FACÉTIEUSE HISTOIRE D'UN JEUNE SOLDAT TURC
Or, comme les deux armées fussent ainsi rangées d'une part et d'autre, n'attendant sinon de commencer l'escarmouche, un houssard de la cornette d'Huniade, la lance au poing", se jeta hors des rangs, demandant un coup de lance de gaieté de cœur; sur quoi les Turcs, qui étaient prêts à charger, s'arrêtèrent tout court, et, un d'entre eux, nommé Haly,fils de Barizas, qui en son temps avait été homme de nom et l'un des saniaques de l'Asie, auparavant aga ou colonel des janissaires, se présenta en semblable équipage pour lui répondre, et, sans autrement mar-
(i) Liv. II, chap. vin.
BLAISE DE ViGENÊRE = 71
clrander, vinrent à toute bride l'un contre l'autre tant que les
aux purent traire (dé fouie la vitesse des chevaux), de si droit fil, une leurs lances volèrent en éclats. Mais le houssard fut porté par terre, et Halv renversé sur la croupe de son cheval, c et p«»itrail rompirent de la forée du coup auquel
trouva plus ferme et plus roide que l'autre, tellement que cela lui donna l'honneur de cette joute. Mais, pource qu'il était ainsi en mauvaise assiette, il ne lui fut possible de retourner sur son ennemi pour l'achever, lequel gisait emmi le champ, tout étourdi de la chute; aussi que tout à un instant les Turcs,
nt P avantage de leur champion, jetèrent un haut cri, prenant cela pour un bon augure de la victoire à venir; et ainsi, s'étant retirés tous deux, chacun devers les siens, Amurat, fort content du devoir qu'il avait vu en ce jeune homme, le fit venir en sa présence et lui dit telles paroles : « O mon enfant, quel beau commencement as-tu montré ici de ce que l'on peut -après de ta vaillance, vu qu'on sait assez
que c'est la première guerre où tu te trouvas onques (jamais) prémices de ta milice. Néanmoins tu t'es porté en ce coup
ai contre ton ennemi tout ainsi que si tu eusses déjà atteint le plus haut degré de ce métier. » A cela le jeune homme répondit d'une naïveté fort grande : « Certes, seigneur, pour t'en dire
rite, un lièvre a été en ceci mon maître et précepteur et m'a enseigné de faire ce que j'ai fait. » Amurat, tout ébahi d'une si étrange et fantastique réponse, lui demanda : « Et comment est-ce, je te prie, que le plus peureux et imbécile animal de tous autres pût tenir école de prouesse et assurance?» Il répliqua : ■ J'étais en Asie, résidant en cette province dont
• it plu à ta Grandeur de donner le gouvernement à mon quand, une matinée, il me prit envie d'aller à la chasse
mon arc et une laisse (roupie) de lévriers. Et voici que je rencontrai un lièvre en forme (au gîte) qui se laissa approcher prés qu'il me sembla que ce serait chose plus sûre de le tuer d'un coup de trait que de m'aventurer de le prendre à la couine. Car le pays d'Attalie, comme tu sais, seigneur, a de toit '. mbien que (quoique) ceux de l'Europe soient
encore beaucoup meilleurs. Et, ainsi faisant ce discours à part moi, je commençai à décocher sur lui la première flèche, puis la
ide, et la tien et tout le reste consequemment,
sans que je pu l r (frapper), non pas seulement éveiller
le lièvre, ne le faire partir de son gîte, que je n'eusse achevé vider tout mon carquois (si y avait-il pour le moins
quarante flèches dedans, il m'en souvient bien). Et poutre qu'il se voulait sauver, je lâchai mes lévriers après, qui le faillirent aussi bien que moi. Voyant donques par une si claire épreuve que sa destinée l'avait garanti d'un tel péril, je m'imprimai dès lors cette opinion qui m'est toujours demeurée en la fantaisie (en V imagination, en l'esprit) que je ne devais non plus craindre ni lance, ni épée> ni coups de flèche ou d'arquebuse, pource que tout cela ne me saurait abréger une minute d'heure de la vie qui m'a été premièrement ordonnée de làhaut. Et sous cette confiance je me suis ainsi hardiment exposé sans rien craindre contre celui qui nous venait braver, sachant très bien que, si mon heure n'était venue, il ne me pouvait arriver de cela aucun inconvénient. » Amurat prit fort grand plaisir à ce discours et aima toujours depuis ce jeune homme, lequel il avança aux charges que soûlait tenir [qu'avait occupées habituellement) feu son père et les ôta à celui qu'il en avait déjà pourvu pour les donner à cettui-ci. Mais cela fut puis après, car, pour l'heure, lui ayant donné une robe de drap d'or et fait tout plein d'autres caresses en témoignage de sa vertu, il le renvoya en son rang, pour achever de bien faire à la bataille qui s'allait commencer. Les Turcs, à la vérité, et tous ceux qui suivent leurs superstitions, défèrent beaucoup à la prédestination et n'estiment pas qu'il soit possible d'en rien éviter, ce qui les rend plus courageux et hardis d'entreprendre des choses hasardeuses.
TRADUCTEUR DE PLUTARQUE (i)