‹ Les sources d'idées, textes choisis et commentésChapitre 37 sur 67 · FRANÇOIS DE BELLEFOREST · texte numérisé non relu

FRANÇOIS DE BELLEFOREST

i maison pure et pleine d'honnêteté ei courtoisie

ne, mais encore de tous lieux et entilshommes bien nés et courtoisement instruits : et fréquentent. Le gentilhomme donc bien nourri mtre-gardera d'engraisser tellement ses doigts en table que la nappe en demeure souillée, vu que cette saleté lis quel dédain à la vue de chacun. Encore est-il moins séant et honnête de frotter les doigts engraissés au pain : car cette façon de faire est du tout ait) hors des bornes de civilité. Les serviteurs commis table, et qui savent que c'est que de bien et honment servir, n'ont garde de gratter ni la tête ni autre . quelle que ce soit devant leur seigneur, tandis qu'il I son repas, et moins mettre la main en quelque partie du corps, de celles que pour l'honnêteté l'on tient couvertes, ni en faire aucun semblant, comme font un tas de serrs lourdauds et paresseux qui ont toujours la main au sein OU derrière le dos, cachée sous leur vêtement. Mais faut que l'hoir riteur tienne sa main à la vue de tous et hors

de tout soupçon, et lesquelles il lavera si bien qu'il n'y appae aucun signe de l'ordure et saleté.- Or, ceux qui portent le plat sur table ou qui versent à boire doivent s'abstenir diligemment, durant le service, et de toussir {tousser), et de craartout d'éternuer, d'autant qu'en ceci et actes semblables, le seigneur est autant offensé du soupçon qu'il pourrait fâché de la certitude de ce qu'il soupçonne. Et pour ce, faut que celui qui sert procure (fasse en sorte) en toute maqu'il ne donne point occasion à son maître de le soupçonner. Car autant de fâcherie et ennui apporte quant à soi ce qui peut advenir et que l'on soupçonne pour tel, comme si déjà l'on voyait la chose présente. Lu outre, si tu fais réchauffer ruits dans le réchautïoir, ou du pain sur les braises pour . ne faut en sorte quelconque que tu souffles . ndres qui seront OU dessus ou alentour; d'autant que, comme se dit en commun proverre, jamais ne fut vent sans "en ensuivit; A\m(nuis) le dois secouer honnêtement dans le plat, OU, en quelque autre manière, ôter et net- . Que s'il advient que ton compagnon te prie de lui prêter ton mouchoir, suis soigneux qu'il n'y ait quelque saleté ou excrément, car celui a qui tu le baillerais, LChant qu'il y eût telle ordure, et la voyant, pourrait la dédain et contre-coeur. Toi parlant avec quelqu'un

i42 = LES SOURCES D'IDÉES. — CHAP. IV =

ne rapproche pas tant de son visage qu'il puisse sentir ton haleine, vu qu'il y en a plusieurs qui ne peuvent souffrir le rebat {-percussion) de l'haleine d'autrui contre leur : quoique mauvaise odeur quelconque n'en sorte point. Ti ces façons et actes semblables doivent être évités comme déplaisants, vu que par iceux quelqu'un des sentiments de ceux que nous hantons y peut être offensé, comme je t'ai déjà assez déduit {exposé).

GABRIEL CHAPPUYS

TRADUCTEUR DE CASTIGLION E (1)

I t'A i' I AIT COURTI SAN (2) »

/.<• courtisan doit être courageux, nuis s jus forfanterie.

Mais pour venir à quelque particularité, j'estime que la principale et vraie profession du courtisan doit être celle des armes, laquelle surtout je veux par lui être vivement exercée, afin qu'il soit connu entre les autres pour hardi, fort et loyal à celui qu'il sert: et le renom de ces bonnes parties s'acquerra si l'on en fait les œuvres en tout temps et lieu ; et pourtant ne peut-on faillir en cela, sans un grand déshonneur.

Et comme es damés; quand l'honnêteté est une fois maculée,

jamais plus ne retourne en son premier état, ainsi la renommée

d'un gentilhomme portant armes demeure toujours vitupérée

{blâmée) et ignominieuse depuis qu'une fois elle est, tant soit

lénigrée par couardise ou autre reproche.

Tant plus sera donc excellent le courtisan en cet art, tant

plus sera-t-il digne de louante; encore que je n'estime être en

lui nécessaire celle parfaite connaissance des choses et autres

qualités qui appartiennent à un capitaine. Et pource que

uer en trop grande mer, nous serons contents,

ione 11478-1529), soldat, diplomate, cardinal, est un italienne. Le Courtisan, dont nous

donnoiu ri des fragments, est le seul de ses ouvrages qu'on ujour-

d'hui.

lit. de 1585, livre I,,r, p. 43.

comme nous avons dit, qu'il soit entièrement I03 invincible, e1 que roujours'on le trouve tel; po ventes fois on connaît mieux les coui grandes; et souvent es périls d'importance et là où il beaucoup de témoins, l'on trouve des hommes bien qu'ils aient le ca'ur mort dedans le corps, toutefois mus de honte pour la présence de la compagnie, se fourrent en la mêlée comme à yeux clos, et y font leur devoir, Dieu sait comment: et es affaires qui ne les pressent guère et où il semble qu'ils puissent, sans être notés, eux déporter (se dispenser) de se mettre en danger, volontiers se laissent ranger au plus sûr.

Mais ceux-là qui montrent hardiesse de cœur, encore qu'ils pensent ne devoir être vus ni connus et qui ne laissent p chose, tant petite soit-elle, dont ils puissent être chargés, qu'ils ne la mettent en exécution, ceux-là, dis-je, sont pourvus de la vertu que nous requérons en notre courtisan, lequel nous ne voulons pourtant se montrer si fier que toujours i! bi de parole, disant qu'il a vêtu la cuirasse pour femme; nous ne voulons qu'il menace avec les hideux regards que souvent nous avons vu faire à Berto.

Car à tels peut-on dire à bon droit ce qu'une honnête dame en une notable compagnie dit à un que je ne veux nommer pour le présent, lequel étant d'elle honnêtement semons (invité) à danser, à ouïr cranter, en fit refus, et de plusieurs entretè.iements qui lui furent offerts, disant toujours que telles barbouilleries n'étaient pas son métier, de manière que finalement la dame lui demanda : « Quel est donc votre métier? » Et ii répondit avec un visage rébarbatif : « Mon métier est de combattre. — Je penserais, dit incontinent la dame, que maintenant que vous n'êtes point à la guerre ni en terme de combattre, il fût bon de vous faire très bien graisser, pour vous serrer en une armoire avec tous vos harnais de guerre, jusques à ce qu'il en fût besoin, de peur que vous ne deveniez plus enrouilié que vous êtes »; et ainsi avec une grande risée des assistants, on le laisse avec un pied de nez en sa folle présomption.

Celui donc que nous cherchons soit très fier et rigoureux quand il sera devant ses ennemis, et toujours des premiers ; mais en tout autre lieu, qu'il soit humain, modeste et fuyant toute van rené et sotte louange de soi-même, par où l' nomme suscite contre soi la haine et rancune de ceux qui i'entendent.

GABRIEL CHAPPUYS ' 145

l'ai connu, répondit le seigneur Gaspard (1), peu d cellents en quelque chose que ce soit qui ne se louent euxmêmes, de manière qu'il me semble que cela se peut bien excuser en eux. pource que celui qui se sent habile homme, voyant que par ses œuvres, il n'est connu des ignorants, a dépit qu valeur demeure ensevelie et cachée, et lui est force qu'il la

•vie en quelque façon pour n'être frustré de l'honneur qui

lui appartient, qui est le vrai salaire des vertueux labeurs.

ause entre les anciens auteurs l'homme de valeur

tient peu souvent de louer soi-même. Il est bien vrai que ceux-là sont intolérables qui se louent, n'étant de nulle valeur et mérite; mais nous ne présupposons pas que tel soit notre courtisan.

Alors dit le comte : 1 Si vous avez bien entendu, j'ai blâmé la manière de se louer sottement soi-même et sans considération; et certainement, comme vous dites, on ne doit avoir mauvaise opinion d'un homme vertueux qui se loue honnêtement, ains {mais) prendre ce qu'il dit de soi-même pour témoi-

;e plus certain que s'il venait de la bouche d'un autre. Je dis que celui, lequel louant soi-même, ne vient à errer, à s'engendrer fâcherie, ou encourir l'envie de celui qui l'entend, est

discret, de manière que, outre les louanges qu'il s'attribue,' il mérite encore d'être loué d'autrui, qui est chose très difficile. »

Lors le seigneur Gaspard : « Vous nous devez, dit-il, ensei-

cette science. — Entre les anciens auteurs, répondit le comte, s'est trouvé qui l'a montrée. Mais le tout consiste, à mon avis, à dire les choses en manière qu'il semble qu'on ne les die à telle fin. ains qu'elles tombent si à propos qu'on ne puisse laisser de les dire, et montrant toujours que l'on veut fuir les propres louanges, les réciter néanmoins, non pas à la façon des braves qui ouvrent la bouche et parlent à l'aventure, comme naguère dit un des nôtres que, lui ayant été à Pise une Cuisse percée d'un coup de pique de part en part, il pensa que ce lût une mouche qui l'eût piqué. Un autre dit qu'il n'avait point de miroir en sa chambre, pource que quand il se COUr-

1 En même temps que la théorie des belles manières, Castiglione donne dans

irtisan un exemple de conversation distinguée. L'ouvrage est présenté

comme une série de dialogues, auxquels prennent part des seigneurs

dames réunis à la cour d'Urbin. Le seigneur Gaspard, le seigneur Magnifique

Magnil ,:ieur Fédéric, le comte de Canota, etc., dont on rencontrera

ont quelques-uns des interlocuteurs.

rouçait, il devenait si terrible en son regard q vaut,

i! eut fait trop grande peur à soi-mêm

Chacun se prit à rire en cet endroit, mais le seigneur I Gonzague ajouta: « De quoi riez-vpi

qu'Alexandre. le Grand, sachant que l'opinion d'un philosophe était qu'il y eût infinis mondes, commença à pleurer? et lui ayant été demandé pourquoi il pleurait : « Pource, répondit-il, que je n'en ai pas encore pris et vaincu un seul, comme s'il eût eu en volonté de les prendre tous. Ne vous semble-t-il pas que cette est une plus grande bravade que celle de la piqûre de la mouche? — Aussi, dit lors le comte, Alexandre était plus grand personnage que n'était celui qui parla de la piqûre. Et à la vérité on doit pardonner aux hommes excellents quand ils présument beaucoup d'eux-mêmes, pource que celui qui doit faire de grandes choses a besoin d'avoir la hardiesse de les entreprendre et confiance de soi-même; et ne faut pas qu'il soit de cœur abject ou vile, mais bien modéré en paroles, montrant de présumer moins de soi-même qu'il ne fait, pourvu que cette présomption ne passe jusques à la témérité. »

Le courtisan doit cire lettré) nuis sans affectation (1).

«Il vaut mieux... retourner au propos de notre courtisan, que je veux être plus que médiocrement instruit es lettres, du moins en celles que nous disons d'humanité, et que non seulement il ait connaissance de la langue latine, mais aussi de la grecque, à cause de plusieurs et diverses matières qui sont divinement écrites en icelles. Qu'il soit versé es poètes, es orateurs et historiens, qu'il soit duit {apte) à écrire et composer vers et prose, principalement en cette notre langue vulgaire; car, outre le contentement que lui-même en recevra, n'aura jamais faute de propos pour entretenir les dames, lesquelles ordinairement aiment telle chose. Et si, à cause des autres affaires, ou pour avoir peu étudié, il ne vient à telle perfection que ses écrits soient dignes de grande louange, qu'il soit avisé de les supprimer, pour ne donner occasion à autrui de s'en moquer, et qu'il les montre seulement à quelque sien ami, duquel il se puisse fier. Car au moins ils lui serviront en ce que par telle exercitation il saura juger les œuvres d'autrui, pource qu'il n'advient

(i) Liv. I", p. 118.

GABRIEL CHAPPUYS ===== 147

ouvent que celui qui n'est point accoutumé à écrire, puisse comprendre et parfaitement connaître la peine et l'industrie

.rivants, ne goûter la douceur et excellence des styles et

onsidérations qui se trouvent souvent es auteurs

. tiules-ki le feront abondant et, comme

dit Aristippus à un tyran, hardi à parler sûrement à un chacun.

veux néanmoins que notre courtisan retienne bien ce en son esprit, qu'en ceci et en toute autre cho soit toujours avisé et plutôt craintif qu'audacieux, se gardant bien de se faire accroire à fausses enseignes, savoir ce qu'il

it pas. Car naturellement nous sommes tous convoiteux

jauge trop {beaucoup) plus que nous ne devrions, de manière que nos oreilles aiment mieux la mélodie des paroles qui nous louent que tout autre gracieux et doux chant qui soit,

■urtant (pour cela) sont-elles cause, comme les voix des

faire perdre et submerger celui qui ne se les bouche

bien, pour n'entendre une telle harmonie fallacieuse. Vu ce

danger, S'est trouvé entre L riciens qui a écrit livres

contenant en quelle manière l'homme peut discerner et connaître

ai ami du flatteur. Mais que sert cela, puisqu'il y en a plu-

. voire même infinis, qui connaissent apertement {ouvertement) qu'ils sont flattés et toutefois aiment ceux qui les flattent, et haïssent les autres qui leur disent vérité? Et leur étant avis bien souvent que celui qui les loue ne dit pas assez, eux-mêmes l'aident, et d'eux-mêmes disent telles choses que le plus impudent flatteur du monde en rougit de honte.

Laissons ces aveugles en leur erreur et faisons que notre courtisan soit de si bon Jugement qu'il ne se laisse persuader le noir pour le blanc, et ne présume de soi sinon ce qu'il connaît manifestement être vrai, mémement es choses desquelles, s'il VOUS en souvient, le sieur César a fait mention en son jeu, et

telles nous avons plusieurs fois usé pour servir à faire

;ir plusieurs fols. Ains pour ne faillir là où il connaîtra ai lui sont attribuées être vraies, qu'il n'y consi ouvertement et qu'il ne les confirme sans contredit; mais plutôt qu'il les nie modestement, montrant toujours et tenant en effet les armes pour sa principale profession et toutes autres bonnes qualités pour ornement d'icelles. Ht principalement entre le pour ne faire comme ceux qui par les universités et académies veulent sembler gens de guerre, et, entre les gens de guerre hommes lettrés, lin cette manière,

pour les raisons que nous avons dites, il évitera raffe:tation, et, les moindres choses qu'il fera, par ce moyen sembleront très grandes. »

Le courtisan et les bonnes manières (1).

Le courtisan doit donc au commencement mettre grande peine de donner bonne opinion de lui, et considérer que c'est une chose dangereuse et mortelle d'encourir le contraire. Il doit penser qu'à un tel danger sont plus sujets que les autres ceux qui veulent faire profession d'être fort plaisants, et d'avoir acquis par telles plaisanteries une certaine liberté, par laquelle leur soit convenable et licite faire et dire ce qui leur vient en fantaisie, sans y penser. Et pour cette cause telles gens entrent en certaines choses, desquelles ne pouvant sortir, \\s veulent en après se couvrir en faisant rire ; ce que même ils font de si mauvaise grâce qu'ils n'en viennent à leur honneur, de manière qu'ils ennuient grandement ceux qui les voient et qui les entendent, et demeurent les plus froids du monde.

Aucunes fois pensant par ce moyen être trouvés subtils et plaisants, ils se mettent à dire en la présence de dames honorables et souvent à elles-mêmes paroles les plus vilaines et déshonnêtes du monde; et tant plus ils les voient rougir, plus il leur semble qu'ils sont bons courtisans, riant toujours et jouissant entre eux d'une si belle vertu qu'ils pensent avoir.

Mais ils ne font tant de bêtises pour aucune autre raison que pour être estimés bons compagnons. C'est le nom seul qui leur semble digne de louange et duquel ils se vantent plus que de nul autre, et, pour l'acquérir, ils se disent les plus grandes vilenies du monde. Souvent ils se poussent du haut en bas des degrés; ils se frappent et donnent l'un à l'autre des coups de bâton sur les reins; ils se jettent des poignées de poussière dedans les yeux ; ils font rouler leurs chevaux sur eux, es fossés ou au pendant de quelque montagne. Après, quand ils sont à table, ils se jettent au visage les potages, les sauces et gelées, renversent tout et puis se prennent à rire, de manière que celui qui sait faire le plus de telles choses semble le meilleur courtisan et le plus galant ; il se prise soi-même et lui semble avoir acquis un grand honneur; et si quelquefois ils invitent à telles plai-

(0 Liv. II, p. 238.

GABRIEL CHAI'l'UYS » 140

sauteries un gentilhomme lequel ne veuille user de ces étranges jeux, ils «.lisent incontinent qu'il s'estime trop sage et grand m. titre et qu'il n'est pas bon compagnon.

Mais ie vous veux dire encore pis, 11 s'en trouve aucuns qui

débattent et mettent à prix à qui pourra manger et boire les

plus ordes [salis) et abominables choses, et en trouvent qui

sont tant abhorrées des sens humains qu'il est impossible les

dire sans un grand mal de cœur. — Et quelles choses peuvent

que vous dites, dit le seigneur Ludovic. Pie? —

VOUS dire par le marquis Phébus, répondit le s. Fé-

. car il les a vues souvent en France, et possible s'y est-il

trouvé. »

Castiglione nous parle ainsi longuement des qualités par lesquelles doit se distinguer le courtisan et des exercices auxquels il doit se livrer. 11 doit avoir la noblesse tout d'abord, une certaine distinction physique; son occupation principale doit être celle des armes, et il fera une large place aux exercices corporels. Il faut qu'il ait étudié les lettres, la musique, la peinture; ses vêtements doivent être soignés sans recherche; sa conversation sera agréable à tous. Castiglione lui enseigne longuement l'art de plaisanter avec bonne grâce. Mais en toutes choses ce qu'il lui recommande par-dessus tout, c'est de fuir l'ostentation, l'affectation, de montrer de l'aisance en tous ses gestes. « Le vrai art (1) est celui qui ne semble être art et doit-on surtout employer tout soin à le cacher, pource que, s'il est une fois découvert, il ôte entièrement le crédit et fait que l'homme est peu estimé... Qui est celui de vous qui ne rit quand notre sire Pierre-Paul danse à sa mode, avec ses petits sauts et ses jambes accourcies, sur la pointe des pieds sans remuer la tête, comme s'il était tout de bois, si ententivement {attentivement) que pour certain il semble qu'il aille comptant ses pas? Qui est l'œil tant aveuglé qui 11e voie en cela la mauvaise grâce de son affectation? Castiglione poursuit l'affectation dans chacune des occupations de son héros; il l'oblige à s'en défendre dans sa tenue, à

iv. i", p. 66

150 = LES SOURfKS D'IDÉES. — CHAP. IV

cheval, dans sa manière de chanter, dans son vêtement,

mais surtout dans son parler, car c'est là pin que

partout ailleurs que la recherche est haïssable.Trop de scr-alle'r est encore une forme d'affectation, une forme pins raffinée et partant pins déplaisante. La juste mesure doit être sa préoccupation constante, ce qui ne le dispensera pas de donner tonte son attention à complaire aux personnes qu'il fréquente, et à adapter soigneusement ses discours aux moindres circonstances. « Qu'il considère bien ce qu'il fait ou qu'il dit, le lieu où il fait quelque chose, en présence de quelles gens, en quel temps, la cause et pourquoi il la fait, son âge, sa profession, la fin où il tend, et les moyens qui le peuvent conduire à cela; et, par telles considérations, qu'il s'accommode discrètement à tout ce qu'il veut faire ou dire. »

Le courtisan de Castiglione est déjà presque l'honnête homme de La Rochefoucauld, qui doit s'oublier, s'effacer en quelque sorte, ne songer qu'à son interlocuteur, tout subordonner au plaisir qu'il veut lui donner par sa conversation.

Mais la parure des salons, c'est la femme. Elle en est le centre. Tout doit graviter autour d'elle. Castiglione place la femme de cour auprès du courtisan. Il trace son portrait idéal après avoir fait celui de l'homme de cour. Tout le troisième livre est rempli de ce portrait, de préceptes, de conseils, d'exemples. Une bonne partie en est occupée par un débat sur l'excellence et la dignité de ia femme, comme l'on disait alors. C'était une querelle ouverte depuis longtemps, et à laquelle pendant toute la fin du moyen âge on est revenu avec une prédilection marquée. On discutait sur les qualités respectives des deux sexes. Les uns tenaient pour l'homme et écrasaient la femme : c'était le plus grand nombre. D'autres cependant exaltaient la femme et présentaient l'homme comme un brutal qui l'asservit honteusement à ses caprices. On trouvait là matière à d'amples développements, et, durant le seizième siècle encore, ce lieu commun fut repris bien des fois par des auteurs italiens, espagnols et français. Castiglione (on le devine) ne manque

GABRIEL CHAPPUYS

très galant pour le beau sexe et de donner pleine

faction à son amour-propre. Pour le louer il accumule

une masse d'exemples de femmes vertueuses, et c'est une

ion pour lui d'aborder beaucoup de questions morales,

dont nos lecteurs français pouvaient faire leur profit.

I e rôle principal de la femme dans les salons est d'être aimée. Nous demanderons donc surtout à Castiglione

comment, d'après lui, il convient de se comporter en amour. Mais voyons auparavant quelle idée il se fait d'une dame bien élevée.

qualités nécessaires aux dames de cour (1).

o Laissant les vertus de l'esprit qui lui doivent être communes urtisan, comme la prudence, la magnanimité, la contie et plusieurs autres, et mèmement {particulièrement) les qualités qui conviennent à toutes les dames, comme d'être bonnes et discrètes, savoir gouverner les biens du mari, sa maison, ses enfants, quand elle est mariée, et toutes les parties qui sont requises à une bonne mère de famille, je dis qu'à celle qui vit en cour me semble convenir sur toute autre chose une certaine affabilité plaisante, par laquelle elle sache gentiment tenir toute sorte d'hommes avec propos gracieux, lionet appropriés au temps, au lieu et à la qualité de la personne à laquelle on parlera ; accompagnant ses mœurs gracieuses et modestes et cette honnêteté qui doit toujours gouverner toutes ses actions d'une prompte vivacité d'esprit, par où elle se montre de toute lourderie, mais avec une telle

manière de bonté qu'elle se fasse estimer non moins pudique, et humaine que plaisante, subtile et discrète; et pourtant (pour cela) lui n tenir une médiocrité difficile et quasi

composée de choses contraires, et arriver justement à certaines borne -er. Par quoi cette dame, pour se faire

estimer bonne et honnête, ne doit pas être tant étrange et

1 ne doit montrer d'avoir tant en horreur comp; . voire même un peu lascifs, que, s'y

trouvant, elle s'en ; uive que facilement on pourrait

r qu'elle lit semblant d'être ainsi austère pour cacher

152 =t= LES SOURCES D'IDÉES. — CHAI'. IV

d'elle ce qu'elle aurait peur que les autres pussent savoir. Et puis ces coutumes tant sauvages sont toujours odieuses.

Aussi peu doit-elle, pour se montrer honnête et plaisante, dire propos déshonnêtes, ni user d'une certaine familiarité immodérée et sans bride, ni d'une manière de faire croire d'elle ce que d'aventure n'est pas; mais, se trouvant en tels devis, elle doit les écouter avec un peu de honte et vergogne. Elle doit par semblable {semblable ment) fuir une erreur en laquelle j'en ai vu tomber plusieurs, qui est de dire et écouter volontiers ceux qui disent mal des autres femmes ; car celles qui entendent réciter les façons déshonnêtes des autres femmes, qui ^s'en troublent, font semblant de n'en rien croire et estiment quasi un monstre que la femme soit impudique, donnent occasion de penser que, trouvant ce défaut tant énorme, elles-mêmes y sont sujettes et le commettent. Mais celles qui vont toujours recherchant les amours des autres, qui les récitent de point en point et avec si grande fête, semblent leur porter envie et désirer que chacun le sache, afin que le même fait ne leur soit alloué pour une faute. Par ainsi elles viennent à certaines risées avec certains moyens qui démontrent le grand plaisir qu'elles reçoivent à cette heure-là ; et de là vient que les hommes, encore qu'il semble qu'ils les écoutent volontiers, pour le plus souvent les ont en mauvaise opinion et ne les respectent pas beaucoup : il leur semble que par tels moyens ils soient semons {invités) à passer plus avant. Et souvent puis après elles viennent au but et limite, au moyen de quoi elles sont à bon droit blâmées et finalement tant peu estimées des hommes qu'ils ne se soucient de les hanter, ains* les ont en horreur. Et, au contraire, il n'y a homme tant languard {effronté en -paroles) et insolent qui n'ait révérence et respect à celles qui sont estimées honnêtes, car cette gravité, tempérée de bonté et de savoir, sert quasi de bouclier contre l'insolence et bêtise des présomptueux. Au moyen de quoi voit-on qu'un mot, un ris, un acte de bienveillance tant petit soit-il d'une dame honnête est plus estimé d'un, chacun que ne sont tous les signes et caresses de celles qui sans autre respect se montrent si peu honteuses, et, si elles ne sont impudiques, elles donnent à connaître qu'elles Te sont par leurs ris dissolus, leur caquet, insolence, et semblab es coutumes déshonnêtes.

Et, pource que les propos qui ne sont fondés sur un sujet d'importance sont vains et puérils, il est besoin que la dame de cour, outre le jugement de connaître la qualité de celui auquel

GABRIEL CHAPPUYS

die parle pour l'entendre gentiment, ait connaissance de plusieurs choses, et sache en parlant choisir celles qui sont à propos et selon la qualité de celui auquel elle parle, se donnent bien garde de dire contre sa volonté aucunes fois quelques paroles qui l'offensent. Qu'elle se garde de l'ennuyer en se louant indiscrètement, ou bien étant trop prolixe; qu'elle ne mêle point choses ej. les propos plaisants et qui font rire, ni, au

contraire, les contes et facéties avec les propos sérieux et graves ; qu'elle ne montre sottement savoir ce qu'elle ne sait, mais qu'elle tâche en toute modestie de s'honorer de ce qu'elle sait, fuyant, comme j'ai dit, l'affectation en toute chose.

En cette manière elle sera ornée de bonnes mœurs, et fera que les exercices de son corps seront avec une grâce merveilleuse convenables à la femme; ses devis seront copieux (abondants) et pleins de prudence, d'honnêteté et de gaieté; et par ainsi era non seulement aimée, mais révérée de tout le monde, »ible, sera digne d'être égalée à ce grand courtisan tant à raison des parties et qualités de l'esprit que de celles du corps. »

Comment U courtisan doit se gouverner en amour (i).

« Celui qui commence à aimer doit également complaire et s'accoutumer aux volontés de la chose aimée, gouverner les siennes par ce moyen, faire que ses propres désirs soient serfs, que son aine même soit comme une obéissante chambrière, qu'il ne pense jamais à autre chose qu'à se transformer, s'il est ible, en celle de sa maîtresse, réputant cela à grande felipource que ceux-là qui aiment île bon cœur font ainsi... »

Le seigneur Bernard, interrompant la parole, dit : « Il est certain que celui qui aime de bon cœur dresse toutes ses pen- . sans qu'un autre lui montre à servir et complaire à sa maîtresse; mais, pource que ces amiables services ne sont aucunes lois connus, je crois qu'outre l'amour et le service, il soit nécessaire de montrer quelque autre signe d'amitié, tant manifeste que la femme ne puisse dissimuler ou feindre ne connaître l'amour qu'on lui porte, avec telle modestie néanmoins qu'il ne semble que l'on en tienne peu de compte, ht pourtant (pour Câla), madame, puisque VOUS ave/, commencé a dire que l'aine de l'amant doit servir d'obéissante chambrière a celle

(i l.iv. m. p. 490.

i54 = LES SOURCES D'IDÉES. — CHAI'. IV =====

qui est aimée, enseignez aussi, je vous prie, ce secret qui me semble de très grande importance. »

Le s. César se prit à rire et dit : « Si l'amant est tant mod qu'il ait honte de lui en parler, qu'il lui écrive.

— Ains (mais), ajouta madame Emilie, s'il est aussi sage qu'il faut, devant qu'il le fasse entendre à sa maîtresse, il doit assuré de ne l'offenser.

— Toutes femmes sont bien aises, dit lors le s. Gaspard, quand on les prie d'aimer, encore qu'elles eussent intention de refuser ce qu'on leur demande.

— Vous vous trompez, répondit le s. Magnifique et ne conseillerai jamais au courtisan user de ce terme, s'il n'était bien certain de n'être refusé.

— Et! que doit-il donc faire, dit le s. Gaspard? — Si vous voulez écrire ou parler, ajouta le s. Magnifique, il est besoin de le faire avec une si grande modestie et si finement que les premières paroles sondent la volonté d'icelle et la touchent tant ambigument qu'elles laissent un moyen et une certaine issue de pouvoir feindre ne connaître que ces propos touchent d'amour, afin que, s'il y a difficulté, il se puisse retirer, montrant avoir parlé ou écrit à autre fin, pour jouir assurément des familières caresses et accueils que souvent les dames octroient à ceux qui leur semblent les prendre par amitié, et puis les refusent aussitôt qu'elles s'aperçoivent qu'ils ont été reçus par démonstrance d'amour. Au moyen de quoi ceux qui se hâtent trop et qui s'avancent tant présomptueusement avec certaines furies et obstinations le perdent souvent et à bon droit, car il déplaît toujours à toute noble dame d'être peu estimée de celui lequel sans respect la requiert d'amour devant qu'il l'ait servie. Par quoi, selon mon avis, il me semble que le moyen duquel le courtisan doit user pour donner à connaître l'amitié qu'il porte à une dame doit être de le lui montrer par contenances plutôt que par paroles, pource que véritablement on connaît mieux l'affection d'amour par un soupir, un respect, une crainte, que par mille paroles, et puis faire que les yeux soient les fidèles messagers qui portent l'ambassade du cœur. Car souvent ils montrent la passion qui est au dedans avec une efficace plus grande que la langue propre, que les lettres ou autres messages, de manière que non seulement ils découvrent les pensées, mais souvent embrasent d'amour le cœur de la personne aimée, car ces vifs esprits qui sortent par les yeux pour être engendrés près le cœur, entrant pareille-

GABRIEL CHAPPUYS = 155

nient dedans les yeux es quels ils tendeni comme la flèche, au l>ou1 naturellement pénètrenl jusques nu cœur comme en leur demeiire, el là se confondent autres esprits, et,

s subtile nature île sang qu'ils ont avec eux, infectent le sang proche du cœur où ils sonl parvenus, el le

auffent et le font semblable à eux. propre à recevoir l'im-

ion de l'image qu'ils ont p >rtée quant et eux (ji'rr eux): au moyen de quoi allant peu à peu et retournant ces m

par ce chemin des yeux au cœur, et reportant l'amorce et le fusil de beauté et de grâce, allument par le vent du désir ce feu qui est si ardent et ne cesse jamais de brûler, pource qu'ils lui apportent toujours matière d'espérance pour le nourrir. Et pourtant (aussi) peut-on bien dire que les yeux servent de guide en amour, principalement s'ils sont doux et gracieux, bruns de celle claire et douce noirceur, ou bien verts, gais, riants, et tant agréables et pénétrants quand un les regarde, comme aucuns es quels il semble que les voies qui donnent enne aux esprits soient si profondes que par icelles on puisse voir jusques au cœur. Les yeux donc se tiennent cachés comme les soldats en embuscade en la guerre, et si la forme

nt le corps est belle et bien composée, elle attire à soi quiconque la regarde de loin tant qu'il s'en approche, et, aussitôt qu'il est près, les yeux décochent mille traits, charment comme sorciers, principalement quand par droite ligne ils envoient leurs rayons es yeux de la chose aimée, lorsqu'iceux en font tout autant, pource que les esprits se rencontrent, et en

»ux rencontre l'un prend les qualités de l'autre; comme l'on voit d'un œil malade lequel, regardant attentivement dedans un (cil sain insinue en icelui sa maladie et infirmité, de manière qu'il me semble que notre courtisan peut en cette manière manifester en grande partie l'amour qu'il porte à sa dame. Il est vrai que si les yeux ne sont gouvernes par art, bien souvent découvrent les amoureux désirs à ceux que l'on voudrait pas, car par dehors voit-on par le moyen d'iceux reluire ces ardentes passions, lesquelles sont bien souvent découvertes par l'amant à celui auquel il désirerait plus être cachées, voulant les manifester seulement à la dame qu'il aime. Par quoi celui qui n'a perdu la bride de la raison se gouverne Sagement observant les temps et lieux, et quand il est garde de ce regard tant attentif, encore que soit une très douce pâture, pource qu'un amour public est une cl fort dure.

i56 = LES SOURCES D'IDÉES. — CIIAP. IV =

— Aucunes fois, répondit le comte Ludovic, l'amour public n'est nuisible, pource qu'en tel cas souvent les hommes estiment que telles amours ne tendent à la fin que tout amant désire, voyant que l'on ne se soucie pas beaucoup de les couvrir et qu'on ne fait point de cas si on les connaît ou non; et, pour cette cause, ne les niant, l'homme s'attribue une certaine liberté de pouvoir publiquement parler et demeurer sans soupçon avec sa maîtresse, ce qui n'advient pas à ceux-là qui veulent être secrets, pource qu'il semble qu'ils espèrent et soient près de recevoir quelque grande récompense, ce qu'ils ne voudraient qu'un autre sût. Aussi ai-je vu naître une très ardente amitié au cœur d'une dame vers un auquel elle ne portait auparavant affection quelconque, seulement pour entendre que l'opinion de plusieurs était qu'ils s'entr'aimassent. Je pense que la cause de cela était que ce jugement universel lui semblait suffisant témoignage pour lui faire croire que celui-là fût digne de son amitié, et quasi semblait que le bruit ou la renommée lui portât ambassades de la part de l'amant beaucoup plus vraies et dignes d'être crues qu'il n'eût pu faire lui-même par lettres, paroles ou par tierce personne en son lieu : au moyen de quoi cette voix publique quelquefois tant s'en faut ne nuit que même elle sert beaucoup.

— Les amours, répondit le Magnifique, desquelles la renommée est ministre, sont assez dangereuses à faire, car l'homme est montré au doigt, et, pour cette cause, celui qui doit finement cheminer par cette voie ne doit faire semblant d'avoir le cœur tant embrasé qu'il a, se contentant de ce qui lui semble peu, et dissimulant ses désirs, jalousies, ennuis et plaisirs; il est besoin que la bouche rie souvent quand le cœur est marri ; il se doit montrer prodigue de ce dont il est très avare. Mais ces choses sont tant difficiles à faire que quasi elles sont impossibles. Par quoi si notre courtisan voulait user de mon conseil, je l'avertirais de tenir ses amours secrètes.

— Il est donc besoin, dit lors le s. Bernard, que vous lui enseigniez cela, car il me semble que cela n'est de petite importance, pource que, outre les signes que quelquefois aucuns font si couvertement que, quasi sans se mouvoir aucunement, la personne qu'ils désirent leur lit au visage et aux yeux ce qu'ils ont dedans le cœur. J'ai quelquefois entendu un long et libre propos d'amour entre deux amoureux, duquel néanmoins les assistants ne pouvaient entendre clairement aucune chose particulière, et ce, par la discrétion et sagesse de celui qui devi-

GABRIEL CHAPPUYS — 157

sait, - démontrer aucun signe d'être fâchés qu'on les

•ait. ils disaient secrètemenl les seules paroles qui étaient

d'importance et tout haut t uit le demeurant qui se pouvait accommoder en diverse intelligence.

— De parler, dit lors le s. Fédéric, ainsi par le menu de

. serait poursuivre une chose infinie, et pour cause aimerai-je mieux que Ton parlât un peu comme l'amant se doit maintenir en la bonne grâce de sa maîtresse, ce qui me semble beaucoup plus nécessaire.

— Je pense, répondit le Magnifique, que les moyens qui :it à l'acquérir servent pareillement à la maintenir; et

tout cela consiste à complaire à la dame aimée sans l'offenser jamais: par quoi serait difficile d'en bailler certaine règle, pource que par moyens infinis celui qui n'est bien sage commet des fautes aucunes fois qui semblent petites, et néanmoins elles offensent grièvement le cœur de la dame; ce qui advient

:\ qui sont contraints de passion plus volontiers qu'aux autres, comme à aucuns lesquels, avant moyen de parler à la dame qu'ils aiment, se lamentent toujours, et se plaignent

ment, et veulent souvent choses tant impossibles que par importunité ils viennent à ennuyer. Autres, s'ils sont piqués de quelque jalousie, se laissent tellement transporter de douleur que sans aucun égard vont dire mal incontinent de celui qu'ils soupçonnent, encore que quelquefois il n'y ait de la faute d'icelui ni de la dame aimée. Ils ne veulent qu'elle parle à lui ou qu'elle tourne les yeux du côté où il est, de manière que souvent par tels moyens ils offensent non seulement cette dame, mais sont cause de l'induire à l'aimer; car la crainte qu'un amant montre avoir aucunes fois que sa dame ne le laisse pour un autre démontre qu'il se connaît inférieur de mérites et valeur à celui qu'il soupçonne, et, par cette opinion, sa maitresse est induite à l'aimer plutôt; de manière que, se doutant bien qu'il en dit mal pour lui faire encourir sa maie gi encore qu'il die vrai, elle ne le croit pas et l'aime toujours de plus en plus.

— Je confesse, dit lors le s. César en riant, que je ne suis tant sage que je me pusse garder de dire mal d'un corrival si je l'avais, si VOUS ne m'enseignez quelque autre meilleur moyen pour le ruiner.

— On dit communément, répondit le s. Magnifique que, quand l'ennemi est en l'eau jusques à la ceinture, on lui doit bailler la main pour le tirer de danger; mais quand il y est

jusques au menton, qu'on lui doit mettre le pied sur la

pour le taire bientôt submerger; et pourtant trouvent

aucuns qui en font de même à l'endroit de leurs corrivau manière que, jusques à tant qu'ils aient un certain moyen et occasion de les ruiner, ils vont dissimulant et se montrent leurs amis plutôt qu'autrement; et puis, si l'occasion se présente de les pouvoir précipiter et ruiner pour en dire ton maux du monde, soit vrais ou faux, ils le font sans aucun égard par ruses, tromperies et tous autres moyens qu'ils peuvent imaginer. Mais, pource que je ne trouverais jamais bon que notre courtisan usât d'aucune tromperie, je voudrais qu'il mît en disgrâce son corrival non par autre moyen que d'aimer, servir, être vertueux, vaillant, sage, modeste, se montrant mériter davantage que lui, étant en toute chose avisé et prudent, se gardant d'aucunes sottises malséantes, es quelles par diverses voies viennent choir aucunes fois plusieurs ignorants. Car j'en ai déjà connu aucuns lesquels, écrivant où parlant aux femmes, usent toujours des paroles du Polyphile et s'arrêtent tant en la subtilité de rhétorique qu'elles se défient d'elles-mêmes, se tiennent pour les plus ignorantes du monde, de manière qu'il leur ennuie beaucoup que le propos ne soit achevé pour s'ôter de là; les autres se vantent outre mesure; autres tiennent souvent propos qui leur tournent à blâme et désavantage, comme aucuns, desquels j'ai accoutumé de rire, qui font profession d'être amoureux et disent aucunes fois en présence des dames : « Je ne trouvai onques dame qui me voulût aimer », et ne s'aperçoivent pas que celles-là qui les entendent tenir tels propos jugent incontinent que cela ne peut venir ou procéder d'autre chose que de ce qu'ils ne méritent d'être aimés, et qu'ils ne valent pas même l'eau qu'ils boivent, Elles ne les ont en aucune estime et ne les aimeraient pour tout l'or du monde, leur étant avis que si elles les aimaient, elles seraient moindres que toutes les autres qui ne les ont aimés. Autres, pour mettre en haine quelque corrival, sont tant sots qu'ils disent même devant les dames : « Un tel est le plus heureux homme du monde; car, il n'est pas beau, ni discret, ni vaillant, il ne sait faire ni dire plus que les autres, et néanmoins toutes les femmes l'aiment et courent après lui; par ce moyen montrant qu'ils lui portent envie d'une telle félicité; encore que cettui-là ne de visage ni en ses actions soit amiable, ils font croire qu'il ait en soi quelque chose secrète par laquelle il mérite l'amour de tant de femmes. Au moyen de quoi celles

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lenl parler de lui en cette manier,' sonl mues pour

l'aimer davanta heure-là le comte Ludovic se prit à rire el di1 : i ■ ■ courtisan n'usera jamais d

p«>ur acquérir la faveur des dames. »

Par de tels préceptes Castiglione inclinait les esprits à la

politesse et nous a préparés à la vie mondaine. Il ne se contentait pas de faire la théorie de l'esprit de société, il offrait un modèle à suivre. D'abord chez lui les préceptes sont toujours accompagnés d'exemples nombreux. 11 multiplie les anecdotes. Quand il enseigne la manière de plaisanter, adaptant aux besoins des gens du monde les leçons de Cicéron dans le De oratore, il cite un grand nombre de plaisanteries et de bons mots qui lui semblent avoir bonne grâce dans un salon. Et libre à nous de les trouver parfois médiocrement spirituels, et de ne pas nous en amuser; ce pas pour nous que Castiglione a écrit, mais pour ses contemporains. La finesse et la délicatesse du seizième siècle ne sont pas la finesse et la délicatesse du vingtième, ons mots, comme tous ses préceptes et ses exemples, marquaient un progrès et conseillaient un effort aux hommes de son temps. Ils étaient même plus utiles encore pour des Français que pour des Italiens.

Et puis le Cortegiano ne se présente pas sous la forme d'une dissertation dogmatique et pédante. C'est une série de conversations mondaines, de conversations entre des hommes et des dames de première distinction qui se trouvent réunie dans une des cours les plus raffinées de l'Italie. hommes et ces femmes veulent se divertir ensemble et jouir en commun de la délicatesse de leurs esprits. Chacun propose un jeu de société. Celui qui l'emporte est un jeu dont l'esprit fera tous les frais :il s'agit de tracer le portrait du courtisan idéal, l.'n membre de la société est chargé d'exj .lies sur la matière, mais il ne monte pas en

chaire, il ne fait pas un discours soutenu; on l'interrompt, on discute, on échange des politesses et tics plaisanteries, on prend à partie les dames, qui sont alertes à la riposte;

i6o LKS SOURCES D'IDÉES. — CHAI'. IV

fréquemment le dialogue devient anime'. Bien entendu il toujours très ordonné el de bon ton, mais les réparties s'entre-croisent avec vivacité. ( !esgensdu monde savent déjà fort bien échanger les compliments. Ils savent aussi conter avec bonne grâce.

Mais il fallait à nos Français d'autres exemples en< Ils ne pouvaient guère entrer en contact direct avec les salons italiens. Sans doute ils en trouvaient une image affaiblie à la cour de France qui s'italianisait progressivement. Sans doute aussi, lorsqu'ils passaient les Alpes, ils avaient souvent plaisir à les fréquenter. Quelque barbares qu'ils aient pu paraître à Castiglione, qui bafoue quelquefois leur rusticité, ils étaient souvent séduits par les belles manières, par tant d'esprit et tant de délicatesse qu'ils y trouvaient. Ils louaient à leur retour les académies, les réunions mondaines de l'Italie, ils regrettaient ne pas en jouir chez eux. Montaigne allait jusqu'à déclarer que l'habitude de la conversation est une des principales causes de la supériorité intellectuelle des Italiens. Mais ces contacts directs étaient trop peu fréquents pour que leur action pût être profonde. C'est par les œuvres littéraires qu'il a suscitées que l'esprit de société a pu agir principalement sur nous.

Il s'est manifesté particulièrement dans trois genres, qui ont eu dans l'Italie du seizième siècle une large diffusion : la comédie, l'épître familière et la nouvelle. Là souvent on entendait le ton de la bonne société, on surprenait ses idées et ses occupations. A chaque page nos Français y ont trouvé des exemples de bonnes manières, des modèles de conversation polie. Ils y trouvaient bien d'autres choses. Plus encore que la forme de la causerie élégante les sujets dont elle vivait étaient de nature à les intéresser. Des idées de

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