SECOND SOUPER
La maréchale, la duchesse de Lauzun, la comtesse Amélie de Boufflers, le chevalier de Chastelux, le marquis de Clermont d'Amboise. La scène est avant le souper.
LE MARQUIS
Il y a eu hier chez M. de *** un grand souper de noces 5 et j'y étais.
On a joué sans doute au biribi ?
LE MARQUIS
Un jour de noces , cela va sans dire. Nous étions au moins cinquante personnes ; et l'ambassadrice d'Espagne , qui ne manque jamais un biribi ou un pharaon 7 nous est arrivée à neuf heures et demie avec sa gravité diplomatique ; et le baron de Buzenval , qui descendait de voiture en même temps qu'elle, Ta
5o LES SOUPERS
entendue répondre à son cocher, qui lui demandait l'heure : Demain à midi.
Ce mot de joueuse est le sublime du genre \ il sera répété *.
LE CHEVALIER
Madame la maréchale connaît-elle la mésaventure arrivée à monsieur *** chez madame
d'Eg*** ?
Non.
LE CHEVALIER
Il s'engagea dans le récit d'une histoire beaucoup trop scandaleuse ; madame d'Eg***, avec ce ton tranchant qu'on lui connaît, Ta interrompu pour le faire taire.
Elle eut raison, car c'était lui manquer de respect.
LE CHEVALIER
Monsieur *** voulut s'excuser en disant que le fait était de notoriété publique,
* Il le fut généralement en efiet.
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 5i
LA DUCHESSE
Il avait donc été porté aux tribunaux?
La question est très-juste ; car, sans cela , l'expression de notoriété publique n'est qu'un mauvais passeport de calomnie.
LE CHEVALIER
Les tribunaux n'ont point parlé, et ne parleront certainement pas de cette ridicule affair <l
Je suis charmée de savoir cela.
( Elle sonne ; un valet de chambre survient. )
Allez dire à mon suisse qu'il raie de ma liste monsieur***, et qu'il ne le laisse jamais entrer.
LE CHEVALIER
Monsieur *** mérite d'autant plus cette rigueur, qu'il a soutenu son dire avec une espèce d'emportement, attaquant la réputation et l'honneur de trois personnes.
Si c'est par vengeance , c'est une infamie , parce que la seule exagération en ce genre en
est une, et qu'il est impossible de l'éviter quand la passion fait parler ; si c'est de gaîté de cœur, il mérite bien , pour de tels passetemps, d'être à jamais relégué dans la mauvaise compagnie.
LE MARQUIS
Madame la maréchale a déjà fait justice, l'année passée, d'un ingrat. Sa puissance sociale s'exerce aujourd'hui sur un méchant. On ne peut qu'applaudir à l'équité de ses jugemens.
Monsieur et madame de *** formaient euxmêmes la notoriété publique de leur mauvaise conduite; ils en faisaient gloire, et de plus ils calomniaient leur bienfaitrice. Voilà d'indignes procédés, que les lois ne peuvent atteindre, et que, par conséquent, la partie saine de la société doit punir.
LE MARQUIS
Conservons précieusement cette délicatesse et cette équité.
LA COMTESSE AMÉLIE
Elle est de si bon goût!
C'est elle qui donne à la société française sa brillante réputation; c'est elle qui la rend la plus aimable nation de l'Europe. Si nous la perdions , nous serions , h quelques égards , au-dessous des Anglais 3 des Allemands , des Italiens, des Espagnols, etc.
LE MARQUIS
Il faudrait une révolution pour nous y faire renoncer.
Une révolution en France est heureusement une chimère.
LE MARQUIS
Grâce au ciel, nous n'en aurons que dam> les arts.
LE CHEVALIER
Cependant cela est impossible dans les arts d'imitation, la peinture , la sculpture.
LA COMTESSE AMÉLIE
On ne peindra jamais mieux que Raphaël, Dominiquin , le Titien, Pierre de Cortone, le Corrègex Paul Véronèse , Rubens , etc.
LE CHEVALIER
On ne surpassera pas non plus la beauté des statues antiques, l'Apollon du Belvéder, la Vénus de Médicis , Niobé et ses enfans , le Laocoon, etc.
Non , pour l'expression et les formes 5 mais le coloris ?
Les essais en ce genre n'ont pas été heureux; mais le perfectionnement de la chimie pourra donner à cet égard de nouvelles lumières.
Je les attends; elles sont bien désirables. Convenez que la première statue a dû paraître bien effrayante. On a dû la prendre pour un spectre 7 pour un beau fantôme. Je vous avoue que je n'aime pas les statues; une vérité bien essentielle leur manque, celle du coloris.
LE MARQUIS
Les Chinois en approchent plus que nous.
LA DUCHESSE
Comment?
LE MARQUIS
Oui, dans leurs magots , qui sont faits , non en plâtre ou en marbre, mais en pâte de riz.
LE CHEVALIER
Cela ne pourrait avoir la durée du marbre.
LE MARQUIS
Peut-être ; mais pour des chambres , l'illusion serait parfaite *.
LE CHEVALIER
Je ne crois pas que l'on puisse perfectionner la gravure ; nos belles gravures au burin sont admirables.
Bon, on imaginera quelque nouvelle manière de graver** qui sera plus expéditive, qui
* Nous avons vu deux portraits bien précieux faits à la Chine, et en pâte de riz, mais en demi-nature, qui ne laissent rien a désirer pour le dessin, la ressemblance et le coloris, sinon que ce coloris a quelquechose d'un peu trop luisant; défaut qui se trouve quelquefois dans la nature même. Ces portraits appartiennent à une personne également intéressante par sa famille, son esprit, ses taîensel ses qualités attachantes, madame la comtesse Hélène Anquetil, chanoinesse du chapitre de Sainte-Anne en Bavière.
** La lithographie.
coûtera infiniment moins , et l'on appellera
cela la gravure portée au dernier point de
perfection.
LA COMTESSE AMÉLIE
Nous avons déjà la gravure anglaise.
LA DUCHESSE
Oui j mais c'est un genre mou , cotonneux ; on s'en lassera.
LE MARQUIS
On se dégoûte de ce qui est médiocre; on finit par se révolter, en quelque sorfee , contre ce qui est difficile et cher. Voilà pourquoi les arts n'auront jamais de stabilité, et pourquoi nous voulons toujours du nouveau.
La musique pourtant est fixée.
LE MARQUIS
Oui, mais non certainement comme vous l'entendez.
LE CHEVALIER
On n'ira jamais plus loin que Piccini....
LE MARQUIS
Vous voulez dire Gluck —
Eh! messieurs , rappelez-vous qu'on a dit la même chose de Lulli *? ensuite de Rameau , et puis de Grétry, de Philidor et de Moncigny. Quel effet n'a pas produit le Déserteur! et maintenant tous les amateurs flottent et se partagent entre les gluckistes et les piccinistes.
LA COMTESSE AMÉLIE
Nous avons ici les chefs des deux factions qui se trouvent à la cour.
Oui, le marquis de Clermont et le chevalier de Chastelux....
LE CHEVALIER
Je l'avoue, je suis picciniste déterminé.
LE MARQUIS
Et moi, tantôt Fun et tantôt l'autre. Mais, en général, je trouve que Gluck a plus de génie
LE CHEVALIER
Ses partitions sont barbares.
* La Bruyère, cet auteur si spirituel, si ingénieux, cet excellent juge, dit se'rieusement dans ses Caractères, que Lulli a porté la musique au plus haut degré de perfection.
LE MARQUIS
Eli ! mon cher chevalier, sais-tu ce que c'est qu'une partition barbare?
LE CHEVALIER
Je ne le définirais pas , mais je le sens.
LE MARQUIS
Gluck a tous les genres, le gracieux, le chantant, le pathétique et le terrible, et voilà le génie.
LE CHEVALIER
C'est un barbare , te dis-je; il y a du tudesque dans tout ce qu'il fait
LE MARQUIS
Ecoute, chevalier; suspendons cette discussion ; je vais te chanter un air ; pendant ce temps , tu battras la mesure ; si tu la bats juste, nous reprendrons cette querelle, sinon tu m'en dispenseras.
LE CHEVALIER
Me prends-tu pour le batteur de musique de l'Opéra?
LE MARQUIS
Eh ! bien , puisque cette proposition te cho-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 59 que, je me contenterai d'une chose que tu ne peux refuser. Quand j'aurai chanté , tu me diras seulement si l'air était à deux ou trois temps : je ne te demande plus que de connaître la mesure.
LE CHEVALIER
Je me contente de connaître l'harmonie et la mélodie.
Ah ! chevalier , il faut convenir qu'un tel refus ne fait pas honneur à votre science musicale... ( On rit.) Parlons d'autre chose,
LE CHEVALIER
Oui, pour l'honneur de Gluck.
LE MARQUIS
Et surtout pour le tien.
LE CHEVALIER
Je te répondrai par écrit.
Le public vous en dispense ; car il faut que vous sachiez que vos disputes de gluckistes et de piccinistes ne réussissent pas le moins du monde.
LE MARQUIS
Je le crois bien; tous les petits pamphlets des deux factions ne sont écrits que par des gens de lettres, M. Sicard, l'abbé Arnault, etc., qui ne savent pas un mot de musique.
LE CHEVALIER
Mais pour parler peinture, est-il nécessaire d'être peintre?
LE MARQUIS
Cela n'y nuirait pas , et la preuve en est que le meilleur ouvrage qu'on ait jamais fait sur la peinture est celui de Mengs , fameux peintre saxon.
Vous aviez promis de laisser là cette dispute , et vous devriez y renoncer à jamais en faveur de la félicité publique, dont le chevalier s'est occupé avec tant de succès.
LE MARQUIS
Il parle si bien de ce qu'il connaît, que l'on ne conçoit pas qu'il puisse se décider à disserter sur ce qu'il ne connaît pas.
LE CHEVALIER
Le seigneur Jupiter sait dorer La pilule.
Pour changer de discours , dites-moi s'il est vrai que Rousseau ait lu ses mémoires chez madame *** ?
LE MARQUIS
Parfaitement vrai, et des mémoires dans lesquels il avoue qu'il a volé , qu'il a changé de religion par intérêt, qu'il a mis tous ses enfans à l'hôpital....
J'en sais quelque chose.
LE CHEVALIER
On conte 3 en outre , des traits inouïs de ces mémoires , de véritables turpitudes , entre autres d'une madame de Varens, qu'il appelle toujours une créature céleste Angélique , et puis des anecdotes infâmes sur une courtisane italienne.
LA DUCHESSE
Mais est-il bien certain que madame *** ait entendu chez elle une semblable lecture?
LE MARQUIS
Je lui en ai parlé , elle en convient.
LA DUCHESSE
11 faudrait lui garder le secret.
LE MARQUIS
Elle ne le demande pas, et elle donne une assez bonne excuse; c'est qu'il était impossible d'imaginer, de prévoir de telles choses.
LA COMTESSE AMÉLIE
Tout cela est bien» étrange !
On conçoit que la lecture une fois commencée , l'étonnement et la curiosité aient donné la patience et le courage d'écouter jusqu'au bout.
LE MARQUIS
D'autres personnes encore m'en ont parlé, et je puis assurer que l'indignation a été générale, et d'autant plus que dans les honteux aveux du vol et des pauvres enfans sacrifiés , on a remarqué que l'auteur quitte le ton de la vérité; il passe légèrement sur les détails; on sent qu'il déguise quelque chose 7 et qu'enfin il termine cette impudente narration en déclarant naïvement qu'il se croit le meilleur des hommes !
J'ai fait ce que j'ai pu pour sauver le dernier de ses enfans ; aux reproches que je lui fis de cette horrible conduite , il répondit qu'il n'avait pas de quoi les élever, et qu'il ne voulait pas les laisser dans la misère —
LE CHEVALIER
Mais les jeter à l'hôpital n'était pas les mettre dans l'opulence.
Voilà ce que j'aurais pu très-justement répondre ; au lieu de cela , voulant absolument empêcher un crime , je m'engageai solennellement à placer à fonds perdus quarante mille francs sur la tête de l'enfant dont madame Rousseau était grosse , et à l'instant de sa naissance; je promis en outre de me charger de tous les frais de l'éducation de cet enfant , de l'élever dans les principes de Rousseau, et Y Emile à la main. . . .
LE MARQUIS
Et voilà justement ce qui effraya Rousseau ; il savait bien que son plan d'éducation ne vaut rien, et qu'il est tout-à-fait impraticable dans
les points les plus essentiels ; il ne voulait pas que l'exécution démentît son système.
Je m'aperçus bien à son air sombre que mes offres 5 qui auraient dû le combler de joie s'il eût été de bonne foi , ne lui plaisaient pas ; cependant il accepta et m'en donna sa parole d'honneur. J'exigeai que madame Rousseau fût soignée tout le reste de sa grossesse par Tronchin , et que cet habile médecin fût averti aussitôt qu'elle sentirait les premières douleurs de l'enfantement. Rousseau promit tout , et je demeurai tranquille, bien persuadée que j'allais donner à la France un petit Rousseau catholique (car cela était convenu), moins inconséquent et plus religieux que son père. On n'appela point Tronchin, et l'enfant, malgré les pleurs de la pauvre mère , fut , ainsi que les autres, mis sur-le-champ aux Enfans-Trouvés. Cette indignité , si révoltante à tous égards , me brouilla sans retour avec Rousseau *.
LA COMTESSE AMÉLIE
Il y avait de quoi.
* Tous mes contemporains ont entendu plus d'une fois conter cette histoire a la maréchale et a Tronchin.
LE CHEVALIER
Conçoit-on que Rousseau, avec une réputation comme écrivain , au-dessus même de celle qu'il mérite , après avoir donné plusieurs ouvrages qui ont eu le plus grand débit, conçoiton, dis-je , qu'il n'ait pas de quoi vivre?
Il faut lui rendre justice; il a toujours méprisé l'argent.
LE CHEVALIER
Mais ici le mépris a été jusqu'à la folie.
LE MARQUIS
N'a-t-il pas été jusque-là en toutes choses?
LE CHEVALIER
Quel dommage avec de tels talens , et certainement un fonds de grandeur d'âme !
LE MARQUIS
Il existe une morale toujours conséquente uniforme , sublime , qui peut seule mettre à l'abri de ces déplorables erreurs.
LA DUCHESSE
C'est la morale de l'Évangile....
LE MARQUIS
Elle préservera toujours de toute honteuse aberration les écrivains qui , frappés de sa beauté unique et surnaturelle , la prendront pour base invariable de leurs principes.
LE CHEVALIER
Madame la maréchale a-t-elle lu la Mélanie de monsieur de La Harpe, qui vient de paraître imprimée ?
Je la connaissais déjà , en ayant plusieurs fois entendu la lecture, et j'aime cet ouvrage.
LE CHEVALIER
Mais , madame , que dites-vous de l'étonnante préface ?
Rien , et je ne souffre pas , quand je puis l'empêcher, qu'on s'en moque en ma présence, parce que j'estime Fauteur, et que je le reçois chez moi.
LE CHEVALIER
Voilà des raisons respectables , et qui doivent imposer silence *:
¥ M. de La Harpe disait, dans cette préface, que Voltaire lui
LE MARQUIS
Il est certain que se permettre , même sans attaquer leur honneur, des médisances et des moqueries sur les gens qu'on reçoit, c'est en quelque sorte manquer aux devoirs si sacrés de l'hospitalité.
Depuis que Tronchin m'a ordonné de faire de Pexercice et de courir les rues à pied les matins ? monsieur de La Harpe a la bonté de venir me prendre presque tous les jours, et de me servir de guide sur les quais, sur les ponts 5 dans les carrefours , et sa conversation dissipe ou du moins adoucit l'ennui de ces cruelles corvées.
LE CHEVALIER
Et la vôtre , madame . le récompense avec usure de son exactitude et de ses soins *.
avait mandé que l'Europe attendait Mélanie. La préface était, d'un bout a l'autre écrite dans ce genre. On s'en moqua beaucoup dans le monde; on trouvait encore alors que la modestie sied aux talens et aux succès : nous avons changé tout cela.
* La maréchale était menacée d'apoplexie : Tronchin n'ordonna ni saignées, ni médicamens; il prescrivit l'exercice à
A propos ? j'oubliais de vous dire que j'aurai ces jours-ci une très-jolie lecture chez moi , et je vous y invite tous.
LE CHEVALIER
Peut-on savoir quel est l'auteur?
C'est monsieur Clément.
LE MARQUIS
Ce sont des lettres adressées à Voltaire ; l'auteur en a déjà lu quelques fragmens. J'en ai beaucoup entendu parler ; on dit que cela est d'un ton parfait.
LA COMTESSE AMÉLIE
Mais ces lettres sont des critiques; elles ne plairont pas à monsieur le chevalier de Chastelux.
pied dans les rues. Cette ordonnance était bien pénible pour une femme âgée de soixante-huit ans , et qui n'avait jamais marché sur le pavé. Néanmoins elle obéit : elle s en trouva très-bien ; elle n'a jamais eu d'attaque, et elle est morte dans un âge fort avancé.
LE CHEVALIER
Pourquoi donc , madame? J'aime Voltaire , mais je suis loin de l'admirer en tout.
LE MARQUIS
Avec son bon esprit, comment pourrait-il admirer ses comédies, même celles que son nom 5 ses cabales et la faveur de quelques actrices ont fait rester au théâtre.
Il est certain que Nanine n'a pas le sens commun : ce comte d'Olban , qui se soustrait à un engagement positif en disant gravement que r Amour a deux carquois ; cette baronne si brutale, de si mauvais ton; ce jardinier qui dit , f 'avions , j allions , et qui vient demander en mariage cette belle demoiselle couverte de pierreries , vêtue d'une robe sur un panier de trois aunes, et garnie de réseaux d'argent; cette marquise si bavarde, si extravagante; ce valet de chambre , auquel on donne une commission de quatre ou cinq cent mille francs , qui vole à Paris, et qui revient au bout de deux heures , rapportant une superbe voiture, six chevaux fringans , des étoffes magnifiques et les plus beaux diamans de l'empereur ; en-
7o LES SOUPERS
fin cet amant rempli d'esprit et de grandeur d'âme , qui a la bêtise de croire que celle qull adore et qull veut épouser est éperduement amoureuse d'un paysan ? et qu'elle lui envoie toutes ses pierreries, en lui écrivant qu'elle espère qu'il daignera les accepter! Toutes ces choses m'ont toujours paru détestables.
LE CHEVALIER
Voilà un joli extrait de pièce !
Mais il est fidèle.
LE MARQUIS
Et l'on peut ajouter encore que Xincomparable Nanine , en supplantant sa bienfaitrice, n'exprime pas un seul remords dans tout le cours de la pièce. Et assurément la manière dont ce drame est écrit ne rachète pas tant d'extravagances ; car il est rempli de froides déclamations , d'expressions impropres et de fautes de langage.
LE CHEVALIER
Monsieur Clément ne dirait pas mieux.
LE MARQUIS
Et nous avons oublié une critique bien es-
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 71 sentielle; c'est que ce comte d'Olban, dont on vante tant dans la pièce la grandeur d'âme et la générosité ? dès qu'il devient jaloux, ordonne, et sans aucune explication, de dépouiller Nanine de tous ses beaux vêtemens, de la revêtir de ses habits de paysanne * ? et de la conduire sur le grand chemin et de l'y laisser.
LE CHEVALIER
Je l'avoue, cela est infâme. {Au marquis.} Serez-vous aussi sévèrepour l'Enfant prodigue?
LE MARQUIS
Tout autant. Et vous aussi, aimez-vous ce Fierenfat, cette baronne de Croupillac?
Et cette jeune personne innocente et bien élevée , qui dit qu'il ne faut pas se marier pour se trouver,
Sans joie a table, et la nuit sans amour. LE MARQUIS.
Et tant de mauvais vers.
* Comment les a-t-on conservés? et si on les a gardés, ce qui est peu croyable, comment peut-elle les mettre a seize ou dix-sept ans, lorsqu'il est dit dans la pièce qu'elle les a quittés à quatre ou cinq.
LE CHEVALIER
Il en est même dont la pensée vaudrait mieux en la retournant; par exemple, celui-ci :
Souffrir n'est rien , c'est tout que de décheoir. LE MARQUIS.
Oui, certainement.
Décheoir n'est rien, c'est tout que de souffrir.
est beaucoup plus vrai.
Que dirons-nous de ses autres drames? la comtesse de Givry, la Prude ou la gardeuse de cassette, etc., et ses opéras comiques?
LE MARQUIS
Le comte d'Otrante , par exemple, qui paraît sur la scène en disant :
Holà! mes gens, qu'on m'avertisse Si je puis avoir du plaisir.
Et ses opéras?...
LE CHEVALIER
Et ses odes?
LE MARQUIS
Et son poëme badin de la Guerre de Ge~
DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 75 nève? et toutes ses critiques et ses turpitudes sans sel . sans grâce et sans gaîté ? . . . .
L'impiété et l'extrême licence n'en ont jamais.
LE MARQUIS
Eh bien ! Voltaire eut raison , pour l'intérêt de son orgueil , de faire toutes ces platitudes ; il y a gagné le surnom d'universel.
Oui 9 mais l'équité le lui ôtera *.
( Un maître-d'hôtel vient annoncer que le souper est servi. Tout le monde se lève et passe dans la salle à manger.)
* De certains journalistes vont encore s'écrier que l'auteur de cet ouvrage devrait bien renoncer a ses déclamations contre la philosophie et les philosophes ; que dans un siècle aussi avancé que celui-ci, de semblables critiques ne sont plus admissibles, etc. Je ne déclame ni contre la philosophie, ni contre les philosophes ; je respecte même les philosophes païens, tels queSocrate, Cicéron, Épictète, etc. Je reconnais quelques erreurs qui se trouvent dans leurs ouvrages , qu'on doit attribuer a leur fausse religion ; mais j'admire en général leur morale et leurs grands sentimens. Aussi j'ai toujours désigné les écrivains que j'attaque sous leur véritable nom, celui de philosophistes ; et je cite d'eux des choses si honteusement méprisables, que leurs amis les plus ardens ne pourraient entreprendre de les justifier. Je crois les avoir tout-a-fait dévoilés par la force des citations (la seule réeNe),
dans les Dîners du baron d'Holbach , et j'en juge surtout par la colère de leurs partisans , et par le redoublement de leur haine contre moi. J'étais a Tivoli , et tous les témoins de ces étranges fureurs existent. Si les critiques sont fondées, si elles sont faites non-seulemant pour l'intérêt de la littérature, mais pour celui de la morale et des mœurs, tous les honnêtes gens doivent y applaudir. Si elles ne le sont pas, pourquoi se borner à persécuter l'auteur, surtout lorsqu'il est dans un âge respectable aux yeux de toutes les personnes qui pensent bien? Si l'on croit avoir raison, il faut soutenir cette prétention par une réfutation des articles qu'on désapprouve; il faut démontrer clairement, en citant les passages, que le critique est pointilleux, partial , injuste, et que ce qu'il censure est de bon goût et n'a rien de dangereux. Mais si, au lieu de cela, on se borne a intriguer pour empêcher les journalistes ( de tous les partis) d'annoncer l'ouvrage, si l'on se contente de dire et de répéter que la critique est surannée, gothique, et ne vaut rien, et sans citer un seul mot qui puisse justifier ce jugement, les moins clairvoyans connaîtront sans peine que cet arrêt , dépouillé de toutes les formes usitées et légales , est uniquement dicté par Tanimosité, le dépit, et que la justice et la raison n'y entrent pour rien. Autrefois, du moins , les mauvais critiques concevaient que tout jugement exige nécessairement des citations : ils en faisaient de fausses, ce qui était moins extravagant que ce qui se pratique aujourd'hui; car beaucoup de gens ne lisaient pas
les réponses qui prouvaient leur mauvaise foi Les amis
des philosophistes évitent, il est vrai, la honte d'être convaincus de mensonges; mais leurs lecteurs ne les en estiment pas davantage sur ce point.