‹ Les sources d'eau viveChapitre 5 sur 21 · DE LA CROIX · texte numérisé non relu

DE LA CROIX

Mihi absit gloriari, nisi in criice Domini nostri Jesu Christi, per quem mihi mundus crucifixus est et ego mundo.

A Dieu ne plaise que Je me glorifie en autre chose que dans la croix de Notre-Seigneur Jésus- Christ, par qui le monde a été crucifié pour moi comme je le suis pour le monde.

(Galates, vi. 14.)

Par de tels accents, mes bien chers frères, saint Paul, le grand apôtre, laisse voir le fond de son âme, le secret de sa vaillance apostolique, le ressort de sa prodigieuse énergie : c'est l'amour passionné de la croix. Voilà un dévoué, un sacrifié volontaire; il s'est donné et il s'est donné entièrement. Il se livre au Christ quand, sur le chemin de Damas, Notre-Seigneur le renverse, déjouant ses complots, détruisant l'édifice de ses projets sanguinaires, et, en même temps qu'il

aveugle les yeux de son corps, projetant dans son âme les vives clartés de la foi.

Saint Paul, converti miraculeusement, n'a plus qu'un seul amour au cœur : c'est le Christ Jésus. Pour lui, vivre, c'est aimer Jésus, mourir, c'est un gain, puisque c'est le rejoindre.il ne prêchera désormais que Jésus crucifié, ce sera toute sa préoccupation et toute sa gloire. Frappez-le, mettez-le en prison, privez-le de ses biens, jetezle en exil, que les flots de l'océan déchaîné le ballottent, comme autrefois Jonas, il sera toujours heureux car il porte en lui la vivante image de Jésus crucifié.

C'est pourquoi cet apôtre a été le premier prédicateur de la croix. Cette leçon de la croix si grave, si salutaire, si opportune en ces jours, essayons de la recueillir de la bouche même de saint Paul. Je voudrais, du balbutiement de mes lèvres infirmes, vous en redire quelque chose ce soir, à la suite du grand apôtre.

Je vous parlerai donc de la croix, en vous rappelant, d'après les enseignements de nos saints livres, les ouvrages des auteurs spirituels, et notre expérience personnelle, que la croix est l'instrument de notre salut, qu'elle est le signe de notre religion, qu'elle est le livre des élus, qu'elle est enfin le gage assuré de notre victoire.

La croix nous apparaît premièrement comme l'instrument de notre salut. « Adam, dit saint Cyrille de Jérusalem, nous a perdus par le bois; c'est par le bois que Jésus nous a sauvés. » C'est à ce titre que les chrétiens ont honoré la croix et se sont prosternés devant elle. Lorsque, après la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ, on eut renversé la croix où il avait été fixé par la main des bourreaux (i), j'imagine que les disciples s'empressèrent, par mille moyens, de s'approprier ce bois sacré; ils en avaient la plus grande envie.

A mesure qu'ils acquéraient ou retrouvaient quelques-uns des objets qui avaient servi au supplice et à la mort de leur divin Maître, avec quelle religion, avec quelle sainte avidité ils les prenaient entre leurs mains, avec quel amour ils y collaient leurs lèA^res, avec quel empressement ils

(i) Mais pourquoi la mort honteuse de la croix ? Saint Grégoire y voit une profonde raison mystique. Les quatre bras de la croix, qui rayonnent tous autour d'un même centre, ne sont-ils pas la figure de Jésus-Christ qui réunit tout en lui ? Et voilà ce que saint Paul voulait dire en parlant de « la profondeur, la longueur, la largeur et la hauteur » des desseins de Dieu. (S. Grégoire NE Nysse. Cf. Cont. Eunomium, v. — P. G., XLV, col. 696. In Christi Resur., Orat. i.) Rivière. La Rédemption.

ÔO

les portaient soit à la très sainte Vierge, dans ce sanctuaire où saint Jean célébrait la messe, soit à l'apôtre saint Jacques, ce petit-neveu de la sainte Vierge, devenu évêque de Jérusalem.

Ce que nous aurions fait nous-mêmes, ils le firent, avec un tout autre empressement. Ils recueillirent donc ce bois et l'honorèrent, mais surtout ils furent frappés du grand souvenir qui s'attache désormais à cette idée de la croix. On honorait la relique, on glorifiait le symbole. Sous la plume de saint Paul, dans ses sermons, dans son catéchisme, la croix devient ce qu'elle sera jusqu'à la fin des siècles : le rappel de notre salut.

C'est sur ce bois que Notre-Seigneur a couché ses membres sacrés. Là se réalisa sa sublime immolation : « Quand j'aurai été élevé au-dessus de terre, j'attirerai tout à moi. »

Ce n'est pas que nous adorions le bois luimême, sur lequel a souffert le Fils de Dieu, mais nous adorons le Sauveur qui a pressé ce bois, qui est monté sur cette croix. Dieu était là, dans le Christ, sur ce gibet, réalisant la réconciliation du monde avec Lui, et la croix qui servit au supplice du Sauveur, à son triomphe, qui fut l'instrument béni de notre salut, la croix mérite nos plus grands hommages; c'est pourquoi le mot dont nous nous servons pour désigner l'honneur qu'elle mérite, dépasse en force et en valeur les mots employés pour ce qui n'est

pas Dieu : nous ne disons pas seulement que nous vénérons la croix, nous osons dire que nous adorons la croix, parce qu'elle est inséparable de Celui qui, sur elle, s'est livré à la mort. Nous y voyons toujours mystérieusement présent le Christ Jésus.

Et dans cette croix, avec les apôtres, les Pères de l'Eglise, et tous les vrais chrétiens, nous voyons notre libération. Par la croix nous avons été délivrés de la servitude et nous sommes nés à la vraie liberté du Christ, la liberté du bien.

Depuis cent cinquante ans, on a fait un usage coupable et fou du mot de liberté; les graves erreurs libérales se sont insinuées dans les esprits; cependant le mot de liberté est chrétien, comme le mot de conscience, dont on a également abusé; il exprime une idée trop noble, trop haute, pour que nous ne le gardions pas jalousement. La liberté est tellement aimée de Dieu, qu'il en a fait une des conditions de notre salut. Il a voulu que nous ayons le libre arbitre.

Dieu veut la liberté du bien; il aime la liberté du bien et c'est la croix qui a été le premier arbre de la vraie liberté planté dans le monde, en face de toutes les tyrannies, de tous les esclavages. La croix est apparue portant sur elle la charte de la libération des consciences; en même temps cette chart€ détruisait et abolissait l'ancien édit, la minute du décret de m.alédiction qui pesait sur le monde, et qui était la punition du pé-

ché. Le Christ a pris sur Lui cette malédiction, il a détruit, il a percé de ses propres clous le corps du péché, pour qu'à l'avenir tous ceux qui veulent bien lutter et triompher du mal, trouvent dans la croix l'instrument nécessaire de leur victoire, le gage assuré de leur salut. Là sont des promesses et là sont des moyens.

Mais la croix, mes bien chers frères, n'est pas seulement l'instrument sacré avec lequel le Sauveur a opéré notre salut, elle est aussi, disionsnous, le signe de notre religion. Elle est tellement l'emblème de notre foi qu'il n'y a pas une église catholique en ce monde que ne surmonte la croix, portée dans les airs par les tours superbes de nos cathédrales, comme par les plus modestes clochers de villages. Elle rayonne sur nos temples, elle brille sur nos autels, elle se dresse en face de nous pendant que je parle, elle est sur la poitrine d'un grand nombre, elle orne la maison de tous les chrétiens qui ne rougissent pas d'elle. Et pourquoi? Parce qu'elle est le résumé et l'abrégé de notre foi, parce que la croix rend sensible le mystère de la Rédemption, et nous rappelle : i° tout ce que nous devons croire :

le Fils unique du Père éternel envoyé en ce monde pour nous racheter; 2° tout ce que nous devons faire : accomplir, en portant la croix, la loi sainte de ce divin Législateur; 3° tout ce que nous devons espérer : le ciel, dont elle nous montre le chemin.

Cette croix, résumé de notre religion, est aussi le symbole auguste, l'étendard glorieux, derrière lequel nous avançons tous à travers les siècles, à la suite du Porte-Croix, qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Dans cette procession des vrais chrétiens, chacun prend sa place ou la refuse; il en est qui s'écartent du cortège, il en est qui maudissent la croix, qui dédaignent la croix, qui la méprisent, qui la combattent.

Plusieurs, hélas! rougissent de la croix; ils ne se souviennent plus de leur baptême. Pareils à de mauvais soldats qui, à l'heure de descendre dans les tranchées ou de s'élancer à l'assaut, se déroberaient au devoir, ils renient ce jour de leur confirmation, où l'évêque en leur donnant l'onction sainte les arma pour les luttes futures.

Sur le front, l'évêque nous fit une croix, pour marquer que tout cet édifice du corps humain est surmonté par la croix et que la croix doit être portée par nous allègrement toute la vie. Il n'est pas un geste de la religion que la croix ne précède ou que la croix n'accompagne. Si vous entrez à l'église, vous faites le signe de la croix. Si vous êtes vraiment chrétien, vous

ne vous lèverez pas sans tracer sur vous le signe du salut, et le soir, avant de prendre un repos mérité, vous devrez également former sur votre front et votre poitrine le signe de la croix. Vous cheminez ainsi d'un bout de la vie à l'autre, à l'ombre de la croix depuis le premier geste chrétien que l'on a fait pour vous, jusqu'à l'heure suprême, où le crucifix étant approché de vos lèvres blêmies, on vous appliquera l'indulgence plénière; vous collerez sur la croix votre bouche expirante afin d'y recueillir le courage nécessaire pour le grand passage. Pendant toute votre vie, vous vous serez sentis armés et défendus par cette puissance de la croix; à l'heure dernière, je l'espère pour vous, la croix sera encore en vos mains défaillantes, et comme Lamartine le fît pour sa mère, d'autres recueilleront de vous ce précieux héritage.

Toi que j'ai recueilli sur sa bouche expirante, Avec son dernier souffle et son dernier adieu, Symbole deux fois saint, don d'une main mourante,

Imaiic de mon Dieu.

Mais la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ nous apparaît aussi comme le Livre des élus (i). Que l'on apprend de choses, en considérant un crucifix! C'est en effet en méditant la croix que chacun retrouve l'encouragement au devoir, et si précisément plusieurs (je n'ose le dire qu'en pleurant) se sont faits les ennemis de la croix du Sauveur, ce n'est pas tant pour les grands souvenirs qu'elle rappelle, qu'à cause des graves leçons qu'elle comporte et qu'ils refusent d'accepter.

La croix est en effet un rappel de la loi du Christ, c'est une leçon de pénitence et de résignation, c'est le devoir : ce beau mot, ce mot si noble, si rayonnant, que rien qu'à le prononcer, on en a plein la bouche et plein le cœur; le devoir, ce mot à la fois divin et humain; le devoir : ce qu'il faut faire. Ah! ce n'est pas toujours facile à savoir, et quand on le sait, ce n'est pas

(i) Les saints aimaient à lire et à étudier dans ce grand livre qui est la croix de Jésus, c Ils en baisaient les sacrés caractères, je veux dire ces aimables blessures, qu'ils considéraient comme étant toutes fraîches et toutes vermeilles, et teintes de ce sang précieux qui est notre prix et notre breuvage. (Bossvet, Panégyrique de saint Bernard.)

toujours facile à accomplir. Les bras tombent, les ' V jambes flageolent, les pieds glissent sur le sentier trop raide. David, sentant les difficultés terribles du devoir auquel il a d'ailleurs manqué, s'écrie : « Ah! Seigneur, votre loi sainte fait ma méditation jour et nuit )>; mais il s'épouvante de ses infidélités : a Mes pieds se dérobent sous moi, mes jambes ne me soutiennent plus. » Mihi aiitem penè moti sunt pedes, penè effusi sunt gressus TYiei.

Mais si la croix nous rappelle les austérités du devoir, elle nous assure aussi la force de l'accomplir. Elle est un réservoir d'énergie divine. Le chrétien sait qu'il peut s'appuyer sur le Sauveur Jésus, et trouver dans sa grâce le secret des victoires décisives (i).

Nous sommes les disciples d'une religion qui est la religion de la souffrance. La croix est devenue le symbole même de la souffrance, c'est là son titre immortel, sa marque inimitable, sa ca-

(i) Qu'il est consolant de souffrir sous les yeux de Dieu et de pouvoir se dire, le soir, dans son examen : « Allons ! mon âme, tu as eu aujourd'hui deux ou trois heures de ressemblance avec Jésus-Christ; tu as été flagellée, couronnée d'épines, crucifiée avec lui! » Oh! quel trésor pour la mort ! Qu'il fait bon mourir quand on a vécu sur la croix!... Nous devrions courir après les croix qui nous rassureront au jour du jugement. Quand ce jour viendra, que nous serons heureux de nos malheurs, fiers de nos humiliations, et riches de nos sacrifices ! (Bienheureux Curé d'Ars.)

ractéristique éloquente. D'aucuns en font un sujet de plainte; nous en faisons un titre de gloire et un motif de confiance.

Si vous pouviez du moins, vous païens de ces époques dernières, qui rejetez la croix, si vous pouviez supprimer la souffrance, s'il vous était loisible d'abolir la mort! Ah! s'il dépendait de vous de conserver les entants à leurs mères, si vous pouviez maintenir les fragiles bonheurs d'ici-bas, si votre vain rêve accomplissait le prodige de transform^er la terre en un lieu de jouissances, alors peut-être on comprendrait, à un certain point de vue, qui ne serait cependant pas encore exact, votre triste campagne contre la religion de la souffrance. Ce n'est pas l'Evangile qui a introduit la souffrance dans le monde, il l'y a trouvée; elle est un fait préalable au christianisme; on souffrait avant Jésus-Christ, avant les Prophètes, on souffre depuis le péché originel, dont la souffrance est une des malheureuses conséquences.

Vous ne supprim^erez pas la souffrance; vous trouverez peut-être le moyen de l'endormir un moment, mais l'anéantir, jamais. Au lieu donc de vous acharner contre cette croix qui vous est imposée, demandez-vous si elle n'est pas précisément la clé d'un mystère, l'unique solution d'un angoissant problème. Au lieu de renverser les croix de nos chemins, considérez plutôt les champs de bataille de la Marne, de l'Alsace, de la

Lorraine où les croix des tombes viennent de remplacer celles que vous aviez perfidement jetées à terre. En ai-je vu des croix, et encore des croix, entre Meaux et Barcy, tous les vingt mètres; elles sont là, debout; personne ne songe à les arracher en ce moment.

Ahl les criminels insensés qui, la rage au cœur, s'efforcent d'enlever à l'homme tous les m.otifs d'espérer et de croire! Et dans quel but.^ A ne rien croire souffrirait-on moins? Pourquoi oublier que le christianism.e ne nous a été donné que pour alléger nos douleurs, qu'il y apporte un remède efficace, qu'il en explique le sens sublime? La souffrance change de nom quand elle devient chrétienne, ia croix baisée procure de véritables délices.

Ces épreuves de la vie qu'on a si bien nommées des croix, parce qu'elles chargent notre âme comme la croix chargeait les épaules du Sauveur, demandons à Jésus de nous aider à les porter courageusement. <( Si quelqu'un veut être mon disciple, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive. )> Telle est la parole du Maître, elle nous invite au renoncement et à la pénitence, cette souffrance volontairement acceptée pour racheter les fautes passées, nos fautes et celles des autres, celles de la société, celles de la patrie.

La pénitence nous pousse au-devant de la croix; elle nous la fait aimer, porter sur nos

épaules, chacun selon nos moyens, selon la mesure de nos forces spirituelles. Ainsi librement acceptée la croix devient notre consolation; elle perd cette âpreté, ce caractère pénible que les gens du monde et les sensuels veulent y voir. Ce païen vide à longs traits la coupe enchanteresse des plaisirs de la vie. L'ivresse le gagne; déjà la coupe se penche entre se? doigts débiles, le breuvage enivrant s'échappe et tombe à terre; enfin la coupe vient se briser à ses pieds. Dans quelque temps, il ne sentira plus que le dégoût de cette vie qui s'en va, ou la sombre neurasthénie de la voir s'enfuir à jamais. « J'éprouve un tel dégoût que je me sens mourir », s'écriait le malheureux poète qui voulut épuiser jusqu'à la lie les jouissances de la chair.

La croix seule peut remettre l'âme en paix au lendemain de ces folles orgies; seule la pénitence qu'elle représente peut guérir les âmes blasées comme aussi, et seule, la croix peut adoucir, atténuer jusqu'à les faire oublier, les souffrances de la terre en ouvrant le céleste horizon de la véritable béatitude. Point de proportion entre les souffrances passagères de cette vie et le séjour éternel de paix et de gloire qui nous est destiné dans l'autre monde. C'est pourquoi on met la croix sur les tombes, c'est pourquoi elle apparaît sur les églises, c'est pourquoi à toute heure, lorsque vous chancelez sous le poids écrasant des difficultés de la vie, vous êtes invité à prendre votre

crucifix, à rester quelques instants anéantis au pied de cette croix, à y coller vos lèvres et à terminer par ce « fiât » qui peut seul ramener le calme dans votre âme (i).

Ainsi la croix marque le chemin du ciel. Elle est pour chacun de nous un gage de salut. Heureux qui aime le crucifix, qui sait baiser la croix (2). Non pas que l'acte de baiser la croix ait une vertu semblable à la vertu du sacrement qui opère par lui-même, qui contient en soi, par le seul fait qu'il est un sacrement, une réserve de grâces, une action divine opérant directement; le crucifix qu'on baise n'agit que d'une manière indirecte, en réveillant notre foi et en touchant le cœur de Dieu, mais cette union mystique à la croix n'en exerce pas moins, sur les âmes, une action très puissante, très énergique.

(i) Au reste, pour baiser la croix, pour adhérer à ce s\gne sacré du salut — Christo confixus sum — il ne suffit pas, il n'est pas nécessaire de coller ses lèvres sur l'image du divin Crucifié. Ce qui purifie, ce qui lave une âme, ce qui la fortifie, c'est d'aimer la croix moralement et de la porter dans son cœur.

(2) Toute notre âme est altérée d'espérance éprise de bonheur; elle est faite pour la joie et la paix éternelle, et nous sommes tristes, inquiets, défiants; nous avons peur de Dieu et nous oublions de l'aimer; nous fuyons la mort avec horreur, nous ne la saluons pas comme l'amie bien-aimée qui nous prend la main et nous introduit dans le Paradis; nous sommes effrayés, consternés à la vue du sang qui couvre la croix, et nous ne savons pas baiser avec tendresse les pieds de la divine victime qui nous rachète en nous donnant ce témoi^uafre suprême de son amour. (Abbé Méric, le Livre des Espérances.)

Ainsi portée, la croix est pour tous un moyen de sanctification et de salut. Si vous restez fidèles à la croix, la croix vous restera fidèle. Si vous ne rougissez pas de Jésus crucifié devant les hommes, Notre-Seigneur ne rougira pas de vous devant son Père. Il l'a promis.

Attachez-vous donc par des nœuds solides et puissants, rivez votre âme, rivez votre cœur par des boulons fortement enfoncés dans le rocher du Calvaire. La croix sera pour vous la porte da salut quand l'heure viendra de passer de ce monde à l'autre.

Or, si vous êtes trouvés fidèles, persévérant?, si vous n'avez point quitté votre espérance, qui donc vous accueillera sur l'autre rive.^ O'ii donc vous tendra des bras paternels? Avec quels accents de miséricorde le Sauveur, autrefois crucifié pour vous, vous adressera ces paroles de bienvenue qui raviront votre âme et la feront pour ainsi dire bondir d'allégresse jusqu'aux pieds du divin Maître. Quelle voix enchanteresse! quels yeux rayonnants! quel visage aimable et charmant! quel superbe horizon que ce chemin de gloire où il nous apparaîtra pour nous ouvrir la porte de son ciel!

Voilà donc ce qui attend les fidèles, ils auront souffert, fait pénitence, espéré la fin de l'épreuve; ils ne se seront pas dérobés au saint fardeau; ils se seront efforcés d'accomplir la loi évangélique dans la condition misérable de l'humaine nature,

avec des reprises, avec des intermittences, avec des faiblesses, des périodes de lâcheté, des chutes, mais ils se seront relevés, se souvenant que, lorsque Notre-Seigneur portait sa croix sur le chemin du Calvaire, il tomba trois fois à cause de nous, et pas seulement parce qu'il était très faible à ce moment, mais parce qu'il voulait nous donner l'exemple de la croix qu'on porte, qui glisse, qui tombe à terre, qu'on remet sur son épaule avec patience. Il a porté sa croix sous les injures, les coups du démon et des hommes, jusqu'à ce qu'il fût arrivé en haut du Calvaire. Alors on Ta couché sur ce bois, on l'y a étendu, on l'y a fixé avec des clous, on l'y a dressé.

Quand nous apprenons les maux de nos frères, les souffrances terribles qu'ils ont endurées, songeons que dans quelque temps, le Seigneur demandera à beaucoup de ceux qui m 'écoutent de passer par les mêmes douleurs. Ah! puissionsnous être préparés à ce baiser suprême de la croix, de cette croix que tant de nos jeunes gens, dans leurs tranchées, acceptent avec courage, lieureux d'être chrétiens et rendus par elle plus forts, plus dévoués, plus complètement braves en face du péril.

Oui, cette croix nous la rencontrerons un jour nous-mêmes, sur le lit de notre mort. Quand elle viendra, elle sera accompagnée d'un cortège d'arxiertumes. Mais l'âme traversera la mer Rouge, passera le Jourdain aidée par la vertu ré-

demptrice de cet arbre du salut. Et enfin la grande aube se lèvera, les souffrances cesseront. Car pour ce qui est des souffrances que nous aurons à subir en purgatoire, ce seront des souffrances avec l'amour assuré; il n'en faut plusparler de la même façon, ni avec le même lan-

lY

Enfin la croix est un gage certain de victoire^ Pour l'Eglise d'abord. Pendant trois cents ans, les chrétiens furent obligés de cacher la croix dans les catacombes. Cet instrument de supplice y était représenté sous la forme d'un thau antique; les chrétiens des premiers siècles n'y mettaient point l'image du Sauveur; mais en cette croix simple et nue, les fidèles savaient reconnaître la gloire de Dieu et saluer le signe de leur salut. Plus tard, on y représenta Jésus souffrant. Constantin, le premier, ayant aperçu, rayonnante au ciel une croix miraculeuse, en fît l'insigne de ses soldats et la mit sur ses étendards.

Bien des rois, bien des princes chrétiens la placèrent à l'envi sur leurs drapeaux, sur leurs diadèmes. Tels empereurs de notre temps la laissent encore sur leur couronne, qui ne sont pourtant pas dignes de porter cette croix. Ils parlent de

leur <( vieux bon Dieu » et voudraient le rendre complice de leurs crimes. Mais pour aujourd'hui laissons ce sujet. Ne songeons qu'à nous-mêmes. Cette croix est restée dans la suite, pour les soldats chrétiens, un gage de victoire.

Les croisés portaient ce signe sacré sur leur poitrine. Les missionnaires ont repris les croisades sous d'autres formes. La croix à la main, ils ont entrepris l'évangélisation du monde. Parmi ces apôtres, ceux qui, les plus nombreux, ont donné leur vie, ceux qui ont souffert davantage, qui ont prodigué leur temps, leurs soins, leurs veilles, au service de la vérité, ce sont nos missionnaires de France; ils se sont faits, jusqu'aux confins de la terre, les porte-croix, les porte-Evangile. Qu'il nous soit donc permis, au cœur de cette France divisée, partagée, où il existe actuellement des lois hostiles à la croix, de reprendre courage et confiance au souvenir des miracles de victoire opérés par l'emblème de notre salut (i).

(i) S'il nous eût été donné de vivre au temps où Jésus vint sur la terre et ne le voir qu'un moment, nous aurions choisi celui où il marchait, couronné d'épines et tombant de fatigue, vers le Calvaire. De même nous remercions Dieu de ce qu'il a placé le court instant de notre vie mortelle à une époque où sa religion sainte est tombée dans le malheur... Nous ramassons avec amour les débris de sa croix pour lui jurer un culte éternel. On l'a brisée sur nos temples, nous la mettons dans le sanctuaire de nos cœurs et, là, nous ne l'oublierons jamais. (MoNTALEMBERT, Avenir, i83i.)

Il y a une dizaine d'années, en France, beaucoup de catholiques commençaient à désespérer. Témoins affligés de tant de sacrilèges tentatives pour paralyser la religion et détruire la foi dans les âmes, voyant les coups s'abattre sur les congrégations, les atteintes aux droits les plus légitimes se multiplier, ils se demandaient avec angoisse si Dieu n'abandonnait pas ce pays.

Mais qu'est-il arrivé.^ C'est que les prêtres, des jeunes et des vieux, des religieux qui avaient été chassés de leurs couvents, ont réveillé la France. Parmi ce peuple on trouvait sans doute moins de chrétiens, mais ceux qui demeuraient fidèles se montraient plus généreux et plus forts; ils se formait une imposante élite d'âmes dévotes, c'est-à-dire dévouées, jusqu'à l'Eucharistie, jusqu'à la pureté. Et bientôt on put constater que la croix, gage de victoire pour l'Eglise, allait le devenir encore pour la France quand éclata cette guerre funeste avec ses hécatombes effroyables. Tandis que la France était plongée dans une trompeuse léthargie, tout à coup un grand cri retentit d'un bout du pays à l'autre, poussé avec tant de force, que la nation entière s'est réA^eillée, que tous ses enfants ont entendu, que les plus jeunes comme les plus âgés ont senti passer dans leurs membres un frisson d'enthousiasme. L'esprit de sacrifice et de générosité, le don absolu de soi-même, le dévouement jusqu'à l'héroïsme et au martyre pour la patrie, tout s'est révélé en

un instant dans une miraculeuse éclosion. Ce fut vraiment l'année sublime.

Or, ne l'oublions pas, ceux qui ont souffert pour la patrie, tous ces mutilés, tous ces morts, avaient cherché en grand nombre l'inspiration de leur sacrifice au pied de la croix. Plusieurs de ceux qui avaient méconnu ou renié la croix l'ont reprise à la fois dans leur cœur et sur leur poitrine; se souvenant qu'ils étaient fils ou petitsfils de chrétiens, ils le sont redevenus avec une sincérité généreuse, et alors ils ont été, dans l'armée, des ferments de vie, ils y ont semé l'honneur à pleines mains, ils ont réappris à tous le sacrifice; on a vu surgir des légions de héros. Les exploits des preux des anciens temps ont été renoinelés et dépassés. J'ai le droit de dire toutes ces choses et l'histoire impartiale racontant la grande guerre, les rapportera. Voilà de quoi rassurer ceux qui tiendraient à se décourager encore.

La croix est le gage de la victoire. Des hommes avaient eu l'audace criminelle de la renverser de nos routes et de l'arracher de nos murailles, mais elle n'avait pas été enlevée des cœurs fidèles et au mom.ent du grand péril de la patrie, ces cœurs l'ont rendue à la France.

Un jour, cette croix apparaîtra victorieuse dans le ciel. Jésus viendra avec sa croix pour juger tous les hommes. Il la tiendra à la main. Elle sera pour ceux qui n'en ont point voulu profiter, le signe de leur condamnation éternelle. Mais elle fera jaillir un cantique d'allégresse et de reconnaissance des lèvres de ceux qui graviront les degrés des éternels parvis. « L'étendard du Roi des rois s'avance et voici qu'il brille à jamais. )) Vexilla régis prodeunt. Fulget crucis mysterium.

Cette croix, jadis une folie pour les païens, un scandale pour les juifs, cette croix triomphante sera, dans le ciel, le signe de la béatitude éternelle, comme elle fut sur la terre le signe de la miséricorde et du pardon.

Ce soir, humblement recueillis devant la sainte croix, prions le divin Crucifié pour l'Eglise et la France. Prions aussi pour le salut de nos âmes, et si quelqu'un est venu dans cette église en simple curieux, en chemineau, qu'il réfléchisse, qu'il s'agenouille, qu'il cherche, en m^ettant son front dans ses deux mains, à retrouver dans son cœur le souvenir de cette croix qu'on a tracée sur lui le jour de son baptême, qu'il pense aux heures

embaumées de sa première communion, qu'il songe que Dieu l'appelle au salut éternel, que le Sauveur l'invite, le presse, l'attend, que cette croix élevée pour le salut de tous, lui tend les bras avec miséricorde, et qu'il accoure heureux, vaincu, vers l'unique Vainqueur, le Christ Jésus mort sur la croix pour notre salut.

Ainsi soit-il.

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