHALE DE LUXEMBOURG. 36 1
recherches puériles ; elles s'offraient naturellement a son imagination , et Ton sent et Ton voit qu'elles venaient uniquement de la tournure un peu moqueuse de son esprit, et je crois qu'on peut dire avec vérité que ce qu'on entend malignement par marivaudage ne se rencontre que dans les écrits de ses imitateurs, qui se mettent à la torture pour ressembler à Marivaux; par exemple, le marquis de Fesay, Dorât et quelques autres.
LE CHEVALIER
J'espère pourtant que vous ne trouvez pas de marivaudage dans la dernière épigramme de Dorât ?
LE PRESIDENT
Non, assurément ; et c'est pourquoi , comme nous l'avons déjà dit , cette épigramme est si remarquable.
l'abbé.
Les imitateurs sont condamnés à n'avoir, dans tous les temps, ni verve, ni vérité , parce qu'au lieu de peindre ce qu'ils ont observé , d'exprimer ce qu'ils ont senti, ils se bornent à prendre le ton et les défauts des auteurs qui
ont une touche originale , nouvelle et frappante.
LA MARQUISE DE
Ainsi donc un auteur, pour faire une bonne école, ne doit point avoir & originalité ?
l'abbé.
Pardonnez-moi ; mais il faut que son style soit exempt de toute singularité affectée, et particulièrement de toutes bizarreries. Toute pensée neuve , et qui paraît telle 5 est originale quand elle est parfaitement juste : condition toujours indispensable. On peut bien quelquefois se permettre , en plaisantant , de réunir dans une phrase quelques mots étonnés de se trouver ensemble ; cette licence peut avoir de la grâce dans un couplet, un quatrain, un madrigal; mais dans tout ouvrage sérieux, elle est déplacée . elle est essentiellement mauvaise.
A propos de littérature et de vers ? connaissez-vous le charmant couplet que la baronne du B**** , à notre dernier voyage de Montmorency, fit pour moi? Cette question ne s'adresse point à madame de Boufflers , ni au chevalier qui étaient avec nous , et qui firent eux-mêmes de si jolies chansons.
Il faut d'abord savoir que madame la baronne du B**** n'était venue à Montmorency que pour y passer seulement quinze jours , et qu'elle y resta trois mois.
LA MARQUISE DE ***
Ce qui n'a rien d'étonnant
LE CHEVALIER
La surveille de notre départ à tous ? elle offrit à madame la maréchale une petite montagne en parfilage , représentant le mont Thabor> avec cette inscription: Nous sommes bien ici y dressons y trois tentes. Ensuite sa jolie voix nous fit entendre le charmant couplet suivant :
( Il chante. )
« On reste où l'on est bien, sans rechercher pourquoi. » Tel est le sentiment ; lui-même est un mystère ; v Mais votre aimable esprit et votre caractère - » Nous expliquent ce mot de notre sainte loi. » Près de vous, on apprend comment la grâce opère; » On se trouve attaché , n'aspirant qu'a vous plaire. » On est venu pour vous , et, l'on reste pour sot. »
Madame de Boufflers, dites-nous donc aussi
les vers que vous fîtes pour moi le même jour, en me donnant deux petits pains de parfilage.
LA COMTESSE
Après ceux de madame du B**** 5 ils paraîtront bien mauvais ? mais j'obéis.
( Elle chante sur l'air de Figaro. )
Au malheur, a l'indigence, Vous prodiguez des secours, Et de vos dons l'abondance Semble croître tous les jours ; Mais si tant de bienfaisance Venait a vous appauvrir, Voici de quoi vous nourrir (bis). »
LA MARQUISE DE ***
Un des plus jolis couplets , à mon avis , est celui que fit le chevalier de Boufflers sur le baron de Buzenval; chevalier, vous en souvenez-vous?
LE CHEVALIER
On n'oublie point ce qui a pu vous plaire; voici ce couplet :
(Il chante sur l'air de Tire larigot.)
» Notre Suisse devient grisou
» Sans être moins aimable » Pour l'amour il n'est pas moins bon;
» Il est meilleur a table.
» S'il voit un bon morceau, bientôt
» Il en lire aile ou cuisse.
» Ce n'est pas un sot, il s'en faut,
» De l'épaisseur d'un Suisse. »
Tout cela est charmant; mais il est horriblement tard ; promettez-moi de revenir tous après demain