XLVI
Un jour au ciel! Le ciel! C'est parce que nous n'y pensons pas que nous ne le comprenons pas (i); ce n'est pas dans le monde, ce n'est pas dans la lecture des grands auteurs, ce n'est pas même uniquement à l'audition de la parole de Dieu qu'on apprend à le connaître; c'est en y songeant au pied de la croix, après une communion fervente, c'est là qu'on apprend à savoir ce qu'est le ciel. C'est une idée qui reste intraduisible, qui demeure au-dessus de toutes les modes d'expression de la terre; l'œil n'a point vu, l'o-
(i) C'est l'espérance qui arrachait au plus jeune frère de saint Bernard, lorsque ses aînés lui abandonnaient toutes leurs richesses pour entrer au couvent, ce cri sublime : (( Et quoi ! vous prenez le ciel, et vous me laissez la terre ! »
C'est l'espérance qui a fait dire à tant d'autres : « Que la terre me paraît misérable, quand je regarde le ciel 1 »
L'espérance considère trois choses qui lui donnent une pleine sécurité : la charité de l'adoption, la vérité de la promesse, la puissance de la rédemption : Tria considéra, in quibus tota spes mea consista : caritatem adoptionis, veritatem promissionis, potestatem redemptiÀims. es. Bernard, Sermon sur les sept pains.)
reille n'a point entendu ce que Dieu réserve à ceux qui l'aiment. Mais nous savons du moins par la révélation que cette félicité est la seule capable d'emplir l'immensité de nos désirs, depuis que Dieu a mis l'infini dans notre âme, en nous communiquant la vie surnaturelle.
Le ciel! C'est la grande et définitive patrie, c'est le pays de la vérité, c'est l'horizon de lumière, c'est la famille reconstituée à jamais, c'est la société choisie, pacifiée, unie, c'est l'harmonie enivrante, c'est la fin d'un mauvais rêve pour beaucoup, oui, c'est la fin d'un cauchemar pour ceux qui se traînent lamentablement sur les routes de la vie, c'est la revanche de l'idéal enfin saisi^ c'est la possession réelle, exquise de la Beauté, de la Grandeur infinie; c'est dans la vision, la paix profonde et dans la possession, la sécurité définitive; c'est tout cela.
Pauvres mots de la terre! faibles traits des poètes ! balbutiements du Dante ! Taisez-vous, accents d'ici-bas!
Vous-mêmes, paroles inspirées de l'Ecriture, livres sacrés dans lesquels a pourtant chanté l'Esprit saint et où Dieu se révèle à la terre, vous ne pouvez pas tout nous dire! nous ne saurons que plus tard, quand nos yeux s'ouvriront à la grande clarté.
0 véritable Jérusalem! Sion éternelle! Cité de la paix! près des fleuves de Babylone, du fond des détresses de la vie, assis mélancoliquement sur
les rives de l'exil, nous levons nos regards vers toi, sainte Patrie! Nous nous essayons à murmurer quelque chose de tes hymnes sacrées, nous nous prenons à rêver de tes paysages baignés d'une lumière inconnue, à rêver de tes horizons merveilleux! Nous apprenons à élever nos coeurs, nos espérances vers toi seule, ô terre de félicité! Que ma langue desséchée s'attache à mon palais si jamais je t'oublie, ô sainte Sion! cité de nos désirs, terme de nos espérances, où nous retrouverons nos bien-aimés, près de Dieu, où nous nous réunirons enfin dans la joie, dans le bonheur, dans l'amour!
Ainsi soit-il.