LA NOUVELLE ET SES ENSEIGNEMENTS
timents el les occupations des personnes de qualité. Ils enrichissaient ainsi l'expérience de ces hommes qui n'avaient pas comme nous quatre siècles de littérature derrière eux, pour lesquels tant de remarques psychologiques, qui sont
aujourd'hui devenues banales, étaient neuves encore. A la faveur du plaisir qu'on demandait aux nouvelles, l'instruction s'insinuait dans les esprits.
Dès la fin élu quinzième siècle les nouvelles italiennes ont été traduites et ont servi de modèles à nos écrivains. Le Décaméron de Boccace a été tout spécialement en honneur.
idées de toutes sortes s'y rencontraient, qui avaient trait aux sujets les plus divers. C'est de Boccace, par exemple, que Montaigne se souvient quand il écrit que le spectacle des honteux désordres qu'offre la cour de Rome peut; contre toute attente, engendrer une grande vénération pour la religion catholique : elle ne saurait résister à tant d'abus si une puissance divine n'était là pour la soutenir. Voilà une singulière manière, n'est-il pas vrai? et fort inattendue, de faire l'apologie de l'Église, que de voir une preuve de sa divinité dans la dissolution de ses ministres!
ace avait conté l'histoire d'un juif qu'un marchand plein de dévotion s'efforçait de convertir à la religion du Christ. Notre homme résistait, hésitait, différait. Il se décida enfin à partir pour Rome : là est le siège pontifical, il verra de ses yeux si l'Église est aussi sainte qu'on le prétend. En apprenant cette résolution le convertisseur se -père : bien sûr, quand il aura vu la conduite des pré-
SOll juif reviendra plein de mépris pour la parole divine. Il s'efforce de le détourner de son dessein; peine perdue Heureusement l'infidèle ne l'écoute pas. Certes, il fut scandalisé et indigné de ce qu'il vit dans la capitale de la chrétienté; mais, contre toute espérance, il en conclut que le christianisme était d'essence divine, et revint converti par ce spectacle plus efficace que tous les beaux propos de son voisin.
Surtout, dans le Décaméron et dans les recueils analogues on trouvait l'amour à toutes les pages, l'amour sous tous ses aspects, l'amour libertin, l'amour sentimental,
i64 LES SOURCES D'IDÉKS. — CHAI'. IV
l'amour tragique, partout l'amour qui, se réclamant de la bonne loi de nature, revendique ses droits et s'insurge contre toutes les entraves. Citons un exemple d'amour tragique emprunté à la traduction de Le Maçon. Sigismonde est une jeune veuve que son père, par égoïsme, garde près de lui et néglige de remarier. La beauté de Guiscard vient à l'émouvoir. Elle lui fait connaître son amour, et par un souterrain secret Guiscard se rend dans la chambre de la princesse. Un jour pourtant le père surprend le manège des deux amoureux; il fait saisir Guiscard au sortir de son souterrain, et il adresse à Sigismonde de véhéments reproches sur sa conduite. Voici la réponse hautaine de la jeune femme et le dénouement de l'aventure.
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TRADUCTEUR DE BOCCACH
LE « DÉCMVIÊRON »
Histoire de Cuiscard et de Sigismonde (1).
« Mon père, je ne suis délibérée de vous nier aucune chose, ne aussi de vous prier d'aucune, parce que l'un ne me vaudrait rien, et je ne veux pas que l'autre me vaille, et outre ce que je ne prétends en aucune manière rendre bénivole votre clémence et amour envers moi ; mais, confessant la vérité, je veux premièrement défendre mon honneur avecque vraies raisons, et puis suivre vertueusement par effets la grandeur de mon courage. Il est vrai que j'ai aimé et aime Guyschart, et l'aimerai tant que je vivrai, qui sera peu; encore si on s'aime après la mort, je ne me tiendrai de l'aimer. Mais à ceci ne m'a tant induit ma fragilité fémenine {de femme) comme ont fait le peu de soin que vous avez eu de me remarier et la vertu de Guyschart. Il vous devait, mon père, être tout notoire que vous, étant de chair, aviez engendré une fille de chair et non de pierre ou de fer, et aussi vous devait et doit souvenir, ores que (bien vous soyez maintenant vieil, quelles sont et avec combien de force viennent les lois de jeunesse; et encore que vous vous soyez, durant la force de \ . exercité aux armes, si
(pourtant) ne deviez- vous pourtant moins connaître combien de puissance ont les oisivetés et délices, non seulement es jeunes, mais aussi es vieux. Je suis donques de chair comme
(i) Quatrième journée, première nouvelle.
ï66 = LES SOURCES D'IDEES. — CHAP. IV
engendrée de vous, et ai si peu vécu que je suis encore jeune et pleine par l'une et l'autre raison de concupiscible dé quoi la connaissance que j'ai eue, pour avoir été mariée, du plaisir que c'est de donner accomplissement à un tel désir y a ajouté de merveilleuses forces, auxquelles ne m'étant possible résister que je n'aie suivi ce à quoi elles me tiraient, je devins amoureuse comme jeune et femme que je suis; et certainement j'employai toute ma vertu autant qu'il me fut possible, pour ne vouloir faire honte ne à vous ne à moi en ce à quoi péché naturel me tirait. A laquelle chose amour pitoyable et fortune bénigne m'avaient trouvé et montré une voie assez secrète par laquelle, sans que personne le sût, je parvenais à mes désirs. Et ceci, qui que le vous ait montré, ou comme que vous l'ayez su, je ne le veux nier. Mais je n'ai point pris Guyschart par accident, comme plusieurs femmes font, ains (mais) avec un conseil délibéré et un penser avisé le choisis par sur (de préférence) tout autre et l'introduisis à moi, jouissant avec notre sage persévérance longuement de mon désir. Dont il semble, outre ce que je n'ai péché sinon par amour, que, pour suivre plus la vulgaire opinion que la vérité, vous m'en veuillez reprendre plus amèrement, disant que quasi vous n'auriez occasion de vous en courroucer si j'eusse choisi en ceci un gentilhomme. En quoi vous ne vous apercevez point que vous reprenez non pas ma faute, mais celle de fortune, laquelle élève assez souvent les indignes, laissant à bas ceux qui sont très dignes. Mais ne parlons maintenant de ceci et regardez aucunement au commencement des choses. Premièrement vous verrez que d'une masse de chair nous avons tous reçu chair et qu'un même créateur a créé toutes les âmes avec forces et puissances égales et avec égale vertu, laquelle fut la première qui fit distinction de nous tous qui sommes nés et naissons égaux; et ceux qui eurent d'elle la plus grand'part et en firent les œuvres furent appelés nobles, demourant le reste non noble; et combien que contraire usance (usage) ait caché depuis cette loi, si n'est-elle pourtant ôtée ne chassée de la nature ne des bonnes mœurs. Et par ainsi, celui qui par vertu fait toutes ses opérations se montre apertement noble, et celui qui l'appelle autrement commet faute, non pas celui qui est appelé. Regardez donques tous vos gentilshommes et examinez bien leur vertu, leurs conditions et façons de faire ; d'autre part, regardez celles de Guyschart. Lors, si vous voulez juger sans affection, vous
direz qu'il est très noble et que tous vos gentilshommes sont
vilains au respect de lui. des vertus et de la valeur duquel je n'ai cru au jugement d'aucune autre personne qu'à celui de de mes yeux. Qui jamais les loua tant comme Vous les h 'liiez en toutes les choses louables qu'un honnête homme doH être loué? Et certainement ce n'était à tort: car si mes yeux ne m'ont trompée, vous ne lui donnâtes onques louange que je n'en aie plus connu en lui que vos paroles ne uvaient exprimer. Toutefois, si j'avais reçu en ceci aucune tromperie, ce serait de vous de qui j'aurais été trompée. Voudriez-vous d<>nques dire que je me sois mise avec un homme .tsse condition? Certes, vous ne diriez pas bien. Mais par aventure si vous disiez avec un pauvre, il se pourrait confesser, mais ce serait avec votre honte, qui n'avez daigné colloquer en grand état un honnête homme votre serviteur. Toutefois la pauvreté ne prive aucun de noblesse, mais si (au rebours) fait bien de richesse. Plusieurs rois et grands princes furent jadis pauvres, là où beaucoup de ceux qui labourent la terre rdent les brebis ont par le passé été riches, comme il en icore. Et quant au dernier doute qui vous tourmente, a savoir que vous devez faire de moi, chassez-le hardiment de votre entendement, et si vous avez délibéré en l'extrémité de votre vieillesse d'user de ce qu'en votre jeunesse vous ne fîtes onques, j'entends de devenir cruel, usez contre moi de votre cruauté, pour laquelle éviter je n'ai délibéré de vous faire aucune prière, comme celle qui est la première occasion péché, si péché se doit nommer, vous assurant que, si vous ne faites de moi ce que vous avez fait ou ferez de Guyschart, mes propres mains le feront. Par quoi allez répandre vos larmes avec les femmes, et si vous voulez devenir cruel, faites mourir tout à un coup lui et moi, au moins s'il vous semble que nous l'ayons mérité. »
i.. princ( connul le grand cœur de sa tille, mais il ne crut pourtant qu'elle fût délibérée île taire ce à quoi tendaiei. paroles et comme elle disait vouloir faire. Par qu<»i, partant d'avec elle et en volonté de ne vouloir user envers elle d'aucune cruauté, il pensa qu'avec le dommage d'autrui il refroidirait son ardente amitié, et commanda à deux de ses gens qui avaient Guyschart en garde que, sans aucun bruit, ils l'étranglassent la nuit ensuivant; puis, lui ayant tiré le cœur hors du corps, le lui apportassent : lesquels firent comme il leur fut commandé. Et le lendemain le prince se lit apporter une belle et grande
coupe d'or, dedans laquelle il mit le cœur de Guyschart, qu'il envoya par un sien serviteur familier à sa fille, et lui commanda qu'il lui dît, le lui présentant, ces paroles : « Ton père t'envoie ce présent pour te consoler de la chose que plus tu aimes comme tu l'as consolé de ce que plus aimait. » Or Sigismonde, non démue (détournée) de sa cruelle délibération, s'était fait apporter, après le partement {départ) de son père, des herbes et racines venimeuses qu'elle distilla, et en fit de l'eau pour la boire soudainement, si ce dont elle doutait advenait. Et quand le serviteur du prince fut venu à elle et qu'il eut fait le présent et dit les paroles qu'il avait charge de dire, elle prit la coupe et, avec un visage assuré et icelle découverte, tout aussitôt qu'elle vit le cœur et entendit les paroles, se tint pour toute certaine que c'était le cœur de Guyschart. Par quoi, le visage levé vers le serviteur, elle lui dit : « Il n'appartenait certes à un tel cœur qu'est cettui-ci une sépulture moins digne que d'or ; en quoi mon père a usé très sagement. » Puis, l'approchant de sa bouche et le baisant, dit : « J'ai en toutes choses et jusques à cette extrémité de ma vie trouvé toujours l'amitié de mon père très grande envers moi; mais je la connais maintenant plus grande que jamais; et par ainsi tu lui rendras de ma part les dernières grâces lesquelles je lui dois jamais rendre d'un si grand présent. » Et après ces paroles, étant retournée sur la coupe, laquelle elle tenait étroitement, regardant le cœur, dit ainsi : « O doux recueil de tous mes plaisirs, maudite soit la cruauté de celui qui est cause que je te vois maintenant avecques les yeux du front ; il me suffisait assez de te voir à toute heure avec ceux de l'entendement. Tu as achevé ton cours, et de tel que la fortune te l'a voulu donner tu t'es dépêché et es venu à la fin où chacun court. Tu as laissé les misères et travaux de ce monde, et as eu de ton ennemi même telle sépulture que ta valeur a mérité. Il ne te fallait plus autre chose pour avoir obsèques accomplies, sinon les larmes de celle que tu aimais tant pendant que tu étais en vie. Pour avoir lesquelles, notre Seigneur mit en l'entendement de mon impitoyable père de t'envoyer à moi. Et certes je te les donnerai, combien que j'eusse délibéré de mourir les yeux secs, sans verser aucunes larmes, avec un visage assuré et non épovanté d'aucune chose; et quand je te les aurai données, je ferai que mon âme que tu gardas jadis tant chèrement se joindra par ton moyen avec la tienne. Mais aussi avec quelle compagnie pourrais-je aller plus contente ou mieux sûre es lieux non connus qu'avec elle ? Certes
je sui qu'elle est encore Ici dedans, qui regarde le lieu
et des miens, réassurant, comme celle qui suis
Une qu'elle m'aime encore, qu'elle attend la mienne, de
laquelle est aussi grandement aini
viit, commença . tout ainsi que si elle eût eu
une fontaine d'eau en sa tète, tant de larmes que ce fut chose merveilleuse a voir, baisant par infinies fois le cœur mort. Ses dam. : ai étaient autour d'elle, n'entendaient point
quel cœur c'était, ne que voulaient dire ces paroles; mais, ies de compassion, pleuraient toutes, lui demandant piteusement l'occasion de son plorer en vain, et se parforçaient {s'efforçaient) comme mieux elles pouvaient et savaient de la réconforter. Laquelle, après avoir tant pleuré qu'il lui sembla assez, leva la tète et, ayant essuyé ses yeux, dit :«Oçœur tant aimé! tout mon devoir est achevé envers toi, ne me restant plus a taire autre chose sinon de venir avec mon finie faire compagnie à la tienne. » Et, ceci dit, elle fit apporter la fiole
:ait l'eau qu'elle avait faite le jour de devant et la versa en la coin it le cœur lavé de plusieurs de ses larmes.
I laquelle mis en sa bouche sans aucune crainte, elle la but toute, et, quand elle l'eut bue, elle monta sur son lit avec la coupe en la main, rangeant le plus honnêtement qu'elle sut s. .11 corps sur icelui, puis approcha de son cœur celui de son • ami mort.
Ses damoiselles, ayant vu et entendu ceci, encore qu'elles
assent qu'elle eau était celle qu'elle avait bue, avaient
envoyé dire tout ceci au prince, lequel, craignant ce qui survint,
•idit incontinent en la chambre de sa fille, où il arriva à la même heure qu'elle se jeta sur son lit, et trop tard venu à
ecours, avecques douces paroles commença, la voyant aux termes où elle était, à pleurer amèrement. Auquel la fille dit: « Mon père, gardez ces larmes à moins désirée fortune que cette-ci, et ne me les donnez, car je ne les désire point. ()ui jamais vit homme, sinon vous, pleurer de ce qu'il a voulu faire.' Mais toutefois, s'il y a encore en vous tant soit peu de
amour que vous m'avez tant portée, aecoidez-moi, pour le dernier don que je désire de vous, que puisqu'il ne vous a ble que je véquisse secrètement et à cachettes avec Guyschart, au moins que mon corps et le sien, quelque part que vous l'ayez fait jeter, soient enterrés publiquement ensemble. » L'angoisse du plourer ne permit que le prince lui répondît aucune parole. Et lors la dame, se sentant tirer à la fin étrei-
,7o = LES SOURCES D'IDÉES- — CHAP. IV =
pliant et serrant fort le cœur mort à son estomac, dit : « Demourez avec notre Seigneur, car je m'en vois {je m'en vais) »; et, ayant les yeux clos et perdu tout sentiment, se partit de cette dolente vie.
Et ainsi eut l'amour de Guyschart et Sigismonde doloreuse fin, comme vous l'avez ouïe. Lesquels le prince, après avoir fort pleuré, et s'étant repenti trop tard de sa cruauté, fit enterrer tous deux honorablement en un même sépulcre, non sans grand deuil de tous les Salernitains.
Maître Albert de Boulogne fit rougir honnêtement une dame qui le voulait faire rougir pour lui dire qu'il faisait V amoureux d'elle.
Nouvelle X
Pour montrer que V amour honnête convient à gens de tout âge ( 1 ).
Après que madame Élise se fut tue, la dernière charge et peine de conter des nouvelles restait à la reine, laquelle commença à parler et dit: «'Honnêtes jeunes dames, tout ainsi comme les étoiles, quand l'air est serein, sont l'ornement et la* beauté du ciel, et les fleurs, tant que le printemps dure, embellissent les prés, tout ainsi les beaux mots et les plaisantes rencontres, entre les louables passe-temps et plaisants devis, sont l'accoutrement de toute personne, lesquels plaisants mots, parce qu'ils sont brefs et courts, sont trop mieux avenants aux femmes qu'aux hommes, d'autant que le parler beaucoup et longuement, quand il se peut faire sans cela, est plus malséant aux femmes qu'aux hommes, bien qu'aujourd'hui il nous soit peu ou point demeuré de femmes qui entende quelque bon mot quand on le dit, ou bien, si elle, par fortune, l'entend, qui y sache répondre, ce qui est honte générale à nous et à toutes celles qui vivent, parce que les modernes ont converti la vertu qui fut jadis, en celles qui ont été devant nous, en habillements du corps, et celle-là qui plus se voit sur son dos d'habillements, plus dorés, pleins de broderies et découpés, elle pense bien devoir être quelque chose davantage, et plus que les autres
(i) Première journée, dixième nouvelle.
honorée et prisée, ne pensant point que, qui en chargerait le dos d'un âne, ou qui l'en vêtirait, il en porterait plus que pas une d'elles, et si ne mériterait point pourtant plus d'honneur qu'un âne. J'ai honte de le dire, parce que je ne puis dire chose Contre les autres que je ne parle contre moi. Celles qui sont ainsi brodées, ainsi peintes et ainsi dorées, ou elles sont comme marbre muettes et insensibles, ou, si par fortune elles répondent quand on leur demande quelque chose, il serait beaucoup meilleur qu'elles se fussent tues, et veulent faire accroire que ne savoir deviser entre les femmes et les honnêtes hommes vient de simplicité et pureté de cœur, et ont mis a leur très grande sottise nom d'honnêteté, comme s'il n'était point d'honnête femme sinon celle qui devise avec sa chambrière, ou avec sa lavandière, ou sa boulangère, chose que si la nature eût voulue, comme elles se font accroire, elle leur eût limité par autre moyen le caqueter. Il est vrai que, tout ainsi qu'on doit faire es autres choses, on doit en cette-ci aussi regarder le temps, le lieu et avec qui l'on parle, parce qu'il advient parfois qu'aucun homme ou femme pensant avec quelque mot de gausserie faire rougir autrui, n'ayant pas bien mesuré ses forces avec celles de la personne qu'il veut faire rougir, cette rougeur qu'il a pensé faire monter au visage d'autrui descend sur le sien. A cette cause, afin que vous sachiez vous garder de cet inconvénient, et que pour vous ne se puisse entendre le proverbe qu'on dit communément partout, c'est à savoir que les femmes en toutes choses choisissent toujours le pire, je veux que la dernière nouvelle d'aujourd'hui qui reste 'à dire vous rende sages, afin que, comme par gentillesse d'esprit vous êtes divisées des autres, ainsi encore par excellence de bonnes mœurs vous vous en montriez séparées.
Il n'y a pas encore beaucoup d'ans passés qu'il y eut à Boulogne un très grand médecin nommé maître Albert, lequel, étant âgé de soixante-dix ans, la gentillesse de son esprit fut si grande qu'encore que la chaleur naturelle fût partie de son corps, si ne dédaigna-t-il de recevoir les amoureuses flammes, ayant vu à une fenêtre une très^belle femme veuve, nommée, comme aucuns disent, Marguerite de Chisolieri, laquelle lui plut si fort qu'il se la fourra en l'entendement ni plus ni moins que s'il eût été un jeune garçon, et tellement qu'il ne lui semblait reposer à son aise la nuit dont le jour dent il n'avait vu le beau et gracieux visage de la belle dame. Au moyen de quoi il continuait de passer aucunes fois à
pied et aucunes fois à cheval, comme mieux il lui venait à propos, devant son logis, ce qui fut cause qu'elle et plusieurs autres dames s'aperçurent de l'occasion de son passer et repasser. Et plusieurs fois se rirent ensemble de voir amoureux un homme si d'âge et de sens, croyant quasi que cette déplaisante passion d'amour ne se dût fourrer et demeurer sinon es sots entendements des jeunes gens et non ailleurs. Par quoi, continuant toujours maître Albert de passer et repasser devant le logis de cette dame, advint un jour de fête qu'elle étant assise avec plusieurs autres dames devant sa porte et voyant venir de loin maître Albert vers elle, toutes se délibérèrent de le recevoir et lui faire honneur, et puis après se rire de son amour, et ainsi le firent, parce que, s'étant toutes levées et l'ayant invité, le mirent en une cour bien fraîche où elles firent apporter vins excellents et confitures, et à la fin avec plusieurs paroles plaisantes et gracieuses lui demandèrent comme il était possible qu'il fût amoureux de cette belle dame, vu que plusieurs beaux et gracieux jeunes hommes l'aimaient. Maître Albert se voyant piqué et gaussé répondit assez honnêtement avec un visage riant : « Madame, ce ne doit être -merveille à quiconque est sage que je sois amoureux, et même de vous, parce que vous le valez. Et encore que naturellement les forces qui appartiennent aux exercices d'amour soient ôtées aux vieilles gens, la bonne volonté pour cela ne leur en est ôtée, ni le jugement de connaître ce qui doit être aimé; mais, d'autant qu'ils ont plus de connaissance que les jeunes, tant plus par nature le connaissent-ils. L'espérance qui me meut, quoique^ vieillard, à vous aimer qui êtes aimée de plusieurs jeunes gens est cette-ci : je me suis trouvé plusieurs fois en des lieux où j'ai vu les dames faire collation, après dîner manger le plus souvent des lupins et des pourreaux {poireaux), et comme il n'y a rien de bon au pourreau, toutefois la tête en est le moins mauvais et plus plaisant à la bouche, duquel pourreau vous autres, généralement conduites d'appétit déraisonnable, tenez la tête en la main et mâchez les feuilles, lesquelles non seulement ne sont bonnes à rien, mais sont de mauvaise saveur. Et que sais-je, madame, si à choisir des amis vous ne voudriez point faire le semblable? Car, si ainsi vous le faisiez, je serais sans faute celui qui serait choisi de vous et tous les autres seraient chassés. » La gentil-femme, devenue avec les autres aucunement honteuse, dit : « Maître Albert, vous nous avez bien et courtoisement châtiées de notre présomptueuse entre-
itefois j'estime et ai agréable votre amitié, comme
je d( celle d'un sage et honnête homme; et par ainsi,
mon honneur sauf, commandez-moi assurément vos bons plai-
itre. » Maître Albert se leva, remerciant la dame et, avec grandes risées ayant pris congé de la compagnie, s'en alla. Ainsi la dame, ne regardant de qui elle nssait, cuidant fpinsant) vaincre, elle fut vaincue; de quoi aiderez si vous êtes sages.
: lut beaucoup en France le Décaméron et on l'imita. Laurent de Premierfaid l'avait traduit dès 1485. Antoine le Maçotl le reprit en 1545, et sa traduction fut réimprimée au moins seize fois avant la fin du siècle. Et d'autres traductions de Boccace joignaient leur influence à celle du micron. Le recueil Des cas des nobles hommes et femmes infortunes, traduit par Laurent de Premierfaict à la fin du quinzième siècle, l'était à nouveau au seizième par Jean W'itard. On y trouvait une riche collection d'exemples moraux, où chacun pouvait puiser des modèles de conduite. Luis c'étaient de petits romans tels que : Les tristes amours de fia m mette, le Philocopc, le Labyrinthe d'amour qui est encore dû à l'infatigable Belleforest.
Un autre nom mérite d'être rapproché de celui de Boccace. C'est le nom de Bandello dont les Histoires tragiques #>nt été également très bien accueillies. Elles soi t en général développées, beaucoup plus que les contes c!.: Décaméron. L'auteur prend son temps : il moralise, il analyse, il abonde en réflexions de tout genre. J'ignore si c'est par là qu'il a plu : peut-être ses lecteurs auraient-ils préféré le voir arriver plus droit au dénouement; mais je crois bien que c'est par là que son livre a été profitable à nos compatriotes. C'est à Belleforest que nous le devons. Bouaystau n'a traduit que les six premières histoires, encore déc'.aret-il que Belleforest l'a aidé dans son travail. Mais voici qui nous prouve combien le succès de Bandello a été grand : Belleforest ne s'est pas contenté de le traduire; quand les contes de Bandello ont été terminés, il en a recueilli d'autres pour les joindre à son recueil : le public en deman-
dait encore; et ainsi les volumes se sont ajoutés aux volumes.
Nous citerons un des premiers, un de ceux dont Bandello est réellement l'auteur. Mais il convient d'avertir le lecteur que le traducteur est fort infidèle et prend de singulières libertés avec son texte.
! fa j fa ' fa j fa i ,\ | r^H^I^H^
BOUAYSTAU ET BELLEFOREST
TRADUCTEURS DE BANDELLO (i)
HISTOIRE TRAGIQUE D'UNE GENTIL-FEMME PIÉMON- TAISE QUI, SURPRISE EN ADULTÈRE, FUT PUNIE CRUELLEMENT PAR SON MARI (2)
Quatrième histoire. — Sommaire. — La plus grande, cruelle et atroce injure que peut recevoir V homme bien né et nourri en vertu, est celle qui se commet en l'honneur de sa femme. En considération de quoi les anciens Romains, voulant refréner V incontinence des dames, permirent aux maris qui les trouaient en faute d'user de sévère correction, jusques à les priver de la vie; loi certainement très équitable, laquelle borne si bien les affections désordonnées de celles qui sont dissolues et lascives que quelquefois la crainte du supplice amortit et t teint le désir. Ce que étant mal pratiqué par celle de laquelle nous décrirons l'histoire, paya sa faute par une très cruelle et honteuse mort.
L'ancienne et générale coutume des gentilshommes piémon-
t damoisellès {dames) a toujours été d'abandonner les
villes fameuses et murmures de républiques pour se retirer
aux champs (d la campagne) en leurs châteaux et autres lieux
de plaisance, afin de décevoir les ennuyeuses parties de la vie
(i) Bandello (1480- 1 $6 1) était un religieux dominicain. Henri II le fit évoque 1 en ijjo, et c'est dans cette ville qu'il mourut, occupé de travaux littébeaucoup plus que de l'administration de son diocèse.
[l) Vol. Ier, histoire 4.
avec plus grand repos et contentement que ceux qui s'occupent à démêler les troubles de la chose publique; ce qui se gardait si curieusement avant que les guerres eussent prépostéré (bouleversé) l'ordre de l'ancienne police, qu'à peine eussiez vu un gentilhomme oisif en une ville, ains (mais) se retiraient tous en leurs maisons champêtres avec leur famille, lesquelles étaient si bien ordonnées et dressées que vous partiriez aussi content et bien édifié de la maison d'un simple gentilhomme que vous feriez en quelque grosse ville de celle de quelque sage et prudent sénateur. Mais ainsi que le monde a commencé à vieillir, il a retourné en enfance, de sorte que la plupart des villes ne sont pour le jourd'hui peuplées que de gentilshommes oisifs, qui y font séjour non pour y profiter, mais pour augmenter leurs délices, et ne se corrompent pas seulement eux-mêmes, mais, qui pis est, ils infectent ceux avec lesquels ils fréquentent. Ce que j'ai voulu déduire (raconter) un peu plus loin, d'autant que (parce que) la damoiselle de qui je veux décrire l'histoire avait tout le temps de son jeune âge été nourrie (élevée) en l'une des plus délicieuses villes du Piémont, et, se ressentant encore de cette première nourriture, elle ne la put si bien réformer, étant aux champs retirée avec son mari, qu'elle ne tombât en quelque très grand mépris et vitupère, comme vous entendrez par le sujet de notre histoire.
Au temps que madame Marguerite d'Autriche, fille de Maximilien l'empereur, fut menée en Savoie vers son mari, il y avait un grand seigneur vaillant et généreux en quelque contrée du Piémont, duquel je tairai le nom, tant pour la révérence de ses plus proches parents qui vivent encore pour le jourd'hui que pour la trop sévère justice de laquelle il usa envers sa femme, l'ayant surprise en faute. Ce grand seigneur, combien que (quoique) il eût grand nombre de châteaux et belles terres en Piémont, si est-ce que (néanmoins) la plupart du temps il suivait la cour, par le commandement du duc, qui le retenait toujours près de sa personne, usant de son conseil le plus souvent es affaires grandes. Ce seigneur, en ce temps, épousa une damoiselle de Turin de moyenne beauté, laquelle il prit pour son plaisir n'ayant égard à la grandeur du lieu dont il était issu; et, parce qu'il avait bien cinquante ans lorsqu'il l'épousa, elle s'accoutrait tant modestement qu'elle ressemblait mieux veuve que mariée; et sut tant bien gagner ce bonhomme l'espace d'un an ou deux qu'il se réputait très heureux d'avoir trouvé telle alliance.
YSTAT ET BELLEFOREST = 177
Cette damoiselle étant servie et honorée en telle grandeur, ennuyée de trop de repos, elle commença à s'énamourer d'un jeune gentilhomme sien voisin, lequel par intervalle de temps elle sut si bien pratiquer par regards et autres gestes lascifs qu'il s'en aperçut aisément. Toutefois pour le respect de la grandeur de son mari il ne faisait les approches que de loin. Or, cette amitié gelée peu à peu après commença à s'échauf-
car la damoiselle ennuyée d'une si longue attente, ne se pouvant contenter de regards, trouvant un jour ce jeune gentilhomme à propos ainsi qu'il se promenait près de sa maison, elle commença à l'arraisonner ( lui parler) et le mettre en termes de l'amour, lui remontrant qu'il vivait trop solitairement, vu la jeunesse où il était, et que, quant à elle, elle avait toujours été nourrie aux villes en grande compagnie, de sorte que maintenant, étant aux champs, elle ne pouvait
lient digérer l'incommodité de la solitude, spécialement pour la continuelle absence de son mari, lequel à peine demeurait trois mois en tout tenant à la maison. Et tombant ainsi d'un propos en l'autre, amour les aiguillonna si bien qu'ils firent enfin ouverture de ce qui les passionnait si fort, et spécialement la damoiselle, laquelle, oubliant l'honneur qui accompagne ordinairement les grandes dames, lui déclara privément l'amitié qu'elle lui avait longuement portée, laquelle toutefois elle avait dissimulée, attendant qu'il se mît le premier au devoir que font les gentilshommes de requérir plus volontiers que d'être requis des dames. Ce gentilhomme, entendant à demi-mot sa maladie, lui remontra qu'encore que son amitié eût été extrême, toutefois se réputant indigne d'un si haut sujet, il avait toujours celé son mal, lequel d'autant lui avait été plus importable {insupportable) que la crainte le contraignait de le tenir caché. Toutefois, puisqu'il lui plaisait de tant s'abaisser et lui voulait faire l'honneur de l'accepter pour serviteur, qu'il mettrait peine de récompenser par humilité et humbles services ce que la fortune lui avait en autres choses dénié. Et, ayant donné ce fondement à leur amitié, ils n'eurent pour ce jour autre contentement l'un de l'autre que le devis, mais ils pourvurent si bien à leurs affaires pour l'avenir qu'ils n'eurent plus besoin de haranguer, car, étant voisins, et le mari absent, le grand chemin leur était ouvert pour conduire leurs entreprises à leur effet désiré. De quoi ils se surent si bien acquitter qu'ils vécurent en ce contentement l'espace de sept ou huit mois sans qu'on s'en aper-
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çût. Toutefois, par trait de temps, ils ne purent si bien maîtriser leurs passions ne les modérer par telle discrétion que les serviteurs de la maison, pour la trop fréquente communication du gentilhomme avec la damoiselle, ne commençassent à s'en douter et à avoir leur maîtresse en très mauvaise réputation, encore qu'aucun ne fût si hardi de lui en oser parler ou faire aucun semblant d'y rien entendre. Amour étant en pleine possession du cœur de ces deux amants les aveiu bien que, lâchant la bride trop longue à leur honneur, ils devisaient en privé et en public à toutes heures l'un avec l'autre, sans aucun respect. Et ainsi que le seigneur retourna de quelque voyage en sa maison, étant au service du duc, il trouva sa femme tant propre et gaie outre son accoutumée manière de faire qu'il s'en étonna fort au commencement. Et, la voyant quelquefois rêver et penser en autres choses, lorsqu'il parlait à elle, il commença à observer plus curieusement ses gestes et contenances, et, étant homme fort accort et expérimenté, se persuada aisément qu'il y avait quelque anguille sous roche, et, pour en sentir au vrai ce qui en était, il lui faisait meilleur visage que de coutume, ce qu'elle lui savait très bien rendre. Et vivant en cette simulation, tous deux tâchaient chacun de son côté de si bien jouer leur rôle que le moins rusé d'eux deux n'eût voulu être découvert. Ce jeune gentilhomme voisin de ce seigneur, fâché outre mesure de sa venue, passait et repassait souvent devant la porte de son château, pensant avoir quelque trait d'œil de sa damoiselle. Toutefois il n'y avait ordre pour la crainte de son mari, lequel n'était point si sot qu'après l'avoir vu passer plusieurs fois devant sa porte sans apparente occasion, il ne jugeât aisément qu'il y avait quelque amitié secrète entre eux. Quelques jours après, afin de s'insinuer en la bonne grâce du seigneur et d'avoir entrée en sa maison, il lui envoya un très excellent- tiercelet de faucon, et de fois à autres lui faisait présent des gibiers qu'il prenait à la chasse. Mais ce seigneur, qui savait très bien qu'on caresse souvent un laid mari pour jouir d'une belle femme, afin de n'être point vu ingrat, lui envoyait aussi quelques nouveautés, et continuèrent ces courtoisies si longuement que le seigneur, le voulant prendre au filet, l'envoya prier de venir dîner avec lui ; ce que l'autre lui accorda libéralement pour la dévotion qu'il avait à la sainte du château. Et, après que les tables furent découvertes, ils s'allèrent promener à la campagne ensemble, où, pour mieux le gratifier, il pria sa
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femme d'y vouloir venir, à quoi elle ne fit la rétive; et, après avoir s choses, le seigneur lui dit : « Mon
voisin et ami, je suis vieux et mélancolique comme vous connaissez; par quoi j'ai besoin désonnais de nie réjouir. Je vous prie bien fort, venez souvent boire et manger avec moi, et
privément des biens de ma maison, comme vous feriez \otres »; ce que l'autre accepta volontiers, le suppliant, au reste, de lui commander en tout ce qu'il lui plairait, et qu'il ne le trouverait point autre que son très humble et très' obéissant serviteur. Cette pantière {filet pour chasser les oiseaux) tendue, ce jeune gentilhomme venait ordinairement une fois le jour visiter ce seigneur et sa femme. Et tant continua cette façon de faire que le seigneur, feignant un jour d'être malade, commanda que personne n'entrât en sa chambre, parce qu'il s'était trouvé mal toute la nuit et n'avait su reposer; de quoi
ntilhomme fut incontinent averti par une vieille duite à leur message, de laquelle nous ferons bientôt mention. Étant arrivé au château, il demanda en quelle disposition était monsieur, et s'il y avait ordre de l'aller voir; auquel il fut fait réponse que non, et qu'il reposait, mais que madamoiselle était au jardin seule qui se promenait, et laquelle on allait avertir de sa venue. « Je ne lui donnerai, dit-il, pas cette peine, mais je Tirai trouver au jardin. » Arrivé au jardin, et acertené {assuré) de l'indisposition de monsieur, il commença à continuer ses anciennes privautés avec la damoiselle, et la baisa et rebaisa par plusieurs fois jusques à lui mettre la main au sein et user d'autres préparatifs d'amour qui ne doivent être permis avec telle privauté qu'aux seuls maris. Mais cependant qu'ils se donnaient là du bon temps, le mari ne dormait pas, lequel était sorti de sa chambre passé a {il y a) deux heures,
tit monté en la plus haute tour de son château à une petite fenêtre treillissée de laquelle il pouvait voir tout ce qui se faisait au circuit de sa maison; et, avisant lors toutes ces caresses, il n'attendait sinon que le gentilhomme se mît en devoir de passer outre, afin de décharger sa mortelle colère sur tous deux. Mais, se craignant que le trop long séjour qu'ils faisaient au jardin ne leur apportât quelque ennui, s'en retournèrent au château avec propos délibéré de contenter leurs désirs sitôt que l'opportunité se présenterait. Le seigneur ayant observé tout ce qui s'était passé entre eux, retourna en sa chambre et se mit au lit, feignant être malade, comme il avait fait tout le jour. L'heure du souper venue, madame lui
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alla demander s'il lui plaisait souper en sa chambre ou en la salle; à laquelle il fit réponse avec un visage masqué de joie qu'il se commençait à trouver bien, et qu'il avait reposé toute l'après-dîner, et qu'il était délibéré de souper en bas, et manda ce soir même ce jeune gentilhomme pour lui faire compagnie à souper, et sut tant bien dissimuler son juste courroux que ni la femme ni le gentilhomme ne s'en aperçurent aucunement. Et continua encore l'espace de quinze jours ou trois semaines, le seigneur avec sa femme, la chérissant aussi soigneusement que le premier mois qu'il l'épousa, de sorte que, lorsque cette pauvre misérable pensait être victorieuse du mari et de l'ami, c'était l'heure où la fortune ourdissait petit à petit la toile et le filet auquel elle la voulait enclore. Ce seigneur, ne pouvant plus supporter son mal, outré d'une extrême colère, voyant qu'il n'y avait ordre de les surprendre étant présent, se délibéra de bientôt mourir ou d'y pourvoir; et, pour mieux écouter son vouloir, il va contrefaire une lettre du duc, déguisant son écriture, et la porta secrètement à la poste lui seul, qui n'était guère éloignée de là, et commanda au postillon qu'il la lui apportât le jour séquent {suivant) au château, et feignît que le duc la lui envoyait. Ce que le postillon sut si bien déguiser qu'il la lui présenta pendant qu'il soupait. Et, afin de mieux entretenir sa femme en son erreur, après qu'il l'eut lue la lui offrit pour lire; laquelle ne contenait autre chose sinon que le duc lui commandait partir soudain en diligence avec son train, pour aller en ambassade en France. Ce fait, il lui dit : « M' amie, vous voyez comme je suis contraint de partir en diligence, encore que soit à mon grand regret. Commandez que mes gens soient prêts le matin, et qu'ils s'en aillent devant m'attendre à Turin, où est monseigneur le duc à présent. Je partirai demain au soir après souper, et m'en irai toute la nuit en poste à la fraîche heure. «Et, afin de mieux décevoir cette pauvre malheureuse, il s'en va à son cabinet, prit sa bougette {bourse) où étaient la plupart de ses trésors, et, la lui offrant, il dit qu'il craignait de faire long séjour en France, et, partant, qu'il la lui laissait pour subvenir à ses nécessités. Et, après que tout son train fut parti, il se réserva seulement un valet de chambre, duquel il avait autrefois éprouvé la fidélité, et, tout le jour, ne cessa de chérir et caresser sa femme avec plus grands signes d'amitié qu'il n'avait accoutumé. Mais la pauvrette ne prévoyait pas que c'étaient les faveurs du crocodile, qui applaudit quand
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il peut décevoir. Après qu'il eut soupe il fit une particulière remontrance à sa femme, comme elle devait ordonner des affaires de sa maison en son absence, et prit congé d'elle en la baisant à la judaïque. A peine avait ce seigneur chevauché deux ou trois milles qu'elle envoya la vieille avertir son amant du département (dépari) de son mari, et qu'il pouvait venir en toute sûreté coucher avec elle au château, considère que îrviteurs s'en étaient allés accompagner leur maître et qu'il ne resterait que quelques valets et ses deux damoiselles.,
telles n'avaient de coutume de coucher en sa chambre. Ce gracieux message entendu, le gentilhomme ne fut paresseux de comparaître à cette assignation, et la vieille le sut si bien guider qu'elle fit entrer en la chambre de madame, où amour les aveugla si bien qu'ils se couchèrent ensemble au lit où monseigneur avait accoutumé de coucher, et la vieille se coucha en un autre lit en la même chambre et ferma la porte par
ns eux. Mais pendant que ces deux pauvres passionnés amants pensaient avoir atteint au comble de toute félicité et joui à pleines voiles des faveurs de ce petit dieu, fortune voulut être de la partie, qui, pour le dernier mets de la fête, leur apprêta des confitures si amères qu'il leur fit coûter la vie à tous deux par une si cruelle mort que, si ceux qui font profession de semblable chose y prenaient exemple, il y aurait moins de femmes diffamées et peu de maris trompés. Ce seigneur pour ce soir ne fit pas longue traite, car il alla descendre de cheval chez un sien châtelain qu'il connaissait fidèle, auquel, présent son valet de chambre, il fit le discours des amours du gentilhomme et de sa femme, et lui commanda de s'armer promptement et de prendre une couple de pistolets, d'arquebuses pour le suivre. A quoi l'autre obéit. Et, arrivé à la porte du château, il dit à son châtelain : « Frappez à la porte, et
ez d'être seul, et dites que, passant par votre maison, je vous ai laissé un mémoire pour apporter à ma dame, et, pource que c'est une chose de conséquence et qui requiert célérité, vous avez été contraint la porter de nuit. » Ayant frap la porte assez légèrement (de peur que ceux qui étaient aux chambres l'entendissent), quelque valet se lève qui couchait au portai!, lequel, entendant la voix du châtelain, parce, qu'il était des plus favoris de monsieur, lui ouvre la porte; et la première chose qu'ils firent, ils allumèrent une torche et montèrent tous trois à la chambre de monsieur, sans permettre que personne avertît madame de leur venue. Arrivés à la
porte de la chambre, le châtelain heurte, le bruit duquel fut incontinent entendu par la vieille, laquelle, sans ouvrir, demanda qui c'était. « C'est moi tel (un tel), dit le châtelain, qui apporte une lettre à madame de la part de monseigneur, lequel, allant cette nuit à Turin en poste, a passé par ma maison et m'a expressément commandé la lui faire tenir, à qtmi je n'ai aucunement voulu faillir. » Ce qu'entendu de la dame, qui n'eût jamais pensé que son vassal, homme simple, eût voulu bâtir une telle trahison, dit à la vieille : « Recevez la lettre à la porte sans qu'il entre, et je ferai le contenu. » La vieille, qui pensait seulement entr'ouvrir la porte et recevoir la lettre, fut étonnée quand le châtelain, lui donnant un coup de pied en l'estomac, la jeta à la renverse, où elle fut plus d'un quart d'heure sans parler et se mouvoir. Et lors, entrant tous trois de furie en la chambre, ayant les pistolets en main, trouvèrent ces deux misérables amants tout nus; lesquels, se voyant surpris en tel état, furent aussi honteux qu'Eve et Adam lorsque leur péché fut manifesté devant Dieu. Et, ne sachant que faire, eurent refuge à leurs larmes. Mais, à l'instant même, ils lièrent les bras et les jambes du pauvre gentilhomme avec les licols de leurs chevaux qu'ils avaient apportés exprès. Et lors le seigneur commanda que les deux damoiselles qui étaient au château et quelque reste de valets fussent appelés pour assister et prendre exemple à ce beau spectacle. Et, étant ainsi tout ce menu peuple congrégé (assemblé), le seigneur s'adressant à sa femme, lui dit : « Viens çà, louve, vile et détestable, puisque tuas eu le cœur si traître et déloyal d'introduire ce ruffian infâme de nuit en mon château, non seulement pour me dérober l'honneur, lequel je préfère à la vie, mais, qui plus est, pour rompre à perpétuité le saint et précieux lien de mariage par lequel nous étions liés et unis ensemble. Aussi veux-je maintenant que de tes propres mains, par lesquelles tu me donnas le premier témoignage de ta foi, il soit maintenant pendu et étranglé en présence de tous, ne sachant inventer autre supplice plus grand, pour satisfaire à ta coulpe, que te contraindre de meurtrir celui lequel tu as préféré à ta réputation, à mon honneur et à ta vie. » Et ayant prononcé cet arrêt fatal, il envoya quérir un gros clou de charrette, qu'il fit attacher à la poutre de la chambre, et fit apporter une échelle, et lors la contraignit d'attacher le collier de l'ordre des malheureux au col de son triste amant, et, parce qu'elle ne pouvait seule satisfaire à une charge si griève et si pesante,
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il ordonna que, ainsi que la vieille avait été loyale ministre
■ meurs de sa femme, ainsi le seconderait-elle en l'accomhef-d'œuvre. Et furent par ce moyen réduites à telle extrémité ces deux pauvres misérables qu'elles étranglèrent de leurs mains cet infortuné gentilhomme, de la mort duquel le seigneur n'étant encore satisfait, fit brûler le lit. et la coite (7/7) et les draps auxquels ils avaient reçu leurs plaisirs passés. Et fit ôter le reste des autres ustensiles qui étaient en la chambre, et voulut seulement qu'on y laissât autant de paille qu'il en faudrait pour coucher deux chiens;
il dit à sa femme : « Femme malheureuse entre les malneureuses, puisque tu n'as eu égard au rang d'honneur auquel fortune t'avait appelée, ayant été par mon moyen faite de simple damoiselle grande dame, et que tu as préféré l'accointance
\e d'un mien sujet à ma chaste amitié, aussi veux-je que
tu lui fasses désormais continuelle compagnie, sans que tu
S jour de ta vie d'auprès de lui, tant que son corps putréfié
ait donné fin à la tienne. » Et dès lors il fit murailler toutes
S nêtres et la porte même, tellement qu'il était impossible d'en sortir, et fit seulement laisser un petit pertuis ouvert, par lequel on lui donnait du pain et de l'eau, donnant la charge de ceci à son châtelain. Et demeura cette pauvre malheureuse en la miséricorde de cette obscure prison, n'ayant autre compagnie que celle d'un corps mort. Et après avoir demeuré quelque temps en cette puanteur, sans air ou consolation, vaincue de douleur et d'extrême martyre, elle rendit l'âme à Dieu.
Un gentilhomme au seizième siècle est avant tout un citoyen et un soldat. Son premier devoir est d'être fit! son roi et de le défendre par les armes. Aussi lorsque, entraîné par le mouvement de la Renaissance, il se met à réfléchir sur sa conduite et à raisonner son activité, ce n'est pas assez pour lui que de se préoccuper de bien vivre et de bien mourir. Il ne lui suffit pas de réfléchir aux problèmes moraux, et de s'essayer à devenir par surcroît un homme de bonne compagnie. La politique et l'art militaire l'intéressent au premier chef. Sur ces deux points essentiels, c'est encore l'Italie surtout qui a fait son éducation.
Parmi les anciens Végèce et Frontin avaient traité de l'art militaire. On avait certes garde de négliger leurs enseignements. Tous les deux furent traduits en 1536 par Nicole Volkir, qui joignit à leurs œuvres un livre d'EIien, De l'ordre et instruction des batailles, et un livre de Modeste, Des vocables du fait de guerre. Mais depuis l'antiquité, les conditions de l'art militaire étaient bien modifiées. Les armes n'étaient plus les mêmes, l'artillerie changeait l'ordonnance des batailles. Les Italiens devaient donc être préférés aux anciens. François de Belleforest a traduit Six livres du maniement et conduite de l'art et faits militaires, auxquels par brève conférence et exemples tirés des histoires tant anciennes que modernes se voit à l'œil par les entreprises et succès des affaires passées comme il faut procéder à faire la guerre, soit en pleine campagne et bataille ouverte ou escarmouches, ou soit aux assauts des forteresses et défenses des villes, faits en italien par messire Bernardin Rocque. Mais le grand maître en ce genre c'est Machiavel dont le traité De l'art de la guerre fut traduit en 1546 par Jean Charrier qui mettait en épigraphe sur la première page de sa- traduction ces deux vers significatifs :
Soldats, armes, chevaux, hardiesse et vaillance Ne servent que bien peu sans conseil et prudence.