LA POLITIQUE ET L'ART MILITAIRE
Mais c'est en politique surtout que l'influence de Machiavel a été considérable. Là aussi les ouvrages anciens ne manquaient p °otitiques d'Aristote, déjà traduits par
:11e à la fin du quinzième siècle, le furent à nouveau par le savant Le Roy en 1568, et Le Roy y joignit un abondant commentaire pris aux auteurs les plus divers. Le Roy donnait ainsi sur chaque question un répertoire d'opinions et de considérations autorisées. Il mettait l'expérience politique des anciens à la disposition de ses contemporain s. Mais ce sont les événements qui ont déterminé un mouvement d'intérêt considérable pour les idées politiques, qui ont fait goûter les ouvrages de cette sorte. Les guerres de religion ont déchaîné des pamphlets et des écrits politiques nombreux. Chacun cherchait à justifier son attitude. Les révoltés s'efforçaient d'établir le droit à la révolte, et de déterminer les cas où ce droit pouvait s'exercer. Après la Saint- Barthélémy on alla plus loin : le roi ayant manqué de bonne foi envers ses sujets, les persécutés cherchèrent les moyens de limiter l'autorité royale; on imagina diverses théories qui fondaient un pouvoir populaire plus ou moins large à côté du pouvoir royal, on prétendit même légitimer le tyran nicide. Par réaction quelques catholiques se jetaient dans l'extrême opposé et formulaient les théories les plus absolutistes du pouvoir royal. Les esprits modérés tentaient une œuvre de conciliation et occupaient toutes les positions intermédiaires.
Or, Machiavel avait présenté une théorie très réaliste de la monarchie absolue. Traitant la politique comme une science distincte, il avait recherché, indépendamment de toute considération étrangère, religieuse ou morale, par quels procédés le monarque peut assurer le plus efficacement son pouvoir. Il avait paru ainsi débarrasser les rois des deux freins qui avaient jusqu'alors limité leur autorité. Aussi le livre du Prince fit-il scandale. On pouvait répondre que Machiavel n'avait pas conseillé aux monarques de s'affranchir de la religion et de la morale, qu'il avait seulement indiqué les moyens de gouvernement dont usent ceux qui en sont affranchis. Mais n'y avait-il pas là
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déjà un danger suffisant, et n'était-il pas à craindre que, lisant des préceptes politiques si séduisants et si flatteurs pour leur ambition, les monarques ne fussent tentés de les appliquer et de se libérer de toute entrave? Que- Machiavel n'ait fait qu'observer les princes italiens d< temps et mettre leur pratique en théorie, il est possible; mais, pensait-on, cet exemple n'en était pas moins mauvais à faire connaître, et il était néfaste de codifier de pareilles pratiques. Et puis, on croyait voir par ses livres que personnellement Machiavel était fort indifférent à la religion et à la morale. Toujours est-il que les protestants le rendirent responsable de la conduite du roi et de la Saint-Barthélémy. La cour s'était faite tout italienne. L'autorité d'une Italienne, Catherine de Médicis, y était prépondérante. Bien sûr elle avait importé chez nous les habitudes et les doctrines' politiques de l'Italie. Elle cédait aux suggestions du grand théoricien italien. Machiavel avait enseigné aux princes à ne pas tenir leur parole. Il leur avait appris que la fin justifie les moyens et que la raison d'État excuse tous les crimes. Que fallait-il de plus? Chacun se mit à discuter et à critiquer le livre du Prince. Il est cité sans cesse dans les pamphlets protestants et dans les écrits politiques qui émanent de tous les partis. Sans doute, pour le combattre on puise chez d'autres théoriciens. Les Aristote et les Cicéron aident à former l'idée d'un pouvoir populaire, et les Politiques de Le Roy peuvent être utilisés avec profit. L'Italie y contribue d'ailleurs également par l'exemple de la république vénitienne. Mais c'est autour de Machiavel que la bataille se livre. Sans cesse on revient à lui. Gentillet écrit un volume tout entier pour le réfuter. 11 l'accable d'injures, « puant Machiavel, puant menteur, cette bête de Machiavel >,etc. En termes plus polis Bodin danssa République, La Noue (1) dans ses Discours politiques et beaucoup d'autres lui font rudement son procès. Le livre du Prince fut trois fois traduit chez nous : par
(i) Illustre réforme (i $ 3 i-i S9 0 qui prit une part active aux guerres de religion. Ses discours politiques et militaires (1 $87), écrits pendant une dure captivité, montrent en lui un homme de guerre et un homme de bien.