‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 6 sur 28 · QUATRIÈME SOUPER · texte numérisé non relu

QUATRIÈME SOUPER

La maréchale de Luxembourg, la duchesse de Lauzun, la comtesse d'Egmont, la marquise de Lutzbourg, le comte de Sérent *, le chevalier de Boufflers, l'abbé de Mably, M. Clément.

M. Clément est-il assis commodément? La petite table et les lumières sont-elles bien posées ?

M. CLÉMENT

Oui, madame, et je n'ai rien à désirer ici que de l'indulgence ; je dois prévenir ces dames que je commencerai ma lecture par l'extrait de mes premières lettres , quoiqu'elles aient

été imprimées , parce qu'il est nécessaire de se

* Depuis duc , et si connu par son noble caractère et ses principes religieux, et le même qui a déjà paru dans le souper précédent.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 81 les rappeler pour bien comprendre celles qui suivent.

Tant mieux; car alors vous serez forcé de nous donner plus de lectures.

LA COMTESSE d'eGMONT.

Nous y gagnerons tous.

A présent, écoutons.

M. CLÉMENT, déployant son manuscrit, lit tout haut.

Première lettre à M. de Voltaire *.

« Vous savez, monsieur, que j'étais, il y a » quinze ans , un de vos plus ardens admira- » teurs. Je sortais à peine de l'enfance, et la » réputation dont vous jouissiez mettait vos » ouvrages dans les mains de tout le monde. » Je me sentais un goût très-vif pour les let- » très ; vos livres firent mes premières études , » je les dévorais ; leur lecture agréable , lé- » gère , si séduisante pour un âge plus épris » du brillant que du beau, dégoûtait mon es- )) prit de toute autre lecture et d'un aliment

* M. de Voltaire vivait.

» plus nourrissant et plus solide. Enfin , vous » m'aviez enivré ? et je grossissais la foule im- » rnense de ceux qui vous barbouillent de leur » encens.

» J'étais sincère alors ; je ne le suis pas » moins aujourd'hui , quoique je pense diffé- )> remment, non que j'aie l'injustice de tomber » dans un autre excès , et de refuser à vos ta- )) lens le tribut d'estime qui leur est dû. La » raison et le goût qui m'ont ouvert les yeux )> sur les défauts de vos écrits, m'empêchent » aussi de les fermer sur leurs beautés.

» C'est donc à vous-même , monsieur, que » j'ai voulu m'adresser pour vous rendre rai- » son de mon changement à votre égard; c'est «avec vous que j'entreprends d'examiner vos )> ouvrages ; je vous proposerai mes réflexions ; » je vous prendrai même quelquefois pour » mon juge dans votre propre cause , et s'il » arrivait que je me fusse trompé , je recevrais » de vous avec reconnaissance tout ce qui pour- )> rait m' éclairer et m'instruire.

)> Quelques personnes m'avaient conseillé » de ne point donner de votre vivant cet exa- » men de vos écrits : on me disait qu'il était w un peu dur de tourmenter votre vieillesse ;

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 85 », mais il me semble au contraire qu'il est plus » généreux de vous exposer franchement mes » idées, tandis que vous pouvez encore les » combattre ; on me faisait envisager aussi » que j'allais m'exposer à tout votre courroux, » et qu'il ne fallait pas m'attendre à moins de » votre part qu'aux emportemens les plus vio- )> lens , aux épithètes les plus injurieuses , aux » plus calomnieuses imputations ; heureux si » j'en étais quitte pour quelques pasquinades » et quelques bouffonneries , que vos partisans » appellent de la plaisanterie et de la gaîté.

» Dites-moi , monsieur, de bonne foi , com- » ment voulez-vous qu'on soit si long-temps la )> dupe des vengeances de votre amour-propre )) irrité? Ne serait-ce pas pousser la crédulité » au-delà des bornes où elle devient sottise , » de croire sur votre parole qu'il suffit de vous )) avoir contredit en quelque chose pour être w un personnage vil et méprisable? Faut -il » beaucoup d'esprit pour deviner qu'il vous a » toujours été plus aisé de chercher à diffamer » vos censeurs que d'avoir raison contre eux?

» Croyez-moi, monsieur, quittez enfin ce » ton insultant qui n'insulte plus personne et » qui ne peut plus retomber que sur vous-

» même. Quand vous l'eniploiriez avec moi7 )) vous ne parviendriez ni à m'offenser, ni à me » rendre injuste , ni à me faire prendre avec » vous un ton aussi avilissant.

» Je ne prétends point , en vous adressant » mes remarques T m'ériger en maître , ni vous )) dicter des leçons ; je ne jouerai jamais ce » personnage avec qui que ce soit, et moins » encore avec vous» Mais je puis , et tout le » monde le peut sans présomption , observer » les écarts où vous vous êtes jeté , et dans les- » quels votre exemple a entraîné tous vos imi- » tateurs. Je puis vous remettre sous les yeux » les vrais principes suivis par les grands » maîtres , et dont vous vous êtes trop souvent » affranchi ; en vous comparant avec ces mo- » dèles parfaits , ce seront eux qui vous juge- » ront ? et non pas moi. »

M. CLÉMENT, interrompant sa lecture.

Madame la maréchale est-elle contente du ton général de ce début ?

Il me paraît parfait d'un bout à l'autre.

M. CLÉMENT

Il sera donc approuvé ?

LE COMTE

Et d'autant plus que par sa modération il forme le contraste le plus agréable et la critique la plus piquante du ton si grossier de M. de Voltaire ? dans ce genre.

J'espère que M. Clément va reprendre son intéressante lecture, que lui seul pouvait interrompre.

M. CLÉMENT, lisant.

« Votre ambition ? monsieur, fut de vous » attribuer l'universalité des talens ; soit que » vous fussiez plus dominé par l'amour des » louanges que par celui de la gloire , et que » vous aimassiez mieux passer pour un esprit » facile et brillant que pour un génie achevé, » soit qu'en effet votre légèreté vous empêchât » de rien approfondir , quoi qu'il en soit , i) toute littérature devint votre domaine, et, )) à l'âge de vingt-deux ans , vous osâtes faire » un poëme épique , sans savoir ce que c'était, » comme vous l'avouez vous-même quelque )> part. Si jamais écrivain fut capable de par- » venir à cette universalité, ce fut Racine, » par une heureuse flexibilité de génie et par

)) une étude consommée des anciens et de la » nature; il prenait sans peine tous lès tons. )> On a vu de lui ( ce que vous avez souvent )> tenté, mais toujours en vain), comment il » pouvait passer du tragique le plus sublime )> et le glus pathétique, aux grâces riantes et » légères du comique le plus enjoué. Quel » homme , après Molière , a le mieux saisi )> cette plaisanterie fine et naturelle ? cet atti- » cisme, ce sel délicat qui fait le plus grand » charme de la comédie , et que Regnard lui- » même a rarement rencontré ! On voit aussi » par le peu d'épigrammes qu'il nous a lais- » sées, qu'il connaissait parfaitement la tour- » nure et la naïveté de ce genre , et peut-être » s'il en eût fait davantage , aurait-il ôté l'es- » poir à Rousseau de l'y pouvoir égaler. Qui )) ne peut juger par quelques cantiques qu'il a » mis en vers , et surtout par ses admirables » choeurs d'Esther et d'Àthalie , qu'il était )> grand poète lyrique (talent que vous n'avez » jamais eu), et qu'il eût porté cette poésie, i» s'il s'y fût adonné „ beaucoup plus loin encore » que Rousseau ; car avec autant d'élévation et )) d'enthousiasme , il y aurait mis plus de dou- » ceur, de sentimens, plus de variété et peut-

» être aussi plus d'harmonie. Quoique Rous- » seau ne manque point, à beaucoup près, de » toutes ces qualités , comme l'osent avancer » après vous vos flatteurs , qui ne rougissent » pas de déchirer la mémoire de ce grand » poète , pour complaire lâchement a votre » animosité contre lui 5 combien ne doit-on » pas regretter que Racine 3 dans l'intervalle )> de douze années qu'il laissa entre Phèdre et )> Athalie, temps où son génie était dans, sa » plus grande vigueur, n'ait pas entrepris de » donner un poëme épique à la France! Ce » grand homme n'était pas moins habile écri- » vain en prose qu'en vers. Deux lettres contre » quelques auteurs de Port-Royal j prouvent » combien il savait répandre d'agrémens et de » légèreté sur les sujets les plus sérieux. Un ), discours à l'académie après la mort du grand m Corneille, atteste qu'il savait les routes qui » conduisent à la plus haute éloquence ; et l'on » voit assez , en lisant son histoire abrégée de » Port-Royal , par les grâces touchantes et no- » blés, par l'aimable simplicité et la douceur » de style dont il a embelli la sécheresse de ce )) sujet, les ressources qu'il aurait trouvées » dans sa plume pour un sujet plus intéressant

)) et plus favorable à toute l'étendue de son ta- » lent.

» Mais Racine se contenta de montrer ce » qu'il aurait pu faire dans toutes les parties » de la littérature. Il sentit bien, par les » peines et les efforts qu'il lui en coûta pour )> en perfectionner une seule , qu'il était im- » possible de les parcourir toutes d'un pas » égal , et il aima mieux exceller dans le genre » qu'il lui plaisait le plus , que d'être superfi- » ciel dans plusieurs à la fois.

» En effet, monsieur , comment prétendre » approfondir les choses que l'on traite , en )> travaillant à votre manière? Vous avez, à » ce qu'on dit , dans votre cabinet, plusieurs » pupitres sur lesquels sont différens ouvrages » commencés , pendent opéra interrupta. Ici , » c'est une tragédie ; là , une comédie ; plus » loin , une histoire ; de ce côté , un morceau )) de philosophie; de cet autre, une satire; » ici, un poëme épique; là, un conte, etc. )) Vous passez indifféremment de l'un à l'autre » dans la même journée , et vous laissez sur » tous des traces de votre prodigieuse facilité. » Mais dites-moi, je vous prie , s'il est possible » de changer ainsi d'enthousiasme d'un rao-

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. 89 » ment à l'autre , pour saisir profondément » tout ce qu'un sujet peut offrir de p^us su- » blime ou de plus naïf? Comment , lorsque » l'esprit est monté aux sentimens pathétiques » de la tragédie, en sortir tout-à-coup .pour )> s'égayer dans une facétie, et méditer ensuite » gravement des pensées philosophiques ? Ne » serait-ce point que vous travaillez sans en- » thousiasnie, c'est-à-dire, sans cette méditation » profonde qui crée et qui invente ; et qu'ainsi , » vous contentant des premières idées que » vous présente une réflexion légère , ou la ré- )) miniscence de ce que vous avez lu , vous » vous sentez toujours également disposé pour » toute sorte de sujets? Au lieu dédire comme » Boileau :

» Je sens que mou esprit travaille de génie.

» Ne pourriez-vous pas dire :

» Je sens que mon esprit travaille de mémoire. » LA MARÉCHALE.

Le trait est charmant.

LE COMTE

Et si bien appliqué, et la critique entière est

si juste sous, les rapports de la morale et de la littérature.

LA MARÉCHALE, à M. Clément.

Pardonnez-nous cette interruption.

M. CLÉMENT

Elle n'est pour moi qu'un encouragement.

De grâce , reprenez *votre intéressante lecture.

M. CLÉMENT, lisant.

« Vous voilà donc, monsieur, aspirant à la » monarchie universelle sur notre Parnasse » (car je ne parie point de vos tentatives dans » quelques sciences, où vous n'avez jamais été » regardé par les maîtres que comme un éco- » lier qui donnait ses thèmes au public). Pour » soutenir des prétentions si ambitieuses, vous » avez eu recours à différens moyens. Vous » avez bien compris d'abord qu'il fallait dé- » tourner peu à peu l'attention et le goût du » public, des chefs-d'œuvre qui faisaient ses » délices , et ne pouvant y parvenir en faisant » mieux, le plus court était de les décrier; ce » ne fut point tout de suite ouvertement; vous

DE LA MARÉCHALE DE'LUXEMBOURG. 9* » aviez des ménagemens à garder. Au lieu de » heurter les esprits que vous auriez indispo- » ses . vous vouliez les amener insensiblement )) à votre but. D'ailleurs, il restait encore quel- » ques admirateurs zélés et éclairés des grands )> hommes . que vous vouliez rabaisser; il n'au- » rait été ni prudent-ni sûr de vous attirer sur » les bras des adversaires si redoutables. Vous » commençâtes donc par louer vous-même, » avec une modestie bien concertée , et les » grands maîtres de l'antiquité et ceux du beau » siècle de Louis X.IV. Vous vous faisiez gloire , » disiez-vous , de les prendre pour vos mo- )) dèles 5 en reconnaissant leur étonnante su- » périorité ; mais, d'un autre côté, vous ne » perdiez aucune occasion de les tourner en » ridicule ? et de chercher à corrompre le ju- » gement du public sur leur compte.

» La gloire de Crébillon vous importunait; » vous n'osiez laisser éclater votre jalousie » contre un rival si applaudi. D'un côté, vous » l'appeliez votre maître, en remaniant les » mêmes sujets tragiques qu'il avait traités ; » et, de l'autre, vous débitiez sourdement des » critiques de ses poésies.

» Enfin , vous fîtes vous-même un ouvrage

>r anonyme , aujourd'hui tout-à-fait oublié*, » où tous étiez comparé a tous nos auteurs , » et dont le refrain était à chaque page : Voyez » comment M. de Voltaire est plus sublime » que Corneille , plus pathétique que Racine * » plus mâle que Crébillon ? plus grand poète » que Rousseau , plus naturel que La Fon- » taine, plus éloquent que Bossuet, plus élé- » gant que Fénélon 7 etc.

» Cependant , tous cachiez encore votre » dessein , en semant dans le public le germe » de toutes ces opinions qui vous étaient favo- )) râbles.

Enfin , quand vous n'eûtes plus rien à mé- » nager ni à craindre; que vous eûtes vu dis- » paraître de la littérature tous ceux qui au- » raient eu du poids contre vous par leurs » talens et leurs lumières , tels que Rousseau, » Racine , le fils Rollin et quelques autres ; » quand vous avez aperçu la foule de vos dis- » ciples et de vos admirateurs, qui dominait » et faisait partout enregistrer vos arrêts, » vous avez mis bas toute contrainte et toute » dissimulation.

* Connaissance des beautés et des défauts de la poésie française , etc.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. g5 )) Vous avez employé toutes vos forces à dé- » primer les anciens ? pour ravaler plus aisé- » ment les modernes fameux qui s'étaient fait » gloire de les imiter ; quolibets ? plaisanteries , » traductions ridicules, tout vous fut bon.

» Vous avez travesti 5 à la manière de Per- » raut, les traits sublimes de l'Iliade et de )) l'Odyssée; vous avez appelé la ceinture de » Vénus un fichu.

» Vous avez traité Homère de poète qui n'a » aucune morale, lui qu'Horace mettait avant » tous les philosophes pour l'instruction et )> l'importance des préceptes.

» Vous avez dit qu' 'Aristophane ? qui n'est » ni comique ni poète, n'aurait pas été admis » parmi nous à donner ses farces à la foire » Saint-Laurent.

» Vous avez dit que La Fontaine n'était pas » un des premiers génies du grand siècle.

» Vous avez fait d'injustes critiques du sujet » d'Âthalie 5 parce que cette tragédie est peut- » être la seule parfaite qui soit dans aucune » langue. Vous avez dit de Racine qu! on peut » se plaindre de ne trouver souvent dans ce » poète qu'une élégance qui plaît , et non pas » un torrent d' éloquence qui entraîne-, de rié-

» prouver qu'une faible émotion , et de se con- » tenter d' approuver quand on voudrait que » V esprit fut étonné et le cœur déchiré*.

)) Vous avez fait un commentaire de Cor- )> neille, pour avoir occasion de vous appesan- )) tir sur des défauts qui sont moins de lui que » de son temps . pour lui en rechercher d'ima- » ginaires 7 et pour afïaiblir5 autant que vous » le pourriez, les beautés sublimes qui vous » mettent si loin au-dessous de lui. Vous avez )) dit de Boileau qu'ozz ne trouve aucun en- » thousiasme dans ses poésies ; et ? comme son » Lutrin vous a toujours offusqué la vue 7 vous )) avez trouvé que le Dispensari , petit poëme » anglais ? était peut-être (admirez cette ré- )> serve ! ) supérieur au Lutrin , ainsi que je » ne sais quel autre poëme anglais sur les mé-

1 De se contenter d'approuver, quand on voudrait que, etc. Il y a une contradiction dans cette phrase : si on se contente, on ne veut pas autre chose. D'ailleurs, comment peut-on dire que Racine ne cause que de faibles émotions! Quoi! Athalie , Phèdre , Britannicus , Iphigénie , Andromaque , Bajazet, etc., etc., ne font éprouver que de faibles émotions!

M. Clément, dans la suite de ses lettres , détaille parfaitement les causes de l'animosité particulière de Voltaire contre Racine.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 95 )) decins et les apothicaires , qui a, dites-vous ? » plus d'imagination ? de variété , de naïveté » que ce même Lutrin.

)) Vous avez traité le grand Rousseau de )) versificateur qui ne connaît ni son siècle ? » ni la philosophie , ni la poésie , ni la langue; » de poète qui ne pense point * P dont le prùi- » cipal mérite avait consisté dans des épi- )> grammes qui révoltent V honnêteté la plus » indulgente y etc. (Ce reproche sied bien dans » la bouche de l'auteur du poëme infâme de la » Pucelle!**)

» Au moment où l'on élevait à Crébillon un » tombeau . vous l'avez surnommé Crébillon- » le-Barbare. Vous avez dit de l'auteur de » Y Esprit des lois qu'il n'était quun homme » d'esprit.

» Au moment où l'éloquent J.-J. Rousseau

M. de Voltaire écrivait a madame du Châtelet , en parlant de ce grand poète : Rousseau est retourné à Bruxelles faire de mauvaises odes. Et M. de Voltaire , qui parle ainsi des plus belles odes faites en notre langue , n'en a jamais pu faire une passable!

** Et M. de Voltaire a fait de cette même Jeanne d'Arc Téloge le plus pompeux dans la Henriade. Il dit que cette héroïne, la honte des Anglais , sauva la France et son roi.

» était banni et malheureux, vous l'avez dé- )) chiré sans pitié dans un poëme bien indigne » de vous (la Guerre de Genève). Vous avez » fait d'envieuses critiques du style de M. de » Bufïbn , style assez beau pour vous faire sé- » cher de jalousie. Vous avez dit de lui . Rie?i » il est plus déplacé que de parler physique » poétiquement. C'est de charlatanisme d'un » homme qui veut faire passer de faux sys- » ternes h la faveur d'un vain bruit de paroles. » Les petits esprits sont trompés par ces ap- » pas y et les bons esprits le dédaignent. Vous » ne pouvez ignorer cependant que Platon a )) parlé de philosophie; Xénophon, de poli- » tique ; Pline, de physique et d'autres arts , » du style le plus sublime et le plus poétique.

» Vous avez tâché d'enlever à la tragédie de » Didon la gloire qu'elle s'est acquise et qu'elle » conservera malgré vous. Vous nous avez dit » que Vert-Vert et la Chartreuse sont tom- » bés , et ne se lisent plus; enfin que n'avez- » vous pas dit?...

» On a vu même, depuis peu, un de vos » plus écervelés partisans * s'établir publi-

* M. de La Harpe.

» quement votre champion contre le grand )) Rousseau, pour lui disputer ce surnom de )) grand envers et contre tous. On vous a vu )) aussitôt, l'encensoir à la main, rendre grâce » à ce généreux champion 5 qui voulait bien se

» faire honnir pour l'amour de vous *

» Vous aviez donné l'exemple de coudre )> beaucoup de lambeaux philosophiques aux » discours de vos personnages : dès lors , au- » cun acteurp prince ou confident, jeuae ou » vieux, tranquille ou passionné, n'osa plus » ouvrir la bouche sans lâcher une maxime.

» Vous aviez semé dans vos pièces des allu- » sions hardies contre la religion ? talent facile

* Cette belle prouesse a fait faire Tépigramme suivante, qui ne sera sûrement pas louée dans le Mercure ( dont M. de La Harpe était le rédacteur) :

Quand la harpie , oracle du Mercure , Du grand Rousseau vient déchirer le nom , Et que , pour prix de cette insulte obscure , Voltaire élève au ciel ce mirmidon , Expliquez-nous qui des deux , je vous prie , De plus d'opprobre a souillé son pinceau , Ou la harpie en déchirant Rousseau , Ou bien Voltaire en louant la harpie.

( Cette note est de M. Clément. )

» et misérable qu'avaient eu avant vous Berge- » rac et Théophile : on ne rechercha bientôt » que des sujets où Ton pût faire de fortes ap- » plications à notre Gulte, à nos prêtres.

w Vous aviez pris la défense de la comédie )> larmoyante, où vous aviez eu quelque suc- » ces : vous aviez dit que tous les genres sont » bons y hors le genre ennuyeux. Comme per- )) sonne ne se croit né pour ennuyer, chacun » inventa son genre , qu'il soutient fort bon.

» Les uns en firent un mélange de tragique » et de comique ; les autres un tissu d'aven- » tures romanesques, de reconnaissances, de )> situations bourgeoisement pathétiques.

» Ceux-ci s'imaginèrent qu'avec une intrigue )> telle qu'elle , on pouvait en composer une » suite de dialogues moraux et philosophiques , » le tout assaisonné de réflexions hardies et » profondes , pour l'instruction du peuple.

)> Ceux-là, charmés d'avoir vu que la'déco- » ration d'un café, dans votre Ecossaise, » avait fait la moitié du succès de cette pièce » bizarre , ne s'embarrassèrent plus des pa- » rôles , ni du style , ni du comique dans une » comédie. Ils y substituèrent une pantomime » très -fréquente et très-utile aux mœurs;

» comme des personnes qui jouent au tric- )> trac % aux échecs, au wisch, etc.; d'autres )) qui prennent du thé ou qui se promènent les » bras croisés , sans rien dire , pour apprendre » aux spectateurs à marcher dans telle situa- » tion ; des valets qui rangent des chaises dans » un salon *% qui allument ou qui éteignent » des bougies. Enfin, mille autres choses aussi » intéressantes , et qui, étant sûrement dans » la nature, ne peuvent être trop fidèlement » représentées au théâtre , si l'on en croit nos » dramaturges nouveaux. Ils oublient, sans » doute , qu'il y a mille choses dans la nature » que l'on cache avec grand soin , et que les » imitations faites par l'art doivent être non- » seulement naturelles , mais décentes et ins- )) tructives.-

)) Vous vous avisâtes le premier, et aussitôt » beaucoup d'autres s'avisèrent qu'il fallait » donner un nouveau ton à la poésie; que, si » l'on y pouvait faire entrer des termes de )) logique, de chimie, de peinture, et même » de la physique de Newton, avec tout son )) attirail algébrique, ce serait une grande vic-

* Le père de famille.

** Même pièce.

Univers;

BnuOTMKA .

joo LES SOUPERS

» toire remportée sur le dernier siècle , où » Ton croyait que les images étaient le véri- )) table langage poétique; où l'on ne savait pas, » en un mot , que le système de l'attraction et » de la gravitation pouvait fournir des vers » bien harmonieux et bien coulans.

» Une plaisanterie bonne ou mauvaise, un » jeu de mots, une tournure épigrammatique » ou sentencieuse, tout cela vous dispensait de » rien approfondir; et, en cinq ou six pages, » vous aviez traité la matière la plus grave de » l'air le plus délibéré. Vous eûtes une foule

d'imitateurs en ce eenre si facile. Vous fûtes

)) le héros des petits-maîtres ignorans. Il n'y » en eut pas un qui, d'esprit et de philosophie, » n'apprît par cœur quelques chapitres de vos » mélanges , et ne pût , avec un tel renfort , » tenir tête à la raison même , et déconcerter )> le bon sens le plus déterminé.

» Enfin , monsieur, vous avez vu votre siècle » docile suivre aveuglément vos décisions, et » former son goût sur le vôtre. Vous avez » donc , par vos opérations littéraires , pré- » paré cette révolution qui a été plus loin que » vous ne pensiez. Elle nous a jetés à un tel )) degré de mauvais goût, qu'il n'y a plus qu'un

[DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 101 » siècle de barbarie et d'ignorance entière qui » puisse nous faire oublier tant de sottises , et » nous remettre en état d'avoir des notions » plus simples et plus saines, un jugement )> plus pur et un goût plus naturel.

» Heureux encore, si vous n'aviez égaré les » esprits que dans les choses d'agrément! elles » tiennent, il est vrai , à la gloire d'un peuple ; » mais enfin elles ne sont pas si essentielles a » l'homme, qu'il ne puisse s'en passer, sans qu'il » en coûte rien à ses vertus et à son bonheur î » Un mal effrayant et peut-être irréparable, » que la lecture de vos écrits a fait à votre » siècle, à voire nation, c'est le coup mortel » qu'ils ont porté aux mœurs. Je ne m'arrè- )) teraî point sur tout ce que ce tableau pré- » sente de triste et de déplorable. Que l'on » considère seulement le funeste effet qu'ont » produit ces ouvrages dangereux sur les fem- » mes et sur les jeunes gens; car c'est à eux » principalement que vous avez droit de plaire, » par la légèreté, et j'ose dire par la frivolité >> de votre esprit.

» Je ne sais par quelle fatalité, ou plutôt » par quel effet de leur caractère et de leur » tempérament, les femmes, en général, sont

» portées à préférer l'étourderie , la folie 7 » l'impertinence même , à la sagesse , à la )> prudence et à la raison. Mettez dans une » compagnie de femmes, si l'on veut les plus )) honnêtes, deux hommes, dont l'un, tran- » quille et réservé, aura l'esprit agréable, » orné , mais solide , saura se taire et parler a » propos; l'autre sera pétulant, hardi, grand » parleur, plaisantera à tort et à travers sur » les choses les plus respectables, déchirera )) les absens, raillera vivement les présens , » n'écoutera que ce qu'il dit, rira le premier » de ses saillies les plus hasardées, répondra )) par un quolibet aux discours les plus sen- » ses. A coup sûr, toutes ces femmes n'auront » des yeux et des oreilles que pour notre » étourdi ; et , quand même elles auraient » quelque estime pour l'autre, elles se senti- » ront toujours entraînées , par je ne sais quel » sentiment, vers le plus fou et le plus dé- » raisonnable des deux.

)) Ne riez point , monsieur, cette fable est » votre histoire. Votre esprit saillant , la folie » de vos imaginations, le libertinage de vos » pensées, l'audace de vos discours, votre ton » léger et décisif, le tour libre et familier de

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. io3

» vos plaisanteries , voilà par où vous avez » tourné la plupart des têtes à toutes les fem- » mes. Avec ces agrémens , qui leur plaisent » si fort, vous vous êtes emparé de leur es- » prit, et vos livres ont fait leur lecture la » plus assidue , la plus chérie. Là , elles ont » sucé le poison le plus dangereux pour elles , » une habitude de se moquer de tout, de tour- » ner en ridicule les choses les moins suscep^ » tibles de ridicule; de vouloir soumettre à )) leur raisonnement ce qu'il faut révérer en » silence et avec soumission.

» Bientôt elles vont se débarrasser de tous » ces principes si gênans et si incommodes à )) leur sexe ; elles vont traiter de chimères ces » lois austères de pudeur et de bienséance *, » que la nature, disent-elles, ne leur a pas » plus imposées qu'aux hommes : elles vou- » dront analyser leurs devoirs, et, d'après » vos maximes, elles les réduiront à peu de » chose; elles traiteront de préjugé absurde » cet empire des hommes sur les femmes ; )) elles prendront si bien en main l'autorité ,

* On en a vu un grand nombre , dans les premiers temps de la révolution , se draper au lieu de s'habiller.

» qu'en effet elles se mêleront de toutes cho- » ses j feront et déferont tout dans le monde , » et parviendront même à faire reconnaître » leur usurpation aux hommes 7 près à s'y sou- » mettre respectueusement.

» Qu y a-t-il désormais d'impénétrable à leur » curiosité? Voyez-les raisonner et décider de » tout : elles sont beaux esprits, savantes et » philosophes ; elles dissertent aussi légère- » ment sur le système de la nature que sur un » roman , sur un drame ; elles traitent les » questions les plus sérieuses et les plus im- )> portantes, comme elles parlent d'ariettes et » de chansons *; elles débitent leurs belles

* Il vaudrait beaucoup mieux, quoi qu'en dise M. Clément, que les femmes s'occupassent de choses sérieuses que de chansons, et elles ont prouve, dans tous les temps, qu'elles étaient capables de se distinguer dans les plus hautes sciences. Il est vrai, cependant, que la géométrie, l'astronomie leur conviennent peu, et que, ne pouvant jamais être ministre, magistrat ou député, la politique ne leur convient pas du tout. Mais leurs mains délicates peuvent peindre avec succès des fleurs et faire des herbiers. L'étude de la botanique, qui fait aimer la promenade et les champs, et qui, restreinte aux plantes usuelles, est si utile aux maîtresses de maison et aux mères de familles, devrait entrer dans l'éducation de toutes les jeunes personnes. Cette étude charmante demande quelques notions de physique, de chimie et d'his-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. io5

» maximes devant leurs enfans et leurs do- » mestiques , qui s'abreuvent de ces principes )) empoisonnés , et qui ont l'esprit et le cœur » corrompus avant que de savoir distinguer >) le bien du mal.

» Ne sont-ce pas les femmes qui ont accré- » dite, qui ont appuyé dans le monde cette » secte d'hommes qui s'appellent philosophes, )) et à la tête desquels vous vous faites hon- ;> neur de marcher? Ils ont bien senti, ainsi » que vous, ces hommes si prudens , que leur » réputation et leur crédit ne pouvaient être )> mieux qu'entre les mains de celles à qui on » ne peut rien refuser, même quand elles » n'accordent rien. C'est par ces bouches tou- » jours favorablement écoutées , qu'ils ont ré- » pandu leurs opinions les plus hardies, et » qu'ils ont fait publier leur gloire et leur

toire naturelle , qu'il est facie d'acquérir en peu de mois. Quelques connaissances chimiques peuvent être dun grand secours dans la conduite d'un ménage. D'ailleurs, le goût de l'histoire naturelle, si on le prenait, vaudrait mieux que celui des bijoux et de mille autres frivolités; ce goût, enfin, donne celui des collections, toujours excellent pour les deux sexes, car il attache à sa maison , et fait qu'on y rentre avec plaisir.

io6 LES SOUPERS

» mérite. C'est avec de tels appuis qu'ils sont » parvenus aux places, en faisant parade de » leur désintéressement; qu'ils se sont intro- » duits chez les grands, en affectant de les )) mépriser dans leurs livres ; et qu'ils se sont » enrichis, en criant qu'ils ne voulaient que du » pain et la liberté. »

LA COMTESSE

Comme vous nous traitez !

Il admet des exceptions , j'en suis bien sûre.

M. CLÉMENT

Je vais répondre en lisant.

(Il reprend sa lecture.)

«Je me garderai bien de vouloir envelopper )) toutes les femmes dans cette censure mal- » heureusement trop vraie, mais qui devien- » drait injuste, si je n'y mettais quelque res- » triction. ïl est encore, sans doute, un grand » nombre de femmes respectables qui culti- » vent en secret les vertus de leur sexe et de » leur état , qui fuient cette affiche indécente » et folle de philosophie et de bel esprit; qui >> s'instruisent pour mieux aimer leurs de-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 107 » voirs; qui s'éclairent pour s'affermir dans » les bons principes ; mais qui savent s'arrê- » ter au terme que la bienséance leur défend » de passer, et qui , sans chercher à devenir » des esprits forts , se contentent d'être des » femmes vertueuses et raisonnables.

» Ce que je viens de dire de certaines fem- » mes peut s'appliquer aux jeunes gens.

» Revenons , monsieur, aux moyens que » vous avez mis en œuvre pour vous assurer » le sceptre littéraire. Vous avez très-bien vu » qu'indépendamment du mérite personnel, il » fallait encore cette considération puissante » que donnent les richesses, afin d'entraîner » plus sûrement tous les suffrages et d'éblouir » tous les yeux. Vous savez que les esprits , » même les moins déraisonnables , sont portés , » par une suite malheureuse de notre éduca- » tion , à concevoir une plus haute idée d'un » homme à raison de sa fortune; et qu'un bel » esprit qui a cent mille livres de rente doit « être cent fois plus admirable qu'un autre.

» Vous avez donc eu l'adresse de devenir le )) mieux rente de tous les beaux esprits. Je » laisse à d'autres le soin de ramasser les » bruits qui courent à la honte de votre opu-

io8 LES SOUPERS

» lence. Que ces compilateurs scandaleux nous » racontent combien vous tous entendez h des » affaires d'intérêt qui n'ont jamais occupé un » instant les Boileau, les Racine, les La Fon- » taine et les Molière; qu'ils nous disent avec » quelle sagacité vous épluchiez tous les plus » petits détails de l'avarice. Je passerai sous » silence toutes ces plaintes de libraires , de » juifs,

» Surpris d'être vaincus dans leur propre science.

» et vaincus , par qui? par un poète?

» Ce que je vous passerai moins volontiers, » c'est d'avoir été assez vain de vos richesses » pour reprocher bassement à des gens de » mérite leur peu de fortune et leur indigence. » Vous n'avez pas eu honte d'insulter le grand » Rousseau, en lui disant qu'on l'avait par )> pitié tiré de la misère; vous en avez dit au- » tant au célèbre M. Rousseau de Genève , en » des termes encore plus indignes , que ma )) plume se refuse de transcrire.

» Vous avez fait , à tort à travers , de ce » manque de fortune un sujet de lâche plai- » santerie envers tous ceux qui ont osé vous » déplaire. Un sage comme vous 5 le philosophe

» des philosophes, l'implacable ennemi des » abus, le dompteur infatigable des préjugés, )) n'a pas senti que l'homme de mérite doit » être d'autant plus glorieux de sa pauvreté, » qu'il voit assez les moyens de s'en affranchir, » s'il veut faire taire les scrupules d'une cons- » cience délicate.

» Mais l'usage le plus adroit que vous ayez » pu faire de vos richesses, a été, dit-on , de » vous attacher, par les liens de l'intérêt , un '» grand nombre de créatures toujours prêtes » à publier vos louanges et à défendre vos )> plus médiocres productions. A l'un , vous » abandonniez une édition de la Henriade . à » condition qu'il y mît une préface pompeuse, » où il vous plaçait , sans façon , au-dessus de )> Virgile. Vous n'épargniez ni offres, ni pro- » messes à un autre , s'il voulait être le col- » porteur de vos libelles les plus licencieux. » A celui-ci , vous faisiez la proposition géné- )> reuse daller vivre auprès de vous , en ré- » compense de ce qu'il avait désavoué une cri- » tique judicieuse de votre poëme sur la Loi » naturelle, ou bien pour engager sa plume » panégyriste à faire votre éloge de votre vi- » vanfc. Vous montriez à ceux-là l'agréable

no. LES SOUPERS

» perspective de votre testament, pourvu » qu'ils ne perdissent pas courage et qu'ils » persistassent à vous mettre au-dessus de » Corneille , de Racine , et de tous les poètes » qui ont été et qui seront.

» Un grand point était d'avoir à votre dispo- » sition les bouches journalières de la renom- » mée, pour en être loué tous les mois par » extraits. Quelques-unes vous furent facile- » ment v endues ? et gagnèrent en conscience » leur salaire. D'autres osèrent conserver une » voix libre dans leurs jugemens : ce sont » celles-là que vous avez accusées d'être vé- » nales ; et tous ces reproches dont vous acca- » blez un certain journaliste, de faire payer sa » plume à ceux qu'il loue , viennnent , dit-on » encore , de ce qu'il est resté constamment » incorruptible h toutes vos avances , quelque » considérables, quelque séduisantes et quel- » que sincères qu'elles fussent.

» Si vous le voulez, monsieur, je suis prêt a » ne pas croire certains bruits qui assurent » que vous avez employé plus d'une fois votre » bourse à acquérir des ouvrages dont vous » êtes devenu le propriétaire sans en être l'au- » téur, et qui n'ont pas peu contribué à votre

» réputation. Ce sont des faits que je révoque » en doute , parce qu'ils ne sont pas faeiles à » prouver, et que vous n'avez sûrement pas )> fait des contrats authentiques pour cette » sorte d'acquisition.

» Une chose cu'il serait plus aisé de dé- » voiler, c'est le manège et les intrigues dont » on vous accuse d'avoir semé votre carrière ? » soit pour étouffer les succès de vos rivaux ^ » soit pour augmenter le bruit et l'éclat des » vôtres; mais il faudrait des volumes pour » raconter toutes ces disputes secrètes ou pu- » bliques , ces tracasseries , ces perfidies. » Abandonnons à ceux qui seront assez mé- » chans pour écrire fidèlement votre vie , tous )) ces traits dont l'assemblage ne vous peindra » pas à la postérité sous des couleurs bien fa- )) vorables. En vain avez-vous dit que la pos- » térité se souciait peu qu'un auteur célèbre » eût été honnête homme , et qu'elle ne le ju- » geait que par ses écrits : comme il est im- » possible que le génie se rencontre avec les » mauvaises qualités du cœur; comme, selon » vous-même,

* Un esprit corrompu ne fut jamais sublime.

» Craignez que la postérité ne trouve , dans

ii2 LES SOUPERS

» le tableau de votre vie , des lumières qui » r éclaireront sur vos ouvrages , et qui l'em- » pécheront d'être éblouie, par exemple, de » tout cet étalage d'humanité que vous affectez )> à tout propos. Elle reconnaîtra bientôt que » votre âme, et par conséquent le génie, n'é- » tait presque jamais pour rien dans tous ces » beaux sentimens que vous exprimiez avec

» emphase t^!^^T

» Un trait sur lequel je crois devoir m'arrê- » ter, c'est ce mélange d'hypocrisie et d'audace » que vous avez si bien su faire valoir contre » vos ennemis ; votre secret a été d'afficher » d'abord ouvertement une grande aversion » pour la satire , et de répandre sourdement » des calomnies dans des libelles que vous se- » miez en les désavouant.

w On vous entendait dire que vous regardiez » tous les gens de lettres comme vos amis, » comme vos frères ; que plusieurs même avaient )) trouvé en vous un père; qu'il n'était pas » possible à votre cœur d'être envieux , et que » vous aviez défendu à votre esprit d'être sati- » rique , etc. Dans le temps à peu près que

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. n5

» vous faisiez de vous-même un éloge si impo- » sant, vous écriviez contre l'abbé Desfontaines » ces stances horribles que vous avez impri- » mées depuis dans toutes les éditions de vos » ouvrages , et qui sont aussi atroces que tous » les couplets faussement attribués à Rousseau. )> Dans ce même temps , vous traitiez le grand » Rousseau lui-même de vil Rufus, de serpent » envenimé. Vous débitiez contre lui les im- » postures les plus noires ; vous l'accusiez » d'une odieuse ingratitude envers M. le baron » de Breteuil, dont il a été aimé et estimé dans )> tous les temps.

» Bien plus, après la mort de Rousseau, » vous écrivîtes une lettre, aussi imprimée, » adressée à M. Ségui , dans laquelle vous » souscriviez pour l'édition qu'il préparait des » œuvres de ce grand poète : là , vous assuriez )) que vous aviez sincèrement désiré de vous » réconcilier avec lui; que cette inimitié, et » cette division vous avaient toujours pesé sur » le cœur ; et, en même temps, vous écriviez j) une autre lettre ou vous tâchiez de prouver, » par les plus méchantes raisons, et contre les » preuves les plus évidentes , que Rousseau

n4 LES SOUPERS

» était en effet l'auteur des couplets qu'on lui

» avait attribués.

» Découvrirais -je ici, monsieur, quelque » chose de plus odieux encore? Quelque temps » avant sa mort, Rousseau, comme on sait, » était venu incognito à Paris , dans l'espérance » d'obtenir des lettres de rémission. Eh bien , » dans ce moment, votre haine se remuait, » en secret , pour le perdre ; votre philosophie » vous sollicitait à vous rendre le délateur » d'un grand homme injustement persécuté. » J'ai, je tiens un mémoire écrit de votre pio- » pre main , où vous consultiez un avocat pour » savoir si vous pouviez impliquer Rousseau » dans une accusation que vous alliez intenter » à l'abbé Desfontaines, au sujet de la f^oltai- » romanie.

» Peut-on, demandiez-vous , assigner Je an- » Baptiste Rousseau à V archevêché , ou il est » déguisé sous le nom de Richer? Le procès )> étant au Chdtelet , peut-on dénoncer ce mi- » sérable comme ri ayant pas gardé son ban, » et le dénonçant au procureur-général , l'af- » faire ne va-t-elle pas toujours son train au » Châtelet?

)) Vous pouvez, monsieur, défier hardiment

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. nb » qui que ce soit de vous citer un exemple » d'une rage et d'un acharnement pareil dans » un poète contre un grand poète. Ce trait » vous était réservé ? à vous 5 ce fameux prédi- » cateur de tolérance et d'humanité !

)> Vous savez ? monsieur, tout ce que je pour- » rais vous mettre sous les yeux dans le même » genre. On connaît assez les petitesses et les » fureurs où peut être poussé un poète dont » l'amour-propre est irrité ; mais vous ? ayant » voulu briller dans toute sorte de genres et » de talens , vous avez eu , pour ainsi dire un )> amour- propre pour chacun des talens que » vous vouliez vous attribuer. Blessé à la fois » dans tous ces endroits sensibles par ceux qui » ne voulaient reconnaître votre supériorité » dans aucun genre , il se faisait de toutes ces » animosités et de ces haines particulières un » volcan ? si je puis parler ainsi , de rage et de » fureur qui vous emportait hors de vous- » même et aliénait entièrement votre raison... » •" • •

» De là , ces cris ridicules à la moindre bro- » chure qui paraissait contre vous; de sorte » qu'à vous entendre , la gloire de l'État était )> intéressée à prendre en main votre ven-

n6 LES SOUPERS

)> geance, et qu'il ne fallait pas moins que les » prisons et les tortures pour punir Fauteur ou » le libraire qui inquiétait votre amour-propre. » De là , toutes ces agitations que tant de » gens déposent que vous vous donniez pour » perdre vos adversaires ou vos censeurs , soit » en leur enlevant 5 sous-main , leurs protec- » teurs ou leur état, soit en les diffamant pu- » bliquement par des impostures j soit en dis- » tribuantdes lettres anonymes pour les noircir » dans l'esprit de leurs amis , soit même en les » dénonçant au ministère comme ennemis du » gouvernement.

» De là , ces procès que vous prépariez

» continuellement : ce qui vous obligeait , à ce

» qu'on prétend , d'avoir toujours quelque

» procureur dans vos intérêts; et, entre au-

» très ? ce procès criminel que vous vouliez

» intenter à un journaliste autre que l'abbé

» Desfontaines , affaire pour laquelle, disiez-

)> vous dans une lettre que je vous rapporterai

» quand vous le jugerez à propos, vous dé-

» penseriez volontiers cinquante mille écus :

» sacrifice étonnant que l'avarice faisait à la

» vengeance! ......'

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. 117 » Il n'est que trop vrai que vous vous êtes » mis à la tête d'une espèce d'hommes , soi-di- » sant philosophes, qui ont fait vœu entre vos » mains, d'abord, de vous admirer exclusive- » ment ; ensuite , de ne rien» écrire où il n'y » eût quelque trait contre ce que vous appelez » les préjugés > c'est-à-dire, contre ce qu'il y » a de plus respectable et de plus sacré dans » le monde ; leur parti s'est rendu le parti do- » minant dans les lettres ; eux seuls font et » défont les réputations. Dès qu'un livre pa- » raît sans avoir leur attache, il est décrié par » eux dans tous les cercles , ou plutôt ils n'en » disent rien ; ils prononcent contre lui ces » paroles fatales qui sont un arrêt de mort : » Nous ne l'avons pas lu. Et comment voulez- » vous que le monde lise ce que ne lisent point » ces messieurs * ? Mais dès qu'un ouvrage est

Il est très-vrai que les cabales encyclopédiques faisaient seules la fortune des principaux articles de ce monstrueux ouvrage, comme je l'ai prouvé surtout dans les Dîners du baron d'Holbach, par des citations dont il a été impossible de réfuter une seule. C'est ainsi qu'ils ont élevé aux nues le mauvais discours préliminaire de l'Encyclopédie par d'Alembert, en convenant que le plan en était de Bacon, mais en s1 'extasiant sur l'incomparable beauté du style. Le fait est que ce

n 8 LES SOUPERS

» sorti d'une main qui leur est dévouée, qu'il » a passé sous leurs yeux , qu'ils y ont aperçu » le grand caractère de la philosophie; dès » lors ils se répandent tous , le même jour, en » difFérens endroits ; cet ouvrage est prôné

» comme merveilleux . . .

» Au bout de trois semaines, on est tout étonné » qu'on ne parle plus de ce livre miraculeux , » et que personne ne Fait pu lire ; mais qu'im- » porte, il s'est bien vendu, vous disent ces » messieurs. Que peut -on répondre à cela? » Leur politique est de ne parler que d'eux, de » ne louer qu'eux dans leurs écrits et de s'ap- » peler la haute classe de la littérature. Tout » ce qui n'est point de leur cabale est d'une » classe inférieure qui n'existe point pour eux » et qu'ils condamnent a une entière obscurité. » Enfin , sur leur enseigne toujours déployée , » que porte fièrement le premier commis du

discours est mortellement ennuyeux : on ne le lisait point; on se contentait de rëpe'ter, pour se donner un air savant, qu'il était admirable. Il est rempli de phrases ridicules, entre autres, celle-ci : L'architecture, qui n'est, au vrai, que le masque embelli de l'un de nos premiers besoins , etc., etc.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. ncy » Mercure , est écrite en gros caractères cette )) devise modeste :

» Nul n'aura de l'esprit, hors nous el nos amis.

>) Aussi voit-on accourir sous leurs dra- » peaux une foule de jeunes gens qui s'enrô- » lent pour être admis à ce partage de repu- » tations dont ces messieurs sont les seuls » distributeurs. Voilà comment ils sont parve- » nus à grossir leurs troupes de tout ce qu'il y » a d'esprits médiocres , mais en qui le talent » vient à naître dès qu'ils ont été initiés dans )) les mystères de la secte. Comment ne se ran- » gérai t-on pas dans un parti qui procure les » faveurs , les places, les prix académiques^ » et sans la voix duquel on ne sera jamais assis » dans le fauteuil illustre qui est la récom- » pense suprême rendue à la philosophie

» Tel est cet immense parti qui vous

» reconnaît pour son maître , à qui vous faites » dire tout ce qu'il vous plaît, et qui répand » toutes les semaines vos petites brochures » scandaleuses. Dès que quelqu'un les choque » et leur déplaît, ils ont bien, comme vous, le » talent de le dénigrer et de le calomnier ; » mais ils se sont aperçus par une longue expé-

» rience , que ce moyeu tout seul ne réussit pas » aussi bien que quand la calomnie et les in- » jures sont assaisonnées d'un peu de bouffon- )> nerie. Comme leur talent n'est point de faire » rire aux dépens d' autrui, s'entend, ils s'a- » dressent à vous, monsieur, car ils vous font » l'honneur de vous regarder comme le plai- » sant de la troupe ; ils abandonnent à vos tur- » lupinades le téméraire qu'ils commencent » par rendre odieux , et qu'ils vous chargent

» ensuite de rendre ridicule.

» J'ai sous les yeux le caractère principal , » qui est Y esprit fort ; et voici , à peu près , les » traits que je rassemblerais pour le peindre : » Je ferais voir cet es prit fort plein d'une au- » dace folle dans ses discours, et de timidité , V de lâcheté dans les moindres accidens; par- > lantavec mépris des grands et rampant dans » leur antichambre; criant sans cesse contre » les préjugés , et se targuant de sa richesse , )> de son crédit, de ses protecteurs ; repro- » chant aux uns leur naissance , aux autres » leur pauvreté ; faisant bassement la cour » aux gens en place , et les décriant inso- » lemment dès qu'ils sont disgraciés; affectant

» surtout l'incrédulité sur les choses les plus » augustes . et crédule jusqu'à l'excès sur ce » qui flatte son amour-propre et sa vanité ; ne » prêchant que la vérité, la paix , la bienfai- » sance; mais intéressé, avare , ou prodigue » par ostentation , tracassier, menteur, impu- » dent; voulant réformer ce qu'il appelle des )) abus , et avec sa belle morale brisant les » noeuds qui unissent les femmes à leurs » époux , les enfans à leur père , les domesti- » ques a leur maître; et lui-même mauvais » fils , maître dur, ami perfide. Enfin cet es- » prit fort, qui aurait sans cesse les plus belles )) maximes à la bouche , et l'air d'un Caton » auprès des gens qu'il aurait intérêt de trom- » per, serait, dès que l'occasion s'en présen- » terait , jaloux, vindicatif, et n'épargnerait » ni trahison , ni impostures pour consommer » la perte et la ruine de celui qui l'aurait dé- » masqué, ou qui se serait opposé à ses desseins. » Je suis persuadé que cette peinture , mise » au théâtre avec art et avec génie, ouvrirait » les yeux de tout le monde sur cette cohue » à' esprits forts dont la société est infectée , et » qui sont mille fois plus dangereux que les » tartufes.

)) Revenons, monsieur, à la peinture des » gens de lettres actuels , je veux parler du » plus grand nombre auxquels vous avez donné » le ton , qui n'ont pris de vous que ce qui ter- » nit votre réputation, sans avoir ces talens qui )> font quelquefois oublier vos écarts, du moins >) quand on lit vos meilleurs ouvrages.

» Malheur à l'homme droit, franc, honnête , » qui , entraîné par son goût pour les lettres , » recherchera la société de nos beaux esprits ! » Que- trouvera-t-il parmi eux? Les tracasse- » ries , la mauvaise foi, les jalousies cachées , » les haines sourdes et incurables : il les verra » se lier pour ourdir des cabales et former » des brigues , mais se déchirer réciproque- » ment en secret :

» Esprits bas et jaloux , » Qui se rendent justice en se méprisant tous.

Gresset.

)> Il les verra faire un vil métier de la litté- » rature , et la regarder, non comme un objet » de gloire, mais comme une affaire d'intérêt » et de commerce; il les verra se traîner au- » devant des récompenses par les sentiers les » plus tortueux, par les souterrains les plus )> bas et par les plus viles démarches. S'il les

» consulte, il en recevra des conseils envieux » et propres à l'égarer; s'il n'entre point dans ;> leurs complots 5 ils se tourneront contre lui » et l'envelopperont dans leurs proscriptions, )) ou bien ils dissimuleront leur ressentiment; )> ils lui feront des caresses perfides pour pé- » nétrer au fond de son cœur ; ils abuseront » de sa candeur et de sa sincérité ; ils se ser- » viront de ses pensées les plus secrètes , et » arrachées, sous le masque de l'amitié, par » les insinuations les plus insidieuses , afin de lui » susciter mille ennemis, de le noircir dans l'es- » prit de ceux qui ne le connaissentpas , d'alté- » rerpour lui l'amitié de ceux qui le connaissent, » et de lui enlever l'estime des plus honnêtes » gens. Enfin, ils remueront les plus infâmes n ressorts pour le détourner d'une carrière où » il aura eu quelques succès , et le forceront » peut-être d'avoir pour les lettres l'aversion » et l'horreur qui ne sont dues qu'à eux.

» Mais une juste indignation m'emporte trop » loin. 11 est encore quelques hommes qui ho- » norentles lettres en les cultivant, et qui les » font aimer; qui, sans intrigues, sans parti, » vivent isolés, rendent justice au mérite, et » sont aussi sensibles à l'amitié qu'ils sont di-

124 LES SOUPERS » gnes de l'inspirer. Ce ne sont point eux qui » font Je plus de bruit dans le monde; ils ne » sont ni prôneurs , ni protecteurs 7 ni gens à » cabales ; mais ils sont vrais , fermes . coura- » geux ? et hardis à louer ce qui est louable; » malgré les clameurs et la persécution, ce » sont enfin ces connaisseurs justes et éclairés » qui font à la longue le jugement du public , et » le ramènent tôt ou tard au parti de la vérité. »

» Ne croyez pas ? monsieur, que vous puis- » siez raisonnablement juger de l'estime que » la postérité fera de vos ouvrages par le bruit » qu'ils ont fait de votre vivant.

» Quelqu'éclat (dit Boileau, Réflexion rje . » sur Longin} qu'ait fait un écrivain durant sa » vie , quelques éloges qu'il ait reçus , on ne » peut pas pour cela infailliblement conclure )> que ses ouvrages soient excellens. De faux » brillans ? la nouveauté du style , un tour » d'esprit qui était à la mode , peuvent les )) avoir fait valoir, et il arrive peut-être que, » dans le siècle suivant, on ouvrira les yeux, » et que l'on méprisera ce qu'on a admiré.

» En effet 5 monsieur , ces sortes de révolu- » tions de gloire littéraire sont assez commu-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG, i25 » nés. Sans parler des Démétrius de Phalère. )> des Sénèque chez les anciens * ; sans vous » citer les Ronsard , les Desportes 5 les Go- » deau, les Balzac, dans les siècles précédens 7 » je ne vous donnerai pour exemples que La- » motte et Fontenelle **. Quelle prodigieuse » réputation n'ont pas eue ces deux beaux es-

* Sénèque est certainement très-brillant, il a de très-belles pensées; mais il n'a point la perfection de style qui fait qu'en dépit des envieux , un auteur devient classique. Voici le ju-j gement que porte de lui le célèbre Quintilien : «Sénèque » était, de tous les auteurs , presque le seul que nos jeunes » gens lussent avec plaisir. Je ne prétendais pas leur en inter- » dire la lecture ; mais je ne souffrais pas aussi qu'ils le pré- » férassent a tant d'autres qui valent mieux , et que celui-ci » n'avait cessé de décrier; parce que, sentant bien que sa » manière d'écrire était différente de la leur, il n'espérait pas » de pouvoir plaire a ceux qui auraient du goût pour ces ( » autres-la. ( Traduction de l'abbé Gédoyn. )

** J'avoue que, sur Lamotte, je ne suis pas tout-a-fait de l'avis de M. Clément. J'aime l'auteur d'Inez, et les réponses en prose a madame Dacier sur l'Iliade d'Homère. Je trouve qu'on a fini par dépriser beaucoup trop cet auteur, et surtout ses fables. Rien, dans ce genre, n'est comparable a La Fontaine ; mais si Lamotte eût employé plusieurs expressions de ce grand fabuliste, on se serait moqué de lui, et si La Fontaine eût dit le greffier solaire , on eût été charmé de cette expression. Mais, malgré ce mot , la fable du Cadran solaire est aussi spirituelle que morale, et le trait qui la termine est assurément bien digne d'éloges; et la fable, d'un bout a l'autre, est parfaitement bien.

126 LES SOUPEBS

» prits ! Vous en avez été le témoin ? et vous » voyez aujourd'hui à quoi se réduisent tous » les éloges qu'on faisait d'eux

)> Mais déjà même le nombre de vos partisans » diminue tous les jours ; ceux qui avaient été » le plus séduits par le brillant de votre es- » prit ? commencent a revenir de leurpréven- » tion et à détruire le prestige. J'en vois même » beaucoup qui donnent dans un excès trop » contraire à une admiration aveugle. Peut- )> être aura-t-on l'injustice ordinaire de vous » rabaisser d'autant plus qu'on vous avait trop » élevé. . *

» Quand vous dites quVZ nj a que des per- » sonnes d'un goût bizarre qui se piquent » d'entendre et d'estimer les ouvrages de Ra- » bêlais y vous ne songez donc pas que les plus » grands génies en ont fait leurs délices ? et » n'ont pas dédaigné d'emprunter plusieurs » traits de ce fonds si riche en bons mots.

» Despréaux disait de Rabelais : C'est la » liaison habillée en masque; et jamais on ne » l'a mieux défini. Molière en a imité difîfé- » rens endroits dans ses comédies; Racine a » fait passer quelques-unes de ses plaisante- » ries contre les sergens dans sa charmante

» pièce des Plaideurs ; La Fontaine est celui » qui en faisait le plus de cas , et qui Fa le plus » étudié : aussi lui doit-il plusieurs contes , » une quantité inconcevable de tournures vi- » ves, d'expressions heureuses, de traits naïfs *; » Rousseau en a pris le sujet de plusieurs épi- » grammes j et avait aussi pour lui une estime » particulière. Personne, disait-il . 71 a mieux » connu les richesses et V énergie de la langue y) française } et n'en a si bien su tirer parti que )) Rabelais. VousVmême, monsieur, vous lui » êtes redevable du seul endroit de votre Pau- » vre Diable qui soit à la foi* vraiment plai- » sant et vraiment philosophique. Enfin La » Bruyère , qui en a jugé sévèrement ? lui rend » néanmoins beaucoup plus de justice que » vous, en disant de lui : Où il est mauvais y il » passe bien loin au-delà du pire : c'est le » charme de la canaille; où il est bon, il va » jusqu'à l'exquis et à l'excellent .- il peut être » le mets des plus délicats.

» Je veux bien vous avouer que Rabelais est as-

* Le langage ayant tout-à-fait changé du temps même de ces auteurs, ce n'était point des plagiats, c'était seulement des espèces de traductions.

» sez souven t un philosophe Ivre; mais qu'il n'ait » écrit que dans le temps de son ivresse, rien )) de moins vrai. On est quelquefois étonné de » la profondeur de ses pensées ? de la sagesse » de ses réflexions , et même de la vigueur de » son éloquence; il semble qu'il ait affecté une » extrême folie pour faire passer plus aisément )) des choses extrêmement raisonnables qui au- » raient pu offenser les esprits faibles et gros- » siers de son temps. C'est ainsi qu'à la cour » des rois les fous sont en possession de dire » impunément les vérités les plus hardies ? qui

)> feraient la perte d'un sage

» Passons maintenant à ce que vous dites de » Montaigne. Le style de Montaigne (ce sont vos » termes) n'est ni pur, ni correct, ni précis ,

)> ni noble Son imagination était forte et

» hardie, mais sa langue était bien loin de l'être.

» Puisque Montaigne avait une imagination » forte et hairdie, n'a-t-il pas pu donner de la » hardiesse et de la force à son langage?

)> Le style de Montaigne n'est pas précis , » dites- vous ? jamais écrivain n'eut plus de » précision que lui. Entre cent exemples qu'on » en peut tirer, je prends celui-ci à l'ouverture

» du livre : Nous louons un cheval de ce qiCil » est vigoureux et adroit , non de son harnois; » un lévrier de sa vitesse , non de son collier; » un oiseau de ses ailes , non de ses longes et » sonnettes. Pourquoi de même n estimons- » nous un homme par ce qui est sien? il a un » grand train , un beau palais , tant de crédit , » tant de rente; tout cela est autour de lui, » non en lui. Si vous marchandez un cheval , » vous lui ôtez ses dardes; vous le voyez » nu et à découvert. Pourquoi, estimant un » homme , V estimez-vous tout enveloppé et em- » paqueté?

» Le style de Montaigne n'est pas noble, » ajoutez-vous. Je vous prie de jeter les yeux )) sur le passage suivant , et de me dire si nos » écrivains modernes . qui ont tant rebattu les » pensées de Montaigne sur l'éducation des en- » fans , Font surpassé par la noblesse et même » par Télégance du style , à deux ou trois mots )> près qui sont vieillis.

» Au lieu de convier les enfans aux lettres y » on ne leur présente qiChorreur et cruauté. » Otez-moi la violence et la force ; il nest » rien, à mon avis , qui abâtardisse si fort » une nature bien née. Si vous avez envie quil

i5o LES SOUPERS

» craigne la honte et le châtiment , ne l'y en- » durcissez pas. Endurcissez- le à la sueur » et au froid y au vent, au soleil, et aux ha- » sards qiC il lui faut mépriser. Otez-lui toute » mollesse et délicatesse au vêtir et au cou- » cher, au manger et au boire : accoutumez- » le à tout; que ce ne soit pas un beau garçon » et dameret^ mais un garçon vert et vigou- » reux. Enfant, homme , vieil, j'ai toujours )> cru et jugé de même; mais , entre autres » choses, cette police de la plupart de nos » collèges m'a toujours déplu : c'est une vraie » geôle de jeunesse captive. Arrivez- y sur » le point de leur office , vous rtoyez que » cris , et d'enfans suppliciés, et de maîtres » enivrés en leur colère . Quelle manière pour » éveiller V appétit , envers leurs leçons , à ces » tendres âmes et craintives , de les y guider » d'une trogne effroyable , les mains armées » de fouets ! Combien leurs classes seraient » plus décemment jonchées de fleurs et defeuil- » lées , que de tronçons d'osiers sanglans?fy » ferais portraire la joie , l'allégresse, etflora, » et les grâces*. »

* Toutes ces critiques et ces pensées ont été pillées par

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i5i » La précision et la véhémence caractéri- » sent particulièrement le style de Montaigne, » et il en donne un exemple dans la manière » dont il définit sa façon d'écrire.

)) Le parler que f aime , dit-il , c'est un par- )> 1er simple et nàif^ un parler succulent et ner- » veux , court et serré , non tant délicat et » peigné^ comme véhément et brusque.

» Quant à Voiture , vous le traitez aussi mai » que les autres poètes *. H y a, sans doute, à » critiquer dans ses ouvrages ; mais il y a en- » core plus à louer. Dans votre temple du )) goût, vous bornez tout son mérite a avoir » fait quatre ou cinq petites pièces de vers , et » peut-être autant de lettres. Au lieu de quatre » ou cinq, on peut vous en citer au moins )) quarante, que vous seriez jaloux d'avoir » écrites. Quant aux vers, vous avez tâché

Jean-Jacques Rousseau , et forment le fond de son Emile. Il a pillé bien d'autres choses de Montaigne et de Sénèque : j'en ai parlé ailleurs avec détail.

* Clément a cité un grand nombre de poètes et d'écrivains très-injustement jugés par Voltaire.

i32 LES SOUPERS

» d'oublier que Voiture , indépendamment de » plusieurs petites poésies très-agréables, a » fait une épître au prince de Condé, qui n'est » point une petite pièce , puisqu'elle a près de » quatre cents vers , et qu'elle est aussi excel- » lente qu'aucune qu'on ait faite depuis dans le » même genre. Comme elle mérite d'être lue » tout entière, je n'en rapporterai rien que » deux vers que vous n'avez pas dédaigné d'i- » miter : le poète dit au héros de ménager sa » vie, parce qu'il n'est plus au temps des » Amadis et des armures enchantées , que la » mort aujourd'hui fait lancer ses traits d'une » force sans seconde,

» Et qu'un peu de plomb peut casser » La plus belle tête du monde.

» Vous , monsieur, vous dites au roi de » Prusse :

» Songez que les boulets ne vous respectent guère, » Et qu'un plomb dans un tube entassé par des sots, » Peut casser d'un seul coup la tête d'un héros.

» Il faut convenir que l'imitation n'a ni les » grâces ni la belle simplicité de l'original. Il » importe fort peu que ce plomb soit chargé » par des sots ; un sot peut être brave , et ce

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i33

» mot n'est point l'opposition de héros : d'ail- » leurs , la description physique de ce plomb » entassé dans un tube, qui a une prétention de » science déplacée, ôte a ce sentiment toute » sa fleur et sa délicatesse, surtout quand » vous ajoutez ces deux vers bizarres : •

» Lorsque, multipliant son poids par sa vitesse,

» Il fend l'air qui résiste, et pousse autant qu'il presse.

» Je ne sais si ce ne serait pas en partie » votre ingratitude envers Voiture , et le peu » de justice que vous lui rendez, qui aurait )> fait dire à Rousseau, dans une lettre qui )> vous concerne entièrement : « II pille à » droite et à gauche tous les auteurs qu'il trouve » sous sa main , et les dénigre ensuite , dans » F espérance que , sur sa parole , on se dé- » goûtera de les lire, et que, par ce moyen, ses » larcins demeureront à couvert.

)) Il y a une autre épître de Voiture à M. de » Coligny, laquelle est presque aussi longue » que celle au prince de Condé , et qui, sans )) être aussi bonne , est néanmoins très- » agréable.

» On peut vous rappeler encore une épître

i34 LES SOUPERS

» assez longue , écrite au nom de madame de » Montausier 7 où règne le plus aimable badi- » nage , et qui est d'un naturel bien préférable » au jargon si fort à la mode aujourd'hui. . .

» Quoi de plus naturel , de plus noble, de » plus gracieux que ces vers sur une belle » femme î

» Les amours sont a ses côtés , » Sages, retenus et modestes, » Avec les désirs célestes, » Qui méprisent les voluptés.

» Devant cette beauté sévère , » Que le vice même révère, » Us n'oseraient paraître nus, » Et, n'ayant plus rien de profane v Ils la craignent comme Diane, » Et Fadorent comme Vénus.

» Croirait-on que Voiture a fait une élégie 7 » 3a seule peut-éire qui puisse nous retracer )) quelque ombre des élégies de Tibulle , à qui » nous n'avons presque rien à opposer dans ce » genre. On sait que l'élégie est l'ouvrage du » cœur et de la nature , el que tout homme qui » n'est que bel esprit ne connaîtra jamais le

» ton propre à cette sorte de poésie . . . .

)) Régnier a dû vous déplaire, non point à » cause des indécences qui sont un peu trop )> fréquentes dans ses poésies ; car c'est ce que » vous pardonnez le plus volontiers ; mais à » cause de sa candeur, de sa naïveté ? et parce n que ses satires, sans fiel, sans amertume, » remplies de très-bons préceptes de morale » et de morceaux d'une excellente poésie, se- » ront a jamais la condamnation des vôtres, j> qui ont été inspirées par la haine et par la » vengeance.

» Il ne me reste plus , dans cette lettre , à » vous parler que de Segrais } que vous avez )) constamment traité de la manière la plus » méprisante, en répétant sans cesse qu'on ne » le lisait plus .

» Il est étonnant , monsieur, que vous ayez » porté ce jugement d'un poète qui a excellé » dans les poésies champêtres , car vous n'avez » point fait d'églogues!.... Nous n'avons rien, » dans vos ouvrages , qui tienne à la poésie

Cette élégie est en effet charmante : Clément la cite tout entière; mais elle est beaucoup trop Jougue pour la placer ici.

i56 LES SOUPERS

» pastorale, si ce n'est pourtant, dans votre » Henriade, le neuvième chant, qui est tout » entier une idylle sur les amours de Henri IV )> et de Gabrielle d'Estrées, mais une idylle » sans aucun dialogue, car ces amans ne s'y )> disent pas un seul mot. C'était à vous qu'il )> était réservé de faire accorder le chalumeau » avec la trompette, et d'écrire les amours )> d'un guerrier, dans un poëme héroïque, avec » le style du Pastorfido. »

[Premier volume des lettres de M. Clément adressées à M. de Voltaire.)

Nous en resterons là pour aujourd'hui, et je crains même d'avoir abusé du temps et de la patience des personnes si indulgentes et si redoutables par leur goût qui veulent bien m'écouter.

Je puis vous assurer, monsieur, que cette lecture est aussi attachante qu'elle est instructive et solide

LE COMTE

Il n'en est point , en effet, qui puisse mieux

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. i57

former l'esprit, le cœur et la raison. 11 est certain que tous les instituteurs devraient la recommander à leurs élèves.

LE CHEVALIER

Ce soin serait bien inutile, du moins pendant long-temps , car les écrits de Voltaire ont enivré toute notre jeunesse.

LE COMTE

Je le crois bien. Comment, privée d'expérience et de réflexion, comment résisterait-elle à tant de cabales et d'intrigues? Je ne dis pas a tant de séductions ; je pense, depuis bien longtemps , comme monsieur Clément, que les mauvais ouvrages de Voltaire n'en ont point; que des injures de la halle ne sont point de la gaîté , et qu'il ne faut ni grâce , ni esprit , ni talent , pour débiter des impiétés révoltantes, des principes séditieux et les obscénités les plus grossières.

M. CLÉMENT

Oui , mais toutes ces choses mettent à Faise les passions d'un âge turbulent et inconsidéré.

LE CHEVALIER

Si Voltaire eût été retenu, modeste, déli-

i38 LES SOUPERS

cat, pensant bien , il n'aurait pas le quart de

la vogue que nous lui voyons.

LA DUCHESSE

11 aurait , ce qui vaut mieux , l'estime des honnêtes gens.

LE CHEVALIER

L'estime ne fait pas de bruit, et le scandale en fait tant!

M. CLÉMENT

C'est Je bruit du verre qui se brise ; il blesse, mais, par le tumulte même qu'il excite, il plaît à de certains spectateurs.

LE COMTE

La douce harmonie de la vertu charmera toujours les cœurs nobles et sensibles.

Ces cœurs-là sont en bien petit nombre.

LA DUCHESSE

Leur suffrage seul est désirable.

LE COMTE

Si ce suffrage n'a point d'éclat , du moins le temps ne lui ôte rien.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i59

LE CHEVALIER

L'élan est donné. Je vous prédis que Voltaire sera long-temps encore à la mode.

LE COMTE

Tant pis pour la religion et les mœurs.

M. CLÉMENT

Il a commencé par en affaiblir Futile et sainte autorité , afin de prolonger son règne. C'était, avec ses projets ? s'y bien prendre.

Mais il ne faut pas que monsieur Clément et tous les gens de bien se découragent.

LE COMTE

Non , assurément. Ce qu'ils ne peuvent faire dans un temps, leurs écrits le feront dans un autre. Comme le dit notre grand Bossuet, l'erreur n'a jamais de point fixe : c'est pourquoi les schismes finissent toujours par devenir des hérésies.

Maintenant 5 voyons quel jour monsieur Clé-

i4o LES SOUPERS

ment pourra nous donner pour une nouvelle lecture.

LA COMTESSE

Il ne s'étonnera pas , j'espère, que l'on soit insatiable à cet égard.

M. CLEMENT

De tels encouragemens me feront certainement terminer ce long et pénible ouvrage.

le comte.

Vous rendrez un grand service à la religion, à la littérature et à la morale.

M. CLÉMENT

C'est bien mon intention et mon espoir. Cet ouvrage peut sans doute être fort médiocre ; mais je suis sûr, du moins, de son impartialité, et que toutes ses citations sont de la plus scrupuleuse exactitude.

LE CHEVALIER

Les lecteurs, aujourd'hui, ne s'embarrassent guère de l'exactitude; ils se gardent bien de perdre du temps a vérifier des citations 7 et ils trouvent de la partialité dans tout ce qui contrarie leur opinion.

M. CLÉMENT

Je sais très bien que nos astucieux philosophes, eux et leurs disciples, parviendront toujours, pendant bien long-temps, à étouffer les ouvrages qui les dévoilent ; mais , comme le disait tout à l'heure monsieur le comte , nos écrits réunis un jour finiront par les démasquer.

LE CHEVALIER

En attendant , on aura beau brider leurs productions , quoiqu'elles ne soient pas un phénix , elles renaîtront pendant un siècle de leurs cendres,

LE COMTE

Voilà une triste prédiction.

M. CLÉMENT

Elle le sera plus encore pour nos neveux; le mal augmente toujours en se prolongeant.

Prenons donc un jour, Voulez-vous lundi ?

M. CLÉMENT

Le choix de madame la maréchale me conviendra toujours.

i4» LES SOUPERS

LA COMTESSE

Eh bien donc, à lundi.

TOUS , à la fois.

A lundi , à lundi.

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