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i4 LES SOURCES D'IDÉES. — CHAP. I"

étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier : sa merci (grâce à lui), nous osons 'à cette heure et parler et écrire; les dames en régentent les maîtres d'école; c'est notre bréviaire. »

Remarquez cependant que Montaigne avait reçu une instruction des plus soignées. Si, ne se contentant pas d'une moyenne intelligence, il n'abordait pas volontiers les textes grecs, du moins il lisait le latin à peu près aussi facilement que le français. Plutarque lui était accessible dans des traductions latines, et, comme Plutarque, à peu près tous les auteurs grecs pouvaient se lire en latin. Mais ces hommes voulaient davantage. Ils aspiraient à ce que tout pût se lire en français. L'étude des langues étrangères coûte un effort long et pénible. Il fallait qu'on pût s'en dispenser, que tout homme eût la possibilité de s'instruire et de s'assurer une culture complète, sans s'imposer une étude de vocabulaire qu'on jugeait stérile autant qu'aride. Si l'on désespérait de traduire d'une manière suffisante les textes proprement littéraires, tout au moins les œuvres poétiques, si l'on reconnaissait que « chacune langue (1) a je ne sais quoi de propre seulement à elle, dont, si vous vous efforcez d'exprimer le naïf en une autre langue, observant "la loi de traduire qui est n'espacier point (ne pas s'éloigner) hors des limites de l'auteur, votre diction sera contrainte, froide et de mauvaise grâce », on savait que pour tout ce qui est connaissances objectives la traduction est parfaitement possible, et que le français est aussi clair et expressif que toute autre langue. Voici comment s'exprime sur ce point du Bellay dans sa Défense et illustration de la langue française (2).

« Si on veut dire que la philosophie est un faix d'autres épaules que de celles de notre langue, j'ai dit au commencement de cette œuvre, et le dis encore, que toutes langues sont d'une même valeur, et des mortels à une même fin, de même jugement formées. Par quoi ainsi comme sans muer de coutumes ou de nation, le français et l'allemand, non

(i i Du Bbxlay, Défense et illustration de la langue française, I, $. (2) Ibid., I, 10.

jrec, ou romain, se peut donnei à philosopher; aussi qu'à un chacun sa langue puisse compétemment

communiquer toute doctrine. Donc si la philosophie se

Platon au fertile champ attique était replantée en notre plaine française, irait la jeter entre les rouées.

lies, <>ù elle devînt stérile : mais ce serait la faire de lointaine prochaine, et d'étrangère citadine de notre république, lit par aventure, ainsi que les épiceries et autres rich

que l'Inde nous envoie, sont mieux connues et traitées Je nous, et en plus grand prix, qu'en l'endroit de ceux qui les sèment ou recueillent, semblablement les spéculations philosophiques deviendraient plus familières qu'elles :it ores [actuellement), et plus facilement seraient entendues us si quelque savant homme les avait transportées de grec et latin en notre vulgaire que de ceux qui les vont (s'il faut ainsi r) cueillir aux lieux où elles croissent. Et, si on veut dire ngues sont aptes à signifierdiverses conceptions, aucun nceptions des doctes, autres celles des indoctes (1),

et que la grecque principalement convient si bien avec les doctrines que pour les exprimer il semble qu'elle ait été formée de la même nature, non de l'humaine providence (prévoyance, sagesse); je dis qu'icelle nature, qui en tout âge, en toute province, en toute habitude 'est toujours une même chose, ainsi comme volontiers elle exerce son art par tout le monde, non moins en la terre qu'au ciel, et pour être ententive (attentive) à la production des créatures raisonnables, n'oublie pourtant les irraisonnables, puis avec un égal artifice (art) engendre celles-ci et celles-là, aussi est-elle digne d'être connue et louée de toutes personnes et en toutes langues... Celles langues et ;tures devraient plus être en usage lesquelles on apprendrait plus facilement. Las (hélas) et combien serait meilleur qu'il y eût au monde un seul langage naturel, que d'employer tant d'années pour apprendre des mots! Et ce jusqu bien souvent que n'avons plus ni le moyen, ni

le loisir de vaquer à plus grandes choses. Et certes songeant [Coup de fois d'où provient que les hommes de ralement sont moins savants en toutes sciences et de moindre prix que les anciens, entre beaucoup de raisons je

i)ue les langues, étant diverses, sont aptes à exprimer des conceptions diverses; qu< .primer les conceptions des do

Jes conceptions des ignor..

i6 LES SOURCES D'IDÉES. — CHAI'. Tr

trouve celle-ci, que j'oserais dire la principale, c'est l'étude des langues grecque et latine. Car si le temps que nous consumons à apprendre lesdites langues était employé à l'étude des sciences, la nature certes n'est point devenue si brehaigne {stérile) qu'elle n'enfantât de notre temps des Platons e1 Aristotes. Mais nous qui ordinairement affectons plus d'être vus (de paraître) savants que de l'être, ne consumons pas seulement notre jeunesse en ce vain exercice, mais comme nous repentant d'avoir laissé le berceau et d'être devenus hommes, retournons encore en enfance, et par l'espace de vingt ou trente ans ne faisons autre chose qu'apprendre à parler qui grec, qui latin, qui hébreu. Lesquels ans finis, et finie avec eux cette vigueur et promptitude qui naturellement règne en l'esprit des jeunes hommes, alors nous procurons (cherchons à) être faits philosophes, quand pour les maladies, troubles d'affaires domestiques, et autres empêchements qu'amène le temps, nous ne sommes plus aptes à la spéculation des choses. Et bien souvent étonnés de la difficulté et longueur d'apprendre des mots seulement, nous laissons tout par désespoir, hayons (haïssons) les lettres premier que nous les ayons goûtées ou commencé à les aimer... A ce propos il me souvient avoir ouï dire maintes fois à quelques-uns de leur académie que le roi François (je dis celui François à qui la France ne doit moins qu'à Auguste Rome) avait déshonoré les sciences et laissé les doctes en mépris. O temps! ô mœurs! ô crasse (épaisse) ignorance! n'entendre point que tout ainsi qu'un mal quand il s'étend plus loin, est d'autant plus pernicieux; aussi est un bien plus profitable, quand il est commun. »

Des déclarations analogues se retrouvent chez beaucoup d'auteurs de cette époque. Le rôle des traducteurs ne s'est pas limité d'ailleurs à l'apport d'idées nouvelles et de conseils pratiques. Là surtout leur influence a été féconde, mais même en matière d'art elle n'a peut-être pas été négligeable. Avec les idées nouvelles ils apportaient parfois les mots nouveaux qui étaient nécessaires à leur expression : ils fournissaient donc la langue de vocables indispensables, et l'on sait combien les artistes d'alors étaient préoccupés d'enrichir la langue. De plus leur travail de traduction les invitait à suivre pas à pas le texte étranger qu'ils avaient sous les yeux, à faire passer en français autant que possible

i NOUVELLES AU X\T SIÈCLE 17

tours, des figures qui n'y étaient pas habituels, à les acclimater en quelque sorte chez nous, et à nous parer tics dépouilles de nos devanciers. Ils devaient tendre encoreà calquer la phrase française sur la phrase de leur modèle, à lui donner par conséquent le caractère qu'elle y pouvait avoir de souplesse ou de fermeté, d'amplitude ou de brièveté. Ils travaillaient ainsi à la guérir de cette noblesse atone et de cette boursouflure ampoulée qu'elle présente si souvent au seizième siècle, et ils préparaient pour les artistes un précieux instrument d'expression.

: vices qu'ont rendus les traducteurs expliquent donc fort bien la faveur que le public leur témoignait Si tous, à l'exception d'Amyot, sont aujourd'hui fort oubliés, i! convient pourtant de rappeler les noms de ceux qui fuient les plus fameux, tic relire quelques-unes de leurs meilleures pages, d'indiquer très brièvement les idées priu-

les qu'ils ont vulgarisé

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