‹ Les soupers de la maréchale de LuxembourgChapitre 7 sur 28 · CINQUIÈME SOUPER · texte numérisé non relu

CINQUIÈME SOUPER

La maréchale, la duchesse de Lauzun , la princesse de P... *', la comtesse de Boufflers, le comte de Sérent, le prince de Beauvau, le chevalier de Boufflers, M. Clément.

LA MARECHALE.

Puisque vous voilà tous rassemblés , M. Clément, j'espère, va continuer son intéressante lecture.

M. CLÉMENT

Je suis aux ordres de ces dames.

Madame d'Egmont et le chevalier de Chastelux n'ont pu venir; ils m'ont chargée d'expri-

* On ne nomme point cette charmante personne, l'une des plus aimables et des plus spirituelles du siècle dernier, parce qu'elle existe.

mer tous leurs regrets ; comme je pense qu'une lecture devant un nombreux auditoire est toujours mal écoutée ? j'ai refusé une infini lé de personnes qui voulaient être de celle-ci.

M. CLEMENT

ïl y a tel suffrage qui en vaut cent. Heureux l'auteur qui, comme moi, peut, dans la soirée qu'on lui consacre, faire le calcul de cette évaluation.

LE CHEVALIER

Heureux aussi ceux qui sont les objets d'un semblable calcul.

Les bougies sont-elles bien posées pour la lecture? Monsieur Clément a-t-il son verre d'eau ?

LA DUCHESSE

Oui, maman ? et la carafe, le sucrier

Je vois que madame de Lauzun a présidé à tout cela.

M. CLÉMENT

Quel charme tant de bonté donnera à ces agréables superfluités !

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i45 LA MARÉCHALE, à M. Clément.

Contentez-vous de critiquer très-justement Voltaire, et ne gâtez point madame deLauzun.

Je suis sûr que monsieur Clément se contentera aussi de nous faire oublier l'heure , et qu'il ne demandera point qu'on arrête les pendules *.

Oseriez - vous faire cette épigramme , si madame de *** était ici ?

LE CHEVALIER

Non, assurément, puisqu'elle se charge elle-même , avec le zèle le plus empressé , du soin d'arrêter les pendules **.

LA DUCHESSE

Il y a de grosses pendules qui ont un mouve-

* C'est une demande que faisaient plusieurs auteurs de ce temps.

** En effet, une dame qui n'existe plus , très-passionnée pour une tragédie qui eut le plus grand succès de société, n'en manqua pas une seule lecture. Un soir, dès les premiers vers de la pièce, elle interrompit le lecteur par un cri perçant qui effraya toute l'assemblée; en même temps, elle se précipita sur la pendule , que , par une négligence impardonnable, on avait oublié d'arrêter !...

i4<5 LES SOUPERS ment si fort !... et si madame de *** n'entendait pas cette tragédie qu'elle aime tant

LE COMTE

Comme le caractère se montre en tout!

madame de Lauzun excuse naturellement les ridicules ? et le chevalier fait des épigrammes.

LE CHEVALIER , au comte.

Mais il me semble que vous en savez faire aussi.

Laissons-la ces petites discussions qui ressemblent à des coquetteries , et revenons à quelque chose de beaucoup plus solide

LA PRINCESSE DE P***

La lecture de M. Clément.

LE PRINCE

Nous distraire par la conversation, c'est nous voler.

LA COMTESSE

Dans ce cas, assurément, la probité coûtera peu.

LE CHEVALIER

Comme nous sommes tous d'honnêtes gens , commençons donc.

M. CLÉMENT

Je suis prêt.

Écoutons.

M. CLÉMENT, lit.

Suite des lettres à M. de Voltaire.

Permettez-moi, monsieur, de reprendre la suite de nos entretiens.

« A peine les jeunes gens sont-ils échappés » du collège que les voilà imbus de votre » doctrine. Que ne puis-je, monsieur, dissi- » muler les suites funestes où ce premier éga- » rement les précipite ! Us commencent par » mépriser les instructions salutaires qu'ils » ont reçues ; ils qualifient de pédantisme tout » ce qui n'est pas libertinage et irréligion , et » bientôt avec la méthode usée de traiter tout » de préjugé , ils se croient et se disent philo- » sophes. Il n'est plus de principes qui les » gênent , de morale qui les embarrasse , de » frein qui les retienne : rien n'est ni bien , ni » mal pour eux , et pourvu qu'ils échappent à )) la vengeance des lois, leur conscience est » en repos sur le reste. On les entend parler » des matières les plus graves , avec une légè-

iiS LES SOUPERS

)) reté qui n'a rien d'égal que leur ignorance. )) Une raillerie ridicule, de détestables bons » mots usés et rebattus, sur ce qu'il y a de » plus sacré, leur tiennent lieu de raisons. S'ils )> se mêlent de raisonner, c'est avec une con- )> fiance , une bonne opinion d'eux-mêmes , )) encore plus ridicules que leurs plaisan- » teries. Ils se flattent de pénétrer les » choses les plus impénétrantes, tandis qu'il » y en a des plus communes qu'jls ne connaî- )> tront jamais. Ils veulent décider que Dieu » n'est pas. Les insensés! savent-ils seulement » comment ils existent ? savent-ils comment » ils peuvent se mouvoir ? savent-ils par quel » pouvoir ils raisonnent ou déraisonnent ? )> Écoutez-les , ils anéantissent les cultes , les )) religions; chacun en établit une autre à sa » guise , et veut être législateur ; chacun veut » nous convertir a son opinion désolante , et y » met plus de fanatisme que le dévot le plus )) outré. Dans ce délire de raisonnement et )> d'incrédulité , on veut tout calculer, tout » définir, tout connaître ; et l'on parvient à » douter des choses les plus sûres ; à mépri- » ser, à oublier ses devoirs ; à éteindre les )) lumières de la nature ; à étouffer les bons

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i49

)> sentimens , à se dessécher le cœur, à s'ein- » brouiller l'esprit, à perdre toute idée de » mœurs et de vertu. Enfin , on se rend inu- » tile ou funeste à la société; on se devient à )> soi-même odieux , importun : on ne voit » plus dans la vie qu'ennui et dégoût , et l'on )) a recours au suicide , devenu si commun , » pour se délivrer du trouble intérieur dont )> on est déchiré , et du tourment insuppor- » table de ne pouvoir vivre avec soi-même.

)) De quel œil . , monsieur, voulez-vous qu'on » vous regarde , vous et vos philosophes , si » l'on ne peut attribuer ce mal effroyable )> qu'à la licence contagieuse de vos écrits ? Je » n'insisterai pas davantage sur cette peinture » affreuse du désordre et du dérèglement » qu'une manie d'impiété a causée dans nos )> mœurs. Tous les bons esprits en gémissent. » Combien de pères de famille , honnêtes et » vertueux , pleurant avec amertume sur les » égaremens et la perversité de leur fils , sont » en droit d'en accuser la lecture de vos ou- » vrages ! Plût au ciel qu'il n'y en eût point )) qui pût faire crier contre votre philosophie » fanatique, le sang de quelques malheureux , » qu'une ivresse d'irréligion a conduit sur des

x5o LES SOUPERS

» échafauds ? Punition terrible et lamentable » d'un vertige de jeunesse et d'une fureur in- » sensée d'incrédulité ! De quels remords de- » yraient être rongés ceux qui doivent imputer » à leurs livres de si funestes catastrophes ! .

w Vous prétendez , dans votre liste des écri- » vains (siècle de Louis XIV), que Quinault » se rendit célèbre par la douceur quil opposa » aux satires très-injustes de Boileau. Cette » célébrité est démentie par l'histoire litté- » raire de ce temps-là ; car la douceur de Qui- » nault fut telle, qu'il implora l'autorité du » roi pour obtenir que son nom fût ôté des sa- » tires de Boileau. Ce fut à ce sujet que le sari- » rique fit l'épigramme suivante :

» A quoi bon tant d'efforts , de larmes et de cris ,

» Quinault, pour faire ôter ton nom de mes ouvrages!

» Si tu veux du public éviter les outrages,

» Fais effacer ton nom de tes propres e'crits.

)) Quinault n'ayant pas réussi dans ses solli- » citations auprès du roi , rechercha l'amitié de » Despréaux , qui mit Cotin à la place de Qui- )) nault, dans l'épigramme qu'on vient de lire.

» Il est assez singulier de vous entendre » dire, dans votrepremier passage, que Qui-

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i5i » nault plaît dans toute l'Europe; et dans l'au- » tre ? que les étrangers ne connaissent pas » assez Quinault. Mais de vous accorder avec )> vous-même , c'est ce que vous avez le moins à » cœur. Venons à ce que nous avons a dire de )) la poésie de Quinault.

» Il est impossible d'abord de n'être pas de » l'avis de Despréeaux sur tous ces lieux corn- » muns de morale lubrique , qui font les re- » frains éternels des opéras de Quinault; et » c'est, non-seulement dans ses chœurs que » l'on trouve ces fadeurs insupportables , c'est » à tout moment dans la bouche de ses pre- » miers personnages. Tantôt c'est une jeune » nymphe qui dit fort décemment à une prin- » cesse :

» On a beau fuir l'amour, on ne peut l'éviter; » On n'oppose a ses traits qu'une défense vaine.

» On s'épargne bien de la peine,

» Quand on se rend sans résister.

i) Tantôt c'est un roi sexagénaire qui débite » à Eglé ces douceurs :

» Il faut que ma main vous couronne, » Quand il m'en coûterait et l'empire et le jour, » Un grand cœur qui se sent animé par l'amour, » Ne doit jamais trouver de péril qui l'étonné.

i52 LES SOUPERS

» Ce même roi dit à Médée , d'une manière » assez comique :

» Avec un époux plein d'appas, » L'hymen a de la peine a plaire :

» Quelle peur ne doit-il pas faire, » Quand l'époux ne plaît pas?

» Plus loin , Médée s'exprime ainsi avec » Thésée :

» Un peu d'amoureuse tendresse

» Sied bien aux plus fameux vainqueurs.

» Si l'amour est une faiblesse,

» C'est la faiblesse des grands cœurs.

» La nymphe Sangaride ne met pas plus de » façon dans sa manière de s'exprimer sur Fa- » mour? en disant à Atys :

?> Quand le péril est agréable, » Le moyen de s'en alarmer!

» Est-ce un grand mal de trop aimer » Ce que l'on trouve aimable?

» Dans un autre endroit, c'est la nymphe » Doris et son frère Idas qui disent au même

» Atys :

» Dans l'empire amoureux, » Le devoir n'a point de puissance; » L'amour dispense

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i53

» Les rivaux d'être ge'néreux :

» II faut souvent, pour devenir heureux, » Qu'il en coûte un peu d'innocence.

» Il est assez plaisant d'entendre Junon par- » 1er ainsi à Jupiter, dans l'opéra d'Isis :

» Je viens de votre amour attendre un nouveau soin. » Ne vous étonnez pas qu'on vous quitte avec peine, » Et que de Jupiter on ait toujours besoin.

» Il n'est pas moins plaisant d'entendre , dans » Phaëton ? deux princesses , dont l'une dit à » l'autre :

j> Il faut aimer, pour ressentir » Le charme de la rêverie.

» L'autre lui répond :

» Le roi doit aujourd'hui me choisir un époux; » Ai-je moins à rêver que vous ?

» Il serait trop long et trop ennuyeux de « rapporter la centième partie de tous les )) exemples d'un style lâche et rampant ? dont » les opéras de Quinauît fourmillent. Que se- » rait - ce , si nous en cherchions clans les » chœurs que Perraut, ce fin connaisseur, re-

l54 LES SOUPERS

» gardait comme des chefs-d'œuvre de poésie » lyrique? On y verrait d'étranges choses! En )> voici un échantillon qui n'est pas le plus ri- » dicule , et qui fera juger du reste :

» L'hiver, qui nous tourmente,

» S'obstine a nous geler.

» Nous ne saurions parler » Qu'avec une voix tremblante.

» La neige et les glaçons » Nous donnent de mortels frissons.'

» Les frimats se répandent

» Sur nos corps languissans;

» Le froid transit nos sens ; >» Les plus durs rochers se fendent-

» La neige et les glaçons

» Nous donnent des frissons- »

LE CHEVALIER

Il est certain qu'il est difficile de citer des vers plus niais et plus ridicules que ceux-là.

LA COMTESSE

Conçoit-on qu'un auteur puisse assez compter sur la confiance aveugle de ses lecteurs pour oser leur soutenir qu'un tel homme est un grand poète, et que J.-B. Rousseau en est un mauvais ?

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i55

LE PRINCE

Est-il bien exactement vrai que Voltaire ait dit cela?

LA COMTESSE

Ah! j'en réponds , et je vous montrerai une de ses lettres à madame du Châtelet, dans laquelle on trouve ces propres paroles : Rousseau est retourné à Bruxelles faire de mauvaises odes,

Est-il croyable que l'homme qui n'a jamais pu faire une ode passable , ait porté un semblable jugement de notre plus grand poète en ce genre ?

M. CLÉMENT

Eh! Voltaire n'a-t-il pas encore cherché à décrier Corneille , Racine , Molière 5 La Fontaine? n'a-t-il pas dit que Crébillon est un barbare, Pompignan un sot, Gresset un polisson?...

LE CHEVALIER

11 a pulvérisé ce pauvre Le Franc de Pompignan avec deux vers que tout le monde sait par cœur.

César n'a point d'asile où sa cendre repose, Et l'ami Pompignan pense être quelque chose !

i56 . LES SOUPERS

Je vous avoue qu'il me semble que l'ami Pompignan a été pulvérisé par une vraie bêtise....

LE CHEVALIER

L'expression est un peu forte.

M CLÉMENT

M. le prince de B*** ne remploierait pas dans une séance académique ; mais ici il est permis de parler avec justesse.

LE PRINCE

En effet ? parce que nous ignorons Y asile oit reposejit les cendres de César, personne n'a le droit de se croire quelque chose!

LE COMTE

Il faut convenir que cela est bien extravagant , et j'imagine que, malgré cette maxime et sa modestie ? M. de Voltaire croit être quelque chose,

( On rit. )

LA PRINCESSE , en riant.

Cela peut se supposer.

Allons 0 retournons à notre chantante et solide lecture.

DE LA MARECHALE DE LUXEMBOURG. i57

Quand mes lectures ne me vaudraient que d'aussi aimables interruptions, elles seraient encore un vrai plaisir pour moi.

LA COMTESSE

Mais pour nous, elles ne sauraient être parfaitement aimables , quand elles vous coupent la parole.

Laissez-le donc continuer.

M. CLEMENT

Je dois obéir, malgré la séduction qui m'en donne le regret.

» C'est dans le même goût que vous écrivez à » M. le maréchal de Richelieu , en lui dédiant » votre Orphelin de la Chine. Je voudrais P )> monseigneur , vous présenter de beau mar- » bre comme les Génois , et je n'ai que des » figures chinoises à vous offrir. Cette com- )) paraison des héros d'une tragédie , parce » qu'ils sont chinois , avec des magots de la » Chine, n'est-elle pas finement imaginée? Ce » jeu de mots bizarre n'est-il pas bien digne

i58 LES SOUPERS

» de Scarron? Quel baladinage , quand vous » dites , au sujet d'une académie que Swift » voulut faire établir sous le règne de la reine » Anne* : La reine mourut subitement ; les » whigs se mirent dans la tête défaire pendre » les protecteurs de l'académie, ce qui, comme )> vous voyez bien, fut mortel aux belles-let- » très. Trouverez-vous dans Voiture un quoli- » bet aussi puéril ?

» Dans le chapitre des Langues , après avoir » fait une remarque digne des Précieuses Ri- )> dicules , sur les culs-de-sac , les culs d'arti- )> chaut, les cùls-de-lampe , etc. , vous ajou- » tez : Les Italiens , qui auraient été plus en » droit que nous de faire souvent servir ce )> mot, s'en sont bien donné de garde. On ne » peut pas plaisanter moins finement et avec » moins de décence ; mais quel baladinage » que celui-ci! de quelle manière le qualifie- » rons-nous ? Il est bien certain que vous ne » trouverez jamais rien de pareil dans Voi* » ture, ni dans aucun écrivain estimé.

» On n'a point trouvé trop étrange , dites-

* Mélanges de littérature, chap. XXVII.

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i59 » vous, que le révérend Swift, doyen d'une » cathédrale , se soit moqué, dans son conte » de Tonneau, du catholicisme , du luthéra- » nisme et du calvinisme : il dit pour ses rai- )) sons qrfiln'a pas touché au christianisme; )> il prétend avoir respecté le père en donnant » cent coups de fouet aux trois enfans. Des » gens difficiles ont cru que les verges étaient » si longues , qiû elles allaient jus qu au père, » J'aurais bien d'autres exemples pareils de » pasquinades et de baladinages à tirer de vos » écrits ; mais cela ferait ici une trop longue » digression. »

(M. Clément s'arrête. )

Quoi ! la lecture est finie?

Oui ? madame ; craignant de vous fatiguerje n'ai apporté que cela.

Nous nous réunirons pour faire la critique de la discrétion de M. Clément.

LE CHEVALIER

Et cette critique aura certainement autant de succès que celles de M. Clément.

i6o LES SOUPERS

M. CLÉMENT , souriant.

Les miennes ne corrigeront point celui qui en est l'objet, et celles dont vous me menacez pourraient bien me jeter dans l'extrémité contraire.

le prince.

Plût au ciel ! nous y gagnerions tous.

Allons au fait

LE PRINCE

Quel jour reviendra- 1— il ?

LE CHEVALIER

Oui ? revu et corrigé.

M. CLÉMENT

Demain ? si je le pouvais ; mais je suis forcé de faire un petit voyage de huit jours.

LA MARÉCflALE.

Eh bien . de jeudi en huit , à la même heure ; cela vous convient-il?

M. CLÉMENT

Parfaitement.

LE COMTE

Quand M. Clément fera-t-il imprimer ses lettres ?

M. CLÉMENT

Seulement au commencement de l'hiver; presque tout ce que j'ai lu ici ne paraîtra que sur la fin de janvier, ou au commencement de février, parce que je fais beaucoup de petites courses, et que je ne pourrais sans cela corriger les épreuves.

LA COMTESSE

Mais comment les libraires s'accommodentils de ces retards ?

M. CLÉMENT

C'est leur intérêt; car la première édition d'un ouvrage n'est jamais parfaitement bien imprimée que lorsque l'auteur en a corrigé les épreuves * ; d'ailleurs , les libraires en gé-

* Rien n'est plus vrai. J'étais fort jeune quand je fis imprimer, au profit de trois infortunes prisonniers , MM. de Queissat, mon premier ouvrage, le premier volume du Théâtre d'éducation : comme je n'entendais rien à corriger des épreuves, M. de Buffon, qui m'honorait d'une affection paternelle, se chargea de ce soin. Il y mit toute l'attention possible, et ce volume fut rempli de fautes, que je luHis voir, et dont il convint avec sa franchise accoutumée; ce qui me fit connaître qu'un auteur seul peut corriger les épreuves de son ouvrage.

iÔ2 LES SOUPERS

néral sont très-obligeans pour les auteurs* sans être aussi savans que ceux de Hollande ou de Gênes , ils sont communément bien élevés....

LA COMTESSE

Ils forment un corps ?

M. CLÉMENT

Assurément. S'ils n'étaient pas en corporation, leur état, pour certains individus, serait un véritable brigandage.

LE PRINCE

Sans doute ; car Vhonneur du corps est un frein pour les uns, et un juste sujet de sévérité pour les autres.

M. CLÉMENT

Où en seraient les auteurs , si les libraires pouvaient impunément manquer aux égards qui leur sont dus ? Au reste , un auteur n'a point à se plaindre , quand son ouvrage est correctement imprimé, et que les épreuves lui ont été envoyées avec exactitude.

LE CHEVALIER

C'est l'intérêt même du libraire, surtout lorsqu'il a fait Tachât de l'ouvrage.

LE COMTE

Fort bien dans le cours ordinaire des choses ; mais dans les temps de faction où l'esprit de parti joue un si grand rôle ! . . .

M. CLÉMENT

Oh! il ne va jamais jusque-là.

LE COMTE

Nous n'avons pas vu ces malheureux temps ; mais ils sont si près de nous, que nous devons lesbienconnaître, et nous savons que cet esprit rend très-injuste et qu'il s'insinue dans toutes les classes; ainsi les libraires même peuvent n'en être pas exempts.

LE CHEVALIER

Il y aura toujours des lois contre eux, quand ils manqueront aussi grossièrement à leur de* voir.

M. CLÉMENT

Sans doute ; mais il est des auteurs si insoucians , si paresseux, qu'ils ne peuvent ni poursuivre , ni désoler des libraires prévaricateurs.

LE COMTE

Eh bien, ils ont tort. Par cette sorte de

i64 LES SOUPERS

bonté qui n'est que de la faiblesse, ils nuisent essentiellement à toute la classe des auteurs. On peut bien ne pas user de toute la sévérité qu'on serait en droit d'exercer, mais il faut toujours que des coupables soient punis , du moins jusqu'à un certain point.

LE CHEVALIER

Certainement le plus rigoureux de tous les devoirs d'un libraire , est l'espèce de fidélité qui leur interdit de placer un seul mot dans l'ouvrage qui leur est confié , qui ne soit pas de Fauteur, ou du moins formellement approuvé par lui.

M. CLÉMENT

C'est-à-dire par sa signature mise au bas de l'épreuve.

Cela est bien simple et bien juste.

LA COMTESSE

Oserai-je demander quel sera le sujet de la première lettre que nous lira M. Clément?

M. CLÉMENT

La critique de la Henriade !

DE LA MARÉCHALE DE LUXEMBOURG. i65

TOUS, à la fois.

La Henri ade!...

M. CLÉMENT

Cela vous paraît bien hardi ?

Non , si vous ne voulez parler que de l'invention poétique , du plan et du caractère ; mais le style!...

M. CLÉMENT

Vous verrez; et si vous ne trouvez pas mes critiques géométriquement justes, je m'engage d'avance à vous croire.

LA COMTESSE

Géométriquement , cela est bien fort ! . . .

M. CLÉMENT

Géométriquement, je le répète.

Quelle curiosité cela doit donner !

LE COMTE

Et quelle confiance 9 quand cette répétition se trouve dans sa bouche.

M. CLÉMENT

Pourrait-on parler légèrement , lorsqu'il s'agit de justifier une telle opinion?

Ainsi donc à jeudi.

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