CHAPITRE PREMII
NOUVELLES AU SEIZIÈME sliiCLE
ET LEUR DIIIUSION
Si la France a été, au seizième siècle, le théâtre d'une iution intellectuelle et morale si profonde, c'est que de
l'ont envahie, ont pénétré
ont bouleversés. Le mobilier de l'esprit,
n peut ainsi parler, s'est trouvé profondément modifié.
venaient s nouvelles? Comment se sont-elles
prop Voilà les deux questions que nous avons à
examiner.
fait essentiel est certainement la rencontre de la civilin italienne. D'Italie est venue la grande secousse qui a tout ébranlé. Par toutes les séductions de ses arts, ses mœu i, l'Italie a transformé la
France. Elle a été la source, ou tout au moins l'intermédiaire auquel a emprunté tous les éléments de sa formation intellectuelle. On sait qu'à la fin du quinzième siècle les Valois entrèrent en contestation avec quelques princes italiens au sujet de la possession du duché
de Milan et du royaume de Naples. Os querelles les obligèrent à passer périodiquement les Alpes. Ils entraînaient derrière eux toute leur noblesse. Ce fut pour ces barb une révélation, un enchantement irrésistible. Domptés par tous les sens à la fois, les vainqueurs revenaient fasci conquis par tout le luxe des vaincus. Rentrés chez eux, ils s'efforçaient d'imiter les seigneurs italiens, de singer leurs manières, de vivre de leur vie. Des communications constantes s'établirent entre les deux pays. Alléchés par les récits de leurs compatriotes, de nombreux Français allaient s'instruire et se policer en Italie. Chaque année, nous dit La Noue, vers la fin du siècle, trois cents à quatre cents jeunes hommes s'y rendent. La plupart des écrivains qui ont marqué dans les lettres au seizième siècle ont fait pour le moins un voyage au delà des Alpes. En revanche, beaucoup d'Italiens venaient chercher fortune chez nous et importaient du même coup les mœurs italiennes. Avec Catherine de Médieis, qui amena derrière elle une foule compacte d'aventuriers, la cour de France tout entière s'italianisa, et le pays voulut imiter la cour. Pendant plus d'un siècle la France se tint en contact perpétuel avec la civilisation italienne; elle s'imprégna de son esprit. Un goût très vif des plaisirs de l'esprit et des plaisirs de société, un culte ardent de la beauté, une richesse extrême d'œuvres littéraires et artistiques en tout genre, une pensée très alerte, très libre, se jouant avec délices dans une moisson d'idées déjà fort abondante, des habitudes de vie entièrement dégagées de toute contrainte religieuse, tout cela était nouveau et singulièrement séduisant pour nos Français.
Mais, outre sa propre civilisation, l'Italie nous en révéla d'autres. C'est par elle surtout que tout d'abord nous avons connu l'Espagne. Sans doute, au cours du siècle, les occasions de rencontres entre Français et Espagnols ne manquèrent pas, mais les relations furent beaucoup moins constantes qu'avec les Italiens, et au début c'est dans la péninsule italique ouverte à toutes les influences que les Français semblent s'être trouvés en contact avec la littérature espagnole. Elle y pénétrait largement à cause de la
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forte position qu'occupaient les Aragonais au sud du pays. • lit caractéristique est que les premiers ouvrages espa- Is qui passèrent en France fuient traduits non sur le texte espagnol, mais sur tics traductions italiennes. On ne it pas chez nous la langue espagnole, on ne recevait pas de livres imprimés en Espagne. Bientôt sans doute les conquêtes des Portugais et des Castillans, qui tenaient du prodige, fixèrent sur la péninsule ibérique l'attention du inonde entier; puis les démêlés de François I" avec Charles- Quint et surtout les guerres de religion multiplièrent les rapports entre les deux peuples; l'Italie n'en avait pas moins été l'initiatrice, et elle continua longtemps à servir d'intermédiaire.
L'influence espagnole a été sur notre seizième siècle comparaison beaucoup moins profonde que l'influence italienne. Elle n'est pourtant pas négligeable. L'Espagne nous avait devancés dans la voie de la culture littéraire. euvres, moins dégagées que les œuvres italiennes de l'esprit du moyen âge, pourront paraître par là même moins loin de nous et par conséquent plus aisément assimilables. Souvent aussi elles étaient empreintes d'un caractère national très accusé qui leur donnait une couleur spéciale, tout à fait distincte clés couleurs italiennes, et (pli frappera nos imaginations.
Mus le service le plus important que nous ait alors rendu l'Italie, c'est assurément de nous avoir fait connaître, de nous avoir fait aimer la source d'idées la plus abondante de beaucoup à laquelle il était possible de puiser, je veuxdire l'antiquité grecque et latine. La postérité a jugé que la réapparition des lettres grecques et latines était le caractère distinctif de cette période; elle l'a désignée du nom de Renaissance. A vrai dire, pour s'exprimer avec propriété, il ne faudrait pas parler de renaissance, mais de vulgarisation. Jamais la tradition de l'antiquité ne s'était complètement éteinte du/ nous. Il semble bien qu'un fil continu relie l'antiquité païenne à notre seizième siècle. Mais la culture ancienne, au moyen âge, était l'apanage d'un petit nombre, de quelques hommes qui vivaient dans des couvents et qui
se mêlaient peu au monde. De plus, les barbares, héritiers de la civilisation romaine, avaient dilapidé leur patrimoine : une partie des lettres latines et les lettres grecques presque entières avaient disparu. Ils avaient écrasé ce qui leur restait sous des gloses et de pesants commentaires, et ils n'en retrouvaient plus le sens véritable. C'était moins la lettre qu'il fallait ressusciter que l'esprit, et voilà ce que l'Italie a fait excellemment pour nous.
Elle avait hérité plus directement que nous de la culture romaine, et elle recevait chez elle les savants de l'Orient, héritiers de la culture grecque; en particulier elle offrit un refuge à beaucoup d'entre eux après la prise de Constantinople, lorsque les chrétiens durent fuir devant le flot montant de l'islamisme. Aussi, bien avant nous, elle avait fait revivre la civilisation ancienne : elle l'avait comme exhumée à notre usage et animée d'une nouvelle vie, afin que nous pussions en sentir toutes les séductions. L'Italie nous a conduits comme par la main vers l'antiquité païenne. A la fin du quinzième siècle et au début du seizième, un grand nombre des livres anciens qui se lisent en France ont été imprimés en Italie; les éditions, les commentaires dont on fait usage sont dus pour la plupart à des Italiens. Vite, sans doute, nous apprendrons à nous suffire et à nous passer de nos voisins : nous imprimerons, nous commenterons, nous expliquerons. L'Italie ne s'interposera plus entre nous et l'antiquité. Nous en viendrons même à oublier totalement le service qu'elle nous a rendu, et nous croirons ne devoir qu'à nous seuls notre culture ancienne. C'est elle pourtant sur ce point-là encore qui a fait notre éducation.
Les humanistes de l'Europe du Nord qui devaient à l'Italie la meilleure part de leur culture, l'y ont aidée. Ils répétaient les leçons de l'antiquité, en les fondant plus ou moins adroitement aux enseignements chrétiens, et ils ne faisaient guère que cela. Erasme prolonge la littérature latine. L'Allemagne, si l'on excepte son influence sur le mouvement de la Réforme, n'a guère agi sur nous au seizième siècle que par ses érudits. C'est dire qu'elle ne nous a pour ainsi dire rien apporté qui lui fût propre; elle nous
ulement aidés à nous pénétrer davantage des idées anciennes. On eu peut dire à peu près autant de l'Angleterre.
L'Italie nous a rendu là dans son intégrité un trésor incomparable d'expériences el de réflexions accumulé pendant des siècles. Toutes ces observations, toutes ces idées se présentaient avec l'autorité d'un grand âge, avec le prestige aussi des grands souvenirs qui s'attachaient à elles. - s'inspiraient de principes diamétralement opposes à la discipline chrétienne qui comprimait alors les esprits : elles disaient la bonté de la nature, la joie de vivre, la légitimité du plaisir et du bonheur, le charme des belles œuvres; elles célébraient la vie présente, toutes les forces de la nature, toutes les grandeurs humaines; elles présentaient des croyances et des coutumes très différentes des nôtres, et le sens païen de tout cela avait été si fortement mis en évidence par l'Italie qu'il n'était pas possible de s'y tromper. Comment un homme du seizième siècle n'en eût-il pas été troublé? Que d'excitations son cerveau ne devait-il pas rencontrer à chaque pas dans ses lectures!
Et précisément dans le même temps, de tous les coins du monde, soudainement tirées de l'ombre, affluaient en masse des observations plus surprenantes encore, des récits que l'imagination se refusait presque à admettre. Les Indes de l'Orient et de l'Occident venaient d'être découvertes. Les voyageurs qui en arrivaient contaient qu'ils avaient vu des animaux inouïs, des plantes gigantesques, des monstres de tonte sorte; ils avaient remarqué des coutumes étranges et révoltantes, des religions qui confondaient l'imagination, des lois incroyables. Étourdis eux-mêmes de leurs propres narrations, ils enflaient la voix, ils rapportaient dix fois plus de prodiges encore qu'ils n'en avaient constaté; et tout était si fort bouleversé qu'on ne savait plus distinguer ce qu'il fallait croire de ce qu'on pouvait révoquer en doute. Les livres italiens, espagnols, français répétaient tous à l'envi histoires déconcertantes; et certains ouvrages anciens comme l'histoire naturelle de Pline et plusieurs livres d'Hérodote semblaient prolonger ces récits et leur donner autorité. C'étaient les mêmes collections de traits de mœurs inatten-
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dus, de monstruosités et de merveilles. Que d'images nouvelles à classer dans sou cerveau, que d'idéi nilér, que de concepts à contrôler et à reviser dans le \ gasin traditionnel.
Sans doute, dans cette masse de coutumes et de noti que nous envoyaient des sauvages, à la différence de ce qui se passait pour l'Italie et pour l'antiquité, il n'y avait rien ou à peu près rien à faire passer dans la pratique, à adapter ou à imiter. Elles ne pouvaient pas mordre sur notre vie individuelle et sociale, si l'on peut ainsi parler. Elles n'avaient pas l'autorité qui recommandait tout ce qui venait de l'antiquité, et ne présentaient pas ce minimum de ressemblance avec nos mœurs sans lequel toute adaptation est impossible. Pas d'œuvres d'art qui pussent convenir à notre goût, pas de plaisirs qui eussent chance de cadrer avec nos usages, pas de lois capables de s'insérer dans notre système politique et social. Mais si la pratique échappait au désordre qu'eût causé l'immixtion brutale de tous ces éléments étrangers, dans le domaine théorique, en revanche, le trouble était grand : que de notions essentielles, de ces notions qui commandent la vie tout entière, risquaient de se voir altérées, transformées, décomposées! Les idées qu'on se faisait de la nature, de notre monde, les idées surtout qu'on se faisait de l'homme, de la morale, de la religion, tant d'autres encore, étaient constamment battues, minées par la marée sans cesse montante des anomalies, des monstruosités, des prodiges, des coutumes étranges, des faits singuliers. Toutes étaient sapées jusqu'en leurs fondements. Il ne se pouvait pas que le contre-coup ne s'en fît pas sentir violemment dans la vie et dans la littérature.
Ainsi de partout à la fois, du fond du passé comme de tous les points de l'horizon, convergeaient en foule des idées nouvelles, des ferments de pensée qui transformaient les esprits. Les apports qui venaient de l'Espagne, de l'Italie et de l'antiquité étaient de beaucoup les plus considérables et les pi us agissants; mais il en arrivait de partout, et ceux qui débarquaient de très loin avaient pour eux le merveilleux et frappaient plus vivement les imaginations. Supposez que
toutes ces découvertes se fussent faites deux cents ans plus tôt, liaient eu sur les esprits une action profonde; et pourtant leurs effets eussent été beaucoup moindres qu'au seizième siècle. Alors une circonstance les multiplia d'une manière considérable, je veux parler de la diffusion des livres par l'imprimerie. Les premières presses venaient de commencera fonctionner vers 1455. Dès la fin du quinzième siècle on en voit s'établir dans les grandes villes du royaume, et leur multiplication sera rapide au début du seizième siècle. Sans l'imprimerie les idées nouvelles risquaient de n'atteindre qu'un petit nombre d'individus, de creuser que difficilement leur chemin dans les esprits. Les voyageurs sans doute auraient conté à leur entourage les merveilles dont ils avaient été les témoins; quelquesuns même en auraient composé des relations pour de grands seigneurs. Mais ces narrations manuscrites n'auraient eu qu'une diffusion minime, et probablement elles eussent été beaucoup moins nombreuses. L'esprit public n'aurait été que mollement ébranlé. La vague qui apportait de l'autre extrémité de l'océan tant d'enseignements nouveaux serait morte à peine formée, elle n'aurait pas pu se propager. Et, quant aux leçons de l'Italie et de l'antiquité, assurément, au retour des invasions, dans beaucoup de châteaux, de petits foyers de civilisation italienne se seraient constitués; mais île ces tentatives trop isolées les unes des autres, trop raffinées pour notre noblesse encore mal dégrossie, beaucoup auraient avorté probablement, .et en tout cas autour de chacun de ces foyers le rayonnement eût été médiocre. Tout cela serait resté assez superficiel. L'imprimerie, en multipliant les livres, a vulgarisé la culture intellectuelle, elle a fait pénétrer partout à une certaine profondeur l'esprit nouveau.
Il ne faudrait pas croire que eela s'est produit soudainement, du joui- au lendemain. L'imprim : d'abord faite la servante du goûl régnant avant de le transformer. Bien qu'à la fin du quinzième siècle les genres littéraires paraissent éteints, elle publie d'abord les (cuvres du quinzième siècle et des ouvrages de même inspiration. Puis par
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degrés, lentement, la substitution s'est faite et chacun de ses progrès était à la fois un signe et une cause de la transformation qui s'opérait.
L'homme du moyen âge vivait dans un petit monde très étroit, clos de toutes parts et presque à l'abri des influences du dehors. Il ne lui était pas malaisé d'en faire le tour et de le connaître. Il se sentait respirer sous l'œil de Dieu, qui, tout près de lui, au-dessus de sa tête, le tenait à vue, lui parlait, lui révélait par ses anges et par ses prêtres ce qu'il désirait savoir, et le garrottait dans des coutumes envoyées du ciel. Avec un garant aussi sûr, avec un champ d'expériences aussi limité, il n'était guère exposé aux surprises, aux hésitations, au doute. Tout était déterminé, fixé, assuré. A peu de frais il pouvait s'imaginer connaître la nature parce qu'il s'en faisait une idée simple, basée sur les révélations des Ecritures, et parce qu'il rejetait dans le surnaturel tout ce qui contrariait cette idée; ses principes d'action lui apparaissaient comme absolus, nécessaires, parce qu'aucune expérience ne les contrariait. Sa foi était indiscutable, parce qu'elle n'était pour ainsi dire pas discutée, et parce qu'à moins d'aberration on devait l'accepter. Il avait une réponse certaine à tous les grands problèmes, et, tout étant réglé par la tradition, pas n'était besoin de faire appel à la raison. Mais par degrés les barrières qui encerclaient ce monde se sont abaissées, et l'horizon reculait peu à peu, s'enfonçait à perte de vue dans un éloignement effrayant. En même temps la voûte du ciel s'élevait au-dessus des têtes, disparaissait, s'abîmait dans des profondeurs mystérieuses, et laissait l'homme isolé, désemparé, perdu dans une immensité sans bornes. Il découvrait autour de lui des principes d'action qui étaient en contradiction formelle avec les siens, des coutumes qui différaient radicalement de ses usages à lui, des croyances qui s'opposaient à sa foi. Et toutes ces croyances et ces coutumes s'imposaient à ceux qui les professaient avec la même autorité absolue qu'à lui-même sa foi et sa tradition. Ses anciennes certitudes n'étaient donc pas indiscutables; cette foi et cette tradition, qu'il avait jusqu'alors regardées comme néces-
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s à la vie, n'occupaient donc qu'un point dans l'immensité du temps et de l'espace. Peu à peu il s'habituait à
:onsidérer comme relatives, sujettes à discussion et à changement. En même temps ses sens étaient sollicités pa» des formes de vie voluptueuses, sensuelles; son intelligence
urdissait à la fête des idées; sa volonté vacillait; tiraillé
us sens, il n'entendait plus auprès de lui la voix de Dieu pour le maintenir dans la vieille route. Les premières avaient glissé sur lui sans entamer les anciennes convictions; les premières surprises avaient derrière elles d'émotion durable. Mais peu à peu elles avaient fait masse, elles s'étaient imposées à s.. n attention; et le vieil édifice se délabrait lentement les coups répétés les cadres de l'esprit se brisaient. Au milieu de ces ruines, dans ce chaos de conceptions contradictoires, l'homme commençait à penser qu'il lui fallait s'éclairer de sa propre lumière, s'accrocher de ses mains à quelque point d'appui. 11 cherchait avec sa raison seule la vérité, et sa raison parfois le rendait à ses anciennes croyances, mais mieux comprises et comme teintes de couleurs différentes; parfois aussi elle le jetait dans des opinions nouvelles, clans ces nouvelletés de toutes sortes dont il est question partout au seizième siècle. C'était le rationalisme qui s'essayait à organiser la vie.
meilleur exemple que nous ayons de cet effort du rationalisme au seizième siècle, c'est peut-être celui que nous offre Michel de Montaigne dans ses Essais. Il travaille;! raisonner, a organiser sa vie en fonction des connaissances qui se déposent dans son esprit, qui s'y amassent chaque jour, et, bien que ses connaissances soient les mêmes que celles qui parviennent à ses contemporains, il semble les classer et les utiliser d'une manière plus consciente, plus méthodique qu'on ne le fait en général autour de lui. Il va plus loin (.pie les autres dans une route où beaucoup s'engagent avec lui.
Montaigne lit avec avidité et sa curiosité est insatiable. Il lit les ouvra- dans les traductions françaises qui
commencent à pulluler, et, quand les traductions françaises
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font défaut, dans des traductions latines. Il étudie avec un soin très particulier toute la littérature des Latins. Il lit encore quelques ouvrages espagnols, beaucoup d'ouvr italiens; il passe les Alpes et séjourne en Italie. II est vivement intéressé par les relations de voyages et fait de nombreux emprunts à des livres qui lui parlent du nouveau monde. Il réfléchit sur toutes les singularités, toutes les coutumes, toutes les idées qu'il rencontre sur son chemin; il s'y arrête, il tâche d'en butiner quelque enseignement. Le résultat de cette méditation active est de lui faire perdre la foi spontanée, aveugle, qu'il était tenté d'avoir dans les idées traditionnelles. Il les sent faibles; elles cèdent à l'examen. La nature n'est pas définie et simple comme on le pensait. La vérité est que nous ne la connaissons pas, que nous ignorons les limites du possible et de l'impossible, et qu'il est d'une facilité par trop naïve de se débarrasser des complications qui nous étonnent en faisant intervenir le surnaturel au gré de nos besoins. L'homme est un être infiniment divers, et les opinions d'un Français du seizième siècle n'ont pas plus de prix aux yeux de la raison que telles autres opinions qui leur sont peut-être toutes contraires. Les certitudes métaphysiques sont convaincues par les discordances des philosophes anciens de nous avoir leurré, et l'infaillibilité de la méthode scolastique qui prétendait mettre notre pensée en contact direct avec l'être n'était qu'une ambitieuse illusion. Tout est donc relatif, douteux; et pourtant, malgré le désarroi intellectuel de V Apologie de Sebonde, Montaigne continue à chercher, à raisonner, à organiser sa vie. Il tâche de s'orienter sans le secours de l'autorité, avec la pâle lumière de la raison, et le voilà qui trouve des principes d'action, qui règle sa conduite, qui aide le lecteur des Essais à régler la sienne à son tour. Le voilà qui juge, je dirais presque qui décide et qui tranche. Il trace un programme d'éducation. Il a assimilé les idées nouvelles, il les a incorporées, elles font partie de la substance même de son cerveau. Il n'en est plus ébloui, il les domine. Montaigne parvient sinon au dogmatisme, du moins à une forme d'esprit très positiviste.
LES IDfiKS NOUVELLES AU XVIe SIÈCLE n
Mais Montaigne écrit à la fin du siècle. Beaucoup d'efforts malheureux ou moins heureux avaient précédé le sien, ou plutôt le travail intellectuel du siècle tout entier n'a guère été qu'un long effort en ce sens. L'assimilation de tant de faits, de tant d'idées nouvelles, pour les esprits mal préparés, était nécessairement chose difficile. On peut dire sans exagération qu'elle a été la grande affaire de la littérature du seizième siècle. Avant tout il fallait débrouiller ce chaos, s'y reconnaître, filtrer ce que l'esprit français pouvait retenir dans cet amas indigeste. Nous ne voyons plus cela aujourd'hui parce que, pour juger cette littérature, nous nous plaçons à un point de vue qui nous fausse l'aspect de la réalité. Nous ne considérons plus que les œuvres qui, grâce à un caractère de beauté artistique qui les distingue, ont mérité de survivre et se font lire encore aujourd'hui. Ce caractère de beauté artistique dont nos auteurs commencent à se soucier fait partie de l'héritage de l'Italie et de l'antiquité, et l'on peut même estimer qu'il en est un des plus précieux joyaux; mais enfin ce n'en est qu'une partie, et ne penser qu'à ces œuvres-là c'est oublier ce qu'il y a de plus caractéristique dans la littérature du temps, et c'est risquer de réduire considérablement notre dette.
Donc, derrière la brillante floraison poétique de la Pléiade et de ses successeurs, derrière les belles œuvres en divers genres qui illustrent notre seizième siècle, se dissimule une ample production d'ouvrages de second plan, si l'on peut ainsi dire, d'ouvrages qu'il faut négliger lorsqu'on dresse le bilan des chefs-d'œuvre français, mais auxquels l'histoire doit faire une place, parce que leur influence a été profonde et parce qu'ils nous révèlent le travail qui se faisait alors dans les esprits. Ils élaboraient en quelque sorte les matériaux que mettaient en œuvre les écrivains (.lu premier plan, et ils préparaient un public à ces écrivains. Leur tâche était de vulgariser les trésors de connaissances amassés par les anciens et par les Italiens, les observations prodigieuses qu'on avait pu faire dans le nouveau monde, les œuvres de tout genre qui nous révélaient des coutumes et des manières différentes des nôtres, dignes quelquefois
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d'être imitées, quelquefois seulement d'être remarqu Cette tâche achevée, le publie une fois satisfait dan curiosité et instruit dans la mesure où il pouvait l'être, toutes ces œuvres devaient subir le sort des œuvres de vulgarisation, elles n'avaient plus qu'à retomber dans l'oubli. Rien ne les recommandait plus à l'attention, et rien ne pouvait leur donner crédit auprès de la postérité. Tout occupés de vulgariser des faits, leurs auteurs s'éiaient rarement souciés de leur donner une forme esthétique, et, lorsqu'ils s'en étaient piqués, souvent ils y avaient mal réussi.
Parmi ces pionniers obscurs de l'esprit nouveau on peut distinguer trois groupes principaux : des voyageurs, qui nous ont laissé des relations de leurs expéditions; des traducteurs, qui, en les annotant quelquefois, mais le plus souvent sans aucun commentaire, ont mis à la portée de tous des ouvrages étrangers; enfin des compilateurs, qui diffèrent moins des traducteurs qu'on ne serait tenté de le croire, puisque leur tâche se bornait le plus souvent à traduire de longs fragments d'ouvrages anciens en les groupant d'une manière nouvelle et en les agrémentant de réflexions morales généralement vides d'originalité. De tous, les plus importants sont les traducteurs, et ce sont eux qui nous retiendront presque exclusivement. La masse de connaissances qu'ils ont fait passer dans le domaine commun est considérable. D'ailleurs, quelques-unes des plus fameuses compilations du temps ont été traduites du latin, de l'italien et de l'espagnol, et les principaux récits de voyages, ceux qui ont été le plus répandus alors, ont été connus grâce à des traductions. Cela s'explique aisément : les grands explorateurs, les grands conquérants étaient les Espagnols et les Portugais. C'est donc surtout de l'Espagne et du Portugal que devaient venir les ouvrages de cette sorte.
Il faut bien comprendre que le rôle des traducteurs était au seizième siècle beaucoup plus important qu'il n'est devenu par la suite. Avant tout on était avide d'apprendre, d'avoir part à ces trésors que détenaient et qu'enveloppaient de mystère les livres en langues étrangères. Là seu-
lemenl étaient la science et les parures de l'esprit; on ne pouvait pas les trouver ailleurs. Fascinées par l'Italie, par l'Espagne, par les antiquités, toutes les imaginations se tendaient de ce côté-là. Ceux qui en avaient le loisir apprenaient les langues, mais beaucoup ne le pouvaient pas; derniers ne satisfaisaient leur curiosité que par le moyen des traductions. Même les premiers, lorsqu'ils n'étaient pas des Budés, trouvaient souvent plus simple de recourir à la version française. Les œuvres de l'antiquité n'étaient pas seulement, comme aujourd'hui, une source de plaisirs îtiques; elles étaient avant tout une source de connaissances, et souvent la source unique de connaissances qui apparaissaient tout à coup comme très nécessaires à la vie, et auxquelles l'autorité desanciens donnait un prix démesuré. Traduire, vulgariser était donc une besogne essentielle au seizième siècle. Une traduction avait alors souvent plus d'influence et de valeur qu'une oeuvre originale. Des traducteurs comme Jacques Amyot ou Biaise de Vigenère se sont acquis une très grande réputation auprès de leurs contemporains. Ecoutez en quels termes Montaigne salue la traduction cks Œuvres morales de Plutarque qu'Amyot venait de publier (1).
« Je donne avec grande raison, ce me semble, la palme à Jacques Amyot sur tous nos écrivains français, non seulement pour la naïveté et pureté du tangage, en quoi il surpasse tous autres, ni pour la constance d'un si long travail, ni pour la profondeur de son savoir, ayant pu développer si heureusement un auteur si épineux et serré (car, on m'en dira ce qu'on voudra, je n'entends rien au grec, mais je vois un sens si beau, si bien joint et entretenu partout en sa traduction que, ou il a certainement entendu l'imagination vraie de l'auteur, ou, ayant par longue conversation hanté vivement dans son âme une générale id Ile de Plutarque, il ne lui a au moins
rien prêté qui le démente ou qui le dédie); mais surtout je lui sais bon gré d'avoir mi trier et elmisir un livre si digne et si à propos, pour en faire présent a son pays. Nous autres ignorants