TRADUCTIONS DE POÈTES
lités. — //. Le sentiment de l'amour. — ///. Remy lit Ut au, traducteur à? Anacrêon; Louis des Masures, traducteur de Virgile; Charles Foulai ne, traducteur d'Ovide; Vasquin Phillieul, traducteur de Pétrarque. — IV. Conclusion.
Nous n'avons pas à nous attarder longuement sur les traductions de poètes. Ce sont, en effet, des sources d'idées que nous cherchons, et les idées à proprement parler s'expriment plus complètement dans la prose que par les Quand il n'est pas un instrument de la mémoire, comme dans la poésie didactique, le vers est la langue (.les sentiments, comme la prose est la langue des idées. Pourtant n'exagérons rien : il est des idées anciennes que nous ne connaissons guère que par les poètes. La civilisation homérique se révèle à nous surtout par des œuvres poétiques. Et puis, dans l'expression de nos sentiments nos idées sont constamment impliquées. La sensibilité est trop intimement liée au jeu de la pensée pour jamais se séparer d'elle complètement Les peintures poétiques elles-mêmes peuvent avoir une influence sur les mœurs, et par les mœurs sur les intelligences. Le seizième siècle, qui aimait tant à moraliser, tirait des enseignements même de la poésie. Jusque dans les Héroîdes d'Ovide, (maries Fontaine espère trouver un profit moral. On peut attendre, à ce qu'il peine, un double finit de sa traduction premièrement quant à la réthorique... mais surtout quant aux mœurs..., parce que il n'y a personne tant abandonnée et échauffée en
l'amour voluptueuse, qui ne soit bien refroidie et détournée, après qu'elle aura bien lu ici dedans et bien considéré les peines et misères des amoureux, les poignantes passions, les pertes de sens et folles perturbations, les belles paroles et fausses promesses, les regrets et complaintes, les impatiences et inconstances, et pour la fin les mauvaises issues, avec désespoir mal répondant à leur commencement tout joyeux et tout plein de grand espoir... » Et, continue Fontaine, « ces épîtres nous offrent en outre les exemples excellents de Pénélope, de Déjanire et d'autres femmes fidèles . A l'écouter, les Héroïdes auraient été pour ses contemporains un véritable cours de morale. Nous n'en croirons certes pas Fontaine qui prêche pour sa traduction, mais peut-être ces hommes, qui étaient si curieux des idées anciennes, de la morale des anciens et des Italiens, trouvaient plus à s'instruire que nous ne serions tentés de le penser dans les traductions des poètes.
Et puis, avec bon nombre de ces traductions, apparaissaient des formes d'art nouvelles qui frappaient les imaginations, des genres non encore expérimentés par nos poètes. C'était une conception nouvelle d'une littérature aristocratique et païenne qui allait s'implanter chez nous, et le sentiment de parures inaccoutumées de l'existence, de plaisirs plus raffinés que ceux auxquels on était habitué. Elles ont ainsi préparé le public qui a goûté la Pléiade. Elles orientaient l'esprit vers des voies nouvelles, et par conséquent il nous appartient d'en donner quelques rapides spécimens.
Un caractère commun à presque toutes les traductions de poètes au seizième siècle est qu'elles sont en vers. Fort peu sont en prose. Aujourd'hui la préoccupation de l'exactitude nous interdit presque la traduction en vers. Mais, au seizième siècle, le souci de la précision n'était pas la grande affaire. On voulait constituer une littérature en français. On se hâtait de piller les anciens pour enrichir notre langue de leurs dépouilles. Qu'importaient quelques infidélités de détail? La forme poétique était l'essentiel. Aussi dès le temps de Marot les traductions en vers se multiplient rapi-
NÊRÀXITÊS 21
dément. Marot lui-même, dont la culture antique semble avoii été très superficielle, en publie quelques-unes. Le genre est en grande faveur. Dans son Art poétique > en 15 18, Sibilet écrit : Pourtant t'avertis-je que la version ou traduction est aujourd'hui lé poème le plus fréquent et mieux reçu des estimés poètes et îles doctes lecteurs, à cause que chacun d'eux estime grande oeuvre et de grand prix rendre la pure et argentine invention des poètes dorée et enrichie de notre langue. Et vraiment celui et son œuvre méritent grande louange qui a pu proprement et naïvement exprimer en son langage ce qu'un autre avait mieux écrit au sien, après l'avoir bien conçu en son esprit, et lui est due la même gloire qu'emporte celui qui par son labeur et longue peine tire des entrailles de la terre le trésor caché pour le faire commun à tous les hommes, loi* peu de temps après le manifeste de Sibilet, du Bellay riposta par la Défense et Illustration de la langue française. 11 y condamnait la traduction îles poètes. Le succès de la Pléiade allait-il arrêter la vogue des traductions en ? 11 n'en fut rien. Le mouvement était trop fort. Les neurs demandaient des traductions en vers, et l\u Bellay reconnaissait qu'on ne pouvait pas leur désobéir. On continua à translater les poètes. Bien vite la Pléiade elle-même s'insurgea contre son propre programme. Belleau traduisit Anacréon, Baïf traduisit des pièces de Sophocle, d'Euripide, d'Aristophane, de Théocrite, de Térence et de plusieurs autres. Du Bellay le premier avait donné l'exemple : trois ans après la publication de la Défense, il faisait imprimer une traduction du quatrième livre de l'Enéide, et d'autres traductions de sa main devaient suivre culle-là. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si la protestation de la Pléiade est restée Sans effet Elle mit en honneur l'imitation systématique de l'antiquité, mais ne découragea pas les traducteurs. A la fin ihi siècle on pouvait lire en français une bonne partie des poètes anciens et les plus grands poètes italiens : Dante, Pétrarque, Sanna/ar, l'Arioste, bientôt même le Tasse, On remarquera que vers 1580, loin que leur vogue soit en baisse, les traductions
(Mi vers se multiplient très rapidement et semblent jouir d'une faveur plus grande encore que par le passé.
Toute cette floraison de traductions poétiques n'a pas eu seulement pour effet d'assouplir la langue aux exigences du rythme, de l'enrichir de termes et de tours poétiques, de fournir aux poètes des modèles à imiter, elles ont appris aux lecteurs à analyser leurs sentiments, à pénétrer dans leur propre cœur, à se mieux connaître et, par eux-mêmes, à mieux connaître les autres, à dégager de cette connaissance des idées plus riches et plus exactes sur les sentiments de l'homme, sur ses passions, sur sa nature. La poésie est une merveilleuse école de psychologie et de morale. Elle éveille en nous mille choses qui y sommeillent; comme une rosée vivifiante, elle fait épanouir, des sentiments et des idées dont la nature avait déposé les germes dans notre cœur et que la vie n'avait pas fécondés. On voit très bien cela chez Montaigne. Il sème à chaque page dans ses Essais les citations de poètes latins. On y trouve même des vers italiens et des vers grecs. Et sans aucun doute la plupart de ces citations sont des citations d'apparat : notre humaniste est fier de montrer qu'il entretient un commerce assidu avec les grands auteurs de l'antiquité; et puis ces vers le séduisent par leur beauté même et il en veut orner son livre. Il est sensible à 1' « honneur de l'allégation », et il veut faire profiter sa prose du charme de la poésie. Mais prenez-y garde : beaucoup de ces citations ont un intérêt plus élevé. Il en est, et en grand nombre, qui aident notre philosophe à exprimer plus complètement et à dégager telle tendance, telle inclination de sa propre nature; et de la connaissance qu'il prend ainsi de lui-même découlent ses idées morales, ses jugements sur l'homme et ses opinions sur l'art de bien vivre et de bien