TROISIÈME SOUPER
La maréchale', l'abbé de Mably, la marquise de Lutzbourg, la comtesse d'Egraont (fille du maréchal de Richelieu), le chevalier de Boufflers, le comte de Sérent. La scène est après souper.
LA MARECHALE.
A présent que nos philosophes sont partis, nous pouvons reprendre l'entretien qui a été interrompu, avant le souper, par leur arrivée
Monsieur l'abbé de Mably nous parlait de monsieu rCiément.
l'abbé.
J'exprimais à madame la maréchale le désir qu'il a de lui être présenté avant le jour fixé pour la lecture....
J'en serais charmée.
LA MARQUISE
La lecture sera toujours samedi prochain?
l'abbé.
Assurément 5 et monsieur Clément l'a préparée d'une manière charmante.
LE COMTE
Comment donc?
l'abbé.
Dans la crainte d'ennuyer ces dames , il a fait une espèce d'abrégé de ses lettres à monsieur de Voltaire.
Nous serions bien frivoles , si nous ne pouvions supporter la lecture entière d'un ouvrage dont les premières lettres ont été si bien accueillies du public.
l'abbé.
Non, madame ? monsieur Clément a trop de goût pour confondre la grâce avec la frivolité ; mais il pense avec raison que des dissertations et une infinité de petites critiques 7 qui peu-
vent être de la plus grande utilité aux jeunes littérateurs , seraient fort déplacées dans un salon,
LE COMTE
Les premières lettres sont charmantes; mais je voudrais bien que l'auteur ne se bornât pas à des critiques purement littéraires ; il serait bien à désirer que l'on ne se lassât point de réfuter surtout les erreurs monstrueuses et corruptrices cle Voltaire.
la Marquise.
C'est ce qu'on fait tous les jours , et même avec beaucoup de talent.
LE CHEVALIER
Et malheureusement bien peu de succès.
LE COMTE
La secte encyclopédique ne doit son effrayante influence qu'au nombre prodigieux de gens qui la composent ; et , par le poids de sa masse énorme , elle écrase les défenseurs de la religion ? de la morale et des trônes ; mais il ne faudrait pas se décourager , car la persévérance doit triompher de l'erreur et du mensonge.
Les triomphes vus en perspective ne sont guère séduisans.
LE CHEVALIER
M. de Pompignan est très-persévérant , et rien encore ne peut faire prévoir son triomphe.
LE COMTE
Ses ouvrages l'obtiendront —
LE CHEVALIER
Quand l'auteur sera dans la tombe...
LE COMTE
Et dans le ciel , où se trouvent les véritables récompenses du noble usage des grands talens.
Revenons à M. Clément; si vous voulez me l'amener après-demain à midi , vous me trouverez seule.
l'abbé.
Madame la maréchale peut compter sur notre exactitude.
LA COMTESSE
Et pour samedi 5 l'heure du souper est toujours la même ?
Oui, à neuf heures et demie précises; mais vous savez que la lecture sera immédiatement avant souper; il faudra donc vous rendre ici à sept heures au plus tard.
LA MARQUISE
Voilà qui est convenu*.
* M. Clément fit en effet plusieurs lectures dans la société, et entre autres chez la maréchale de Luxembourg. On met en scène dans cet ouvrage les personnages qui furent invités à ces lectures, à l'exception de ceux qui vivent encore, et qui auraient pu y jouer un rôle intéressant, mais dont il n'était pas permis de parler dans un livre imprimé, même pour ne faire que leur éloge. Ces bienséances sont un peu passées de mode : on ne trouvera pas extraordinaire que l'auteur, aussi gothique par son âge que par sessentimens, les ait respectées.