‹ Les sources d'idées, textes choisis et commentésChapitre 17 sur 67 · LA JEUNESSE DE CYRUS · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE DE CYRUS

Mandane ayant épousé cestui Cambyse, la première année de leur mariag i eut une autre vision et songea qu'il

; sortir des parties honteuses de sa fille nue vigne qui s'épandait par toute l'Asie. Il proposa connue dessus la chose aux interprètes des songes, et, les ayant ouïs, envoya quérir sa tille qui était en Persie et qui jà était enceinte. Elle venue, il la lit garder soigneusement, délibérant faire mourir ce qui était entour elle, à cause que les mages lui avaient dit que le fils de sa tille quelque jour régnerait en son lieu. Et ne s'endormit là-dessus, mais, sitôt que sa tille eut fait l'enfant, qui fut nommé Cyrus, il manda Harpagus, qui était son favori et le plus fidèle de ses serviteurs, même qui maniait tous ses affaires, et lui dit ainsi : « Mon ami Harpagus, j'ai une affaire à vous recommander, auquel je vous prie que ne soyez négligent, et ne m'abusez pour désir de faire service à autrui, car vous tromperiez vous-même. Prenez l'enfant qu'a fait Mandane et le portez chez vous, puis le faites mourir et enterrer ainsi que VOUS aviserez. » Harpagus répondit : « Sire, jusqu'à présent moi connu chose qui vous dût déplaire, et, pour l'avenir, j'ai bonne envie me garder de méprendre {nul agir) contre votre majesté. Puisqu'il vous plaît que î'enfant soit occis [tué), c'est raison que votre volonté soit accomplie, et que de ma part je sois prêt à vous faire service. «Ainsi répondit Haris, et sur ce lui fut l'enfant mis entre mains, paré d'un accoutrement pour aller à la mort. Il le reçut et, pleurant, le porta en son logis. Arrivé, il conte à sa femme la commission que lui a donnée Astyage. Elle lui dit : « Comment, Monsieur, ave/.-vous proposé d'exécuter ce commandement ? » Harpaeus dit : « Assurez-vous que non, au moins en la sorte qu'il m'est enjoint. Et dût Astyage devenir fol et démoniaque cent fois plus, si ne sera-t-il par moi obéi en cet endroit, et ne lui servirai de bourreau. Je trouve plusieurs raisons pourquoi je ne dois ce faire. Premièrement, l'entant est mon parent; secondement, Astyage est vieil et caduc et n'a point d'enfant maie. Si d'aventure il veut que par la mort de l'enfant le royaume tombe à sa fille, de laquelle il me commande faire mourir le

Liv. Ier, chap. (.vu-

fils, que me restera-t-il de par elle, sinon encourir danger très grand? On dira que pour me sauver il convient que l'enfant meure. Oui, mais il vaut mieux que cet office soit fait p. gens du roi que par les miens. » Etant en ces difficultés, il dépêcha un homme vers le berger du roi, sachant qu'il gardait ses bœufs et vaches en lieux fort propres pour faire mourir l'enfant, comme sont montagnes désertes et pleines de bêtes sauvages. Ce berger se nommait Mitradate et avait épousé une femme qui avait nom Cyno, selon la langue grecque, et, selon la langue des Mèdes, Spaco, car les Mèdes appellent une chienne spaca. Aux pendants de ces montagnes sont les pâtis où gardait ce berger son bétail du côté de la bise qui souffle travers Ecbatane et du côté aussi de la Majour, car toute la région des Mèdes qui confine les Sapires est fort bossue, haute et couverte de forêts, au demeurant pleine et unie. Le berger averti fit diligence devenir. Harpagus lui parla ce langage :« Berger mon ami, le roi te commande de prendre cet enfant et le porter chez toi pour l'exposer aux bêtes sauvages, afin qu'il périsse et meure soudain ; davantage il m'a chargé te dire que, si tu ne le fais mourir et le sauves en façon que soit, il te fera mourir toi-même avec misérable tourment. Au reste, je me suis ordonné que de ma part j'enverrai voir si tu l'auras exposé aux bêtes. » Le berger, écoutant ces paroles, prit l'enfant, et retourna sur ses brisées tant qu'il arriva en sa cabane. Et Dieu voulut, pendant qu'il était en la ville, que sa femme accoucha, laquelle tout le jour avait été en travail, dont ils étaient tous deux en émoi, craignant que le fruit de son ventre ne vînt point à perfection. Mais, pour cause qu' Harpagus, contre son accoutumé, avait mandé le berger, quand il fut de retour, comme si sa femme l'eût vu contre son espoir, elle lui demanda la première pourquoi Harpagus l'avait si hâtivement envoyé quérir. Le berger répondit : « M'amie, quand je suis là arrivé, j'ai vu et ouï chose qui voir et faire ne se doit chez nos maîtres et seigneurs, et je vous dirai comment. Toute la maison d' Harpagus était en deuil et en tristesse, dont j'ai été fort étonné. Incontinent que je suis entré, j'ai vu un petit enfant parmi la place .qui haletait et criait, et toutefois il était enveloppé d'un lange de drap d'or et d'un maillot de diverses couleurs. Soudain qu' Harpagus m'a vu, il m'a commandé prendre l'enfant et m'en venir l'exposer aux bêtes en la montagne la plus dangereuse qui soit en ces environs, me disant que le roi Astyage me commande ce faire, et me menaçant rudement si je fais le contraire.

Page 1