‹ Les sources d'eau viveChapitre 9 sur 21 · JOËL, II · texte numérisé non relu

JOËL, II

Dans quelle circonstance ce prophète fait-il entendre au peuple d'Israël ce grave avertissement? En des conjonctures tout à fait analogues à celles dans lesquelles nous nous trouvons actuellement. L'ennemi vient d'envahir Israël en masses pressées, serrées; il descend par toutes les routes, il franchit les murailles, il entre par les portes et les fenêtres, il circule sur les hautes citadelles; devant lui marchent la dévastation et la mort.

Le prophète se tourne vers le peuple lui rappelant que le Seigneur a toujours usé envers lui de pardon, de miséricorde et d'amour, il l'invite

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à déchirer, non pas ses vêtements, mais son cœur par un sincère repentir; il l'exhorte à la contrition parfaite. « Revenez vers moi, dit le Seigneur, de tout votre cœur, dans le jeûne de ces folies humaines, qui hier encore étaient votre passion et vous absorbaient tout entiers. Revenez à moi dans les larmes, pleurez, pleurez les fautes que vous avez commises si nombreuses, qui souillent votre âme, pleurez et gémissez sur votre pauvre cœur si indigne, si ingrat, si coupable, si loin de moi, et je reviendrai vers vous. » Parce que, dit le prophète Joël, le Seigneur est bon, parce qu'il est miséricordieux. Il est miséricordieux d'une multitude de miséricordes, Il est tout prêt à revenir vers vous!

Ces accents inspirés que ce prophète, après d'autres prophètes, faisait entendre au peuple d'Israël, que la chaire chrétienne les fasse retentir devant cet auditoire chrétien! Que chacun de nous se mette en présence de son passé, en face de son Dieu, interrogeant sa conscience, se demandant si le moment n'est pas venu d'élever son cœur, ses sentiments, sa pensée jusqu'au véritable repentir des fautes, afin de désarmer la colère du Seigneur et d'obtenir de Lui la miséricorde que nous sollicitons, que nous espérons.

C'est donc de la contrition de nos péchés que je voudrais vous entretenir en ce quatrième dimanche du carême.

La contrition, pour être efficace, doit être vraie

et profonde. A ce prix seulement elle touchera le cœur de Dieu. Si notre contrition doit être vraie, c'est que la vérité est la condition essentielle de toutes les vertus chrétiennes. Que penser d'une vie oij ne se trouvent que des semblants, des apparences, des ^ hypocrisies de vertus ; là oii il n'y a que le iDalbutiement des lèvres, que des formules extérieures, qu'un vain formalisme de religion, qu'une étiquette, qu'un vernis dont on revêt sa conduite (alors que dessous se cachent des âmes païennes ou du moins éloignées du Seigneur), il n'y a pas, il ne peut y avoir de véritables vertus. Et loin que la fausse vertu plaise au Seigneur, elle le révolte; loin qu'une contrition de ce genre puisse attirer sur nous sa miséricorde, elle enflamme et irrite sa justice; ce que Dieu demande avant tout à nos âmes, c'est d'être sincères, loyales, conséquentes avec ellesmêmes, c'est d'être humbles et vraies.

Cette sincérité qu'il exige de nous en face de Lui, Il veut que nous la pratiquions vis-à-vis de nous-mêmes, que nous n'usions ni de détours, ni de dissimulations, que le personnage de convention que parfois nous sommes tentés de revêtir en présence des autres, tombe devant un sévère examen de notre conscience.

« Dieu ne peut pas, dit le Dante au vingt-cinquième chapitre de son Enfer, Dieu ne peut pas absoudre celui qui ne se repent pas dans son cœur. )) Il est impossible qu'on puisse se repentir

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en voulant secrètement le mal, cette contrition ne se conçoit même pas. Joseph de Maistre nous représente en quelques mots burinés à la Tacite, comme il savait le faire, Satan comparaissaîit devant le trône de Dieu. L'ange des ténèbres cherche querelle au Seigneur et lui crie : « Eh quoi! tu m'as damné parce que je t'ai offensé une fois et cependant tu pardonnes à d'autres qui t'ont offensé un grand nombre de fois. Où est donc ta justice?

Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que dans la seule offense qu'il a faite, il y avait plus de malice, plus de méchanceté, plus de révolte, plus de criminelle intention de détruire tout ce qui est Dieu, qu'il ne s'en peut trouver dans tous les péchés possibles; c'est pour ce seul péché qu'il a été frappé, mais quel péché!

Le Seigneur ne lui répond qu'un mot, un seul: « Dis-moi, m'as-tu jamais demandé pardon? »

Et Satan s'en va, parce que, s'il demandait pardon, il ne serait plus Satan. Ce qui fait l'essence de Satan, c'est l'orgueil, l'insoumission, la révolte insensée.

Il faut que la contrition soit intérieure, qu'elle siège dans le cœur, qu'elle en jaillisse pour monter vers Dieu. Dans Hamlet, de Shakespeare, le roi, les mains couvertes de sang comme Macbeth, fait un retour sur lui-même; il ressent de cruels remords qui ne sont pas des regrets, des terreurs qui ne vont pas jusqu'à un changement

de conduite, il balbutie des paroles pour s'excuser devant le Seigneur, et revenant aussitôt sur lui-même, il murmure: «Ahl ces paroles s'échappent de mes lèvres, mais mon âme, ma pensée demeurent ici-bas; les paroles, sans les pensées, ne montent pas vers le ciel. »

C'est qu'en effet. Celui qui est offensé ici, c'est le Seigneur. Il ne faut pas seulement se repentir parce qu'il y a dans le péché un caractère honteux, avilissant pour la dignité humaine, pénible pour le respect de soi-même, ni même uniquement parce que le péché est un tourment secret.

Sans doute, c'est bien là une première grâce du Seigneur qui inspire un certain dégoût, une lassitude du mal. Le péché apparaît un moment ou l'autre, quand Dieu le permet, sous son vrai jour, comme une dégradation. Quelle âme, si elle a gardé un peu de sincérité, en se reconnaissant dans cette boue, ne s'est pas sentie triste, désenchantée, écœurée devant tant d'infamie.^ Quel être ainsi éclairé par la grâce, n'a pas rougi d'être au monde et regretté les hontes de son existence.^

Ces regrets, ce mépris du mal, ce sentiment de l'indignité ne sauraient cependant suffire. Sans doute c'est un commencement, c'est le premier pas, c'est un premier mouvement qui sollicite l'âme, mais ce n'est pas encore efficace.

Pas assez, non plus, de regretter le péché

pour la punition qu'il entraîne souvent ici-bas. Il est rare que la faute n'ait pas une sanction dès ce monde, qu'on ne soit pas châtié précisément par où l'on a péché; la punition, le châtiment viennent très souvent de ceux-là mêmes qui ont été l'occasion du mal, les complices des fautes.

Voyez l'avare, il s'attache à son argent, mais l'argent devient son supplice; il végète misérablement, il se refuse tout soin; il ne goûte de repos ni le jour, ni la nuit, il abrège son existence. Voyez le sensuel, le voluptueux, il ne pense qu'à satisfaire ses passions, mais les maladies le torturent, puis l'âge vient, les rides se forment, la beauté s'en va, c'est le supplice du soir; et il doit renoncer à ce chemin du plaisir.

Mais ce n'est pas un motif de contrition suffisant que de fuir le mal ou de s'en repentir pour des considérations de ce genre. Il faut qu'une grâce survienne qui nous jette aux pieds du Seigneur et arrache à nos cœurs le cri de l'enfant prodigue : <( Mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous. »

Quelles paroles sortent de ses lèvres! Eh quoil hier, il avait quitté la maison paternelle, trouvant fatigant le service de son Père; il avait voulu vivre sa vie, suivre la pente de ses instincts; il avait couru de toutes ses forces vers le pays de la joie qui lui semblait le paradis, il s'était rué vers les jouissances et l'ivresse.

Mais bientôt ses biens sont consumés dans le péché, et voilà que, dès ici-bas, cet homme est puni par sa faute; sa richesse épuisée, il tombe dans le dénuement; il en est réduit à garder les pourceaux, et tandis que ces animaux se repaissent de glands, on en refuse à sa faim. Ah! dit-il, la tête appuyée contre un arbre, en songeant à la maison paternelle où il pouvait être si heureux, je suis seul, abandonné; mon cœur n'a pas trouvé ce qu'il rêvait dans les voluptés de ce monde, et maintenant, de toutes manières, je meurs de faim. J'irai vers la maison de mon père et, sans doute, il aura pitié; il me donnera quelque ouvrage : les gens qu'il occupe, du moins, il les nourrit!

Sa résolution prise, il s'en va. Quel motif le guide à ce moment.^ Tout à la fois la honte de son péché et le désir de trouver du pain, cet instinct animal de la conservation. Il part, soutenu par la souffrance d'abord, mais ses sentiments vont peu à peu se purifiant dans son âme. Il arrive. Et déjà sur un tertre lointain, il a distingué la silhouette de son vieux père; et voici que ce bon vieillard accourt vers lui : (( Mon fils était mort et il est ressuscité, mon fils était perdu et il est retrouvé! « Lui, est tombé à ses pieds : « Mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous. )) Le père le relève, il le presse sur son cœur, il ne le querelle point, il a senti la sincérité de son repentir profond. « Mettez à son doigt l'an-

neau de la réconciliation, faites tuer le veau gras! )) Le fils aîné s'en plaindra, proférera quelques murmures, mais le père lui fera entendre raison, l'amènera à pardonner et sans doute enfin, bien que l'Evangile ne le dise pas, il serrera, lui aussi, son frère sur son cœur.

Oh! que l'Evangile est beau! que ceux-là perdent qui ne le lisent jamais! et comment ne pas s'apercevoir que de pareils textes ont été écrits pour nous-mêmes, que c'est notre histoire qui est contée là, prévoyant toutes les circonstances de notre vie. Dans ces pages, ne voyez-vous pas que c'est Notre-Seigneur qui se révèle! sous ces traits, c'est vous, c'est moi, cet enfant prodigue que le Seigneur attend, appelle, attire dans ses bras pour lui accorder son pardon!

Repentons-nous donc, mes frères, surtout parce que nos péchés ont fait de la peine au Seigneur, parce que si nous nous obstinions dans le mal, Il serait obligé de nous chasser, malgré Lui, loin de Lui dans la nuit éternelle; parce qu'il est beau et bon et que nous avons offensé sa souveraine bonté.

Et aussi, pour ce qui est des péchés véniels, on doit s'efforcer de s'en corriger; c'est dur, c'est pénible parfois! Qui ne sent en soi l'aiguillon des inclinations malsaines.^ Il faut les combattre de crainte qu'enfin, Dieu, froissé de tant d'indélicatesses, ne permette quelque faute plus grave: craignons que le Seigneur n'en ait un jour assez

de nos langueurs, de nos froideurs, de notre indifférence.

Quant aux péchés graves, il se faut repentir de tous; négliger sur un seul point le repentir serait l'effondrement de tout l'édifice de la contrition. Elle ne serait pas vraie parce qu'elle ne serait pas totale; de telles réserves blessent le cœur d'un Dieu jaloux.

Il veut notre cœur, tout entier, obéissant et généreux, soumis à la sainte loi de la charité chrétienne : si je ne pardonne à celui qui m'a offensé, à celui-là même qui a déchiré ma réputation, comment voulez-vous que le Seigneur remette mes propres fautes i> Qui ne veut rien oublier de sa haine ne mérite pas d'entendre des paroles de miséricorde, de voir sa dette remise; il sera tout exigé de celui qui exige tout. Il faut pardonner comme vous voulez être pardonné : « Pardonneznous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Littéralement : (( Remettez nos dettes comme nous les remettons à ceux qui sont nos débiteurs. » Mais surtout il nous faut réparer nos torts envers les autres. Si par des paroles méchantes, venimeuses, nous avons calomnié le prochain, si par des coups de poignard nous avons planté dans son dos la blessure méchante et traîtresse de nos rapports jaloux, vindicatifs, mauvais, il faut réparer. L'Evangile dit : « Quand vous vous approchez de l'autel, si vous vous souvenez que votre frère a sujet de plainte

contre vous, laissez là votre offrande et allez d'abord vous réconcilier avec lui et alors venez. » Sans réparation, qui peut recevoir son Dieu? Qui oserait s'approcher en sécurité de la Table sainte? Qui réclamerait le pardon divin sans avoir l'intention de réparer les torts qu'il a faits au prochain dans sa réputation ou ses biens?

Si, dans l'édification d'une fortune, il se trouve des tares, le simple regret ne saurait suffire; il n'est point de pardon sans la restitution promise, consentie, voulue, et bientôt accomplie dans la mesure du possible.

Telle est, mes frères, la condition indispensable du pardon divin : une douleur intérieure, une douleur qui soit devant le Seigneur, totale, généreuse; qui cesse le scandale en arrêtant le mal; une douleur bien résolue à réaliser les satisfactions nécessaires.

Cette contrition sera profonde, souveraine.

Il faut, mes bien chers frères, quand on s'adresse à l'Etre divin que les sentiments essaient en quelque sorte de se mesurer à sa grandeur. Eh quoi! que voulez-vous, prêtre de Dieu? Que demandez-vous à cette pauvre âme humaine? D'essayer d'élever ses sentiments à la majesté de Dieu? Lui, c'est l'infini! Lui, c'est la puissance sans limites! Lui, c'est l'éternité des siècles! Lui, c'est la justice, la force, parfois la terreur! Comment oserait se mesurer à ce grand Dieu ce cœur de l'homme si petit, si mesquin, si

plein de misères? Comment proportionner notre parole, notre pensée, nos actes à la Majesté divine? Il le veut. Il communique à nos sentiments une vigueur surnaturelle; ce que nous ne saurions faire par nos propres forces, Il nous octroie le moyen de l'accomplir. Parce que nos réparations eussent été insuffisantes, parce que nos justifications n'eussent été que des balbutiements malheureux, inefficaces, impuissants, Il a envoyé son Fils unique pour réparer en notre nom. Nous sommes couverts de la pourpre de son sang, nous avons été lavés dans le sang de l'Agneau immaculé. Alors les réparations deviennent équivalentes, elles partent du cœur d'un Dieu, pour aller vers un Dieu. Il n'a. plus rien à prétendre si nous nous unissons étroitement à Notre-Seigneur, si notre contrition, nos regrets passent par ce divin Cœur. Comprenezvous la puissance de cette réparation par Notre- Seigneur : per Dominum nostrum Jesum Christum.

Il faut en effet que la contrition soit bien profonde pour réparer l'offense commise envers l'Infinie Bonté, le Bien souverain, la Beauté essentielle.

Peut-être êtes-vous quelques-uns ici, ce soir, qui ne connaissez la religion que par des articles de journaux, qui jamais ne vous êtes penchés sur un livre sérieux, qui ne soupçonnez pas le sens profond de ce mot par lequel nous désignons

l'Etre des Etres : Eh bien! écoutez-moi un instant; Dieu, d'abord, c'est la Bonté, Dieu c'est la « souveraine Beauté ». Vous n'êtes pas, du moins, ô mon frère inconnu, ô ma sœur, sans avoir quelque sens esthétique, il n'est pas possible que votre nature n'ait été émue jusqu'aux larmes devant une très belle chose, devant une œuvre d'art, que vous n'ayez ressenti ces grands frémissements qui gagnent tout l'être dans l'audition d'un chef-d'œuvre musical, que vous n'ayez été ravis parfois devant l'éclat immortel du Beau.

Mais, dites-moi, la beauté d'ici-bas dans les conceptions les plus hautes de la pensée, dans le coup d'aile le plus merveilleux de la poésie, est-ce donc autre chose qu'un pâle rayon de l'éternelle Beauté qui se cache, que pourtant l'esprit humain pressent et que Platon saluait en un livre merveilleux où il remontait par un bond de génie jusqu'à la source cachée et lointaine, en définissant Dieu : <( le Beau absolu, définitif. »

Il y a un mois, je vous parlais de Dieu: Science divine. Vérité infinie, Point de départ et de convergence de toutes les connaissances; laissez-moi, ce soir, vous montrer Dieu : Beauté absolue. Grandeur souveraine. Justice parfaite.

Le péché nous porte à nous révolter contre cette Beauté, à méconnaître cette Grandeur, à provoquer cette Justice. C'est l'œuvre de cet esprit infernal qui, dans la maison du bienheureux

curé d'Ars, jetait de la boue sur l'image de la Vierge; Satan se trouvant déformé, défait, aime à souiller. xVinsi dans le sanctuaire des coeurs, il cherche par le péché à atteindre Teffigie de Dieu, à la rayer, à la salir. Cette injure faite à l'infinie Beauté et à l'infmie Majesté, il faudrait pour la réparer un amour parfait, une contrition parfaite. Ne nous étonnons pas que l'Ecriture sainte, demandant à l'homme de détester le péché, se serve, dans les différents textes, des mêmes mots par lesquels elle lui prescrit d'aimer le Seigneur : <( Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur », et le prophète Joël dit : « Convertissez- vous, revenez au Seigneur de tout votre cœur et détestez de tout votre cœur les péchés commis. »

Dieu n'est pas seulement la Beauté, Il est le Bien suprême; en Lui est le bien de tous les autres biens. Tout ce qu'il y a de bonté, de droiture, de vérité, tout ce qu'il y a de justice au fond des cœurs, tout ce qu'il y a de pureté, de charité, de bienveillance, tout ce qui se retrouve d'élévation morale, de coups d'ailes, de don de soi-même, de dévouement, de sacrifice, de générosité, dans cette fange du cœur humain, comme une parcelle d'or dans le pauvre ruisseau qui charrie tant de boue, tout cela vient de Dieu. Mettez ces qualités en Dieu, auteur de notre être, portez-les à un degré supérieur, que dis-je.!^ exaltez-les jusqu'à l'infini, retirez-en toutes les im-

perfections. Comprenez non seulement que Dieu est souverainement bon et parfait, mais qu'il est le foyer éternel d'où rayonnent tous les biens, toutes les perfections, qu'il est le bien de tout bien, que vous ne pouvez être heureux que par lui, et que le péché qui vous sépare de lui est votre mal suprême.

Si vous devez rechercher ce Bien de toutes vos forces, il faut travailler aussi de toutes vos forces à extirper ce qui est ennemi de ce Bien, ce qui est mal. C'est pourquoi le Seigneur a mis sur nos lèvres cette prière : Libéra nos a malo. Délivreznous du mal.

Parce que Dieu est la souveraine Beauté, Il mérite tous les amours. Parce qu'il est notre Bien suprême, il est juste que nous haïssions le mal. Parce qu'il est la souveraine Miséricorde, Il veut notre bonheur, d'un grand désir, d'un immense et éternel désir. Et ce bonheur, c'est de l'aimer. Il veut donc que nous l'aimions; Il craint que la justice, la reconnaissance et tant de motifs surnaturels ne suffisent pas à ébranler notre misérable cœur. Il ajoute un ordre, Il ordonne de l'aimer. (( Vous aimez tellement ma pauvre âme, dit saint Augustin, que vous allez jusqu'à me menacer de grands maux, si je ne vous aime. «

Ici-bas, entre les hommes, l'amour ne se force pas; une rencontre d'âmes, un simple regard font naître parfois la sympathie; nous ne pouvons pas, pour ainsi dire, ne pas aimer des créatures

en qui nous rencontrons tout à coup ou progressivement des harmonies secrètes avec notre nature. Vers d'autres, aucune indication, aucune sympathie. Il leur serait pénible de se savoir aimées par nous uniquement par devoir. Quand il s'agit de Dieu, il n'en est pas ainsi. Il demande d'être cherché par l'effort, à travers les luttes, malgré les tentations. « Qui le cherche avec patience, dit le prophète, le trouve enfin avec sa miséricorde. )> <( On ouvre à qui frappe. » Celui-là obtient l'amour divin qui le demande sans cesse humblement. C'est là cette perle très rare qu'il faut tout vendre pour acquérir.

Cela s'applique également à l'amour et à la contrition. Cette vertu que Dieu nous impose, il faut la lui demander : Seigneur, je ne puis rien par moi-même, je suis trop pris par les pensées, trop pris par les yeux, trop pris par le cœur, trop pris dans cette famille, trop pris dans ce bureau, trop pris dans cette administration, trop pris dans cette bibliothèque, dans ces lectures, trop pris dans ce courant d'idées, trop pris, hélas î par la chaîne de fer de cette misérable habitude, dont les anneaux fortem.ent rivés à mon âme, me ligotent et m'enserrent, et je ne sais pas me déprendre. « Seigneur, créez en moi un cœur nouveau », dit le prophète Joël. <( Créez en moi, dit le prophète David, un cœur pur et un esprit nouveau et droit », c'est-à-dire d'autres idées, une autre manière de voir, dans une autre langue,

celle de Dieu, celle de la vérité, celle du repentir; ^u fond de mon être, dans l'intime de ma malheureuse nature, dans la structure même de mon âme et de mon cœur, Seigneur, pénétrez, jusqu'au fond de cet ouvrage qui est le vôtre, dans cette créature que vous avez formée de vos mains, dont vous connaissez les sensations, les idées, les rêves, les folles illusions mais aussi les élans généreux. Vous connaissez ce malheureux cœur que vous avez formé, qui s'est éloigné de vous par sa faute. (( Seigneur, créez en moi un cœur pur et renouvelez jusqu'au fond de mes entrailles un esprit nouveau d'innocence et de piété, et délivrez-moi des liens du sang. » Voilà ce que le prophète le plus pécheur a trouvé au fond de sa pauvre âme, il a crié vers Dieu pour lui demander la contrition, la grâce de la miséricorde et du pardon, et il a été exaucé. La contrition a produit la pureté dans ce cœur misérable, si grand pourtant et si éloquent, dans l'expression de sa douleur sincère.

Les jeûnes! Hélas! beaucoup ne jeûnent pas. Faites du moins jeûner votre vie sensuelle et légère. Pendant ce carême, cessez ces goûters indécents, ces gourmandises, ces sollicitations à manquer à la sainte loi chrétienne de l'abstinence; cessez ces mélanges de viande et de poisson défendus par l'Eglise, cessez la fréquentation de ces théâtres et de ces concerts, pendant des semaines consacrées à jamais au souvenir de la passion de

— loi

votre Sauveur. Cessez les lectures imprudentes, les fréquentations dangereuses, ces goûts secrets du péché, cette résistance à la grâce. Faites jeûner votre âme de tout cela.

Les larmes! Ah! elles sont bonnes, elles sont désirables, les larmes du pécheur, elles sont douces, suaves, pénétrantes comme une rosée qui tombe du ciel sur la terre desséchée. Les larmes de la pénitence, du repentir! Le même David disait : « Pendant la nuit, j'ai trempé mon oreiller de mes larmes, j'ai lavé ma couche de mes pleurs. )) On lit dans la vie du curé:- d'Ars que, quelques jours avant sa mort, comme il était bien malade, un prêtre vint le voir et, au lieu de le trouver couché, il le vit assis sur le bord de son lit et pleurant à chaudes larmes. Le prêtre lui dit : « Pourquoi pleurez-vous, est-ce que quelqu'un vous a fait de la peine .^ » Il répondit : (( Non, je pleure me pauvres péchés. » Il pleurait, lui, le pauvre curé d'Ars, si pur, si parfait! Il pleurait parce que Dieu lui avait donné de comprendre quelle était sa beauté, sa bonté, sa justice, sa puissance, et que sous ce clair regard de Dieu, il avait senti fondre son cœur! Il pleurait ses pauvres péchés!

Vous pleuriez, père! que dirais-je des miens, que dirions-nous des nôtres, quelle sera en face du jugement notre attitude devant le juge suprême? Pleurons-nous au moins nos pauvres péchés ?

Vous me dites : « Je ne sens pas ces choses, les larmes ne viennent point à mes yeux. » Je le veux bien. Les larmes extérieures ne sont pas nécessaires, elles sont une récompense, elles sont un acheminement vers Dieu, mais elles ne sont pas une vertu; elles sont seulement une marque de la bénédiction de Dieu.

Il y a d'autres larmes qui coulent en dedans; ces larmes plaisent au divin Maître, Il les voit. Il faut les demander ces larmes amères du repentir. Ah! puisse tout le monde ici les désirer! Que le Dieu de miséricorde, dans cette immense assistance où, à côté de tant de justes, il y a tant de pécheurs, daigne toucher tous les cœurs.

Ah! si tout à coup dans cette chaire, le curé d'Ars surgissait à ma place! s'il pouvait parler ici seulement dix minutes, comme tous les yeux se mouilleraient de larmes! Ah! ah! Domine, nescio loqui!

Seigneur, suppléez par la puissance et la merveille de votre grâce à l'infirmité de mes pauvres paroles, mettez dans les cœurs la douleur des péchés commis, le désir sincère de la réparation nécessaire, la marche généreuse vers un avenir meilleur. Que votre Esprit creuse en nos âmes les labours profonds de vos sillons fertiles, jetez-y de votre grand geste, la semence de vérité, de justice!

(( Si le pécheur fait pénitence des iniquités qu'il a commises, s'il se met à accomplir tous

mes commandements, s'il garde mes justifications, je déclare, moi son Dieu, que de toutes les fautes qu'il a commises, je ne me souviendrai plus jamais. »

Mes frères, restons sur cette assurance que le Seigneur est bon, qu'il a un visage bénin pour les pécheurs qui se repentent, que sa miséricorde est sans fin, qu'il n'y a quà se jeter vers Lui, avec le geste de l'enfant prodigue en lui criant : « Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous », pour qu'il nous accorde cette grâce du repentir que nous lui demandons ardemment.

Ainsi soit-il.

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