‹ Les sources d'idées, textes choisis et commentésChapitre 18 sur 67 · PIERRE S ALI AT · texte numérisé non relu

PIERRE S ALI AT

J'ai pris l'enfant et l'ai apporte, pensant bien qu'il était a quelqu'un de la cour; de juger à qui il ne m'était possible. Çei je me suis émerveillé de le voir ainsi enveloppé de drap d'or, et que toute la maison d'HarpagUS était en pleurs. Lnhn, j'ai entendu l'affaire par le valet qui m'a conduil hors la ville et m'a baille l'entant. 11 m'a dit qu'il est à Mandane, tille du roi, et à Cambyse, (ils de Cyrus, et m'a certifié qu'Âstyage a commandé qu'on le tasse mourir. Etvoilà ce que j'en sais. «Le bercer découvrit l'enfant et le montra à sa femme, laquelle, voyant qu'il était grand et beau, se prit à pleurer, et, embrassant les genoux

•n mari, suppliait, comment que ce fût, qu'il ne le jetât point. Le bercer répondit : « Il n'est possible faire autrement,

ens viendront de la part d'HarpagUS voir si j'aurai exécuté le commandement du roi, et si je ne l'ai fait, ils me feront malheureusement mourir. » Voyant qu'elle ne pouvait gagner son mari, elle lui dit pour la seconde fois : « Puisque je n'ai ce vous démouvoir {détourner) de jeter l'enfant, je vous prie, si c'est à toute force qu'il faille voir comment il aura été exposé aux bêtes, faites-moi ce bien d'y besogner ainsi, vous voyez que je viens d'accoucher d'un fils que j'ai rendu mort; il me semble que vous le devez porter en la montagne et le produire aux gens d'Harpagus quand ils viendront. Au regard

ttui-ci, tils de madame Mandane, nous le nourrirons comme de nous engendré. Par ce moyen nous ne ferons tort à nos maîtres, et, de notre part, nous aurons avisé à nous, car notre enfant aura sépulture royale, et cettui-ci ne perdra la vie. » Le berger eut opinion que sa femme parlait fort bien selon le cas qui s'offrait ; par quoi exécuta soudain comme il était avisé, et, prenant le mort, bailla. le vif à sa femme. Il mit le sien dans le berceau où il avait apporté le petit Cyrus, et le couvrit de tout son accoutrement pour le porter «n la plus déserte montagne qui fût entour lui. Trois jours après, il s'achemina vers la ville et bailla la garde du berceau à un sien compagnon. Arrivé en la maison d'HarpagUS, il dit qu'il est prêt de montrer l'enfant mort. Harpagus y envoya les plus fidèles de ses archers, par lesquels il entendit la vérité, et donna sépulture à l'enfant du berger. Le petit Cyrus se fit nourrir par la gente pastourelle laquelle lui changea son nom. Venu en l'âge de dix ans, il fit un acte qui le découvrit. Au village où le berger tenait ses troupeaux, il jouait sur un chemin avec les petits enfants de son âge qui l'élurent pour leur roi, ce qu'il accepta, et ordonna à tous leurs états et offices. Les uns lui devaient bâtir maisons

et châteaux, et les autres lui servir de gardes. Davanl l'un devait être l'œil du roi, et l'autre était établi pour lui : rapport du gouvernement de ses affaires, en sorte que chacun des petits enfants avait sa charge. Entre eux était le fils d' Artembare, seigneur illustre parmi les Mèdes, lequel ne voulut obéir au commandement de Cyrus, et par ce fut saisi pai compagnons et amené vers leur roi qui le châtia assez rudement. Quand il fut échappé, il se dépita plus, d'autant qu'il avait souffert chose indigne de soi, et, retournant en la vill plaignit à son père du traitement que lui avait fait Cyrus; non qu'il le nommât Cyrus, mais le fils du berger. Artembare, tout coléré qu'il fut, s'en alla vers le roi, et, menant son fils avec lui, conta le tort qu'on lui avait fait, disant : « Sire, voici comment nous sommes outragés par un valet fils de votre berger. » Ce disant, découvrit à nu les épaules de son fils. Le roi, écoutant et voyant, voulant aussi venger l'enfant pour l'honneur d' Artembare, envoya quérir le berger et son fils. Lesquels comparant {comparaissant) le roi jeta l'œil sur Cyrus et lui dit : « Viens çà, toi qui es fils de ce berger; as-tu ainsi vilainement fouetté le fils de ce personnage, qui est des premiers de ma cour? » Cyrus répondit : « Sire, je ne lui ai rien fait qu'avec droit et équité. Si vous plaît, vous entendrez comment. Les enfants du village, entre lesquels était cettui-ci, se jouant m'ont élu pour leur roi, estimant que j'étais le plus capable pour cet état. Les autres enfants ont très bien accompli ce qu'il leur a été ordonné faire, mais cettui-ci a été désobéissant et m'a méprisé, à cause de quoi il a reçu punition. Si vous êtes d'avis que pour ce je doive souffrir, me voici pour l'amender. » Astyage, oyant ainsi parler Cyrus, eut appréhension qu'il le reconnaissait et que le trait de son visage lui rapportait {ressemblait), joint que la contenance de l'enfant montrait une noblesse et quelque franche condition, outre que le temps auquel il fut exposé accordait avec son âge. Ces choses étonnèrent le roi tellement qu'il demeura quelque temps sans mot dire, puis enfin ayant repris ses esprits, voulut qu'Artembare se retirât pour interroger le berger à part et dit à Artembare : « Mon ami Artembare, je fais ceci afin que votre fils n'ait occasion de se plaindre. » Ainsi donna congé à Artembare. Cyrus d'autre part est mené dans le château par le commandement du roi, et, étant le berger demeuré seul, le roi lui demanda où il avait pris cet enfant et qui lui avait baillé. Il répondit qu'il était sien, et que celle qui l'avait porté en son

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ventre était chez lui. Astyage lui dit : « Tu pourvois mal à ton affaire et me fais croire que tu as envie de tomber en grandes

. 1 Ce disant lit signe à ses archers de le prendre.

ant saisi, ils le menaient à la question : mais tantôt il commença à découvrir tout le fait sans rien déguiser, puis descendit aux prières, suppliant au roi qu'il lui voulût pardonner, eut tiré la vérité du berger, il ne se soucia plus de lui, mais il se trouva fort marri contre Harpagus et commanda à ses archers de l'appeler. Quand il est arrivé, le roi lui dit : ■ Harpagus, je voudrais savoir de vous en quelle manière vous ave/ fait mourir l'enfant de ma fille que je vous baillai. » Harpagus, voyant le berger présent, ne voulut gauchir chemin,

nant être convaincu du contraire; par quoi il usa de ce ant reçu l'enfant de vos mains, je disputai en moi comment je pourrais fournir à votre intention sans me charger de crime, et, pour ne faillir endroit (envers) vous, ni endroit [envers) votre fille, je besognai en cette sorte. Je manger et lui baillai l'enfant, lui disant que vous aviez commandé sur la vie qu'il fût occis, en quoi je ne mentais, car ainsi me le commandâtes. Pour donc mettre votre commandement à exécution, je baillai l'enfant à ce berger, lui chargeant bien expressément qu'il l'exposât en quelque montagne déserte et demeurât auprès jusqu'à ce qu'il serait mort, et n'oubliai de le menacer, si ne rendait la chose faite et parfaite. Ayant accompli sa charge jusqu'à la mort ensuivie, j'envoyai vers lui les plus fidèles de mes eunuques, par lesquels du fait, tant que moi-même ai donné sépulture à l'enfant. Et je vous assure, Sire, qu'il en est ainsi allé et que l'enfant est mort en la sorte que je vous dis. » Harpagus parla ainsi rondement. Mais Astyage sut cacher son courroux et le dissimula jusqu'à réciter a Harpagus ce qu'il avait appris du

t, puis lui vint à dire : « Dieu merci, l'enfant est vivant, et du fait ne va que bien, car j'étais fort marri du commandement que j'avais fait, et me pesait grandement que ma tille 'm'en pouvait blâmer. Mais, puisque la fortune est si bien tom-

Tune part, je vous prie envoyer votre fils pour faire compagnie au petit mignon nouveau venu, d'autre, à cause que je veux sacrifier pour la sauve de l'enfant aux dieux, auxquels appartient l'honneur, ne t'aillez de VOUS trouver ici à dîner. » Harpagus écoutant ces paroles lit une grande révérence et se tii;t fier que sa faute était tombée si à propos, et, outre le bon événement, que le roi l'avait semont (invité) de dîner.

II prit le chemin de sa maison, et, arrivé léans {là dedans, dans sa maison), incontinent envoya son fils unique qui avait environ treize ans vers le roi Astyage, lui chargeant bien étroitement faire tout ce que le roi lui commanderait, et, joyeux de son aventure, en fit le conte à sa femme. Astyage, qui lui gardait bonne, fit mourir son fils sitôt qu'il fut arrivé vers lui, et le fit mettre en pièces pour en faire rôti, bouilli, puis donna si bon ordre à l'accoutrement qu'il fut prêt quand il le demanda. Venue l'heure de dîner, les autres seigneurs assistèrent et ne se tint loin Harpagus. Au plat d' Astyage et des autres seigneurs furent présentées chairs de mouton, mais à Harpagus furent offertes les carbonnades {grillades) du corps de son fils, excepté la tête et les extrémités des pieds et des mains que l'on tenait à part cachées dans une corbeille. Quand Astyage pensa qu' Harpagus avait suffisamment repu, il lui demanda s'il avait trouvé goût en la viande, et il lui répondit : « Oui, Sire, bien grand. » Lors ceux qui avaient commandement de ce faire lui apportèrent à couvert la tête de son fils, pieds et mains, et lui dirent : « Découvrez ce mets et en prenez telle portion que voudrez. » Ce que fit Harpagus, et découvrant le présent, vit les piteuses reliques de son fils, de quoi il ne fit semblant, et là dedans se posséda soi-même. Adonc Astyage lui demanda s'il connaissait la venaison dont il avait repu. Il répondit que si, et, au reste, qu'il faut trouver bon tout ce que fait le roi. Sur ce, prit les reliefs (restes) de son fils et retourna en son logis, et j'ai bien opinion que depuis il fit recueillir tout ce qu'on put trouver du corps de son fils et le fit mettre en sépulture. Telle fut la peine que fit porter Astyage à Harpagus.

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