L HOTE DU TABERNACLE : L EUCHARISTIE
Le soir du saint jeudi Xotre-Seigneur accomplit la promesse qu'il avait faite, a Vos pères ont mangé la Pàque et ils sont morts; le pain que je vous donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. Ma chair est une vraie nourriture et mon sang un vrai breuvage. Celui qui me mange aura la vie en moi. »
Il institua donc le grand sacrement de la loi nouvelle, le mystère des mystères, par une grâce tellement inouïe que la foi en demeure un instant déconcertée et que l'impiété frémit et murmure. Mais Tamour de Dieu ne connaît pas d'obstacles et ne s'arrête à aucune barrière. Jésus ayant aimé les siens, les aima jusqu'à la fin et voulut se rendre vraiment, réellement et substantiellement présent dans la sainte Eucharistie, tout entier, avec son corps, son âme, sa divinité, sous les espèces ou apparences du pain et du vin. C'est un
coup de Dieu, le chef-d'œuvre de la céleste puissance, et après l'incarnation, dont c'est comme le prolongement, une des plus merveilleuses manifestations du Seigneur.
Il est donc là, le Maître, vraiment présent sous les voiles eucharistiques.
Vraiment, et non pas seulement par figure, comme si l'Eucharistie n'était qu'une image, un symbole. C'est un symbole, un signe, soit! mais symbole et signe sensibles qui cachent et siofnifient le Sauveur, véritablement présent, bien qu'invisible.
Réellement présent et non pas seulement présent par la puissance d'évocation de la foi que ce signe, comme le voulait Calvin, aurait pour but d'éveiller, de piquer, d'exciter, de mettre en exercice. Il ne s'agit pas d'une spirituelle présence de Dieu que notre foi réagissante, à l'occasion de ce signe, appellerait et provoquerait. Non, il s'agit d'une présence réelle, d'une présence de fait.
Et cette présence vraie, réelle, est en même temps substantielle. Elle donne la plénitude, l'absolue substance de ce qu'elle signifie. Jésus est là, corps et âme. Ce n'est pas seulement, comme dans les autres sacrements, la vraie et réelle puissance divine qui se fait sentir, mais c'est la réelle et substantielle préservée de la divine personne du Verbe incarné.
L'hérésie frémit et recule; l'impiété rugit et
blasphème, mais la foi tranquille et sereine affirme l'efficace vérité, la puissance agissante de la parole du Christ : Ceci est mon corps! Ceci est le calice de mon sang!
Telle est la foi unanime des Eglises primitives, latine, grecque, orientale. Sur un point si grave, les saints Pères, ces graves et immortels témoins de la foi première, sont unanimes, n'ont qu'une voix, comme sur toutes les grandes lignes du dogme, et les liturgies, ces règles sacrées de la prière, antiques comme elle, nées comme elle de l'Evangile, révèlent la même foi, font toucher du doigt le même mystère.
Lorsque éclata au onzième siècle l'hérésie de Bérenger qui niait la présence réelle du Sauveur dans l'Eucharistie, elle se trouva en complète dissonance avec la foi séculaire de 1 Eglise. Ce n'était qu'une folle revendication du rationalisme aux abois, qui fut bientôt comprimée par la force de la vérité catholique.
Le Concile de Trente ne fit que confirmer, au seizième siècle, l'enseignement traditionnel de la sainte Eglise. « Si quelqu'un nie que dans le sacrement de l'Eucharistie le corps, le sang, l'âme et la divinité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par conséquent Jésus-Christ tout entier, est contenu vraiment, réellement, et substantiellement, qu'il soit anathème. »
Dans cet adorable mystère de la foi éclate au plus haut point la puissance divine; elle y
triomphe des sens éperdus qui en vain cherchent ailleurs une analogie ; de la raison qui ne peut saisir le <( comment » du prodige; de l'opinion des hommes qui demeure confondue. Mais les voies de Dieu sont impénétrables. S'il manifeste ici sa puissance, il n'y affirme pas moins miraculeusement sa bonté, et la méditation de ses miséricordes vient en un tel sujet appuyer, corroborer notre foi. Le Verbe de Dieu nous voyant si dénués, si besogneux, si faibles, si misérables, ne s'est pas contenté de venir nous visiter d en haut au jour de son incarnation.
Il a voulu demeurer avec nous, rendre permanent son tabernacle au milieu des hommes, habiter sous leur tente, être au milieu d'eux et comme l'un d'entre eux.
(( Voici, dit-il, que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles. »
Présent sur l'autel, il nous invite à un cœurà-cœur, à un tête-à-tête, à d'indicibles audiences que seul le cœur d'un Dieu pouvait imaginer, et rien que cela rendrait l'Eucharistie digne de notre créance, si la vérité de ce mystère n'était d'ailleurs amplement établie.
Ainsi, en vertu des paroles de la consécration, que le prêtre, héritier du pouvoir de Jésus, prononce à l'autel, il ne reste plus ni pain ni vin; il n'en demeure que les espèces ou apparences. Par la vertu de cette parole : Ceci est mon corps, le pain est changé au corps du Christ; et par la
vertu de cette parole : ceci e?t mon sang, le vin est changé au sang du Rédempteur.
Mais comme Jésus une fois ressuscité ne meurt plus, et que son corps ne saurait donc plus jamais être séparé de son sang, par concomitance, par un accompagnement nécessaire, le corps du Sauveur se trouve uni avec son sang sous l'apparence du vin, et le sang du Sauveur reste uni à son corps sous l'espèce du pain.
Ce n'est pas, comme le prétendait l'hérétique Osiandre, que le corps soit dans le pain, par une sorte d'union hypostatique, personnelle, analogue à celle du Verbe avec l'humanité.
Ce n'est pas non plus, comme le voulait l'impie Luther, que la substance du Christ soit rendue présente en même temps que la substance du pain (i), ce qu'il appelait coiisiihstantiation.
Vous vous trompez, esprits téméraires et sacrilèges, qui voulez substituer votre fausse sagesse à l'enseignement séculaire et divin de l'Eglise : il n'y a plus de pain sur l'autel, plus de vin; absolument rien n'en subsiste après la consécration. Toute la substance du pain est changée et fait place à la substance du corps,
(i) Car Luther maintenait la présence réelle. « J'aurais bien voulu, écrivait-il, pour faire pièce au Pape modifier le vieil enseignement sur ce point. Mais les textes de l'Evangile sont si clairs, que je n'ai pu m'y résoudre. » Les luthériens orthodoxes professent donc d'une certaine manière la présence réelle.
toute la substance du vin fait place à la substance du sang. C'est le mystère de loi catholique de la transsubstantiation, ou changement des substances.
Il demeure cependant quelque chose sur l'autel pour l'exercice de notre foi : ce sont les espèces ou apparences.
Que sont exactement ces apparences.^ Des phénomènes purement accidentels, qui ne représentent aucune réalité substantielle, de purs phénomènes sensoriels sous lesquels il n'y a absolument rien et que Dieu permet pour l'épreuve de notre foi, soit qu'il laisse subsister le principe miraculeux de cette action sur nos sens à l'endroit où tout à l'heure étaient les substances mêmes du pain et du vin; soit que son action se fasse directement sentir sur nos sens sans aucun intermédiaire, nous donnant l'illusion momentanée de la vision, du toucher, du goût.
Ainsi Jésus est là, très près, tout contre. Il se cache sous ces treillis, derrière cette frêle cloison, sous un nuage léger, vaporeux, à peine dissimulé par cette gaze légère, par ces fantômes, ces semblants d'apparences sacramentelles qui ne tiennent à rien et ne nous empêchent pas d'être en contact immédiat et direct avec lui.
Or il est là, présent, tout entier sous chaque hostie; que dis-je, tout entier sous chaque fraction d'une hostie, après que je l'ai rompue — c'est de foi — et même, si j'en crois l'opinion
commune des docteurs, tout entier sous chaque partie de l'hostie avant même toute fraction, à la manière dont l'âme humaine est présente tout entière dans chaque partie du corps qu'elle anime, et non pas seulement ici ou là.
Jésus-Christ est présent dans lEucharistie d'une manière permanente, c'est-à-dire jusqu'à ce que les saintes espèces soient absorbées ou corrompues (i).
Et il est là présent, d'une manière spéciale appelée sacramentelle, et non pas naturelle. C'est bien le vrai corps, le vrai sang que Jésus a empruntés au sein de la bienheureuse Vierge Ma^rie, le même corps qui fut attaché à la croix, le même sang qui y fut répandu; toutefois cette humanité sainte n'est plus ici d'une manière naturelle comme jadis en Judée. Le corps de Jésus
est présent d'une façon spéciale sous les saintes espèces : il n'est pas délimité, circonscrit par
elles. D'oîi une fm de non-recevoir préalable à
toute objection, d'une impiété aussi grossière
qu'ignorante, sur le mode de la vie du Christ
dans l'Eucharistie.
<( 0 merveilleux sacrement! s'écriait Louis de
Grenade, que dirai- je de toi? Comment te louer?
Tu es la vie de nos âmes, le baume qui guérit nos
(i) Luther enseigne que Jésus n'est présent dans la Cène qu'à la consécration et jusqu'à la communion. Au reste les pasteurs luthériens n'ayant pas le i)ouvoir d'ordre, la consécration qu'ils prétendent faire n'est pas valide.
plaies, le charme de nos peines, le souvenir de Jésus-Christ, le gage de son amour, le très précieux legs de son testament, le compagnon de notre pèlerinage, la consolation de notre exil, le flambeau qui allume en nous le feu de l'amour céleste, le canal de la grâce, l'avant-goût du ciel et le trésor de la terre.
Voilà, ô bon Jésus, vos présents; voilà les opérations merveilleuses de votre amour. Et c'est par ce sacrement que vous les accomplissez dans vos amis, afin que ces délices incomparables affaiblissent l'attrait des plaisirs dangereux. Ouvrez donc, miséricordieux Jésus, ouvrez, lumière infinie, les yeux de vos fidèles, et ravivez la foi qui vous découvre à eux. Dilatez leurs cœurs, puisque vous voulez y venir. Instruits par vous, ils ne chercheront que vous, ne se reposeront qu'en vous, et unis à vous comme les membres à leurs chefs, le sarment à la vigne, ils vivront de votre vie et jouiront de votre grâce dans les siècles des siècles. »
Jésus, présent sur nos autels, s'y tient pour nous y recevoir. Il y attend nos hommages. Il faudrait être insensé pour ne pas s'abîmer d'adoration devant un pareil prodige de grandeur et d'amour. Nous honorons ce Jésus-Eucharistie par la splendeur de nos églises qui sont avant tout les reliquaires, les châsses monumentales du grand sacrement; nous l'honorons par la richesse et la parure de nos autels, de nos taber-
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nacles, par la conception artistique et le caractère précieux des vases destinés à contenir les saintes Espèces. L'âme amie de T Eucharistie a un religieux souci de la propreté, de l'élégance, de l'heureuse décoration du temple. Elle se fait une joie de parer Dieu, de décorer ses autels, de dresser des reposoirs pour le sacrement d'amour, de procurer les vases eucharistiques, de tisser, de broder les vêtements du prêtre, d'élever ou de réparer le saint temple.
Puis, on ne veut pas le laisser seul; les fidèles de Jésus le connaissent, le cherchent et le trouvent dans son Eucharistie. Ils aiment les publics et solennels offices de la grand 'messe et des vêpres où l'Eglise l'honore d'un culte plus solennel : c'est ici la première de toutes les adorations diurnes et nocturnes. Volontiers ils suivent les processions du très St-Sacrement et lui font escorte, foulant aux pieds le respect humain.
Plusieurs vont plus loin et n'hésitent pas à donner leur nom, à réserver leur concours aux précieuses œuvres adoratrices établies dans chaque paroisse, et qui y constituent la garde d'honneur du Très Saint-Sacrement.
0 Jésus! semblent répéter sans se lasser jamais ces âmes vraiment éprises du Sauveur dans la divine hostie, Jésus que je salue seulement à travers des voiles, ah! je vous en conjure, faites que s'accomplisse enfin mon ardent désir, et que votre divin visage venant un jour à m'ap-
paraître, je sois à jamais rendu bienheureux par le ravissement de cette éternelle vision (i)!
(i) Saint Pascal Baylon que Léon XIII a donné comme patron à toutes les Œuvres eucharistiques, avait une extraordinaire dévotion envers le Très Saint-Sacrement. Il semble qu'il ait passé sa vie en adoration devant la sainte hostie et le calice : mais il est particulièrement le saint de l'Elévation comme nous allons le voir.
La première fois qu'il assista à une grand 'messe, tout petit, porté dans les bras de sa mère, iî ne aélacha pas ses rej^ards de l'autel et, au moment où le célébrant éleva la sainte hostie et le calice il tressaillit et donna les marques d'un respect profond, bien au-dessus de son âge. Petit berger espagnol, nn jour qu'il gardait ses troupeaux, il entendit la cloche d'un monastère voisin annoncer la messe. Désolé de n'y pouvoir assister, il jette vers Dieu ce cri de foi et d'amour : a O maître adoré, faites que je vous voie! » Aussitôt le ciel se déchire à ses yeux, n aperçoit un calice surmonté d'une hostie, entouré d'anges adorateurs. C'est une élévation dans le Paradis. L'enfant adore, puis appelle les py.tres d'alentour, leur dit ce qu'il voit, et tous, ayant une très haute idée de sa sainteté, le croient sur parole et tombent à genoux auprès de lui. — Tous les jours, il aimait à servir la messe; il en servait parfois jusqu'à neuf de suite; et rien ne peut exprimer la joie et l'amour qui brillaient dans le fond de ses yeux au moment de 1 élévation. — Son dernier jour fut la Pentecôte, en 1.592. Quand la cloche du couvent tinta selon l'usage pour annoncer l'élévation, le bienheureux prononça deux fois le nom de Jésus et il expira.
Celte vénération et cet amour ne s'éteignirent pas avec lui. Pendant son service funèbre, au moment m.ême où le servant de messe donnait le coup de clochette pour annoncer l'élévation, les yeux du saint s'ouvrirent et fixèrent l'hostie avec ime expression de douceur et de respect. Ils se refermèrent dès que le prêtre eut abaissé l'hostie et l'eut replacée sur l'autel. Il en fut de même pendant l'élévation du calice.