DISCOURS SUR LA PREMIÈRE DÉCADE DE TITE-LIVE
Préface.
Souventes fois j'ai considéré en moi-même l'honneur étrange que l'on porte à l'antiquité, voire jusques à racheter à gros deniers un fragment d'une vieille statue que l'on garde après
en lieu apparent de la maison comme précieuse relique, Ton montre aux gens par grande excellence, et ceux du métier se tiennent bien tiers d'en avoir la vue pour y prendre patron. D'autre part, je me suis grandement ébahi de nous voir quasi adorer les hauts faits et vertueux que l'histoire raconte de tant d'empereurs, rois, seigneurs, capitaines, soldats, gouverneurs de pays, néanmoins ne voir personne qui prenne peine de les ensuivre (imiter), ains {mais) que chacun les fuie, de sorte qu'il demeuré au monde aucun signe ne seulement ombre de l'ancienne vertu. Toutefois je m'ébahis ensemble et me déplaît que, s'il est question de juger procès, de guérir maladies, on n'a recours a autres qu'aux anciens, qui nous en ont laissé par écrit les vraies décisions et remèdes. Aussi le droit civil et la médecine n'est autre chose qu'un recueil des opinions et avis des plus experts jurisconsultes et médecins qui jadis ont été; sur lesquels aujourd'hui ceux qui s'en mêlent règlent entièrement leurs jugements et ordonnances. Mais, quant à établir gir un empire ou royaume, entretenir les états d'icelui, donner ordre à la guerre, étendre et élargir ses limites, l'on
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n'en voit point qui se conforme aux exemples des vieils anc Et crois que cela ne procède tant de la débilité à laquelle la nourriture présente a réduit le monde ou du mal que l'oisiveté ambitieuse a causé en plusieurs provinces et cités chrétiennes que par ignorance d'histoire et faute de n'en lire les livr de ne les entendre au fond et bien savourer et goûter. Car la plupart de ceux qui les manient ne cueillent que la ileur tendre du plaisir des accidents divers qui s'y voient, laissent le fruit principal de leurs moyens et prudente conduite en leurs affaires, que surtout il faudrait connaître et en user au besoin. 11 y en a qui s'excusent sur la difficulté ou impossibilité qui serait à appliquer les œuvres de ce temps-là au nôtre, comme si le soleil, les éléments, les hommes fussent tous changés depuis, tant en cours, mouvement, ordre, qu'en puissance et influence. Cette erreur m'a semblé de grande importance et m'a mu de discourir sur les décades de Tite-Live qui ont été sauvées du déluge des Goths et des Barbares, et déduire sur les propos qui y sont les faits vieils et nouveaux d'eux et des autres peuples étranges (étrangers), lesquels par conformité ou contrariété pourraient éclaircir la matière. Mon entreprise tend en somme à faire ouverture du moyen qu'il convient tenir pour tirer profit de l'histoire; à laquelle j'espère fournir, moyennant l'aide de ceux qui m'y ont fait entrer; à tout le moins que, si je ne la mets à chef (achève), celui qui s'y mettra après moi n'y trouvera pas grand'besogne à faire.
Que Von voit souvent pareils accidents en divers peuples (1).
Celui qui se met à contempler les choses présentes et passées connaît que de tout temps les gens ont eu les mêmes désirs, affections et humeurs qu'ils ont encore, de sorte qu'il serait aisé par la connaissance de l'histoire prévoir les choses à venir et y appliquer tels remèdes que les anciens, ou, si l'on n'y en trouvait d'exprès, en inventer de nouveaux à la semblance des cas. Voilà d'où vient que toujours adviennent les malheurs qui autrefois sont advenus, parce que ceux qui ont le maniement des affaires ne tiennent compte de l'histoire, et, s'ils en lisent, n'entendent pas le sens moral et mystique. Je ne puis épargner Florence quand elle vient à propos. L'an nonante-quatre de
(ii Liv. Ier, chap. xxxix.
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son origine elle avait perdu grande partie de sa seigneurie, comme Pise et autres terras, pour lesquelles recouvrer il lui convint mener guerre à ceux qui s'étaient mis dedans. Les
lient forts et délibérés de ne lâcher prise, dont il lui o>ùta bon, sans rien y acquester. De cette grosse dépense
on vint aux impositions: de l'imposition le peuple, qui se sentit mmença à se plaindre et murmurer. Or, y avait lors dix citoyens des plus apparents, qu'ils nommaient les dix de guerre, pource que la seigneurie s'en reposait en eux de l'administration totale. Le peuple se mit à tempêter et crier que c'était par eux que la guerre était venue et qu'on y consommait
pendait (Jt^v usait) si gros deniers qu'il les fallait déposer pour bien remédier à tout : le temps expiré, on n'en crée point de nouveaux, et demeure le gouvernement en son premier état, bons personnages furent ôtés qui entendaient le fait de la guerre, tout commença à aller de mal en pis, et tant s'en fallut qu'on recouvrât Pise et le demeurant qu'on querellait que l'on perdit encore Arezze et maintes autres places. De quoi s'aperce vaut le peuple, et comme il était bien tromp qu'il pensait que son mal procédât du médecin
et non de la lièvre, refit les dix commissaires qu'il avait cassés. humeur eut aussi son cours à Rome par une fantaisie qui prit à la commune que les consuls étaient cause de la peine et du travail qu'elle portait incessamment en tant de guerres sur guerres, et que, pour y donner ordre et avoir repos, il les fallait défaire du tout, qu'il n'y en eût plus, ou limiter leur autorité, en sorte qu'ils n'eussent aucun pouvoir sur lui ni en la ville ni dehors. Ils jugeaient que tout venait de la noblesse qui prenait plaisir à leur misère et pauvreté, et qu'elle les tirait ainsi souvent aux champs pour les faire tuer là comme bêtes, d'autant qu'à Rome on ne leur pouvait pas faire ce qu'on voulait, a cause des tribuns qui étaient là pour les défendre. Mais ils s'abusaient grandement, car il n'y avait autre cause que l'ambition et l'envie de leurs voisins qui ne tâchaient qu'a
inverser et défaire. Le premier qui en osa porter parole fut Terentillus, tribun. Il mit en avant que le plus expédient était de créer cinq personnes qui auraient égard sur les consuls. A quoi la noblesse s'opposa et fit, comme il est croyable, tout son effort pour l'empêcher, car c'était la débouter de son rang et de toute l'autorité qu'elle avait en la république; c'était, à dire vrai, abaisser et abâtardir la majesté de l'empire. Nonobstant telle fut l'obstination des tribuns que ce vénérable nom
de consul en fut tollu (enlevé), et depuis se contenta le peuple aveuglé de faire des tribuns de puissance consulaire, montrant que sa colère était plus sur le nom que sur autre chose A la fin fut contrainte Rome de revenir à ses consuls, comme Florence à ses dix de guerre.