I. Le Roman : H$rb$ray des Essarte, traducteur de VAtnadis
— II. La philosophie morale : Guterry, traducteur de Gucvara; Claude Gruget, traducteur de Messie. — III. Les histoires des pays lointains : Martin Future, traducteur de /.<•/ ■mira; Simon Goulard, traducteur dïOsorio et de
Castaneda.
Pour les livres espagnols des traductions étaient beaucoup plus nécessaires que pour les livres grecs, latins ou italiens. Beaucoup de Français lisaient ces trois langues. soldats, des diplomates, des gens de lettres, même des gens du monde comprenaient et parlaient l'italien sous François I,r et, surtout, sous ses successeurs, et les savants étaient nombreux chez nous qui pouvaient lire le grec et le latin. Par eux un contact pouvait s'établir entre la civilisation française et les littératures étrangères, et, sans le secours des traductions, ils auraient pu répandre chez nous les idées qu'ils puisaient dans leurs livres. On comprenait, au contraire, fort peu l'espagnol. Il n'existait guère de manuels au seizième siècle destinés à faciliter à des Français l'étude de la langue espagnole, ce qui indique qu'on se souciait peu de l'appreudre. On n'imprimait chez nous presque pas de livres espagnols, parce que pour eux il n'y avait pas de public, tandis qu'on imprimait beaucoup de livres italiens, grecs et latins. Si Henri II savait l'espagnol et s'intéressait aux choses de l'Espagne, c'est parce qu'il avait demeuré
connue otage à Madrid. Ses sujets ne l'imitaient guère en cela.
Pendant tout le moyen âge, la France avait eu fort peu de rapports avec l'Espagne sa voisine. Le morcellement de la péninsule en petits États souvent rivaux ne lui permettait pas d'exercer une influence politique en Europe. Toutes ses forces étaient absorbées d'ailleurs par la lutte contre les Maures. Quelques seigneurs français passaient les Pyrénées pour participer à la croisade sainte contre les musulmans que la chrétienté jugeait de son devoir de rejeter en Afrique. De nombreux pèlerins s'engageaient chaque année sur la route qui conduisait à Saint-Jacques de Compostelle, en Galice; et le mot d'Espagne n'éveillait guère chez nous dans les imaginations que des idées de croisade et de pèlerinage. Mais à la fin du quinzième siècle, un mariage politique unit sous un même monarque les deux puissants royaumes de Castille et d'Aragon. La prise de Grenade assura le triomphe définitif de la monarchie sur les Maures. En même temps la découverte de l'Amérique et la conquête de pays considérables faisaient affluer les richesses dans la péninsule et grandissaient son prestige dans le monde civilisé. L'aube d'une ère nouvelle se levait pour l'Espagne. A la faveur d'une prospérité politique et matérielle inaccoutumée, on s'adonna à la culture des lettres et des arts, au moment même où l'imprimerie se répandait et où les littératures anciennes étaient vulgarisées. Ce fut seulement à la fin du seizième siècle, au temps de Brantôme, qui admirait si fort le caractère castillan, qui parlait l'espagnol et mêlait tant d'hispanismes à son français, que les relations des deux pays devinrent très étroites, et que les Français se mirent à apprendre la langue de leurs voisins. Mais déjà depuis longtemps les idées espagnoles pénétraient chez nous. Si l'influence de l'Espagne sur notre littérature est importante, surtout au dix-septième siècle, sous le règne de Louis XIII, dès le seizième les traducteurs nous avaient fait connaître les principales œuvres de nos voisins.
La renaissance espagnole ne se confond pas avec la renaissance italienne. Elle a sa couleur propre. Elle reflète
iractère national et porto la marque des circonstances particulières dans lesquelles elle s'est épanouie, L'Espagne est restée, beaucoup plus que l'Italie, fidèle aux traditions
du moyen âge. L'esprit nouveau l'a pénétrée moins profondément Elle n'est pas comme l'Italie devenue tonte païenne et n'a pas tout oublié dans l'ivresse de l'idéal antique. La religion y est restée plus vivace avec tout son ge de superstitions populaires. Tandis que bien souvent l'Italie semblait se mettre à l'école exclusive de la morale antique, et que 1 epicurisme faisait chez elle de si rapides progrès, en Espagne les enseignements des maîtres anciens s'accordaient avec les enseignements chrétiens, et ^commandaient de leur conformité avec les préceptes du christianisme. Elle conservait quelque chose de son mysticisme religieux. Les esprits ayant moins de souplesse, l'érudition était plus lourde, plus tapageuse, plus indigeste. Très vif restait le goût des grandes aventures, auquel les expéditions d'Amérique venaient de fournir un inépuisable et grisant aliment; très vif aussi le goût des récits chevaleresques, où les aventures fantastiques tenaient tant de place, et où les grands coups d'épée mis au service des dames continuaient à enchanter les chaudes imaginations île la Castille. Sans doute l'Espagne subissait le prestige de l'Italie. Elle s'italianisait comme l'Europe entière à cette époque. Aussi sur quelques points ne faisait-elle guère que répéter les leçons des anciens et des Italiens. Mais parfois aussi elle y mêlait son génie propre, et son influence se distingue de celle de ses modèles.
Il esta remarquer que sa poésie, bien que déjà riche, n'a pas été connue chez nous au seizième siècle. Seuls des poètes de l'extrême fin du siècle, Desportes et Bertaut, sembleront lui emprunter quelque chose. La Pléiade parait l'ignorer. Tandis que les grands poètes italiens trouvent tous des traducteurs, on ne traduit pas la poésie espagnole. • par ses prosateurs que l'Espagne a agi sur l'esprit français au seizième siècle.
Nous pouvons distinguer cinq genres d'écrits qui semblent avoir été particulièrement goûtés chez nous. Je ne
mentionnerai que pour mémoire les deux premiers qui se rattachent à peine au mouvement de la Renaissance. La
fameuse Célestine, trois fois traduite chez nous en cinquante ans, est une oeuvre satirique de la fin du quinzième siècle, qui par son esprit se rattache étroitement au moyen âge. La morale religieuse et la théologie ont produit des œuvres nombreuses dont les principales ont été traduites en français, et ont joui dans notre pays d'une grande vogue, attestée par de fréquentes réimpressions. Les Espagnols, qui ont donné au monde Ignace de Loyola, apparaissent alors comme des directeurs de la conscience religieuse et des réformateurs de l'Eglise catholique. On lit surtout Louis de Grenade, dont le Mémorial de la vie chrétienne et Le Guide du pécheur sont particulièrement bien accueillis.
Les trois autres genres méritent de nous retenir davantage. Ce sont : le roman, la philosophie morale et les récits de voyages.
L'Espagne nous a inondés de romans comme l'Italie nous inondait de nouvelles. Les Amadis à eux seuls constituent une littérature considérable. Le sujet en est fort complexe. Le roi Périon, voyageant et cherchant des aventures à la manière des chevaliers du moyen âge, arrive à la cour de Garinter, roi de petite Bretagne, où la belle Élisène s'éprend de lui. Elisène est la fille du roi. De leurs amours clandestines naît le jeune Amadis, qu'une servante se charge d'enfermer dans un coffret et d'exposer, nouveau Moïse, sur le fleuve prochain dont les eaux l'emportent à la mer. Mais là, un seigneur d'Ecosse nommé Gandales recueille le coffret flottant, et le héros futur est élevé à la cour du roi d'Ecosse. Tous ignorent sa naissance. On l'appelle le damoisel de la mer ». Très précoce, à douze ans le damoisel de la mer, dont chacun admire la force physique et la bonne grâce, s'éprend de la fille du roi Lisuard, la petite Oriane, âgée de dix ans. Au fond de son cœur il jure fidélité à la petite Oriane; il obtient du roi d'Ecosse en dépit de sa jeunesse d'être armé chevalier, et le voilà qui court le monde pour conquérir sa dame par ses exploits. Le hasard et les fées servent bien les chevaliers. La fée
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ande lui donne une lance enchantée. Le (îasard lui fait rencontrer dans an bois (.'carte un noble seigneur que des
malfaiteurs sont sur le point de faire mourir. Le jeune
- le délivre, et ce seigneur se trouve être Périon, qui
emmène à sa cour son libérateur, où il est reconnu pour
sou fils. Puis les grands faits de prouesse se multiplient.
iis n'est pas seul à les accomplir. Son frère (ialaor,
qui, ravi dès son bas âge par un géant, n'a pas eu une jeu-
e moins merveilleuse, rivalise de bravoure 'avec lui. Amadis se signale surtout au château du père d'Oriane, chez le roi l.isuard, qu'il délivre de quelques-uns de ses ennemis, et auquel il rend la liberté. Le roman semble achevé : le héros a bien mérité celle qu'il aime. Mais nous ne sommes encore qu'à la fin du premier livre. Bien que
iventures se soient multipliées au milieu d'intrigues ench ]ui compliquent sans cesse l'action et l'égarent
loin du sujet, il en faut imaginer d'autres encore. Et voilà que dtux difficultés nouvelles vont s'opposer au bonheur tics deux amants. C'est d'abord la jalousie d'Oriane qui, soupçonnant Amadis d'aimer la belle Briolaine, le jette au
spoir. Puis, quand parmi long exil et par de nouveaux exploits, il a reconquis le coeur d'Oriane, le roi Lisuard se met en fantaisie de donner sa fille à l'empereur Cattin, de la sacrifier à ses intérêts politiques. La fidèle jeune fille refuse, se laisse enlever par des amis d'Amadis, et nous retrouvons encore des combats sans fin et des exploits prodigieux qui assurent, à la fin du quatrième livre, le bonheur des deux amants. Puis pendant huit autres livres ce sont à peu de chose près toujours les mêmes intrigues et les mêmes aventures, à travers lesquelles nous suivons, de génération en génération, les descendants d'Amadis et d'( )riane. La compilation espagnole s'arrêtait là, mais le goût du temps ne se tenait point pour satisfait. On imita, on répéta sans se lasser les mêmes histoires, et les suites de YAmadis atteignirent jusqu'au vingt-cinquième livre. Quelques-uns de ces livres même revêtirent plusieurs formes différentes. Certains d'entre eux furent doublés, d'autres triplés. Ce fut un véritable engouement.
Les huit premiers livres avaient été traduits par d'I I beray des Essarts entre 1540 et 1548, et la traduction de des Essarts, louée même par des écrivains trop délicats pour goûter YAmadis, est regardée comme l'un des monuments de la langue française au seizième siècle. Il mettait au service des romans espagnols une langue relativement très pure. C'est que tout le monde désirait les connaître, et ceux mêmes qui déplorent cette vogue, les poètes de la Pléiade, qui sont obligés par leurs doctrines littéraires de la condamner, sont dans la nécessité de la reconnaître. Que cherchait-on dans ces interminables récits? Assurément les mêmes plaisirs que dans les romans du moyen âge, dans les Lancelot et les Tristan que YAmadis imite visiblement en divers passages. Les imaginations rêvent toujours d'aventures compliquées et de grands coups d'épée. Mais on y cherchait autre chose encore. L'Amadls de Gaule n'est pas une simple imitation des romans de la Table ronde. Il accommode les vieilles légendes au goût contemporain. Les dames et les seigneurs de la cour française, encore à demi chevaleresque, y trouvent un véritable code des belles manières. C'est un bréviaire où l'on apprend à penser, à sentir, et à exprimer ses sentiments en beau langage. La peinture de l'amour se fait plus variée et plus précise. Elle comporte des analyses relativement délicates de types féminins. Oriane, en face de son père Lisuard qui veut l'envoyer auprès de l'empereur, a déjà la fermeté d'Iphigénie parlant à son père Agamemnon. Et puis, dans YAma dis on prend le ton de la conversation distinguée, on apprend à parler aux dames, à écrire des lettres galantes. En 1559 on imprime le Trésor de tous les livres d'Amadïs de Gaule, contenant les harangues, épitres, courriers, lettres missives, demandes, réponses, répliques, sentences, cartels, complaintes et autres choses plus excellentes, très utiles pour Instruire la noblesse française à l'éloquence, vertu et générosité. Et ce recueil est réédité à diverses reprises avant la fin du siècle. Un tel titre est significatif. Ces hommes, encore mal dégrossis, se sentaient gauches dans le commerce du monde; ils éprouvaient le besoin
d'être guidés, d'être policés, et c'était leur rendre service
que de ramasser ainsi dans un même volume toutes les leçons de bonnes manières que contenait disséminées dans
•nbreux in-folio YAmadis de Gaule.
sont encore les mêmes exemples que nos compatriote s demandent à de courts romans espagnols qui ont été traduits avant YAmadis et dont YAmadis n'a pas interrompu le succès. Là encore, au milieu de décors allégoriques, tels que le moyen âgé les avait aimés, et d'aventures chevaleresques, ils trouvaient des analyses de passion amoureuse et des modèles de lettres et de conversations galantes. Le récit des Amours iVArnulîc et de Lueenda, également traduit par d'Herberay des Essarts, n'eut pas moins de dixsept éditions. Mais plutôt que dans ce court récit, c'est dans le Trésor des Amadis que nous chercherons la manière de des Essarts.
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