‹ Les sources d'eau viveChapitre 13 sur 21 · LES SEPT PAROLES DU CHRIST · texte numérisé non relu

LES SEPT PAROLES DU CHRIST

Quum exaltatus fuero in cruce omnia traham ad meipsum.

Lorsque j'aurai été élevé sur 1:.

croix, j'attirerai tout à ir.oi.

Cette prophétie du divin Maître, mes frères, s'est réalisée à la lettre, et de bien des façons. Incontestablement et pour jusqu'à la fin des siècles, le geste de ce grand Juste mourant et mourant d'une telle mort, lui rallie, lui gagne à jamais toutes les sympathies des cœurs élevés, des cœurs généreux. « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu », ne pouvait s'empêcher de dire un néo-païen.

Ce n'est pourtant pas de ce point de vue qu'il nous faut considérer ce soir l'attraction puissante, universelle et définitive que le Christ exerce du haut de la croix. S'il nous attire, s'il

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nous gagne tous à lui, s'il nous groupe au pied de sa croix, c'est par droit de conquête. En cette passion et en cette mort, il a pris possession de nos âmes; cette croix est un trône d'où il nous considère, d'où il nous adopte, d'où il nous gouverne, et où le monde entier racheté par Lui vient à Lui. Déjà il nous possédait pour nous avoir créés, maintenant il nous possède pour nous avoir rachetés et nous sommes à lui, attirés à jamais vers les bras étendus de cette croix, par ce grand geste rédempteur.

Mais il nous attire encore à lui par la puissance, la netteté, la force persuasive de ses derniers enseignements.

« Ce lit d'un mourant, dit saint Augustin, c'est la chaire d'un docteur. » En quelques paroles burinées par son amour, il grave à jamais dans l'Evangile et par l'Evangile dans notre cœur, comme un testament suprême de ses recommandations, un résumé de ses merveilleuses leçons.

L'Evangile, a-t-on dit avec raison, se résume dans les sept paroles prononcées sur la croix par le Sauveur, pour être comme le mot d'ordre qu'il nous laisse, comme les instructions suprêmes sur lesquelles II désire attirer notre attention. En effet, tout le secret de notre espérance, toute la raison de notre réconfort, tous nos motifs de relever le front se trouvent dans ces quelques mots de Notre-Seigneur, que de nouveau nous allons méditer ensemble.

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Et d'abord, afin que tous éprouvent sa miséricorde; que les plus perdus, les plus vils, les plus dégoûtés du monde et d'eux-mêmes se sentent saisis, remués, atteints par l'étendue de ces termes et de cet appel, il dit :

(( Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. » Remarquez-le; ces paroles s'adressaient d'abord à ses ennemis mortels, debout au pied de la croix, triomphant de son agonie, à laquelle ils insultaient, dont ils se faisaient une joie féroce. <( Toi qui détruis le temple de Dieu et qui le rebâtis en trois jours, si tu es le Fils de Dieu, descends donc de la croix. Si tu es le Christ, le Christ élu de Dieu, sauve-toi. Si tu es le roi des juifs, sauve ta vie. )> Ils le maudissaient et poussaient des cris de haine. Mais Lui répondait avec une immense sérénité : <( Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

Et de fait, parmi la foule qui se trouvait là et qui le maudissait, déjà, nous allons le voir dans un instant, le salut d'une âme se préparait, et peut-être le salut d'autres âmes encore, puisque l'Evangile nous apprend qu'en descendant

du Calvaire, non seulement le Centurion, mai& un grand nombre se frappaient la poitrine.

Mais, en même temps que ces juifs auxquels il proposait le pardon divin, sans cependant méconnaître la gravité certaine de leur crime, au pied de la croix sainte, il y avait nous tous; il y avait les indifférents; il y avait les mauvais chrétiens de tous les siècles qui de nouveau, par leurs passions et leurs convoitises, crucifient le Sauveur. Il y avait les impies de tous les temps, les blasphémateurs, il y avait les sacrilèges; il y avait tous ceux qui ont juré d'arracher au Christ son auréole divine, de le découronner de son diadème royal de Fils de Dieu, de le réduire au rang d'un homme, de moins qu'un homme, d'un néant. Il y avait le troupearf des sceptiques, des négateurs plus ou moins convaincus et plus ou moins profiteurs de leurs négations; tous étaient dans cette foule, hochant la tête, cyniques et moqueurs, se jurant bien que c'en était fini de ces rêves de renoncement, d'idéal et de sacrifice que le Maître adoré était venu apporter sur la terre. Ils escomptaient que, tout à l'heure, son dernier soupir ferait taire à jamais cette voix gênante qui les troublait dans la recherche furieuse des joies païennes, de la domination, de l'argent, de l'orgueil, et mystérieusement, par une sorte d'évocation de tous les siècles, et de tous les points du monde, ils s'étaient donné rendez-vous, les grands et les riches,^^

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les puissants, les petits, les pauvres, les sombres et sournois meneurs du peuple qu^ils trompent et exploitent. Ils étaient tous là.

Eh bien! à tous ceux-là, aux plus méchants, aux plus obstinés, aux plus coupables, à ceux qui ont le plus abusé des grâces, endurci le plus leur conscience, aux pharisiens eux-mêmes, à ceux dont II parlait avec colère, Lui le doux par excellence, même à ceux-là il adresse aujourd'hui une invitation miséricordieuse, même sur ces cœurs faux s'étend son grand geste de pardon, aucun n'est excepté, Il meurt pour tous. Il veut que tous les hommes soient sauvés et c'est pour cela qu'il dit cette grande parole vraiment digne d'un Dieu: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. »

Supposez l'homme le plus sublime, le plus grand philosophe, le plus grand bienfaiteur des hommes, le plus épris de cette pauvre humanité, si peu intéressante quand l'œil profond d'un scrutateur d'âmes l'étudié. kh.\ n'est-il pas vrai, si ce n'est qu'un homme, payé de cette monnaie, abreuvé de ce vinaigre et de ce fiel, voyant devant Lui et autour de Lui ces visages de haine, de colère; laissez-le, si ce n'est qu'un homme, il les flagellera d'une parole vengeresse, il les fera rentrer sous terre et de cette même éloquence qu'ils admiraient parfois malgré eux, de ce verbe de flammes, il fixera à jamais sur leur front le stigmate de leur honte et de leur hypo-

crisie. Quelques mots de justice, comme un fer rouge !

Il ne les dira pas! Il a flétri le vice en d'autres circonstances, mais vous n'entendrez descendre de cette croix, de ce lit de mort oii le Sauveur est en face de son Père et de l'humanité tout entière, qu'une parole évocatrice de miséricorde. C'est un Dieu qui parle.

C'est pourquoi le Vendredi Saint est le jour de toutes les âmes, de tous les coupables, de tous ceux qui ont abandonné le Christ, de tous ceux qui l'ont délaissé, pour suivre un autre idéal. Dans ce qu'il a dit du haut de sa croix, ils ne trouveront pas un mot pour les condamner (i), pourvu qu'ils se repentent.

Et mon âme. Seigneur, mon âme de pauvre prêtre, et toutes celles de ces hommes, de ces filles de Jérusalem si nombreuses, de ces âmes de bonne volonté, si faibles dans la foi, si incertaines dans leur voie, si partagées entre deux appels, qu'en ferez-vous, Seigneur.î^ Ici, dans cette assistance, il n'y a point de ces féroces ennemis, de ces destructeurs de la croix, et nul de ceux qui ont la rage de renverser le trône de votre Père et

(i) Il n'était pas petit celui qui est mort pour nous; ce n'était pas une victime sans raison, ni un homm.e ordinaire, ni même un ange : mais le Dieu fait homme. L'injustice des pécheurs n'était pas aussi grande que la justice de celui qui est mort pour nous; nous n'avions pas péché autant que valait la justice de celui qui, pour nous, a li\Té son âme. (S. Cyrille de Jérusalem.)

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le vôtre; mais il y a des malheureux qui sur la terre ont fait autre chose que votre volonté sainte, il y a des coupables qui ont suivi un autre évangile que le vôtre. Qu'en ferez- vous?

On avait crucifié à ses côtés deux brigands, l'un à droite, l'autre à gauche, qui selon saint Marc, maudissaient avec la foule le a Fils de l'homme » crucifié au milieu d'eux : a Si tu es le Christ, Fils de Dieu, sauve-nous et sauve-toi, toi-même. » Mais tout à coup, il se fit dans l'esprit de l'un d'eux une vive lumière. Qui scrutera le mystère de la destinée d'une âme? Quelle force secrète opère dans les ténèbres d'un esprit obscur, dans un pauvre cerveau fermé en apparence au langage surnaturel, qui jamais, jusqu'à un moment donné, n'a entendu la langue divine? Pourquoi dans ce cachot verrouillé où l'étroit soupirail, la misérable lucarne ne laisse passer qu'un pâle rayon, pourquoi tout à coup cette projection de vives lueurs, ce flot de clarté? Comment expliquer cette vision subite de Dieu méconnu, du devoir oublié?

C'était Elymas; la tradition du moins le Tiomme ainsi. Il avait peut-être été bercé sur les

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genoii?v d'une bonne mère; il avait peut-être, dans sa première enfance, entendu murmurer par les lèvres de cette pieuse femme les vieux psaumes d'Israël; peut-être il avait lu les miséricordes, les bontés de Jéhovah. Je constate, chaque année, lorsque nous méditons cet évangile, que ce drame de conscience, poignant entre tous, est l'un des plus utiles à méditer.

Voilà qu'un sentiment de droiture, de loyauté, d'honnêteté, de vérité, de franchise, présage de la conversion chez l'homme qui ne repousse pas la grâce, se fait jour dans cette âme obscure; un mouvement d'indignation monte et bouillonne dans ce pauvre cœur; le bon Larron lève encore la voix, mais il a changé de ton, et s'adressant à son coupable compagnon de rapines : « Ah! dit-il, assez, est-ce que tu n'as pas peur de Dieu? Nous, nous souffrons des choses justes, mais Celui-ci n'a rien fait de mal. » Cela, c'est la parole loyale, c'est le cri de la conscience libérée, c'est l'appel de vérité qui vient d'être entendu, qui n'a pas été refusé, repoussé.

Vous qui parfois avez murmuré, consolezvous. Elymas vient de murmurer lui aussi, mais voici que la grâce du Seigneur l'a touché, une paix divine monte en cette âme et gagne tout l'horizon de ce pauvre cœur blessé, meurtri. {( Ah! dit-il, nous, nous souffrons des choses que nous avons méritées, mais Lui, qu'a-t-il fait? »

Parce qu'il a été droit, honnête, parce qu'il

a rendu hommage à la vérité, parce qu'il n'a pas renié la justice, parce qu'il a été sincère, qualités que Dieu met dans les cœurs et y bénit toujours, voici qu'un rayon d'une autre lumière, qui vient d'un autre principe (car Dieu auteur de toute lumière est en même temps l'auteur de la raison et l'auteur de la foi), vient de pénétrer dans cette pauvre âme; des écailles tombent de ses yeux. Il voit! Sous la couronne d'épines, sous les cheveux embroussaillés, sous le gonflement des coups marqués, sous la trace des soufflets, sous les crachats qui souillent le noble visage, à travers les larmes, à travers le sang qui le défigurent, dans cette tempête d'injures et de sarcasmes, alors que plus rien, aucun miracle, aucune lumière surnaturelle n'auréole ce front béni, et qu'il est de tous méconnu, sauf par les pieuses femmes, le bon larron découvre le divin Roi!

Il voit. Ah! l'enivrant mystère! Il retrouve sur le divin visage, à travers le sang, les lueurs du Thabor, et voyez ce qu'il fait. Il prie à cette heure. Quand le trouble, la tentation, quand les tourments, la souffrance ferment vos lèvres, vous ne voulez plus prier ; Lui, il prie et à ce pendu, à ce délaissé, à cet homme sans éclat,, sans miracle, sans gloire, à ce Messie obscur, il reconnaît un royaume, il demande une faveur! « Seigneur, dit-il, l'appelant par ce beau nom, Seigneur, quand vous serez dans votre royaume^ souvenez- vous de moi. »

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Cela, c'est la foi. Alors le Seigneur lui dit, avec une affirmation bien marquée : En vérité, je te le dis, afin d'effacer tout ce qu'il pourrait y avoir encore d'incertitude en ce pauvre cœur, (non pas qu'il doute, mais parce qu'il se sent si indigne, parce qu'il a conscience de sa misérable existence); pour que les choses soient bien fixées : « En vérité, je te le dis, aujourd'hui (aujourd'hui, pas demain, aujourd'hui sans purgatoire, aujourd'hui, sans appréhension et sans crainte), moi qui ne suis pas seulement un prophète, mais qui suis le grand Rédempteur, le Messie, le Roi du ciel, le Prince du siècle futur, aujourd'hui, tu seras avec moi dans le Paradis (i). »

Cette généreuse parole, ô mes frères, si vous pouviez l'entendre tous, à l'heure dernière, quand II se penchera sur votre front pour vous offrir le baiser de réconciliation et de paixl Si vous vouliez aussi. Seigneur, murmurer à l'o-

(i) Vous qui n'avez que Dieu pour témoin de vos souffrances, vous qui êtes sur la croix avec Jésus-Christ, non comme le voleur qui blasphème, mais comme le pénitent qui se convertit : prenez garde, n'irritez pas Dieu par vos murmures, n'aigrissez pas vos maux par l'impatience. Rappelez-vous les paroles consolantes que Jésus- Christ adresse à ce pécheur repentant. Aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis : Hodie mecum eris in paradiso (Luc, xxni, 43.) Hodie, aujourd'hui : quelle promptitude ! Mecum, avec moi : quelle compagnie 1 In paradiso, dans le paradis : quel repos ! (Bossuet, Sermon sur la Passion.)

reille de votre pauvre prêtre, à 1 heure suprême, quand il sera sur le point de paraître devant vous, un mot comme celui-là! Ah! que je le jalouse et que je l'envie, ce bon Larron!

Mais II faisait mieux que de donner à cet homme élu sur la croix, dans l'agonie, au milieu de tourments et de maux horribles, un calme souverain, une enivrante promesse, Il donnait sa mère à celui-là et à nous tous. A ce moment, saint Jean était revenu, si comme plusieurs commentateurs le prétendent, il était ce jeune homnr.e qui s'échappa au début de la passion, ne laissant que son manteau entre les mains de ceux qui voulaient l'arrêter. Quoi qu'il en soit, le disciple bien-aimé se retrouva sur le Calvaire, seul de tous les apôtres, avec les saintes femmes. Les saintes femmes, on les a toujours trouvées dans les heures difficiles, au sommet de tous les calvaires, au pied de toutes les croix, au chevet de toutes les agonies, et s'il est nécessaire de dire parfois aux femmes les rudes vérités qu'elles ont méritées, pauvres filles d'Eve qu'elles sont, il est juste aussi de reconnaître qu'à cette heure suprême, les hommes étaient loin, qu'apôtres et

disciples s'étaient enfuis, et qu'il n'y avait que quelques femmes au pied de la croix. Cela, c'est l'éternel honneur des femmes. Mais enfin, il y avait saint Jean.

Marie s'était approchée de la croix et saint Jean s'était approché avec elle, n'osant plus la quitter, et pressentant peut-être ce qui allait arriver. Il vit ce regard si doux, si douloureux, si plein de vie encore, otj se reflétait l'éternité, ce regard dans lequel tant d'âmes avaient lu la sentence certaine de leur pardon, où tant d'obscurs avaient trouvé tout à coup la clarté désirée, d'oii avait jailli la flamme qui indique le devoir, il vit ce regard s'abaisser sur sa mère, puis de sa mère se reporter sur lui. Qu'allait faire le Sauveur.^ Qu'allait dire le Grand Mourant.^

Nous connaissons tellement ces paroles qu'elles ne nous émeuvent plus, il faudrait un autre que moi, un pauvre curé d'Ars, pour redire cette scène et la faire revivre. Voyez-vous cette mère^ ce pauvre disciple sans doute apeuré comme les autres qui vient de monter jusque-là; en tout cas il est une chose qu'il entend bienjie plus faire, c'est de quitter Marie; il est venu avec elle, il va en être bien récompensé.

Jésus prépare sa mère au détachement suprême, afin de nous exhorter par cet exemple à savoir un jour accepter ce qui est plus dur que notre mort, la mort des nôtres, voir partir ceux que nous aimons! Et d'autre part, afin de nous forti-

fier en vue de ces détachements forcés, de ces arrachements qui nous attendent, Jésus adresse un adieu solennel à sa sainte Mère : il se dépouille d'elle, il la donne à un autre : « Femme, dit-il (il ne dit plus u ma mère », mais comme il parla aux noces de Cana : « Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moiP ») Femme, voilà votre Fils. )) Puis regardant vers le Fils : « Voilà ta mère. » Depuis ce jour-là, Jean eut le bonheur de la recevoir dans sa maison.

Mais dans la personne de saint Jean, c'est à nous tous que Jésus donnait Marie pour mère; oui, c'est à nous tous qu'il présentait Marie pour être à jamais honorée, aimée, imitée, comme la plus noble, la meilleure, la plus tendre des mères doit l'être de la part de ses enfants.

Un tel legs, au pied de la croix, dans le recueillement et la douleur!

Près d'elle, tâchons de concevoir une filiale compassion pour son immense douleur, pour cette douleur qui est grande comme la mer. On n'a pas vu semblable douleur dans tous les siècles qui ont précédé, on n'en verra pas dans les siècles qui suivront. Elle est la plus délicate de toutes les âmes, la plus sensible de toutes les femmes, elle a le cœur le plus aimant, le plus douloureux, le plus brûlant; elle ressent les souffrances de tous les martyres, les arrachements de toutes les séparations, les amertumes de tous les abandons, l'angoisse de toutes les contradictions.

A la place de son unique, de son bien-aimé Fils, elle reçoit cet homme qui est bon, mais qui n'est qu'un pauvre homme, qu'une chair née dans le péché, un fiîs d'Adam, ce malheureux Jean, si pur parmi les hommes, — si petit devant Dieu. C'est lui, le pécheur, qui est pris à la place de l'Innocent, du Saint. Que dis-je? C'est nous les criminels à la place du Juste.

0 Mère, vous nous avez enfantés dans la douleur atroce et sublime; nous vous avons coûté plus que la vie, puisque nous vous avons coûté la vie de votre Bien-Aimé. Ah! Vierge sainte, regardez ceux-ci, touchez ceux que je ne sais pas toucher. Si de votre bouche maternelle, un mot venait émouvoir les cœurs endurcis, les rapprocher de vous et de votre Fils!

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Quand Jésus a fait cet abandon et qu'il a étendu sa miséricorde, alors II se prépare à glisser dans le gouffre, dans les abîmes les plus profonds où soit jamais descendu la conscience humaine la plus crucifiée, oii aient jamais été plongés les êtres les plus abandonnés, les plus seuls, les plus misérables. C'est là ce. qu'on a si bien nommé la passion intime de Jésus.

En effet, à côté de la passion extérieure du Sauveur, qui nous est rapportée par les récits des quatre évangélistes, il en est une autre qui se laisse deviner au jardin de l'agonie, quand la sueur de sang jaillit de tous les membres du Sauveur. Il y apparaît comme écrasé sous le poids de la justice divine, à laquelle il veut satisfaire. Et sans doute il pourrait ne pas endurer ces tourments qu'il pressent, mais il veut nous inculquer une plus grande horreur du péché, nous mieux révéler l'immensité de son amour. Il exsude le sang en découvrant à l'avance toutes les trahisons, toutes les lâchetés, toutes les duplicités de cœur, tous les crimes secrets, toutes les rages impies. Tous les péchés de l'humanité sont sur lui, écrasant ses épaules. Il les traînera comme un sinistre fardeau, sur la route du Calvaire, il les portera sur la croix, il en sera revêtu comme d'un manteau d'iniquité. Il se fera « péché », selon l'expression énergique de l'apôtre, et bien qu'il n'ait point péché, que le péché ne soit point en lui, les faiblesses du péché, les conséquences douloureuses du péché, les châtiments du péché et la malédiction apparente de Dieu, il prend tout cela sur lui.

Parce qu'il a librement accepté de payer la dette complète, entrepris l'œuvre de présenter à un Dieu une satisfaction infinie, alors, bien qu'il soit Dieu en même temps qu'homme, bien qu'en lui, en la personne du Verbe incarné, la

naliîic divine s'allie à la nature humaine, à un crrtinn moment la nature divine semble se retirer d'une certaine manière, dans la partie supérieure de l'âme (i).

Il arrive parfois que nos montagnes, Alpes ou Pyrénées, apparaissent entièrement entourées de nuages; sur leurs flancs, sur leurs puissaîits contreforts l'orage, les éclairs, la foudre font rage; la pluie transforme les ruisseaux en torrents, mais en même temps, par un contraste étrange, au-dessus de cette tempête, de cette tourmente de pluie et de feu, le sommet baigne dans h pure clarté du ciel, face au soleil; ainsi, semble-t-il, dans l'âme du Christ, pendant que le sommet de son âme reste irradié des lumières de la divinité, son humanité est battue et comme ér^rasée par les coups redoublés de la douleur physique et morale. Il sent, comme sentent les hommes et avec combien plus d'acuité, tous les tourments imaginables. Un instant il paraît ne penser Pt ne parler que comme homme, comme pécbo!?r. Pendant ces atroces minutes, il semble qii'i^ ne voit plus le Père : il ne distingue plus

■'7 T>e même qu'il a été malédiction et péché pour mon S'oint il s'est fait comme un second Adam à la place de i'ancîen:// s'est approprié, il a fait sienne notre rébellion, comme étant la tête de tous les corps. Sur la croix, ce n'est pas lui qui a été abandonné; il représentait notre propre h'irt Cost nous qui étions les abandonnés et les méprif'^s : n nous a sauvés par ses souffrances: car il s'est approprié DOS péchés. (Gregor. Naz., Orat. xxx, e.)

qu'un Dieu justicier avec un visage de C0i'y\ cette même face que les pécheurs ne veulent pas voir maintenant mais qu'ils apercevront un jour, que je tremble de voir moi-même, cette face irritée, ce regard pénétrant, loyal et franc, juste et fort, qui fouillera les cœurs, dissipera les mensonges, les faux prétextes et nous mettra en face de la vérité redoutée.

Il le voit, ce visage, plein de courroux, il n'ose plus dire en ce moment : « Mon Père )), ces mots expirent sur ses lèvres, il ne sait plus qu'un mot : « Mon Dieu », mot bref, en hébreu (( Elli », mot qui s'échappe comme un cri, comme un râle, de sa poitrine oppressée, de sa gorge desséché : u Mon Dieu, pourquoi m'avezvous abandonné? » (( Mon Dieu », ce n'est plus le Père dont il partage tous les privilèges, dont il égale la puissance, avec lequel il ouvre l'éternité aux bien-aimés élus. C'est le Dieu jus* ticier et vengeur.

Jésus s'est engagé dans ces sombres dédales de la souffrance, il est descendu dans ce gouffre de l'abandon afin qu'aucun homme, jusqu'à la fin des siècles, ne puisse se désespérer de son délaissement et de ses maux, mais au contraire pour que tous, en considérant ce qu'il a voulu souffrir, puissent se dire: Quoi que j'endure et quelles que soient les plaies dont mon corps est couvert, dont mon âm.e est affligée, malgré ce poignard qui laboure et déchire mon cœur, malgré mes re-

mords, malgré mes cris de douleur, malgré ce que je tremble d'apercevoir d'un Dieu juste, ah! je n'ai pas le droit de me décourager. Le Christ a souffert plus que moi, il a été plongé plus que moi dans l'abîme des douleurs; on ne descend pas plus profondément que lui dans le vide de toute consolation, en face d'un Dieu terrible. Jésus l'a fait pour que je ne me sente plus seul, et voici que ses mains s'étendent, ses bras s'ouvrent pour me presser sur son cœur, dans toutes mes tristesses, dans toutes mes désolations.

Ce n'est pas tout encore, mes bien chers frères; voici que de cette même bouche divine vont sortir des paroles qui seront pour toutes les âmes désespérées, accablées par le fardeau de la vie, une efficace consolation, un énergique soutien: (c J'ai soif », dit-il.

D'abord, sans nul doute, il s'agit ici de la soif corporelle. Comme il sait bien que depuis le commencement du monde des millions de moribonds et de malades en souffrent, il ne veut pas qu'un seul fils d'Adam soit obligé d'endurer les tortures de la soif la plus ardente sans que

Lui-même ressente ce même supplice. Il a vu les agonisants de tous les temps, il a vu nos blessés sur les champs de bataille, dans les longues nuits qui les séparent du mom.ent où on les relève; il a entendu leurs plaintes douloureuses; il a distingué, en se penchant sur leur poitrine, les râles qui s'échappent de leurs pauvres poumons; il a senti cette soif délirante qui ferme leur gorge, qui met le feu dans leur poitrine, il a vu et entendu tout cela.

En cette minute suprême, après avoir refusé, pour mieux sentir la soif et pour souffrir davantage, le réconfort que la pitié des dames juives accordait aux condamnés, il dit qu'il a soif, parce qu'il sait bien qu'on va lui présenter le vinaigre et le fiel.

Il a voulu endurer toutes nos douleurs, gravir en se traînant tous nos calvaires, et boire littéralement jusqu'à la lie le calice de nos humaines misères. « Père, avait-il dit dans son agonie au jardin des Oliviers, si c'est votre volonté que ce calice ne s'éloigne pas de moi sans que je le boive, qu'il en soit comme vous le voulez et non comme je veux. »

Mais, surtout, cette soif qui le torture est l'image de la soif spirituelle dont il est dévoré pour nos âmes. A travers l'expression réelle du supplice matériel de la soif, il faut aussi entendre l'appel brûlant de son grand cœur aimant pour

tous les cœurs, pour le vôtre, pour le mien (i). Ah! Seigneur, je n'ai pas été excepté, non, non, je ne serai pas le seul excepté. Hélas! vous m'auriez donc dit : « Parle, prêche mon Evangile, et ensuite je te repousserai et je te briserai! » Non, non, aucune des âmes qui sont ici de cette foule immense où sont représentées toutes les conditions sociales, qui vient de tous les quartiers de cette grande ville comme de tous les points de cette paroisse, n'a été exceptée. Jésus, du haut de la croix, a contemplé toutes ces âmes si différentes et quelques-unes si mystérieuses. Il a exprimé sa soif ardente de les voir toutes revenir à Lui et se convertir au pied de la croix (2).

Il a bu à longs traits le reniement de quelques-uns, il a senti le fiel que plusieurs lui ont

(i) Montons avec lui à Jérusalem : buvons avec lui le calice de la passion. La matière ne manquera pas à la patience. La nature a assez d'infirmités, le monde assez d'injustices, ses affaires assez d'épines, ses engagements les plus agréables assez de captivité, il y a assez de bizarrerie dans le jugement des hommes, assez d'inégalités, de contrariétés dans les humeurs. Regardez, dit le saint Apôtre, Jésus-Christ qui nous a donné et qui couronne notre foi. Songez que la joie lui ayant été offerte, il a préféré la croix, et maintenant il est assis glorieux à la droite de son Père. Voici une perte de biens, une insulte, une maladie : Pensez sérieusement à Celui qui a souffert une si horrible persécution par la malice des pécheurs, afin que votre courage ne défaille pas, et que voire espérance demeure ferme. (Bossuet, Sermon pour le dimanche de la Passion.)

(2) Saint Bernard disait à ses religieux dans son doux langage : « Mes frères bien-aimés, aimez la Passion de

présenté à boire, il a laissé approcher de ses lèvres le vinaigre de l'abandon, alors que, pendant des vingt et trente ans, certaines âmes demeurent sans se rapprocher de son cœur, sans faire leurs pâques, sans vouloir de Lui, se contentant d'être chrétiennes de vernis, superficiellement et en délaissant sa loi sainte. Il demande qu'on approche de ses lèvres le breuvage bienfaisant d'un cœur qui se repent, qui reconnaît ses fautes, la coupe rafraîchissante, d'un repentir sincère, aimant!

Jésus-Christ. Quand je me suis converti, au lieu des mérites que je n'avais pas, je me suis fait un bouquet d ^ toutes les souffrances de mon Rédempteur, et je l'ai toujours porté dans mon âme, afin de méditer son crucifiement. Ces souvenirs douloureux de sa mort me semblent la vraie sagesse du cœur; et c'est là que je trouve la peifection de la sainteté, la plénitude de la science, les trésors du salut, l'abondance des mérites, le calice de la paix, le baume de la consolation, la constance et l'égvlité de toutes les choses heureuses ou contraires. Méditer la Passion, c'est acquitter mes péchés, gagner mor juge, apaiser mon esprit. Quand je regarde la croix, je marche en assurance à travers tous les maux de cet exil. Je ne demande pas, comme l'Epouse des cantiques, oV repose celui que j'aime, puisque je le porte dans mo7: cœur; où il prend sa nourriture à midi, puisque je Lcontemple toujours sur la croix. Oui, ma plus grande philosophie est de savoir Jésus, et Jésus crucifié. »

YI

Le fiel et le vinaigre des âmes rebelles, des cœurs ingrats. Hélas! c'est bien là, mes frères, ce qui vient achever sa douleur, précipiter son agonie et lui faire pousser le « Consummatum est )) « Tout est consommé ». Oui, tout est fini, tout est consom.mé, puisque des âmes rachetées, il le prévoit, malgré la certitude du pardon promis, le moyen de l'acquérir, de monter jusqu'à lui, oui, malgré tout cela, des âmes paraîtront devant son Père sans être sauvées, des âmes refuseront le bénéfice de sa Rédemption, des hommes vivront et mourront sans lui, n'ayant point l'excuse de ne pas l'avoir connu, mais convaincus de l'avoir renié après avoir été ses enfants.

L'iniquité est consommée. Le péché a poussé ses dernières attaques, en une ruée furieuse, jusqu'au pied de la croix, les pécheurs s'y précipitent pour achever l'œuvre maudite de haine. Satan semble le maître. Il n'est pas possible que son complot triomphe mieux qu'il ne paraît en ce moment; et pourtant Satan se trompe : c'est sa défaite qui se prépare, c'est l'œuvre de justice qui se consomme; les prophéties qui annonçaient ces choses s'accomplissent. Plusieurs siècles auparavant, Isaïe avait douloureusement chanté ce

drame de la Passion, il avait décrit ces souffrances du Sauveur, il avait proclamé ses appels et la justification proposée à tous les peuples; et voici que toutes ces prédictions et en même temps les prophéties de David, de Moïse, de Jérémie, de Daniel s'accomplissent au pied de la lettre.

Tout est consommé : la rédemption est achevée; le monde est sauvé; la mort est vaincue; le ciel est ouvert.

La Résurrection va succéder à la Passion. C'est l'œuvre de justice qui s'affirme, mais aussi et surtout c'est l'œuvre d'amour. La grande loi que le Christ est venu apporter au monde : « Vous aimerez Dieu de toutes les forces de votre cœur, de votre âme, de votre esprit, et le prochain comme vous-même », « Aimez-vous les uns les autres », devient aussi le suprême Consummatiun est, c'est l'appel de l'amour qui termine sa doctrine. Malgré le péché, malgré les haines, malgré les divisions, les violences, les colères des partis, le mot amour restera le résumé du programmée evangélique, la note suhlime de l'idéal chrétien, programme souvent violé, souvent bafoué, que des nations chrétiennes ont cru devoir traîner dans l'orgie, dans la boue, dans le sang et déchirer comme un chiffon de papier. Elle reste pourtant le testament du Christ sur la croix, cette immortelle parole par laquelle Notre-Seigneur commandait l'amour, la miséricorde et le pardon. Consummatum est, tout est consommé :

j'ai épuisé ma vie jusqu'à son dernier souffle pour conjurer les hommes d'aimer Dieu comme un père et de s'aimer les uns les autres.

Si dans cette guerre européenne les nécessités de l'honneur, la pression des lois, l'enthousiasme patriotique ou un aveuglement orgueilleux ont fait une fois encore les peuples se dresser les uns contre les autres, on pouvait du moins espérer que le droit des gens et les principes d'humanité seraient respectés. La pitié, le droit des gens et les principes d'humanité ont jailli de cette maxime chrétienne : « Aimez-vous les uns les autres »; la civilisation chrétienne a produit le soin des blessés, le respect des prisonniers, la miséricorde après la bataille. L'homme en qui se réveille la fureur guerrière prend le goût du sang et commet des actes étranges. Ah! que du moins la loyauté, le don de lui-même, l'esprit de sacrifice, la grandeur d'âme, toutes les vertus qui étincellent auprès d'une noble épée fassent que cette épée s'abaisse devant un ennemi vaincu et qu'elle salue d'un grand et large geste celui qui est par terre ou qui est prisonnier. Que les civils soient respectés 1 Que les propriétés soient épargnées! Que les villes ouvertes ne subissent pas la violence!

Voilà ce qui est sorti de la croix : cette pitié pour les vaincus succédant au farouche et brutal: Vœ victis des païens est un des fruits les plus précieux de la civilisation chrétienne. Musulmans,

bouddhistes, tous sont venus chercher près de nous, ne pouvant pas la trouver dans leur religion, cette charte chrétienne du droit des gens. Ils sont ainsi des conquêtes indirectes de la croix.

Or, cette charte du droit des gens, nos ennemis l'ont manifestement violée; ils ont réalisé une guerre de pillages, multipliant les meurtres, les incendies, les massacres de blessés; nous avons vu ces choses. Je n'en parle guère; c'est seulement deux ou trois fois pendant ce carême que ma voix s'est élevée pour dire que ce ne doit pas être, qu'il n'y a nul « vieux bon Dieu » pour approuver de tels crimes, que le Christ les a flétris. Un mot est sorti de sa bouche devant lequel ils trembleront un jour : cette parole vengeresse, ce Consummatum est de l'amour, une fois dit, ne passe plus; pas un iota ne passera sans être accompli car le Christ est le Juge de l'humanité et de la loi d'amour qu'il est venu apporter sur la terre.

YII

« Père, je remets mon âme entre vos mains. » Frères bien-aimés, je ne vous donnerai pas de cette dernière parole un long commentaire; je vous ferai seulement observer deux choses :

La première, c'est qu'il reprend le mot : (( Père ». Quand les foudres sont tombées sur lui, qu'il a senti, dans les ténèbres, toute l'horreur de l'expiation profonde, toute la terreur d'une agonie sans consolation, sans lueur, tout à coup une lumière renaît, et ces mots qu'il prononce pour remettre son âme entre les mains de son Père, il les prononce d'une voix haute, dans un grand cri, tout agonisant qu'il est, afin de bien montrer qu'il est le Maître de la vie, et qu'il la dépose librement quand il le veut, car II n'a consenti à subir la passion que par amour pour nous, Il aurait pu appeler à son secours plus de douze légions d'anges. Il ne l'a pas voulu.

Une autre leçon suprême est qu'il s'en va paisible et tranquille vers son Père et nous invite nous-mêmes à mourir dans la même paix. Plusieurs ici sont bien loin de songer à leur mort, cependant aucun de ceux qui composent ce grand auditoire ne manquera d'en venir quelque jour à ce terme fatal fixé par Dieu. Trop souvent, de malheureux chrétiens partent autour de nous sans une lumière, sans une consolation. Des femmes barbares ont empêché le prêtre d'arriver près du lit de souffrances de leur bien-aimé; pour lui épargner une émotion, elles l'ont poussé par les deux épaules, sans réconciliation, sans pardon dans l'horreur d'une malheureuse éternité. Je tremble que plusieurs d'ici ne soient exposés à ce danger de mourir sans absolu-

tion, sans sacrement, pour ne vouloir se convertir qu'à l'heure dernière, pour ne se reposer que sur les autres. Ne comptez pas sur les autres; ils vous trahiront; vous serez tout seuls.

Ah! je voudrais pourtant que tous, Seigneur, tous ceux qui sont ici, tous ceux qui sont les paroissiens de la Trinité, tous ceux que vous m'avez donnés, à moi misérable, que j'ai à garder, que pas un ne se perde! Il n'y a point ici un seul fils de perdition, il y a des âmes pauvres et faibles, ne permettez pas. Seigneur, qu'une seule périsse! Cette femme qui se propose de ne pas appeler le prêtre auprès de son cher malade, touchez son cœur, ne la laissez pas commettre ce crime! Et ces pauvres êtres qui attendent en se traînant le long de toutes les complicités de conscience plutôt que de venir vers nous, Seigneur Jésus, prenez-les! avec votre esprit, prenez leur intelligence, avec votre âme, prenez leur âme; offrez tous ces cœurs au Père céleste, et qu'à l'heure suprême, tous un jour, ils voient le Christ se pencher sur eux dans un baiser de réconciliation et d'amour! Que le Crucifié ne soit pas de trop dans leurs maladies et leurs souffrances, qu'ils aient recours à Lui avec abandon (i)î

Divin Sauveur, miséricorde! i^vant que je ne

(t) Mon fils, tu ne dois point chercher dans mon tombenu un mystère de mort, mais un mystère de vie. Rappe'le-toi ce que je dis un jour à mes disciples : Si le grain de froment ne tombe en terre et n'y meurt, il de-

descende de cette chaire, et que ne tombe sur cette assistance les accents inspirés de cette musique qui renouvellera, exaltera tous ces sentiments dans leur cœur, Jésus! souvenez-vous que vous êtes venu sur la terre pour sauver toutes les âmes, la mienne et celles de ceux-ci; vous êtes venu chercher les hommes sur tous les chemins de la vie; la voix de vos prédicateurs les a invités et pressés ici-même bien souvent; et moi, en ce

meure seul; mais s'il m,eurt, il porte beaucoup de fruit. Cette mort triomphante du grain de blé est le symbole de ma mort, et de la mort spirituelle de mes fils. Elle représente fidèlement la féconde transformation des âmes qui savent, une fois pour toutes, mourir avec moi et attendre leur heure dans mon sépulcre.

Mon sépulcre, c'est tout ce qui cache le chrétien au monde et à lui-même. C'est tout ce qui l'humilie, mon fils; c'est ce qui contrarie tes désirs, ce qui brise tes efforts. C'est la maladie qui broie vingt fois le jour ta volonté; c'est tout cet ensemble de faiblesses, de difficultés, de malentendus, de tristes misères en toi et dans les autres, qui jette souvent sur ta vie un froid et pesant linceul. Voilà le sépulcre. Entre alors, comme le grain de blé, dans les entrailles de la terre, c'est-à-dire dans les entrailles de l'humilité, de l'oubli, du renoncement à toi-même; entres-y, comme moi, en esprit de foi et surtout d'impérissable espérance.

Car il n'y a rien dans l'univers de plus fécond que mon sépulcre; et c'est aussi la fécondité que tu dois trouver dans le tombeau. Tes chagrins, tes douleurs, tes larmes se doivent dès aujourdhui transformer en dévouement pour les hommes, en consolation des affligés et des malades, en abnégation au service de tous. Tu dois sortir de l'épreuve, comme moi des étreintes brisées de la mort, plus vivant et plus fécond que jamais. (Abbé P^riaeyve. Méditations sur le Chemin de la Croix.)

moment, ne suis- je pas un piège de sa miséricorde? Beaucoup sont accourus pour écouter la parole d'un homme et voici que c'est vous qui les pressez par mon faible et infirme discours. Votre verbe, passant par ma bouche, s'adresse à ces âmes inconnues et mystérieuses, en cette année de guerre qui est une année de grandes grâces, en même temps qu'une année d'horreur. Vous êtes venu les chercher; vous vous êtes assis sur le bord du chemin pour les attendre; pour cette âme, que je sens là, quelque part dans cette assistance, et qui se refuse, vous êtes monté sur l'arbre de la croix.

Ah! que tant de souffrances, tant d'appels sincères et profonds de votre cœur ne soient pas inutiles!

Vous avez donné l'absolution à Marie-Madeleine, la pécheresse; vous avez exaucé le bon larron, l'assassin, le voleur qui criait vers vous du haut de sa croix; vous m'avez donné à moi-même l'espérance. Ces paroles du Dies irœ que l'on chante sur les morts, faites que ceux-ci les entendent pendant qu'ils sont vivants; c'est bien tard de les dire sur ceux qui sont morts; s'ils peuvent recevoir les suffrages, ils ne peuvent plus profiter de la leçon. Que cette leçon se grave en nos cœurs! 0 Christ! Nous vous demandons pardon de nos fautes, de nos lourds péchés! prenez-nous tels que nous sommes, avec nos défaillances, no-

tre néant, notre pauvreté, nos tâtonnements d'amour envers vous.

Venez, divin Libérateur, Rédempteur sacré, Sauveur aimé, adoré à jamais, venez à notre secours! Sauvez toutes ces âmes, sauvez nos chers paroissiens, sauvez notre France en la rendant de nouveau chrétienne et victorieuse et que tous, après les affres du Calvaire, nous puissions chanter le grand Alléluia que nous espérons entonner bientôt pour la France et que nous avons l'espérance de reprendre un jour au ciel, tous en chœur, près de vous!

Ainsi soit-il.

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