PREMIER SOUPER
La maréchale de Luxembourg , la comtesse de Boufflers , le comte de Guines ** , le chevalier de Boufflers. La scène est après souper.
LE CHEVALIER
Madame la maréchale , comment trouvezvous le lit de monsieur de Beaujon ?
On m'en a parlé. N'est-ce pas une corbeille
de
roses:
Première réunion chez la maréchale de Luxembourg. * Depuis duc.
LE CHEVALIER
Justement. Ne trouvez-vous pas monsieur de Beaujon un peu épais et un peu lourd pour se jeter et dormir sur ces fleurs si fragiles et si légères?....
LA COMTESSE
Ah ! chevalier, n'exagérons point , même en plaisantant. Monsieur de Beaujon ne couche point sur des roses ? car on ne les met sur son lit que lorsqu'il est levé. 11 repose seulement dans une corbeille. . . .
LE CHEVALIER
Pauvre corbeille !
Les fleurs ne servent qu'à l'ornement de sa chambre. J'ai été les voir, et je vous assure que cela est charmant.
Cependant ce lit ne deviendra jamais une mode. Pour une jolie femme, il serait une fadeur, et pour une laide un ridicule.
LE COMTE
* Surtout si elle était jeune.
LE CHEVALIER
Oui , car cela ressemblerait à la prétention.
Quelle indulgence ne doit-on pas à monsieur deBeaujon! Je ne le connais pas personnellement ; mais tout le monde sait à quel point il est charitable. Qui n'a pas entendu parler de ses bonnes actions et de l'hospice qu'il a fondé?
LA COMTESSE
Et la république si intéressante qu'il a établie dans son intérieur ?
LE CHEVALIER
Comment ?
LA COMTESSE
Comme il est très-riche * 9 il a beaucoup de domestiques : presque tous sont mariés , et il loge les femmes et les enfans. S'il en prend un nouveau qui soit jeune , il s'occupe aussitôt du soin de le marier ; mais il veut que sa femme ait de la piété 5 d'excellentes mœurs , et qu'elle
* M. de Beaujon était banquier de la cour.
soit saine et robuste ; car il exige qu'elle nourrisse ses enfans. Il paie les couches et les maladies. Outre la nourriture du domestique, il fournit entièrement le ménage de pain et de vin, et ceux qui ne boivent point de vin, reçoivent une gratification tous les six mois. En même temps , il prescrit impérieusement aux maris de ne jamais mettre le pied dans un cabaret ou dans un billard. Tout domestique qui manque a cette convention est sans rémission renvoyé sur-le-champ.
Tout cela est admirable. Monsieur deBeaujon doit être l'homme de France le mieux servi.
LE CHEVALIER
Allons, je lui pardonne son lit de roses. Il est triste pourtant de perdre une moquerie bien fondée !
Fondée!.... elle ne l'est jamais quand elle tombe sur un objet respectable.
LE CHEVALIER
Cela est bien rigide ; car, enfin , si la mo-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 55 querie n'invente rien 7 et si elle tombe sur un ridicule , elle est fondée.
Je n'ai peut-être pas employé l'expression propre : j'aurais dû dire que , dans le cas dont nous parlions , la moquerie est toujours déplacée.
LE COMTE
Oui , c'était le mot. D'ailleurs le but de la moquerie est d'égayer, et l'on ne fera jamais rire en voulant tourner en ridicule les choses et les hommes que l'on doit révérer.
LE CHEVALIER
J'avoue que je ne suis pas si difficile en moquerie.
LA COMTESSE
On ne le sait que trop.
LE CHEVALIER
Tout Français est né moqueur; c'est son caractère. Et tant mieux; voilà ce qui nous rend aimables. La moquerie de bonne compagnie ? dans la conversation 5 n'est que de la gaité mêlée d'un peu de malice : le sérieux dans ce genre est de la méchanceté.
LE COMTE
Je crois qu'il y a plus que de la malice dans les éternelles moqueries de Voltaire.
Oui, car il y a de la vengeance. Il ne se moque jamais que de ses ennemis
Et les moqueries des pamphlets dont il nous inonde chaque mois, ne sont assurément pas de bonne compagnie.
LE COMTE
Leur grossièreté est révoltante.
LE CHEVALIER
Je n'ai parlé que de la moquerie de bon goût et dans la conversation.
Si même ? dans un petit cercle tel que le nôtre , on se permettait les moqueries de Voltaire . on serait banni pour jamais de la société.
LA COMTESSE
Que Ton admire Voltaire (malgré ses innombrables plagiats) pour ses tragédies, cela est assurément très-simple; mais je n'ai jamais
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 3$ conçu qu'on puisse louer sa gaîté, ses plaisanteries et ses critiques. Quelles clameurs retentiraient dans tous les cercles des encyclopédistes ! quelle indignation on y ferait éclater (et avec raison ), si un homme religieux s'avisait d'adresser au philosophe le moins accrédité ces douces paroles : Vous êtes une cruche , une télé à perruque *5 et s'il appelait tous ses ennemis des polissons y des marauds, de la canaille, des sots , des coquins , desfaquins ? des gadouards , des bélitres , des ânes , des cuis-* très y des monstres , etc.
LE COMTE
Ne sont-ce pas là des épigrammes bien spirituelles et bien comiques ?
Mais , de grâce ? parle-t-on ainsi chez mesdames du Deffant et Geoffrin?
LE COMTE
Oh ! non ? pas tout-à-fait ; ces dames en im-
M. de Voltaire au pète Berthier, écrivain aussi poli qu'ingénieux et spirituel.
Voyez les Dîners du baron d 'HolbacJi , où se trouvent ton; es ces citations avec un grand détail et une si scrupuleuse exactitude, que persanne encore n'a essayé de les réfuter.
posent j et ne permettent pas que l'on transforme un salon en corps-de-garde ? ni même en assemblée ouvertement séditieuse.
LE CHEVALIER
Revenons à la moquerie ; il est bien convenu et bien reconnu que madame la maréchale n'en souffrirait jamais de philosophiques —
Assurément; la grossièreté méchante finit toujours par des calomnies absurdes * ou des invectives **.
Madame la maréchale doit , plus que personne au monde , prohiber rigoureusement tout ce qui ne peut s'allier avec la délicatesse et la grâce.
Ainsi donc, chevalier, je ne vous défendrai jamais la galanterie.
* C'est ce que nous voyons fréquemment aujourd'hui.
** C'est pourquoi toutes les disputes de la halle se terminent toujours par des coups de poing; et dans la société actuelle, communément par des duels, ce qui n'est ni plus chrétien ni plus raisonnable.
LE CHEVALIER
Eh bien! madame, vous n'avez pas encore dans ce moment cette heureuse propriété de mots qu'on admire tant en \ous.
Comment?
LE CHEVALIER
Vous appelez la pure et simple vérité de la galanterie.
LE COMTE
Il a raison.
LE CHEVALIER
Je ne m'enorgueillis point de cet aveu; il est si simple!..».. Mais, plus j'y pense, et plus je m'étonne d'avoir pu j tout à l'heure, par la plus innocente de toutes les moqueries , exciter un tel scandale, quand je sais qu'hier, à un petit souper chez madame d'Egmont, monsieur le comte de Guines, que voilà , a charmé tout le monde par des moqueries intarissables et charmantes sur la ville d'Arras , où le régiment*
\ Où le régiment des grenadiers de France, dont le comte de Guines était colonel, se trouvait en garnison.
4o LES SOUPERS
des grenadiers de France est en garnison , et enfin sur son lieutenant-colonel
LE COMTE
Je n'ai point fait de plaisanterie sur la ville d'Arras. En me moquant d'elle , j'aurais également manqué à la vérité et au devoir de l'hospitalité. Mais je me suis égayé sur une vieille fille (comme disent les Anglais) qui habite cette ville , et qui a de grandes prétentions à l'art de broder, surtout depuis que mon lieutenant-colonel lui a dit que ce talent, aux yeux des anciens Grecs , était le premier de tous dans une femme. Mademoiselle d'En***, c'est le nom de cette fameuse brodeuse , passe les jours et les nuits à son métier, depuis qu'elle sait ce trait d'histoire. Un jour que je la trouvai dans son salon ? terminant un grand ouvrage 7 je lui fis compliment sur son adresse inimitable. Elle me répondit d'un ton à la fois fier et modeste : 77 est vrai, monsieur, qu'on ma toujours dit que fêtais une autre Arachenez*; mais j'ai bien senti que c'était une flatterie.
* J'ai déjà dit que tous les mots et toutes les historiettes qui se trouvent dans cet ouvrage sont parfaitement vrais, et que je n'y ai rien ajoute.
Mademoiselle d'En*** devait être une bien aimable personne ; mais comment aviez-vous formé avec elle une liaison intime ?
LE COMTE
Mon lieutenant-colonel m'y entraînait ; il avait pour elle une grande passion.
LA COMTESSE
Elle était donc belle encore?
LE COMTE
Point du tout; elle avait près de cinquante ans, et de plus, elle avait toujours été laide', rousse , boiteuse et minaudière ; ce qui n'empêchait pas mon lieutenant-colonel de me répéter sans cesse qu'il avait de Yattrait pour elle.
LE CHEVALIER
Et lui , quel âge avait-il?
LE COMTE
Mais environ cinquante-deux ou trois ans. Comme il lisait beaucoup de livres de médecine , il se croyait meilleur médecin que Tronchin ; et comme mademoiselle d'En*** était souvent malade , il s'arrogeait le droit de lui
prescrire le régime et les médicamens dont elle avait besoin. A la suite d'une assez longue maladie , il la questionna un jour à fond sur sa convalescence 7 et après avoir épuisé toutes les demandes vulgaires que l'on fait en pareil cas, il demeura pensif un moment; ensuite, reprenant la parole : Mademoiselle 7 lui dit-il d'un air pédant ? grave et solennel , quand . .
( Tout le monde rit aux éclats. )
* Je m'arrête, le trait que je crois devoir supprimer est un peu libre; mais il n'a rien de révoltant; le comte de Guines le conta , dans ce temps, chez la mare'chale et dans tous les petits cercles du meilleur goût de Paris; partout l'on en rit et l'on en fut charmé. On avait alors au suprême degré le sentiment des bienséances, mais on n'y joignait jamais de la pruderie; du moins , deux femmes seules à cette époque en étaient accusées, et l'on se moquait universellement d'elles; nous avons vu croître cette affectation jusqu'au moment de la révolution, où la fausseté en tout genre était parvenue a son comble. Il est certain qu'aujourd'hui on ne connaît même plu» une foule de bienséances auxquelles on était , jadis , généralement assujetti; et qu'en même temps on a infiniment plus de morgue et de pédanterie. Les prétentions à la considération , au respect, tiennent lieu de décence , quand on est en représentation ; lorsqu'on se trouve en petit comité, on remplace trop souvent l'aisance par la familiarité , et la gaîté par la licence.
Je dois pourtant convenir que dans tous les temps il est
LA COMTESSE
Cela est charmant, charmant
Plaignons madame de Blot de ne pouvoir au lieu de rire, que s'indigner en écoutant cette
histoire (Au Comte!) Encore quelques
traits de cet aimable lieutenant-colonel, si savant , si profond ! . . . .
LE COMTE
Il était extrêmement sentencieux; il débitait
ses maximes avec une gravité qui les rendait
plus frappantes encore ; voici l'une des plus
belles : Je ne prête jamais rien,etjem'en trouve
fort bien,
Quelle noblesse et quelle profondeur !
LA COMTESSE
Et quelle finesse ! mais je voudrais bien savoir le résultat de sa passion pour mademoiselle d'En**\
beaucoup de choses que Ton pourrait conter de vive voix, avec beaucoup d'agrément, et qu'une femme surtout ferait mieux de ne pas écrire.
LE COMTE
Le plus heureux ; l'hymen a couronné une flamme si belle, et j'ai eu la joie de donner le festin de noce; la nouvelle mariée surtout y fut ineffable; la pudeur et l'amour se plurent à l'embellir de leurs charmes enchanteurs!...
LE CHEVALIER
J'espère que vous avez fait l'épithalame ?
LE COMTE
Non, et malheureusement vous n'étiez pas là pour me suppléer; quels beaux vers vous auriez faits sur un tel sujet !
LE CHEVALIER
Il y avait en effet de quoi mettre en verve...
A propos , chevalier, parlez-nous donc de votre voyage de Suisse , et surtout de celui de Ferney.
LE CHEVALIER
J'ai laissé le patriarche* en parfaite santé, car par ses éclats de voix, il faisait fortement retentir les voûtes de sa salle à manger.
* M. de Voltaire.
C'est un bien mauvais ton de conversation.
LE CHEVALIER
Il crie toujours, mais particulièrement à table; il y passe tout le temps à gronder ses domestiques , et c'est toujours avec une voix tonnante *.
Voilà de singulières manières.
LE CHEVALIER
Les bons Helvétiens lui en passent bien d'autres
Dites-moi pourquoi on l'appelle patriache?
LA COMTESSE
Apparemment pour la pureté de ses mœurs.
* Voyez les Souvenirs de Félicie , dans lesquels on a peint très-naïvement le dîner de M. de Voltaire. Quand la première édition de cet ouvrage parut, M. de Fêlez, dans le Journal des Débats, fit de ce petit récit sur Ferney l'éloge le plus flatteur. Si Ton trouve de Famour-propre a rappeler cet éloge, l'auteur se flatte que du moins on ne lui reprochera pas de s'en être vantée précipitamment.
46 LES SOURERS
LE COMTE
L'innocence et la simplicité de sa vie.
LE CHEVALIER
La bonhomie 3 la bénignité de son caractère .
Et ses enfans et petits-enfans , dont vraisemblablement on le voit toujours entouré !.. .
LA COMTESSE
Il faut convenir que jamais surnom n'a été donné plus déraisonnablement.
LE CHEVALIER
Ce que les chefs des encyclopédistes méprisent le plus , après la religion, les souverains, les lois et la morale, c'est la raison.
LA COMTESSE , regardant à sa montre.]
Juste ciel!.... savez-vous l'heure qu'il est?
LE CHEVALIER
Je ne m'en doute même pas.
LA COMTESSE , s'adressant à la maréchale.
Et vous avez trente-deux montres.
LE CHEVALIER
Elles sont bien inutiles ici.
Oui, quand vous y êtes tous les trois Et
moi suis-je excusable avec mes trente-deux montres!.... et ma grosse pendule qui a eu la galanterie de s'arrêter avant minuit *.
LA COMTESSE
Je vous dirai grossièrement , qu'il est deux heures cinq minutes.
LE COMTE
Cela est en effet très-grossier^ puisque c'est nous chasser.
LA COMTESSE , se levant.
Allons, allons il faut nous séparer, je suis obligée d'aller demain matin à Versailles.
Et moi à Trianon....
*Elle avait trente-deux montres, qu'elle faisait porter avec elle dans toutes les maisons de campagne où elle allait passer seulement quelques jours.
LE COMTE
Et moi à la revue....
LE CHEVALIER
Et moi à la répétion d'un opéra de Gluck....
( Ils prennent tous les trois congé de la maréchale et sortent. )