‹ Les sources d'eau viveChapitre 12 sur 21 · DE LA REDEMPTION · texte numérisé non relu

DE LA REDEMPTION

Vnus mediator Del et homînum.

homo Christus Jésus, qui dédit redemvtionem semetipsuin pro omnibus...

Il n'y a qu'un seul Médiateur entre Dieu et les hommes, c'est rHomme-Christ Jésus, qui s'est donné Lui-même en rédemption pour tour

(7 Tim., II, 5, 6.)

La semaine où nous entrons, mes bien chers frères, s'appelle, dans la vieille langue française, la grande Semaine, et dans la langue liturgique, la Semaine Sainte. Elle est sainte, puisqu'elle fait spécialement mémoire du mystère de sainteté dans lequel le Christ nous a mérité le salut éternel. Elle est grande, parce qu'elle rappelle l'événement le plus important qui se soit produit sur la terre depuis l'origine du monde : la venue d'un Dieu et sa mort sur une croix. Grande et sainte semaine, puisque c'est la semaine de la Rédemption.

Saint Paul a été particulièrement l'apôtre et le théologien de la Rédemption; il s'est plu à revenir souvent sur cette notion fondamentale du christianisme; nous avons donc cherché, dans ses saintes épîtres, une parole qui fût pour ainsi dire le thème de nos méditations pendant cette semaine. Cette parole se trouve avoir été largement développée, plusieurs siècles à l'avance, par le plus grand des prophètes. A l'instant je relisais cet admirable chapitre lui® d'Isaïe, où le prophète, inspiré de Dieu, nous fait une description saisissante, j'allais dire réaliste, de Celui qu'il appelle THomme de Douleur, et où il esquisse en des traits si frappants les grandes lignes de la Rédemption. Les anciens Juifs n'ont pas laissé de reconnaître dans cet écrit le chapitre essentiellement messianique, destiné à annoncer Celui qui est plus grand que Moïse, plus grand que David. Nous voyons saillir, de ce chapitre d'Isaïe, la physionomie d'un Jésus souffrant, avec une telle netteté, que l'on a pu appeler ce chapitre lui®, le cinquième Evangile. C'est en le commentant que je voudrais ce soir vous entretenir du grand dogme qui commande l'attention pendant cette semaine, et dont le souvenir inspire tous nos exercices liturgiques, toutes nos prières pendant ces jours consacrés à la Passion du Sauveur.

Remarquez, mes bien chers frères, que dans l'idée de rachat, de rédemption, il y a trois no-

tions, trois éléments essentiels : Tout d'abord, un bien perdu, aliéné. Ensuite, nécessairement, ce même bien recouvré. En troisième lieu, un prix donné, payé, soldé, pour obtenir ce résultat. Vous retrouverez ces trois éléments dans l'analyse du concept de la Rédemption. Ce ne sera pas sans une grande et vive lumière pour nos esprits, je l'espère, sans un doux émoi pour nos cœurs, sans une sainte et salutaire pression sur nos volontés, que nous méditerons cet admirable mystère, si consolant pour notre foi. Je ne veux point le tenter, sans placer cette méditation, d'une façon toute spéciale, aux pieds et sous la garde de la Vierge des Douleurs, dont nous célébrions la fête cette semaine, et qui a tant souffert avec son divin Fils pour notre salut. Demandons à cette divine Mère de nous faire bien comprendre : 1° que le Sauveur est notre Rédempteur et qu'il a pleinement satisfait pour nous à la justice de son Père; 2° que sa rédemption a porté les fruits les plus abondants, les plus étendus. Telles sont les considérations que je propose ce soir à votre religieuse attention.

Tout d'abord, le divin Maître est notre Rédempteur. (( Vere languores nostros ipse tuUt et

dolores nostros ipse portavit. Il a vraiment porté nos langueurs, dit le Prophète, et II a pris nos douleurs sur ses épaules. » Il s'est donc substitué à notre place, substitué pour payer notre dette. Quelle dette .î^ Et qu' avions-nous perdu? Nous avions, par suite de la vieille faute originelle, perdu le paradis; la clé du ciel n'était plus en nos mains nous ne pouvions espérer jouir un jour de la vue du Seigneur; et dès ici-bas, atteints d'une façon mortelle dans notre vie intime, dans la vie de notre âme, nous nous voyions incapables d'obtenir la grâce divine, de posséder en nous l'union avec Dieu, cette vie surnaturelle sans laquelle il n'y a point de véritable bonheur ici-bas pour l'âme, et sans laquelle le ciel lui demeure à jamais fermé. « Qui nous engendre nous tue, dit Bossuet. Nous recevons en même temps et de la même ra;ine, et la vie du corps et la mort de l'âme. La masse dont nous sommes formés étant si infectée dans sa source, elle empoisonne notre âme par sa funeste contagion (i), » Cette vie surnaturelle, vie de grâce et d'union avec Dieu, condition de la paix ici-bas, et du bonheur dans l'autre monde, cette vie était perdue, elle ne pouvait être rendue à l'homme coupable et à ses descendants, qu'en vertu d'un miracle de miséricorde de la part du Seigneur. Mais quoi.^ Ce miracle se fera-t-il.^

(i) Bossuet, i^^ Sermon pour la fête de la Conception.

Il se fera. A peine le péché est-il commis, que Dieu a pitié du coupable et lui promet un Messie, un Sauveur. Le remède est appliqué sur le mal, Dieu se penche sur la misère humaine.

Cependant le Seigneur ne supprime pas les conséquences du péché originel, le travail, les infirmités, les douleurs, ni à côté des douleurs et des infirmités de l'individu, les infirmités et les douleurs de l'humanité.

Ce qui porte enfin le comble à l'infortune de l'homme, tout en mettant un terme à ses maux, la mort, qui est entrée dans le monde par le péché, demeure pour la punition du péché. Caïn a tué Abel, et pour la première fois, une mère a pleuré la mort de son fils, ou plutôt pleuré ses deux fils à la fois. C'est donc par un fratricide que la mort est entrée dans le monde, et ce n'était là qu'une suite du triste péché originel. Pour la première fois, Eve coupable, Eve sensuelle, Eve orgueilleuse, comprit la grandeur de sa faute, quand elle vit son fils au corps si blanc et si pur, aux sentiments si nobles, si généreux, son fils préféré, quand elle le vit mort et quand elle vit s'enfuir l'autre fils qui venait de l'assassiner! Alors, à la double morsure de ce poignard qui lui déchirait le cœur, elle comprit la grandeur du mal qu'elle avait fait; elle sentit que la (( mort était entrée dans le monde par le péché )>.

Dieu laissera subsister, avec la mort, la conçu-

piscence, les vices, les erreurs, la maladie, les infirmités, le travail : <( Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front (i '. » Et ces misères continueront toujours, afin que nul ne s'imagine que cette terre est le lieu de son repos, mais que tous au contraire soient contraints de diriger leur regard vers la véritable patrie, Acrs la région de l'amour, de la paix, du repos et de la lumière.

(i) Quelle cîiimère est-ce donc que rhomme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers.

Qui démêlera cet embrouillement ? La nature confond les pyirhoniens, et la raison confond les dogmatiques. Que de^iend^ez-vous donc, ô homme, qui cherchez votre véritable condition par votre raison naturelle ? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune.

CkDnnaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisezvous, nature imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Ecoutez Dieu.

Car enfin, si l'homme n'avait jamais été corrompu, il jouirait dans son innocence et de la vérité et de la félicité avec assurance. Et si l'homme n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée ni de la vérité, ni de la béatitude. Mais, malheureux que nous sommes, et plus que s'il n'y avait point de grandeur dans notr.e condition, nous avons une idée de bonheur, et ne pouvons y arriver; nous sentons une image de la vérité, et ne possédons que le mensonge : incapables d'ignorer absolument et de savoir certainement, tant il est manifeste que nous avons été dans un degré de perfection dont nous sommes malheureusement déchus ! (Pasc.\l, Pensées.)

« La terre se voile, dit Mgr Bougaud, pour laisser resplendir le ciel. »

Autre punition du péché : la guerre, avec ses effroyables hécatombes, que le Christ Lui-même, malgré toute sa miséricorde et toute sa puissance, n'a pas voulu supprimer.

Sans doute, il en exprime le désir : « Bienheureux les pacifiques », il indique les moyens de l'écarter : Il adoucit les dispositions de l'individu, — si la loi d'amour était observée, elle supprimerait les causes de conflit, — mais le Seigneur n'a pas pris de dispositions spéciales extraordinaires pour supprimer la guerre, pas plus qu'il n'a établi des moyens universels pour écarter la mort.

S'il a rappelé quelques morts à la vie, ce ne fut pourtant qu'en très petit nombre et plutôt en preuve de sa doctrine. Il laisse la mort. Il perpétue le travail; son père adoptif succombera à la tâche; Il verra sa mère filer la laine péniblement à ses côtés; Lui-même, jusque vers trente ans, Il honorera de ses mains le travail manuel, parce que c'est là un des plus nobles et puissants moyens de libérer l'homme d'une oisiveté dangereuse et de payer la dette du péché. Ainsi : le travail, la fatigue, les maladies, la vieillesse, la guerre, la peste, la famine, les tremblements de terre, les calamités publiques de toutes sortes, Il laissera subsister tout cela; la terre ne nous offrira qu'une existence d'un instant, une vie

d'expiation, d'épreuves, de mérites et d'attente.

Mais à côté de ces tribulations qui atteignent l'homme dans son corps, dans son existence matérielle, il y a des peines plus terribles, qui frappent l'âme; l'âme est séparée de Dieu, exclue du ciel, en proie à l'erreur, à la concupiscence, aux mauvaises passions, soumise à l'empire du démon, réduite sous la puissance du péché. Ces plaies, ces misères, sont plus redoutables puisqu'elles ont des conséquences éternelles, puisqu'elles ferment à l'âme humaine la possibilité de jouir de la véritable vie.

Le Sauveur, dans son infinie miséricorde, est venu nous rendre l'espérance, allumer un flambeau au milieu des tristes horizons de notre vie, entr'ouvrir la porte d'or d'oij s'échappe un rayon de l'Eternel Séjour.

Le Verbe de Dieu, la seconde personne de l'Auguste Trinité, descend sur la terre pour nous tracer le chemin du ciel, en jalonner les sentiers, Il passe le premier devant nous, pour nous donner cœur et courage, portant sa croix. « S'il n'avait été qu'un homme, dit saint Cyrille d'Alexandrie, il n'aurait pas pu être la rançon adéquate de tous. Mais s'il est le Dieu incarné souffrant dans la chair qu'il a voulu prendre, toute la création est peu de chose à côté de lui, et une seule mort suffît pour la rançon du monde (ï). « Il plaidera

(i) De recta fide. Oratio altéra, 7.

pour nous, Il s'interposera : venant de Dieu, Il connaît Dieu.

Ayant épousé notre nature humaine, sinon dans ses péchés, du moins dans ses misères, et jusque dans la mort, Il sera vraiment indiqué pour être le seul Médiateur entre Dieu et les hommes. Lui, l'Homme-Dieu, le Christ, Il refera notre pauvre nature.

N'est-il pas évident que si le Fils de Dieu s'est fait semblable à nous, c'est-à-dire vraiment homme, c'est pour délivrer notre corps terrestre de la corruption que le péché y a introduite, en devenant identique à nous par le mystère de l'union hypostatique, et pour rendre notre âme humaine plus forte que le péché, en la faisant sienne et lui laissant ainsi comme une teinture de sa propre immutabilité.^ C'est pourquoi nous disons que le Verbe tout entier s'est uni à l'homme tout entier... Il est ainsi devenu la racine et comme les prémices de ceux qui mènent une vie nouvelle; la seconde racine du genre humain, qui nous ramène à la primitive immortalité (i).

D'autre part, Il a qualité pour négocier entre l'homme et Dieu la réconciliation nécessaire, puisque, issu du sang de l'humanité. Il a été constitué par son Père, Chef et Roi de l'humanité. Aucune loi de justice ne peut exiger

(i) Cyril. d'Alex., De Incarn, Unigeniti.

qu'un innocent souffre à la place d'un coupable, mais si cet innocent l'a voulu, s'il a désiré payer lui-même la rançon du coupable, si, en ayant le droit, il s'est lui-même constitué son répondant, s'il s'est uni à lui par des liens étroits au point qu'ils ne font plus qu'un tous les deux, alors en souffrant avec lui, il rachète ses fautes et souffre efficacement sans qu'il y ait aucune injustice. C'est bien dans ce but que le Sauveur a été constitué le Chef moral de l'humanité; afin d'en pouvoir justement payer les dettes. Ayant établi son titre, Il se présente à la face de son Père, et se substitue à nous. Le fond de la Rédemption, c'est donc une subtitution (i).

Aucun homme n'osera se présenter devant Dieu, au nom de l'humanité, pour payer la dette totale, si l'on admet que Dieu, dans ses décrets éternels, a voulu une satisfaction équivalente à l'énormité du péché. Or Dieu l'a voulue telle pour nous montrer mieux la grandeur de l'of-

(i) Moïse n'a pas délivré son peuple du péché; bien plus, il n'a pas pu offrir une expiation à Dieu pour luimême, lorsqu'il était dans le péché. Ce n'est donc pas d'un homme que nous devons attendre cette expiation; mais de quelqu'un qui dépasse notre nature, de Jésus- Christ l 'Homme-Dieu, qui seul peut offrir à Dieu une expiation suffisante pour nous tous. (S. Basile. In Psalm., XLvni, 34.)

Il nous délivre de la puissance du péché, en se donnant lui-même à notre place comme la rançon qui purifie le monde entier. (S. Basile. Orat. xxx, 20; ihid., col.

^lense et faire mieux ressortir les droits de sa juslice. C'est pourquoi le Sauveur Jésus, Dieu et homme, se présente devant son Père comme le Représentant moral de l'humanité. Il va recevoir tous les coups qui nous sont destinés, et payer à la justice divine la totalité de notre dette. Et sans doute une seule goutte de son sang, une seule de ses larmes eussent été surabondantes; mais il a voulu expier bien davantage pour nous mieux prouver son amour et nous inspirer plus d'horreur du péché.

Nous le voyons réduit à un si triste état, que son visage en est méconnaissable. « Il n'avait ni forme ni beauté, dit Isaïe, pour fixer nos regards, ni apparence pour exciter notre amour. Il était méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleurs et connaissant la souffrance. Comme un objet devant lequel on se couvre le visage. Il était en but au mépris et nous n'avons fait de lui aucun cas! »

(( Véritablement, c'étaient nos langueurs, nos maladies qu'il portait, et nos douleurs dont II s'était chargé; et nous, nous le regardions comme un puni, frappé de Dieu et humilié. Mais Lui, Il a été transpercé à cause de nos péchés, brisé à cause de nos iniquités. Le châtiment qui nous donne la paix a été sur Lui et c'est par ses meurtrissures que nous avons été guéris. »

« Nous étions tous errants comme des brebis; chacun de nous suivait sa propre voie, et Jéhovah

a fait retomber sur Lui l'iniquité de nous tous. »

(/s., LUI, 2-6.)

Cependant II a quitté la vie librement, Il a souffert parce qu'il a accepté de souffrir. Personne ne peut lui enlever la vie, Il la dépose quand II veut. S'il le désirait, son Père lui enverrait plus de douze légions d'anges, mais II entend mourir à l'heure qui lui convient. <( Il a luimême, dit Isaïe, livré sa vie à la mort; lui-même a voulu porter la faute de beaucoup. » (lui, 12.) Il donne, comme homme, son cœur à la souffrance, son corps aux meurtrissures de la douleur, à l'agonie, aux emprises de la mort. Il accepte ces maux, avec sa volonté humaine en parfaite conformité avec sa volonté divine. Il souffrira dans son humanité sainte, puisqu'il ne peut le faire comme Dieu. C'est pour souffrir que le Verbe est descendu sur la terre. C'est pour souffrir qu'il s'est anéanti, qu'il a pris un corps semblable au nôtre dans le sein de la bienheureuse Vierge Marie. C'est pour expier qu'on l'a vu revêtir la forme d'un esclave. Ainsi d'une manière libre, efficace, surabondante, Jésus a satisfait pleinement à la justice de son Père, Il a voulu le faire pour nous montrer les transports et l'excès de son amour pour nos âmes.

Vous désirez sans nul doute que je vous expose maintenant les fruits abondants de cette merveilleuse Rédemption de mon Sauveur.

Sur l'arbre de la croix, Il a tué le péché. En se laissant crucifier, Il s'est fait péché à notre place, non pas que Xotre-Seigneur ait commis la moindre transgression à la loi de son Père, mais II voulait attirer sur Lui le châtiment de cette faute qu'il n'avait point commise; Il assume donc toute la charge; Il apaise son Père et réconcilie le monde avec Dieu.

Mais, me direz- vous : Ne voyez-vous pas, ô prêtre, que le péché continue son règne, qu'il se dresse à travers le monde, qu'il gagne les foules, qu'il entraîne les hommes ? Que nous parlez-vous de la Rédemption.^

Il est vrai, mes frères, le péché règne encore en bien des cœurs : « Parmi ses contemporains, dit Isaïe, qui a pensé que les coups le frappaient à cause des péchés de son peuple .^^ » (liu, 8.) Mais pourtant, depuis le Christ, tout homme qui veut se libérer du péché, le peut; il trouve dans la Rédemption des moyens abondants de purifier son âme. Après le Calvaire, la partie est gagnée contre

les embûches de Satan; nul des rachetés ne périra plus que par sa faute. Quiconque se réfugie au pied de la croix, est assuré de son salut. Le décret maudit est périmé à jamais, Jésus le transperce avec les clous qui percèrent son corps. Oui, mes frères, croyons-le fermement, le péché a été frappé à mort, le démon a été atteint dans son règne. Alors même qu'à l'heure où je parle il exerce encore son fatal empire, néanmoins le démon tremble. Et pourquoi tremble-t-il .^ Il n'ose plus faire de possédés comme au temps de l'Evangile, son règne qui reste apparent est moins grand, puisque à côté de ce monde qui pèche, à côté de la cité du monde, de la cité du mal, de la cité de Satan, dont parlait saint Augustin, il y a, il y aura jusqu'à la fin des siècles, la cité des justes, la cité des bons, la cité de l'Evangile, de l'Eglise impérissable, immortelle et sainte, la cité de toutes les âmes pures et de bonne volonté. Elle se dresse devant le Christ, elle réjouit le regard du Père, et quels que soient sur la terre les efforts du démon, il sait bien que désormais sa chute est décidée, il sait bien que le dernier mot sera sûrement pour le triomphe de la croix; il recule et il tremble.

Ainsi Dieu réconcilié a^ec l'homme, l'homme avec Dieu; ainsi le démon vaincu ou en état d'être vaincu. En face du vainqueur, nul n'a le droit de rester dans un état coupable, sous l'empire du démon. Vous avez la force pour vaincre;

la grâce, pne grâce suffisante vous est proposée à tous.

Je sais bien qu'un mauvais prêtre qui s'appelait Luther, pour mettre sa conscience à l'aise, osa proposer au monde de biffer une moitié de l'Evangile. A cause de son état d'âme, pour Nétouffer ses remords, pour terminer les conflits de ses passions et de sa conscience, il enseignait qu'il est impossible d'éviter le péché, que Dieu nous sauve ou nous damne d'un décret éternel, «ans que notre libre arbitre ait aucun rôle, sans que nous soyons obligés d'accomplir aucune œuvre, de faire aucune pénitence. Il prétendait faussement interpréter ainsi la pensée de l'Apôtre. Mais si saint Paul inculque avec une grande force, en des chapitres d'une intelligence difficile, la doctrine catholique de la Prédestination, par la foi et la grâce, il n'enseigne pas avec une moindre vigueur la nécessité de correspondre à la grâce, d'éviter le péché, de faire pénitence, d'acquérir des mérites, de bien user du libre arbitre, et de garder sa conscience pure au milieu du siècle. C'est que les œuvres dans la pensée de saint Paul, bien que notre liberté en ait le mérite, n'ont de valeur et d'efficacité que par la grâce et doivent être inspirées par une foi vivante. Sans doute « ce qui est né de la chair est chair ». Sans doute aussi, le démon ne cesse de nous tenter; mais, contre tous ces ennemis de notre salut, 'iious avons la grâce. « Dieu, disait saint Paul,

délivrez-moi de cet ange de Satan, qui me soufflette chaque jour. )) Il aurait voulu être préservé de toute tentation, mais le Seigneur répond : « Non, ma grâce te suffit. »

Le Rédempteur nous a donc mérité la grâce pour nous aider dans les moments périlleux; elle n'a pas supprimé l'effort, elle laisse subsister la tentation; elle attend de nous une montée vers le ciel. Mais le ciel sur nos têtes est ouvert de nouveau à tous les élans généreux, à toutes les droites pensées, à tous les sincères repentirs, à toutes les marches courageuses, à toutes les espérances des misérables.

Luther, quand tu exaltes la puissance de la Rédemption, quand tu célèbres la bonté infinie de ce Sauveur qui a racheté toutes nos fautes, sans doute tu ne te trompes pas, mais ensuite pour couvrir tes faiblesses, quand tu supprimes le libre arbitre, quand tu nies la nécessité de notre pénitence et de nos œuvres, tu pèches horriblement. La Rédemption veut nos efforts libres et généreux; la grâce nous excite et nous aide à ce travail; je ne puis rien sans le secours divin; il faut que Dieu attire mon cœur; et même d'appeler Dieu : Mon Père, ou de prononcer le nom de Jésus, je ne puis le faire sans que le Saint-Esprit ouvre ma bouche. Le ciel est proposé à l'ascension nécessaire et courageuse, inspirée par la foi, soutenue par la grâce.

Dans la réalité, Dieu étant éternel, et l'éternité

ne comportant ni passé, ni avenir, tout est pour Dieu un perpétuel présent : Il est immuable, 11 voit. Il me damne s'il me voit ne pas correspondre à sa grâce et faire mal jusqu'à la fin; Il me sauve, si, avec sa grâce, j'accomplis sa loi sainte. Dieu, dans sa justice infinie, me prédestine en tenant compte de mes mérites. S'il est certain que mon salut demeure un effet absolument gratuit de sa miséricorde et de ses desseins éternels, il ne l'est pas moins qu'il a daigné aussi laisser mon salut dans la main de mon libre arbitre. La prédestination est un des plus profonds et des plus obscurs mystères du dogme chrétien. Il faut ici s'incliner et adorer. Quand nous disons que Dieu prévoit l'avenir et qu'il se souvient du passé, nous parlons la langue humaine.

Vous me dites : Je ne puis comprendre. Ne cherchez pas, mon ami, si grand mathématicien que vous soyez, à jauger l'infini dans le dé à coudre de votre petite intelligence, je vous en prie, tenez-vous incliné devant la Majesté de Dieu; de même que l'immensité des cieux a des profondeurs où ne pénétrera jamais l'acuité de votre regard, soumettez- vous à ne pas comprendre ce que vous ne pouvez atteindre. « Scrutator Majestatis opprimetiir a glorià. Celui qui veut sonder la Majesté du Seigneur, sera accablé par sa gloire. » Acceptez donc que Dieu soit fait autrement que vous, qu'il soit plus puissant que vous, dont la pensée se heurte sans cesse aux barreaux de la

cage, acceptez que Dieu soit éternel, tandis que vous, vous passez. Inclinez- vous devant le mystère, avec foi et amour. Les prophètes, les évangiles, les lettres des apôtres abondent en paroles^ consolantes, réconfortantes, qui nous indiquent, avec la source de la paix, la droite ligne vers Dieu.

Le divin Rédempteur a expié, il est mort pour le salut du monde entier. La Rédemption s'étend à tout l'univers, aussi bien, qu'à tous les âges. Elle n'est pas limitée à quelques-uns, elle n'est pas le lot d'un petit nombre, ni réservée à une élite. Les jansénistes avaient cette pensée; Arnauld, Nicole et les autres, sans peut-être s'en rendre bien compte, inclinaient vers les désolantes doctrines de Luther. Ils limitaient la possibilité du salut à un petit nombre. Ce n'est pas là ce que prophétisait Isaïe, quand il disait du Sauveur : (( Quand son âme aura offert le sacrifice, Il verra une postérité... le dessein de Dieu prospérera dans ses mains... Il verra et se rassasiera... mon Juste justifiera beaucoup d'hommes... Il a porté la faute d'une multitude. » (/s., lui, 11-12.)

Les grands bras étendus du Crucifié ont couvert la multitude, non seulement après la venue du Sauveur, mais encore auparavant; oui, les bras de la croix s'étendent sur l'avenir et sur le passé, et non seulement ils ont couvert les chrétiens qui croient son Evangile, les catholiques qui ont reçu l'intégrité de la foi, mais je prétends, et mon

îissurance est fondée, je pense, sur des autorités assez solides, que les bras de la croix s'étendent sur les autres religions, même païennes, sur toutes les âmes de bonne volonté, sur tous ceux qui, selon leurs moyens, cherchent la lumière. Ils s'étendent, ces bras du Rédempteur en croix, sur cette foule d'ouvriers des faubourgs, qui ne savent pas parce qu'on ne leur a pas assez dit. — Hélas! la moisson est abondante, mais les ouvriers manquent. — Ou bien, nous n'osons pas, ouvriers plus timides que les enfants de ténèbres! Je me souviens d'avoir été parfois faible et lâche, au milieu d'eux, pour la besogne apostolique, redoutant, non les coups, mais les sarcasmes. Et pourtant quand nous leur prêchions la vérité, beaucoup venaient l'entendre, les meilleurs, les plus intelligents, et amenaient d'autres chrétiens, ceux que le Seigneur s'était choisis, et parfois ils passaient la nuit en adoration près du divin Maître. Quand la patrie les a appelés pour les grands sacrifices, avec quelle vaillance ils se sont levés, ces braves chrétiens de nos faubourgs! Ah! Seigneur! vous enverriez plutôt un ange de miséricorde, que de laisser périr ceux qui n'ont pu recevoir votre Evangile, ceux qui ne savent pas, ô Christ! que vous êtes le Sauveur aimé, béni, miséricordieux, ceux à qui on n'a pas dit que vous avez manié le rabot, que vous vous êtes penché sur l'établi pour faire des charrues, des charpentes de maisons, des fenêtres. 0 Christ

ouvrier! ayez pitié de tous ceux qui souffrent 1 Ahl sans doute il serait nécessaire qu'ils eussent la foi intégrale, mais ils sont en proie aux puissances des ténèbres, des complots effrayants sont ourdis contre leur salut. Ah! Seigneur! ne les oubliez pas, envoyez vos missionnaires, vos anges à ceux qui sont assis à l'ombre de la mort, inventez un moyen suprême! qu'ils ne soient pas exclus du Paradis, ceux dont vous avez choisi la condition, que vous avez aimés comme des frères!

Et les protestants, il en est un bon nombre qui le sont sans trop savoir pourquoi, parce que leur père l'était, ou leur grand-père. Je sais bien qu'il y a parmi eux des quantités d'âmes de bonne volonté! Dans cette protestante Angleterre, que de braves gens s'efforcent de comprendre et d'aimer la Bible. Ah! Seigneur, ils n'ont pas, eux non plus, la vérité, ils ne connaissent pas notre Eucharistie, notre Vierge sainte, ils viennent rôder près de la grotte de Lourdes, ou bien autour de nos églises; on les voit passer, gênés, devant nos croix et nos autels. Voyez, Seigneur! ils ont reçu votre baptême, et probablement il est valide, ayez pitié d'eux, jugez-les selon leur peu de lumière, ne soyez pas plus sévère pour eux, que vous ne l'êtes pour ces mauvais catholiques qui, avec tant de moyens pour se sauver, en profitent si peu; nous sommes nous-mêmes si rebelles à la grâce! tant de fois nous avons fait pleurer votre grand cœur

aimant. Peut-être serez-vous plus sévère pour nous que pour ceux qui ne savent pas, pour les païens, les sauvages, ceux qui n'ont point reçu le baptême. Et pour ceux-là, Seigneur, ah! laissez-moi vous le dire au risque de vous importuner, n'y a-t-il point quelque baptême de désir qui se substitue au baptême sacramentel? La croyance en un Dieu juste et bon, rémunérateur, qui peut les aider et venir à leur secours, ne suffira-t-elle pas à libérer ces consciences, puisqu'il semble que jusqu'à présent, vous n'ayez pas voulu répandre suffisamment, soit par notre faute, soit pour des raisons mystérieuses, la lumière de l'Evangile dans leurs contrées.

S'ils sont sauvés, si nous avons la joie, au ciel, de les trouver près de nous, ces frères de toutes les races et de toutes les couleurs, ces mahométans qui se battent à côté de nous et pour nous, dans les tranchées, si nous avons cette joie, un jour, d'embrasser en eux des frères; si une telle espérance peut être accueillie par nous, cela ne se réalisera qu'en vertu de l'immense grâce de la Rédemption. C'est sous les ailes déployées du crucifix, que tous ces rachetés monteront vers la lumière; ainsi les bras étendus de la croix couvrent les nations, couvrent le monde!

Nous, fils de la lumière, nous qui bénéficions les premiers de cette grâce, nous qui sommes destinés à une place plus haute, à des clartés plus brillantes dans l'Eternité, par la miséricorde de

Dieu, n'oublions pas les efforts qui doivent y répondre, l'effort de notre générosité, l'effort de notre sacrifice, l'effort de notre pénitence, l'effort de notre pureté, l'effort de notre renoncement à nous-mêmes. Si par tout ce travail nous correspondons à sa grâce, nous serons sauvés et nous avons la joie de penser que nous et nos morts serons réunis là-haut dans la gloire.

Oui, nos morts, qui sont tombés dans les tranchées obscures, dans les bois de rArgonne,sur les bords de l'Aisne, de la Marne, dans les villes occupées par l'ennemi, nos morts, Seigneur I Beaucoup s'étaient confessés, avaient reçu la réconciliation suprême, mais d'autres sont partis sans l'absolution. Seront-ils sauvés.^

Je l'espère. Oui, j'espère que Dieu, dans ça miséricorde, a bien voulu accepter le sacrifice héroïque qu'ils ont fait de leur sang, pour leurs frères, sur l'autel de la patrie. Et sans doute, je le sais, mourir pour la patrie n'est pas mourir pour la foi. Ce serait faire injure aux martyrs de la foi chrétienne que de prier pour eux et il n'en est pas de même de ceux qui tombent dans les combats. Mais enfin ceux qui sont tombés dans l'acte d'une vertu héroïque, dans un sublime élan d'obéissance et de dévouement, dans un mouvement de charité pour défendre leurs frères, pour peu qu'un éclair d'amour de Dieu et de contrition, don suprême de votre miséricorde, ait illuminé leur dernier instant, nous

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pouvons et devons espérer qu'à ceux-là, qui dorment leur dernier sommeil, vous leur avez fait aussi miséricorde. Puisqu'ils ont paru devant vous, drapés dans la pourpre de leur sang, héroïquement versé, mêlez ce sang pécheur et coupable au sang de l'Agneau Immaculé, qui nous a lavé de nos iniquités, qui a lavé notre corps et notre âme.

Oui, ô Jésus! par les mérites de votre passion rédemptrice, par vos souffrances, ouvrez-leur la porte de votre paradis, admettez-les en votre sainte lumière, et qu'un jour, avec toutes les âmes de bonne volonté, avec tous ceux qui auront été droits dans la recherche de la vérité, à qui vous aurez octroyé, à l'heure suprême, votre ineffable pardon, nous soyons réunis autour de vous, pour chanter, célébrer, redire à jamais dans l'éternité les miséricordes de Celui qui nous a aimés, qui nous a rachetés, qui nous a conduits au ciel!

Seigneur Jésus, nous vous adorons et nous vous bénissons, parce que par votre sainte croix, vous avez racheté le monde!

Ainsi soit-il.

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