‹ Les sources d'eau viveChapitre 19 sur 21 · CHAPITRE XY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XY

LE SACRÉ-CCEUR

A nos tristes temps où la charité s'est refroidie, la divine bonté avait ménagé une manifestation plus abondante de ses trésors par le Cœur sacré de Jésus.

En de nombreuses apparitions faites à la bienheureuse Marguerite-Marie Alacoque, religieuse de la Visitation du monastère de Paray-le-Monial, le divin Maître rappela sa charité pour les hommes, les souffrances endurées pour eux, le délaissement de son Cœur, l'ingratitude de ses enfants. <( Voici, disait-il, ce Cœur qui a tant aimé les hommes »; et il demandait qu'à l'avenir, toutes les âmes désireuses de lui plaire s'attachassent à connaître, à aimer, à honorer, à consoler et surtout à imiter son Cœur.

Dès l'Evangile le Sauveur nous proposait pour modèle son Cœur tout aimable : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. »

A toutes les époques de l'histoire de l'Eglise, le Cœur de Jésus fut l'objet d'une attention spéciale, d'une sorte de culte pour les âmes ideliite, passionnées pour le Rédempteur. Un saint Augustin, un saint Bernard (i), une sainte Gertrude, un saint François de Sales peuvent être considérés comme de vrais adorateurs du Cœur de Jésus, non pas qu'ils aient fait une profession toute particulière de cette dévotion, ni même qu'ils en aient très formellement désigné et précisé l'objet, mais leur langage, la tendance de leur piété allaient chercher le Cœur de Jésus et préparaient les voies à cette dévotion.

(i) Les méchants kii percèrent non seulement les mains, mais les pieds, mais le côté : d'une lance cruelle, ils ouvrirent le sanctuaire de son Cœur sacré, déjà blessé par la lance de l'amour. Il a reçu ce coup de lance pour qu'une blessure visible nous révélât l'invisible blessure de l'amour. Rien, en effet, ne pouvait mieux nous montrer ses ardeurs que ce fer traversant non seulement le corps, mais le Cœur.

Puisque nous sommes venus à ce Cœur très doux, ne nous en laissons pas arracher. Oh! qu'il est bon, qu'il est doux d'habiter en ce Cœur! J'ai trouvé le Cœur de Jésus, mon Roi, mon Frère, mon Ami. Daignez accueillir dans ce sanctuaire mes supplications; ou plutôt attirez-moi tout entier dans votre Cœur. La difformité, suite de mes péchés, est sans doute un obstacle. 0 Jésus-Christ, dont la beauté surpasse toutes choses, lavezmoi de plus en plus de mes iniquités, purifiez-moi de mes péchés, afin que je puisse approcher de vous, la Pureté même, que je mérite d'habiter tous les jours de ma vie dans votre Cœur, et de connaître, pour l'accomplir, votre volonté !

(Saint Bernard.)

C'est au vénérable P. Eudes qu'il était réservé d'en parler le premier d'une manière explicite, et c'est surtout la bienheureuse Marguerite-Marie que Jésus voulait choisir pour être la fontaine sacrée, le trésor de ses grandes miséricordes, le héraut, la révélatrice des excès de son amour, et comme le prophète de la nouvelle dévotion réservée à nos siècles de sensualisme et de doute.

L'objet matériel et direct de la dévotion au Sacré-Cœur, c'est, dans la poitrine du divin Maître, ce cœur de chair, cet organe vital, ou, comme l'ont dit avec ironie et dédain quelques impies, ce viscère sanglant.

Le cœur matériel de Jésus est digne d'adoration et mérite un culte au même titre que toute la sainte humanité du Sauveur. Parce que cette nature humaine est unie hypostatiquement, c'est-à-dire, personnellement avec la nature divine, et parce qu'elle fait ainsi partie intégrante de la personne du Verbe, elle mérite la vénération, le culte, l'adoration.

Dans tous les temps, en cette humanité sainte, l'Eglise s'est plu à distinguer par des hommages plus grands les parties les plus nobles et dont la considération particulière pouvait faire plus de bien. Ainsi le Sauveur lui-même a permis que son divin visage, miraculeusement reproduit sur le linge de Véronique, reçût les hommages de ses fidèles. On a toujours porté une attention plus vive aux cinq plaies du Sau-

— 3io —

\eur et particulièrement à la plaie de son sacré côté, faite par le soldat Longin.

On l'avouera, il n'y avait pas de moindres raisons pour que le Cœur de Jésus fût spécialement considéré et honoré en la divine personne.

Le cœur matériel est-ii, oui ou non, le siège d-^-ns l'homme des affections sensibles et de l'an our? On a beaucoup et vivement discuté sur cetle question, et je pencherais plutôt pour la uégc tive, les affections me semblant, comme l'ente" les grandes manifestations sensibles de rame, avoir plutôt leur siège dans le cerveau. Mais s'il n'est pas prouvé que le cœur soit le siège de l'amour, il en est certainement le point de manifestation le plus évident et, à ce titre, véritablement l'organe. C'est là que la tendresse s'affirme davantage, donne les signes les plus évidents, comme si une communication très étroite existait entre l'affection humaine et ce cœur qui la manifeste. Sous l'influence d'une vive passion le cœur s'émeut vivement, il précipite ses mouvements, il soulève la poitrine, il bat à se rompre. La crainte le glace, l'effroi le paralyse, la tristesse l'angoisse, il entre dans de sombres agonies, et l'on meurt de chagrin comme l'on peut mourir de joie et de bonheur par la rupture de quelque mécanisme secret en cette machine si délicate.

x\insi l'ont compris les hommes dans tous les temps. Ainsi s'expriment tous les écrivains.

— 3ii —

toutes les littératures; ainsi parlent toutes les langues et celle de la Bible comme les autres : partout le cœur est donné comme le signe sensible, comme la plus haute expression de Ta. mour. Et cette seule raison, c'est-à-dire la manière habituelle de penser et de parler des hommes, suffirait pour que l'Eglise eût légitimé cette dévotion.

Mais il y a plus; nous avons vu qu'effectivement tous les grands phénomènes de l'amour se manifestent le plus vivement par cet organe.

La physiologie nous fournit un autre excellent motif d'honorer plus particulièrement le cœur de chair du Rédempteur et de le considérer à part en son humanité sainte. C'est que le cœur dans l'organisme humain semble être le siège principal de la vie. Il est, en tout cas, le dernier organe qui la manifeste; c'est seulement lorsqu'il cesse de battre que la vie s'éteint. Il est le réservoir du sang, le vase précieux oii ce li- ({uide vital vient se refaire, et reprendre, avec une nouvelle vigueur, une teinte plus vermeille. C'est donc dans ce porphyre de votre grand et noble Cœur, ô Sauveur Jésus! qu'a principalement siégé cette vie précieuse que vous avez si libéralement dépensée; là se sont réparées à chaque instant ces forces que vous consumiez à la poursuite des âmes! Dans ce cœur matériel fut puisée la réserve de ce sang, le plus pur entre tous, que vous avez versé à grands flots. Ainsi,

à ce seul titre d'organe vital uni personnellement en vous à la divinité, votre Cœur, ô Maître aimé, mériterait l'adoration des siècles.

Mais l'objet formel et indirect de cette dévotion est encore plus remarquable, et c'est surtout à ce second point de vue que le divin Maître nous a révélé et proposé son Cœur.

L'objet formel et indirect de cette dévotion, ce sont les grands sentiments, les inénarrables affections dont le Cœur de Jésus est le symbole. J'adore votre Cœur, ô divin Maître, en le considérant en lui-même, mais surtout j'adore avec émotion la charité qu'il représente et qui le fit battre.

Sous cette enveloppe du cœur matériel, je cherche et je trouve l'immense amour d'un Dieu pour l'humanité, cet éternel amour dont il nous a prévenus, voulus, cherchés; et cet amour, je l'adore transvasé dans ce cœur d'homme, s'humanisant par lui sans cesser d'être divin : donc humain et divin à la fois; noble passion d'amour qui arracha des larmes à la sensibilité du Sauveur, qui lui donna de saints frémissements, qui fit couler de ses membres, sous la violence de l'émoi, une sueur de sang. C'est l'amour d'un ami, d'un frère, d'un père, d'un amant des âmes; amour très pur et très élevé d'un Dieu, mais aussi amour très sensible, très ému et très généreusement passionné d'un homme en la poitrine duquel ont vibré toutes les nobles passions,

qui a connu nos larmes brûlantes, nos émotions profondes, nos craintes, nos douleurs, les déchirements de nos agonies intimes et qui nous a compris et aimés comme nous aimons à nous savoir compris et aimés.

Que cette dévotion est donc vraie! qu'elle est belle!

Rien n'est plus favorable à la piété des fidèles, rien ne les unit plus étroitement (i), rien ne les porte d'une façon plus efficace à se souvenir de tout ce que le Sauveur des hommes, par amour, a souffert pour eux, des travaux qu'il a accomplis pour leur salut, des admirables vertus dont il a donné l'exemple. Rien n'excite mieux à la reconnaissance, rien ne provoque mieux à l'amour de Jésus, rien n'est plus éloquent, pour nous porter à conformer notre pauvre cœur, par la pratique des vertus évangéliques, à la ressemblance et conformité avec le divin Maître.

« Si vous désirez vivre pour l'adorable Cœur <( de Notre-Seigneur Jésus-Christ, si vous désirez <( arriver à la perfection qu'il désire de vous, il « faut faire à ce divin Cœur un entier sacrifice « de vous-mêmes et de tout ce qui dépend de « vous, sans réserve; n'entreprenant jamais rien u sans lui demander son conseil et son secours; « lui donnant la gloire de tout et lui rendant

(i) Le Cœur de Jésus-Christ embrasse tous les fidèles; c'est là que nous sommes tous réunis pour être consommés dans l'unité. (Bossvet.)

(( même action de grâces dans les mauvais succe ces comme dans les bons, demeurant toujours « contents sans vous troubler de rien; car pource vu que ce divin Cœur soit connu, aimé et glo- (( rifié, cela doit suffire. » Ainsi s'exprimait la bienheureuse Marguerite-Marie .

A sa suite, mettons le divin Cœur en tête de toutes nos démarches, de toutes nos paroles, de toutes nos pensées.

Plaçons l'image du Sacré-Cœur dans tous nos foyers. Apprenons de plus en plus à le mieux connaître, à le mieux aimer, à le mieux servir I

Page 1