LE SENTIMENT DE L'AMOUR
mourir. Horace, par exemple, lui donne une conscience plus claire de tant de goûts qui leur sont communs, de cet égoïsme épicurien qui les pousse l'un et l'autre à jouir du présent sans se préoccuper de l'avenir, à se contenter de ce qu'ils possèdent plutôt qu'à chercher les moyens d'acquérir plus de biens et de réputation, à se bâtir un idéal de bon sens et de modération qui suppose beaucoup de sagesse, s'il manque un peu de noblesse et d'élévation morale. Et chacun sait combien cette attitude morale, qu'Horace avait aidé à fixer, eut de retentissement sur toutes les opinions et les doctrines de Montaigne.
Les traductions de poètes ont donc contribué à cette découverte de la nature humaine par l'homme, à cette culture et à cet épanouissement de toutes ses facultés qui constituent peut-être le trait le plus caractéristique de la Renaissance. Elles parlaient à nos Français de tous les sentiments qui habitent le cœur humain, elles les développaient tous, les exaltaient, les analysaient dans leurs nuances les plus complexes : l'amour de la gloire, le goût de la nature, l'horreur de la mort, la joie de vivre, etc. Mais c'est l'amour peutêtre qu'elles ont représenté sous le plus de formes diverses et sur lequel elles ont répandu le plus d'idées neuves.
Les principaux maîtres de l'amour pour notre seizième siècle ont été parmi les poètes : Anacréon, Virgile, Ovide et Pétrarque. Avec Pétrarque nous avons l'amour platonique, qui se subtilise, qui se raffine cà force de se complaire en lui-même et de s'analyser. Avec Ovide et Martial c'est un amour réaliste, lascif et quelquefois brutal, mais qui masque sa grossièreté d'esprit et de raffinement. Anacréon nous offre l'amour facile, spirituel, aimable, qui ne se sépare guère de la chanson à boire; Virgile, la passion déchirante, torturante, dont le quatrième livre de V Enéide est resté longtemps pour nos poètes le principal modèle. Il faudrait ajouter à ces noms ceux des élégiaques latins, Catulle, Tibulle et Properce, mais chez eux nous retrouverions les mêmes formes du sentiment et ils ont été moins traduits que ceux que je viens de citer. Leur influence semble avoir été moins grande.
Certes l'amour avait été célébré chez nous avec pei s rance. Qui ne voit cependant combien Anacréon, Virgile, Ovide et Pétrarque, pour nous tenir à ceux-là, apportaient d'éléments nouveaux pour le mieux connaître et le cultiver? On peut dire que Pétrarque et Ovide n'ont guère fait que renouveler deux formes d'inspiration qui déjà étaient vivantes chez nous. Encore est-il qu'ils les ont renouvelées, infiniment enrichies et affinées. Mais les élans enflammés d'une Didon et les chansons délicates que Remy Belleau traduisit sous le nom d'Anacréon procèdent d'inspirations qui n'étaient guère représentées encore chez nous. A titre d'exemples nous emprunterons quelques courts extraits aux traducteurs de ces quatre poètes.
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