LA REPARATION ENVERS DIEU
0 VOS omnes qui transitis per viam attendue et videte si est dolor sicut dolor meus.
O vous tous qui passez par ce chemin, arrêtez-vous, considérez et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne.
(Lam., I, 12.)
Ces paroles du prophète, mes frères, la sainte Eglise les met mystiquement sur les lèvres de la très sainte Vierge, Notre-Dame de Compassion, la Madone des Sept-Douleurs; mais sans nul doute, on peut, plus exactement encore, les appliquer au divin Maître lui-même.
Aussi bien, dans l'évangile de ce jour, l'Eglise nous fait lire la prédiction que fit le Seigneur de sa propre Passion : « Voici que nous allons à Jérusalem et tout ce qui est écrit par les prophètes, touchant le Fils de l'homme, sera accompli. Car il sera livré aux gentils, traité avec dérision, flagellé, couvert de crachats : Apres qu'on l'aura
flagellé, on le fera mourir, et il ressuscitera le troisième jour. » Les Apôtres s'attristaient à l'annonce de ces abandons, de ces supplices, de cette mort affreuse. Ils eussent aimé que Notre-Seigneur traitât un autre sujet, mais Lui s'efforçait au contraire d'attirer leur attention sur ses souffrances, de préparer leurs cœurs à ces redoutables épreuves.
Et nous-mêmes, mes bien chers frères, l'Eglise veut que nous nous mettions dès ce jour en face du grand drame du Calvaire; elle aime à nous présenter le Sauveur dans son agonie, dans ses humiliations, dans ses opprobres, dans toutes les tortures de la Passion. Aucune méditation n'est plus capable de nous exciter à la contrition de nos fautes, aucune pensée n'est plus propre à fortifier notre âme contre les embûches du démon. u On trouve, dit saint Bonaventure, un refuge assuré dans les plaies du Sauveur. » Aucune réflexion ne nous porte plus efficacement à réparer les outrages dont fut abreuvé le divin Maître pendant sa Passion et, ceux que tant de méchants lui prodiguent dans le décours des siècles : Rursum criicifigentes, ils le crucifient de nouveau, dit saint Paul.
Et parce que beaucoup d'injures ont été faites au divin Maître dans le sacrement de l'Eucharistie, le chef-d'œuvre de son amour, l'Eglise a établi ces exercices des Quarante-Heures afin de nous porter dès le début du carême à expier tou-
tes les fautes commises envers le très-saint Sacrement. Mais, au reste, cette sainte Mère désire que nous nous appliquions sans cesse à faire oublier au Seigneur les outrages dont un grand nombre l'accablent.
Qu'est-ce donc, mes chers frères, que réparer.^ La réparation, c'est le redressement, le rétablissement du droit lésé. Naguère, j'ai eu l'occasion de vous parler du droit, de vous en dire les grandeurs, les beautés, les exigences sacrées. La justice exige que l'ordre violé soit rétabli, qu'il y ait une sanction au crime, ou du moins si la miséricorde intervient, que des satisfactions suffisantes réparent le dommage causé. Quel est l'Etre qui possède le plus de droits.^ C'est Dieu, et c'est pourtant l'Etre dont les droits sont le plus souvent violés. Il est juste de réparer les injustices qui ont été commises envers les hommes, envers les peuples, envers les cités, il n'est pas moins juste, il est plus juste encore et plus nécessaire, de réparer les injustices faites à Dieu, les violations flagrantes des droits du Seigneur.
Envers qui réparer .^^ Qui peut réparer? Comment devons-nous réparer? Ce sont les trois
questions sur lesquelles je voudrais arrêter votre attention.
Nous devons réparer d'abord envers Dieu. Mais Dieu ne vit pas isolé en Lui-même. Il est la sainte et adorable Trinité. Ce mystère apparaît comme le sommet de tous nos dogmes, la cime lumineuse vers laquelle convergent toutes les hymnes des anges, où doivent s'élever et se confondre toutes les louanges de l'humanité. Dieu trois et un, Dieu trois dans les personnes réellement distinctes, Dieu un dans V unité de nature.
De ces négations, de ces injures, de ces cris de haine qui s'élèvent de la région des ténèbres vers la Trinité auguste, nous avons, avec tous les anges, après tous les saints, l'impérieux devoir de réparer l'odieuse offense par nos prières, nos soumissions, nos immolations, notre ferveur aimante. Jamais, dans ce but, nous ne concevrons une idée trop haute de la Majesté divine.
Isaïe, au chapitre vi de ses admirables prophéties, essaie de nous donner quelque notion de cette gloire de Dieu, de cette incomparable majesté que le regard, aiguisé par une surnaturelle puissance, n'a pu contempler qu'un instant et en image. L'esprit de Dieu s'empare de son esprit, et ce que l'oreille de l'homme n'a point entendu et ce que ses yeux n'ont point vu, Isaïe l'entend, Isaïe le voit. Dans cette extase qui le jette hors de lui-même, il touche un moment les parvis sacrés du temple éternel pour nous le dépeindre avec
une sincérité, une simplicité de moyen et pourtant une puissance, une vérité d'expression que n'égale pas, dans sa géniale mais pâle interprétation, la sublime poésie de Lamartine.
(( L'année de la mort du roi Ozias, je vis le Seigneur assis sur un trône vaste et élevé; les plis de son manteau couvraient le pavé du temple. Des séraphins se tenaient au-dessus de Lui; ils avaient chacun six ailes; de deux, ils se couvraient la face, de deux ils se couvraient les pieds, et de deux ils volaient. Et ils criaient l'un à l'autre et disaient : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le (( Dieu des armées. Toute la terre est pleine de sa (( gloire! » Les fondements des portes étaient ébranlés par la voix de Celui qui criait et l'édifice fut rempli de nuées. »
C'est ce même Dieu qu'Isaïe dépeint indigné des injustices, des injures, des blasphèmes qui jaillissent du fond de ces âmes qu'il a créées, de ces cœurs humains qu'il a pétris. Il se plaint de leur ingratitude, de leur impiété. Ces accents si majestueux, si sévères où se révèlent le roi offensé, le père outragé, sont pourtant d'une tendresse, d'une délicatesse exquises. On ne les relit pas sans des larmes. (( Ah! jugez entre moi et ma vigne! Qu'ai-je dû faire pour elle que je n'aie fait.^ 0 ma vigne choisie, ma vigne bien-aimée! Je t'avais plantée avec amour, avec soin, je t'avais bien gardée, bien protégée, et voici que tu as été la vigne ingrate, inféconde, tu ne m'as donné
que des rejetons stériles! Maintenant, je vous ferai connaître ce que je ferai à ma vigne... j'abattrai sa clôture et elle sera foulée aux pieds. J'en ferai un désert et elle ne sera plus ni taillée ni cultivée; les ronces et les épines y croîtront et je commanderai aux nuées de ne plus laisser tomber la pluie sur elle. )> (Isaie, v.) Vous retrouvez ces plaintes déchirantes dans les impropères du vendredi saint.
Mais si le Seigneur irrité contre la dureté, l'infidélité d'Israël a pu proférer de telles menaces, que dit-il de ces nations chrétiennes qui l'oublient et l'outragent.^ ((Filios eniitrivi et exaltavi. Ipsi autem spreverunt me. J'ai nourri des fils, je les ai glorifiés; or ils m'ont méprisé! » Que pense-t-il d'un peuple qu'il a choisi, aimé et comblé de bienfaits tout autant peut-être qu'il le fit pour Israël et qui a osé arracher le Signe du salut, des tribunaux, du chevet des malades, des écoles où l'on instruit la jeunesse.^ La jeunesse, hélas! ils l'élèvent dans l'indifférence, loin du Dieu dont les étoiles disent la gloire, dont le nom gravé en lettres de feu sur la voûte du ciel, buriné dans l'ostensoir de la nature, devrait être inscrit au plus profond du cœur de l'homme. Saint Paul se plaint avec force du grave péché que commettent ces hommes, aveugles volontaires qui nient l'évidence, en amoncelant les nuages, les négations sacrilèges, criminelles, pour tâcher d'effacer cette notion de l'existence de
Dieu que la ^eule raison sagement consultée suffit à maintenir parce que c'est une vérité primordiale. « Les perfections invisibles de Dieu, son éternelle puissance et sa divinité sont devenues visibles depuis la création du monde par la connaissance que ses ouvrages nous en donnent. » {Rom., I.) Ce nom divin, le jour le nomme au jour et le jour le dit à la nuit. Les apôtres font écho aux prophètes et le Nouveau Testament à l'Ancien pour célébrer la majesté du Seigneur et flétrir ceux qui l'outragent. (( Ils sont inexcusables, dit saint Paul, parce qu'ayant connu Dieu, ils ne l'ont point glorifié comme Dieu et ne lui ont point rendu grâces; mais ils se sont égarés dans leurs vains raisonnements et leur cœur insensé a été rempli de ténèbres (i). Ces hommes qui se disaient sages, sont devenus fous. )) {Rom. i) Parmi ces impies, il est vrai, beaucoup ne pèchent que par entraînement; ils ne savent pas (2).
(i) Le péché est donc le contraire et l'antipode de Dieu; il est le vide et en quelque sorte, la nuit de Dieu.
(2) Rien n'est moins commun qu'une volonté fixée dans le bien. La multitude flotte sans résistance au vent qui passe; et comme, d'ordinaire, le vent qui passe sur le monde vient des régions mauvaises, les hommes s'abandonnent en foule au courant du mal. Le pire est qu'ils se croient libres, mais leur liberté, dit saint Pierre, n'est que le voile de leur malice : Quasi liheri, et non quasi velamen hahentes malitice libertatem. (/ Pétri., II, 16.) Par lâcheté, ils refusent d'être les serviteurs du devoir; leur premier châtiment est de devenir les esclaves des passions. L'impureté dans la jeunesse, l'ambition
Dans nos immenses faubourgs, il est des quantités d'ouvriers qui méconnaissent Dieu et le maudissent; à chaque instant un blasphème jaillit de leur bouche comme une flamme d'enfer. C'est d'eux aussi sans doute que le divin Crucifié disait : <- Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font. »
Mais d'autres, hélas! pèchent avec une pleine malice. Ils poussent le peuple vers le mal sciemment, volontairement. Un esprit diabolique semble les posséder. Il en est qui ne s'en doutent pas, mais plusieurs le reconnaissent, l'avouent, s'en vantent cyniquement. Il s'en trouve pour écrire l'apologie du diable. Et de fait ils peuvent bien vanter et célébrer leur maître Satan car ils partagent sa haine pour tout ce qui est justice, vérité et beauté.
Un apologue représente Lucifer assis sur un trône, entouré des mauvais anges qui viennent lui rendre hommage. Le poète place cette scène infernale à l'époque de la création. Satan vient d'envoyer quelques messagers pour se rendre compte. Or l'un d'eux rentre précipitamment et
dans l'âge mur, la cupidité dans la vieillesse, et souvent toutes trois à tout âge s'acharnent à cet être désemparé qui n'a pas su enchaîner sa volonté à celle de Dieu, et dire : Je veux! Elles le saisissent, l'épuisent, le dissolvent, le roulent au gré de leurs caprices, et le réduisent à cet état lamentable de feuille morte ou d'écume flottante dont parle saint Jude : Arbores autumnales, ;fluctus despumantes. (Jud., 12, i3.)
— ôi —
s'écrie : « 0 Satan, voici que Dieu, votre ennemi, a lancé dans l'espace une créature qui fait pâlir toutes les autres en beauté, en grandeur. Rien de pareil n'est encore sorti de ses mains. » Satan veut voir par lui-même. Mettant la main sur ses yeux pour contempler la splendeur des choses, lui qui a désappris la lumière, il regarde. Et il voit ceci : le soleil, le jeune soleil tel qu'on peut concevoir qu'il tut à l'origine du monde, quand il était dans sa toute première force, quand il s'élevait dans l'immensité des cieux, radieux, étincelant, quand des forêts géantes jaillissaient du sol sous ses ardents effluves, quand tous les êtres de la création sentaient sa chaude étreinte, lorsque, à son contact, la terre tressaillait jusque dans ses profondeurs; le beau soleil se levait à l'horizon, montait, et voici qu'il atteignait, comme un roi, le zénith, en plein ciel, et là, dans sa gloire, dardait ses rayons vainqueurs à travers les espaces. C'était vraiment une extase divine que versait à pleins bords ce grand témoin de Dieu. Satan n'est pas artiste, parce qu'il est la haine et que la haine est stérile, — Satan est la caricature de tout ce qui est beau, bien qu'il soit fort intelligent, — Satan se redresse et levant son poing contre le soleil, il s'écrie : « 0 soleil! je te hais, parce que tu es beau. »
Voici nettement et fortement caractérisé le péché de malice. Le péché de malice voudrait supprimer Dieu. Quand il est continué jusqu'à l'im-
pénitence finale, c'est à proprement parler le péché contre le Saint-Esprit, qui n'est remis ni en ce monde ni en l'autre.
Celui qui a péché par malice, tant qu'il vit, peut s'en repentir; mais ce n'est pas trop que celui-là se traîne sur les genoux, face à la lumière insultée, face à la vérité niée, face à la justice outragée, pour réparer l'énorme offense, Tinjure infinie commise vis-à-A^s la Majesté divine; il doit réparer pour lui-même et pour les malheureux qu'il a aveuglés, entraînés et séduits.
Mais c'est le devoir de tous les enfants de Dieu de lui faire oublier l'excès de telles injures par les saints excès de leurs pénitences. Dieu n'est pas seulement la grandeur et la toutepuissance, Il est la bonté, l'amour; Il nous a comblés de bienfaits dans l'ordre matériel, intellectuel, moral; Il nous a appelés à la vie de la grâce, à la vie de la gloire, et pour tous ces bienfaits, il ne reçoit souvent des hommes qu'ingratitude et que mépris. Dieu a donné aux hommes, dans son Fils, la plus grande preuve de son amour. « Dieu a tant aimé le monde, dit l'apôtre saint Jean, qu'il lui a donné son Fils unique. » « Il m'a aimé, dit ailleurs le même apôtre parlant de ce Sauveur, Il m'a aimé et il s'est livré pour moi. )) Pendant sa vie mortelle, ce bon Sauveur a été l'objet d'outrages et d'injustices sans nom; Il a tout supporté, tout subi dans sa douloureuse Passion.
— SS- II faut choisir, mes frères. Ah! je vous en prie, rangeons-nous sans hésiter, comme dans la toile de Jean Béraud, du côté de ceux qui aiment le Christ portant sa croix, qui le consolent, qui veulent réparer, qui tâchent enfin d'expier tant d'injures. Puisque la Passion de Notre-Seigneur se continue mystiquement dans tous les siècles; puisqu'il s'est trouvé dans tous les temps des hommes ingrats pour l'outrager, puisque Notre- Seigneur ne cesse de se plaindre, puisqu'il attend de ses fidèles serviteurs et de ses fidèles servantes une réparation continuelle, eh bien! que les voix qui chantent sa miséricorde et sa gloire s'élèvent jusqu'à son trône. Oui, que les accents de notre pénitence, de notre repentir filial montant vers Lui, fassent taire, s'il est possible, ou du moins couvrent les voix criminelles qui le maudissent. C'est bien là cette réparation que demandait Notre-Seigneur par la bouche de la bienheureuse Marguerite-Marie. (( Voici ce Cœur qui a tant aimé les hommes, et qui ne reçoit de leur part, en récompense, qu'ingratitude et outrages. » Et Lui-même exigeait, pourtant de fautes, une réparation. Quelles réparations ne faut-il pas adresser au Seigneur pour toutes ces grâces que Dieu prodigue aux hommes dans le sacrement de l'Eucharistie? C'est là qu'il a voulu devenir à jamais pour les âmes fidèles la nourriture, le réconfort, le rayon de lumière , mais, hélas! Il est abreuvé, dans le sacrement de son amour, d'outrages et
de profanations; comme dans ces églises de Belgique et du Nord de la France oii, pendant les premiers mois de la guerre, l'hostie fut jetée dans la poussière par des soldats hérétiques. Ah! mes frères, s'il était possible que l 'Homme-Dieu souffrît désormais, combien le Seigneur souffrirait du mépris, de l'ingratitude des chrétiens envers le divin sacrement de l'autel, du reniement qu'ils font de leur première communion, des communions sacrilèges, de nos communions tièdes, de notre peu de ferseur, ou même, hélas! de notre refus de communier pendant une longue existence. Que de fautes commises envers le sacrement de l'Eucharistie, qui demandent le rétablissement du droit, la réparation de l'injustice, la fm de l'iniquité! C'est à ce travail que nous sommes conviés pendant l'exercice des Quarante- Heures.
Certes, il nous faut aussi réparer tant de fautes qui se commettent dans le monde contre la justice due au prochain, contre la charité fraternelle; mais ces réparations, ces satisfactions pour le dommage causé au prochain dans sa personne, son honneur ou ses biens, je vous demande de ne vous y arrêter ce soir qu'autant que ce dommage est une autre forme de l'injure à Dieu.
L'amour est le premier et le plus grand commandement de la loi. Celui qui aime Dieu accomplit la loi et celui qui n'aime pas demeure dans la mort. Dans notre prochain blessé par nos
procédés, nos paroles, nos injustices, c'est Dieu encore qui fut lésé, ce sont ses droits sacrés qui furent méconnus. C'est vers Lui enfin que doivent s'élever, que viennent aboutir tous nos cris de repentir, tous nos efforts de réparation. C'est de la seule satisfaction à Dieu que je vous entretiens ce soir.
Mais s'il apparaît avec l'évidence la plus nette qu'une réparation envers Dieu est nécessaire et qu'elle est due au Seigneur, une seconde question se pose d'elle-même, non moins digne de votre religieuse attention : Qui peut réparer efficacement? Mes bien chers frères, la réponse est aisée. Qui peut réparer? Celui-là seul qui est le divin Réparateur. Il veut que notre réparation passe par son Cœur adorable. Il permet que nos faibles hommages reçoivent de ce divin contact une puissance de pénétration infinie pour parvenir jusqu'au trône de Dieu et apaiser sa colère. Il faut donc que nos réparations soient faites par Lui, avec Lui, en Lui. En vertu de l'adoption divine, nous sommes un avec Lui comme son Père et Lui ne font qu'un. Il est la tête et nous sommes les membres, Il est le cep de la vigne et nous sommies les branches. Notre impuissance s'appuie sur la
vertu de ses mérites, de ses satisfactions. C'est ainsi que nos réparations sont rendues efficaces, deviennent suffisantes.
Quel admirable intercesseur Dieu nous a donné, mes frères, dans ce Sauveur aimé ! Nous avons un avocat auprès de Dieu le Père, c'est Jésus-Christ, le juste par excellence. Il est notre grand Pontife, monté au plus haut des cieux, et ce pontife n'est pas tel qu'il ne puisse compatir à nos faiblesses puisqu'il a été éprouvé comme nous par toutes sortes de maux, hormis le péché! Ecoutez-le parler à son Père : « Les holocaustes pour le péché ne vous ont pas plu; alors j'ai dit : me voici (i)! )>
Allons donc nous présenter avec confiance devant le trône de la miséricorde, afin d'y recevoir notre pardon et d'y trouver grâce pour être secourus dans nos besoins. Ainsi, unis à notre Sauveur dans la prière et dans la pénitence, nous pourrons vraiment, réellement, satisfaire à la jus-
(i) Holocau.tomata pro peccato non tibi placuerunt. Tune dixi : Ecce venio. (Heb., x, 6 et 7.)
Jésus-Christ seul pouvait nous sauver. Il est, en effet,, le seul prêtre qui puisse nous délivrer de nos péchés. Voilà pourquoi il s'est fait homme afin d'avoir àoffrirune hostie qui pût nous purifier. Nous étions ennemis de Dieu, condamnés, déshonorés, et il n'y avait personne qui pût offrir un sacrifice pour nous. Nous voyant dans cet état de misère, il a eu pitié de nous; et il ne nous a pas donné un prêtre, c'est lui-même qui s'est fait notre prêtre. // fallait la mort du Seigneur pour nous sauver. (JoAN. Chrysost., Hebr., hom. v, i.') ,
tice de Dieu, réparer envers son amour, obtenir notre pardon et celui de nos frères, attirer de nouveau ses bienfaits divins.
Le plus humble chrétien peut tout sur le cœur de Dieu, car notre Jésus veut toujours sauver ceux qui s'approchent de Dieu par son entremise, étant toujours vivant pour intercéder pour nous.
Ah! mes frères, c'était bien l'intercesseur, le prêtre, le pontife qu'il nous fallait : saint, innocent, sans tache, séparé des pécheurs, élevé audessus des cieux, et qui n'eût pas besoin, comme nous, d'expier pour lui-même avant d'expier pour les autres. Ce Sauveur nous permet ainsi de réparer, non seulement envers son Père, mais envers Lui-même. Il nous aime et par la vertu de cet am.our nous osons nous approcher de Lui, Lui parler, car l'amour supprime les distances. Malgré nos misères. Il veut, dès qu'un élan sincère part de nos âmes pour m.onter vers Lui, que ce mouvement de notre cœur ne soit pas sans toucher le sien. C'est son esprit présent en nous qui nous fait pousser des gémissements inénarrables; par la vertu de cet esprit saint, nous osons lever les yeux vers la divine Majesté et lui crier ce nom de Père : in quo clanwmus : Abba Pater.
Mais une dernière question se pose. Comment pouvons-nous réparer? Quelles satisfactions présenter au Seigneur pour satisfaire sa justice?
Nous pouvons et devons réparer, mes bien chers frères, par tous les moyens qui seront capables d'exciter en nous un plus grand amour pour Dieu, puisque, nous l'avons vu, c'est l'amour qui seul répare efficacement. Au reste la grande preuve de l'amour, c'est la fidélité à observer les commandements. Si quelqu'un aime vraiment le Seigneur, il gardera sa parole et s'efforcera d'accomplir en tout sa sainte volonté. Un moyen de réparation très efficace sera de nous plaire auprès de Lui, de fréquenter son saint temple. En ce temps de l'année, on voit heureusement des foules nombreuses assister aux cérémonies. Je vous invite à profiter de cette longue retraite du Carême, de ce grand Carême de (( l'an née sanglante » que j'appellerai volontiers la «retraite de la guerre »; je demande à Dieu que l'impression reçue par vous ne soit pas passagère et qu'elle puisse influer sur toute Aotre vie; que le Seigneur vous aide à garder vos résolutions jusqu'au soir de vos jours. Accourez donc dans la
maison du Seigneur. Apprenez à vous plaire au pied des autels afin que vous tiriez de ce saint temps des Quarante-Heures et du Carême des fruits admirables pour votre sanctification et votre salut.
L'assistance à la messe du dimanche, les offices suivis, l'autel entouré, le saint Sacrifice offert chaque jour en semaine au milieu d'un grand concours de fidèles qui s'unissent au prêtre, voilà des moyens de plaire à Dieu, de consoler son cœur.
Que la sainte communion soit de plus en plus en honneur. Certes, c'est une consolation de constater combien la parole du saint pape Pie X a trouvé un écho profond dans le cœur des fidèles, et je ne parle pas seulement ici de cette belle encyclique qui recommande de faire communier les petits enfants dès l'âge de raison, je parle du décret de 1900 qui, libérant les consciences en démontrant la possibilité de la communion fréquente, a fait s'élever d'un bout du monde à l'autre un cri de chrétienne allégresse. Les dernières racines jansénistes ont été arrachées des âmes. Dès lors, nous avons eu la précieuse consolation, dans toutes les paroisses, de voir le nombre des communions augmenter considérablement. Dans cette seule paroisse, le chiffre annuel qui était de quarante-quatre mille en 1901, s'est élevé à quatre-vingt-six mille en 191 4 et dans le seul premier mois de cette année, nous avons dépassé
dix mille communions (i). Je sais bien que c'est la guerre et que de telles souffrances nous portent à la rencontre de Jésus; on ne se sent bien que près de Lui; on est heureux de poser sa tête sur son épaule, de sentir son cœur battre près du nôtre;mais enfin, même avant cette guerre, on constatait déjà un nombre grandissant de communions. Vous faites bien, mes frères, de suivre la douce et forte impulsion venue de Rome, Vous faites bien de consoler ainsi le cœur du divin Maître et d'avoir à chacune de vos communions une intention réparatrice.
Le Cœur sacré de Jésus a voulu qu a Montmartre, ici, près de nous, au-dessus de la cité du plaisir et des passions, au-dessus du bourdonnement incessant des intérêts et des affaires, au-dessus de tant de misères, de tant de douleurs, se dressât, la blanche coupole, et cette croix qui brille parfois lumineuse dans les ténèbres. Vers cette basilique du Sacré-Cœur, montent des foules et des foules de chrétiens qui a eulent réparer pour leurs fautes et pour les fautes de la Patrie. Parmi ses enfants, un si grand nombre ont oublié le Seip-neiir et l'ont odieusement outragé I Beaucoup d'hommes passent la nuit à Montmartre devant le saint Sacrement exposé et, dans le profond silence de ces heures oii se commettent ailleurs tant de péchés, des mains suppliantes s'élèvent
(i) En igiS nous avons dépassé le chiffre de cent mill i communions.
sans cesse vers l'hostie sainte : In noctibus extollite nianiis vestras in sancta. Oui, pendant les nuits coupables, criminelles, où rôde le démon, il est des êtres, des hommes, des créatures de chair et de sang comme les autres, qui au lieu de pécher, supplient, réparent, obtiennent le pardon divin. Ils sont vraiment le paratonnerre de la cité, de la patrie.
Dans notre paroisse, qu'il en soit ainsi, que le saint Sacrement ne reste jamais seul sans adorateurs! Aimez ces colloques intimes avec Notre- Seigneur Jésus-Christ; passez volontiers une heure au pied de l'autel, vous avez tant de choses à lui dire; tâchez de faire oublier au bon Sauveur tout ce qu'il a souffert par nous et par tous les péchés du monde!
Mais nous ne réparerons d'une façon vraiment complète que si nous sommes soutenus et animés par l'esprit de pénitence. Et pour vous mieux exciter à la vertu de pénitence, laissez-moi, mes frères, vous conseiller fortement le précieux exercice du chemin de la croix où nous marchons à la suite de Jésus en méditant ses souffrances et celles de sa sainte Mère. Nous observerons aussi avec une obéissance fidèle et généreuse les pénitences prescrites par notre sainte Mère l'Eglise. Ce qu'elle nous impose comme un minimum, dans notre intérêt, doit nous être très à cœur. A ces jeûnes de carême qui n'ont jamais tué personne, qui ne gênent que les paresseux, les sen-
suels, les gourmands, il est très facile de se conformer. Combien ces pratiques ordonnées par la sainte Eglise seraient agréables à Dieu si nous voulions, en fils aimants et empressés, écouter sa voix et nous priver un peul
Laissez-moi vous indiquer comme une grande école de pénitence et de réparation le tiers-ordre de Saint-François, qui a sanctifié et sauvé un grand nombre d'âmes (i). C'est un moyen très efficace de renoncement évangélique. Précisément nous possédons, dans cette paroisse, une fraternité prospère; mais un plus grand nombre d'âmes pourraient en faire partie. Les voies du Saint-Esprit sont variées; c'est à chacun de nous de songer aux moyens qu'il a de faire pénitence, de réparer vis-à-vis du divin Maître.
(i) Saint François d'Assise est, dans l'histoire, une physionomie à part, ardente, généreuse, ûère, débordante de grâce et de poésie, « vraiment royale », a dit Dante, et pourtant humble, douce, tendre, austère : quand une fois on l'a contemplé, on ne s'en détache plus.
On sait que tout le chant onzième du Paradis est consacré par le Dante à la gloire de François d'Assise.
Notre Bossuet parle de lui avec enthousiasme : « Saint François d'Assise, dit-il, le plus ardent, le plus transporté, et, si j'ose ainsi parler de la sorte, le plus désespéré amateur de la pauvreté qui ait peut-être été dans 1 Eglise. »
Par une Lettre-Encyclique du 17 septembre 1882, Léon XIII recommande vivement le tiers-ordre de Saint- François, comme répondant aux besoins actuels des âmes et de la société. Nous renvoyons le lecteur à ce magnifique document.
Moi, l'humble pasteur de cette paroisse, osant à peine élever ma voix devant la Majesté sainte, je songeais ce matin même, en donnant la sainte communion à tant de personnes qui se pressaient à la Table sainte, que je tenais le Maître du ciel et de la terre dans mes pauvres mains : C'est vous, pensais-je, c'est vous, Seigneur, auteur de toute créature, c'est vous qui avez créé la foudre, c'est vous qui avez fait le feu, la tempête! c'est vous qui permettez la souffrance, la mort! C'est sous vos yeux, avec votre permission que se déroule cette effroyable guerre. Ah! Dieu de crainte! Dieu de terreur! Dieu d'effroi! Dieu des armées qui terrifiiez le cœur des anciens Hébreux! Mais vous êtes aussi et surtout le Dieu d'amour. C'est vous qu'on a vu plus tard dans les champs de Galilée, si bon, si doux, si miséricordieux! Vous êtes le Dieu des grandeurs terribles, mais aussi le Dieu de pitié et de compassion. En vous se rencontrent la bonté, la miséricorde unies cependant à la vérité et à la justice. Je vous salue, Seigneur Dieu, en tremblant mais non sans confiance!
Pasteur de cette paroisse, j'étais effrayé au souvenir des prophéties d'Isaïe, craignant que par ma faute ou par celle des fidèles, l'encens que l'on vous y offre ne vous fût pas agréable. Si cet encens ne représentait pas la prière sincère, humble et pénitente, vous l'auriez en horreur. Si nos cœurs n'étaient pas purs, à quoi serviraient ces
solennités, ces belles processions du commencement de chaque mois? Elles font notre joie. Mais si ces fêtes ne vous plaisaient pas parce que nos âmes demeureraient impénitentes et rebelles, si nos cérémonies ne vous intéressaient plus, si vous ne daigniez plus agréer cette adoration extérieure, ah! que nous serions malheureux 1 Vous le savez, Seigneur, ce que nous cherchons, tout en nous conformant rigoureusem,ent aux prescriptions liturgiques de la sainte Eglise, c'est de grouper des cœurs autour de votre autel afin qu'ils vous connaissent, qu'ils vous comprennent et vous servent, afin qu'ils vivent dans votre amour! Que cet encens soit donc l'offrande de tout nous-mêmes. Acceptez ces adorations publiques, ces hommages extérieurs, ces réparations. Tout cela, il est vrai, part de pauvres cœurs coupables, mais de cœurs qui voudraient vous aimer davantage pour mieux vous faire oublier les outrages des autres. Les autres, ceux qui ne viennent pas ici, nous ne pouvons pas facilement les atteindre, mais vous les connaissez; vous pouvez changer leur âme. Convertissez-les, Seigneur, dans votre miséricorde, qu'ils fassent un retour salutaire sur leur vie, sur leurs péchés. Amenez ici beaucoup d'égarés. Que cette église devienne trop petite pour contenir la foule de vos fidèles, et que de tous les cœurs jaillisse et monte vers vous un cri de reconnaissance et d'amour!
Ainsi soit-il.