HERBERAY DES ESSARTS
trouver jamais devant moi ni en part où je réside; et soyez, sûr
que l'ardente affection que je vous portais est convertie par
démérite en inimitié et cruelle furie. Or allez donques
rmais ailleurs essayer avec votre foi parjurée et paroles amies, abuser autres malheureuses comme moi, sans que vous iez ci-après que nulle de VOS excuses puisse avoir lieu en mon endroit; ainsi (ma*s),sans plus VOUS vouloir voir, je lamenterai de ma triste vie avec abondance de larmes, lesquelles ne prendront cesse que par la lin de celle qui n'aura ; à mourir, sinon pour autant que vous en êtes homicide.
>n plainte cPAmadis qu'il fit ayant reçu la vigoureuse lettre fOriane démontrant la mobilité de fortune par laquelle elle le bannissait de sa compagnie (1).
Hélas! fortune par trop légère et sans rancune! à quelle ion m'avais-tu préféré et élevé entre tous les meilleurs Chevaliers, pour me ruiner après tant légèrement? Maintenant, j'aperçois bien que tu peux faire plus de mal en une heure que en mille ans,- car, si par le passé tu m'as donné du plaisir nu de la joie, tu me l'as dérobé à cette heure cruellement me laissant en amertume trop [beaucoup) pire que la mort. Et, puisqu'il te plaisait ainsi faire, que n'as-tu au moins égalé l'un à l'autre, vu que tu sais que, si autrefois tu m'as donné quelque contentement, ce n'a été pourtant sans le mêler avec angoisses rands ennuis. Par ainsi tu me devais réserver quelque peu d'espérance avec cette cruauté de laquelle tu me tourmentes à présent, exécutant en moi chose incompréhensible en la ceux que tu favorises, lesquels pour ne connaître ce mal, estiment les pompes, gloires et honneurs que tu leur . surs et perdurables, et n'ont souvenance qu'outre les tourments que leurs corps endurent pour les maintenir les âmes tombent au hasard de leur salut. Pourtant si avec les yeux de l'entendement que le souverain Seigneur leur a donnés pouvaient voir tes mobilités, ils désireraient plutôt ton adversité que ta légère prospérité, combien qu'elle soit conforme à leur sensualité; car par tes blandissements {flatteries) et mignoteries {eajoleries) tu les ruines et contrains à la lin d'en- .tu labyrinthe d'amertume, sans en pouvoir jamais sortir; •
(1 Liv. Il, chap. iv.
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et au contraire sont les adversités d'autant que, si on r patiemment, fuyant appétit et ambition désordonnée, l'on est élevé de ce lieu bas en la gloire perpétuelle. Et toutefois moi, trop infortuné, n'ai su choisir cette bonne part, vu que si tout le monde étant mien m'était tollu {enlevé) par toi, ayant seulement la bonne grâce de ma dame, elle serait suffisante pour me maintenir en toute grandeur et bonheur; laquelle me défaillant aussi, il est impossible que je puisse aucunement vivre. Pourtant {pour cela) je te supplie, en faveur et paiement, de ma loyauté, que tu ne me donnes la mort avec lenteur, mais, s'il t'est permis m'ôter la vie, que tu hâtes diligemment, prenant compassion de celui duquel tu ignores le tourment qu'il aura à plus vivre.
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Un autre genre espagnol n'a pas joui chez nous d'une vogue moindre que le roman, c'est le genre de la philosophie morale comme on disait alors. Le mot est bien ambitieux pour désigner les petites dissertations dépourvues d'originalité dont nous allons parler; employons-le cependant, puisque les contemporains en faisaient usage.
Dans l'espèce, nous avons affaire à des compilations destinées à vulgariser les idées et les connaissances de l'antiquité. Il est vrai que les idées morales y occupent une place privilégiée; mais des réflexions de tout genre, des faits historiques, des connaissances de physique ou d'histoire naturelle, des recettes d'astrologie, d'alchimie ou de cuisine s'y mêlent le plus souvent, et d'une manière tout à fait incohérente. C'est un pot-pourri des plus complexes, et la diversité doit en être l'un des principaux charmes.
La grande affaire au seizième siècle était de mettre à la portée de tous les trésors de l'antiquité. On se jetait sur on les répétait sous mille formes, on en extrayait la substance, on compilait des recueils d'exemples où chacun pût puiser des modèles pour sa conduite, des recueils d'apophtegmes, de sentences, d'adages qui condensaient en formules brèves, faciles à retenir, des règles pratiques, des recueils de prodiges encore et de cas merveilleux qui étaient une fête pour l'imagination. Mais ces compilations trèsérudites étaient pesantes. Vite on imagina un cadre plus populaire. On ramassa sous un même titre quelques exemples et quelques sentences qui avaient trait au même sujet, on y joignit quelques réflexions banales, et l'on écrivit ainsi dis leçons sur la cruauté, sur la jalousie, sur tous les vices et toutes les vertus. Le genre, qui semble inspiré de quelques anciens tels que Macrobe et Athénée, fut d'abord cultivé en latin par de grands humanistes. Des
hommes comme Ccelius Rodiginus, Crinitus et quelques autres lui ont dû la très grande célébrité dont ils ont joui durant tout le seizième siècle. De très bonne heure les écrivains en langue vulgaire se le sont approprié. N'était-ce surtout pour les ignorants que de telles compositions étaient précieuses, pour ceux qui n'avaient pas le temps d'apprendre les langues anciennes, et qui ne pouvaient pas consulter les ouvrages grecs et latins?
L'initiateur en Espagne fut don Antoine de Quevara, un personnage considérable à la cour de Castille. Il était évêque de Mondonedo. Au cadre de la leçon Guevara a préféré le cadre de la lettre. Il instruit ses correspondants. 11 le fait avec hauteur et vanité; la politesse n'est pas ce qui le distingue. Il reprend celui-ci sur sa manière d'écrire, celui-là sur son style, un troisième sur son papier, un autre encore sur son ignorance : c'est un véritable pédant.
« Vous, Seigneur, quand écrirez aucune missive, faites que les lignes soient droites, les lettres unies, égales, et les mots chacun à sa place, la lettre lisable {lisible), le papier net..., la pliure égale, et le cachet bien découvert, pource que c'est loi de cour de montrer sa prudence en ce que l'on écrit et l'honnêteté en la manière d'écrire. »
Et les éloges ne sont guère décernés d'une touche plus légère que les critiques.
« Maints y a qui m'écrivent de beaucoup de lieux plusieurs lettres, mais parfois les lettres sont telles qu'il me pèse de les lire, et me fâche encore plus de leur répondre. Voyant une lettre mal écrite et pirement dictée, il est impossible qu'on ne murmure d'icelle. Un laboureur se prise de labourer une terre droit avec sa charrue, et un homme ne se prisera-t-il point de bien écrire et bien dicter une lettre! Il y a beaucoup d'hommes qui aussi facilement prennent la plume pour écrire, comme le verre pour boire, ce qui se montre bien en leur lettre, d'autant qu'elle est mal lisable et inintelligible, les lettres mal droites, et les propos inconsidérés. Au moyen de quoi, et pour connaître si un homme est sage ou fol, il importe beaucoup avoir égard s'il écrit avec discrétion et s'il parle avec méditation. Car
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Phomme ne doit écrire ce qui lui vient en la fantaisie, ains (mois) ce que lui dicte la raison... Vos lettres, Seigneur, sont de telle qualité, que je prends plaisir à les lire, et ne me tache jamais de vous répondre, parce que vos facéties sont fortgravotre b»>n escient fort prudent. »
Quevara dit quelque part qu'on l'interroge comme chroniqueur , comme théologien et comme conseiller . La vérité est qu'on ne l'interroge pas du tout Ses
lettres, ampoulées et grandiloquentes, sont des fictions. Elles sont écrites pour l'impression, et n'ont eu général pas d'autres destinataires que le public. Mais elles présentent bien, en effet, ce triple caractère : Guevara est un savant, un évêque et un ami.
Le savant chez Guevara est des plus insupportables. Il n'en est pas de plus pédant. 11 suppose qu'on le consulte sur toutes sortes de questions : on l'interroge sur une médaille ancienne, sur l'emplacement de Numanee, sur l'origine du titre de roi catholique qui est attribué au roi d'Espagne, sur les chevaliers de la bande, etc., etc. Et sur toutes choses Guevara est prêt à répondre. Il répond même bien plus qu'on ne le lui demande. Là où l'on attend un oui, il envoie un petit volume. On l'interroge sur l'emplacementde Numanee, il en prend prétexte pour écrire toute l'histoire de cette ville. Le plus grave est que cette érudition est plus que suspecte. Je ne dirai pas seulement que Guevara ne critique pas ses sources et puise indifféremment partout, il ne fait en cela qu'imiter presque tous ses contemporains; mais il invente de toutes pièces, il suppose des manuscrits, il fabrique des légendes, il accumule des détails pris dans nie imagination pour que sa science ne paraisse jamais à court. Ce qui est pis encore, c'est que, pour autoriser ses inventions, il les donne comme attestées par des auteurs anciens, révérées à cause de leur grande antiquité. Vient-il à conter l'histoire du lion d'Androclès, qui, soigné dans le ■rt par un esclave, refusa dans la suite de dévorer ce même esclave qu'on lui présentait dans une arène, pour la rendre plus gracieuse il la charge de mille détails plus merveilleux les uns que les autres, tous sortis de son cer-
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veau, et il laisse la responsabilité de leur invraisemblance au grammairien Apion cj n i n'en peut mais. Il ne vulg; pas seulement les connaissances et les erreurs de l'antiquité, mais encore pêle-mêle les légendes et les fantaisies des compilateurs les plus suspects et ses propres fantaisi lui-même. Et il étale tout cela avec ostentation, avec des tons de voix de matamore qui fait la parade.
L'évêque n'est pas non plus absent de son livre. On y trouve beaucoup de sermons prêches, réellement ou non, en présence de Charles-Quint et de sa cour. Beaucoup de lettres encore traitent des questions théologiques, expliquent ou commentent des passages de la Sainte Écriture, réfutent des propositions hérétiques. Et Guevara, qui a le sens de l'autorité, fait sonner très haut sa prélature.
C'est le conseiller, l'ami qui est le plus intéressant en lui. Comme ami il donne constamment des conseils pratiques. C'est en jouant ce rôle qu'il est amené à multiplier les lettres traitant des sujets de morale, celles qui semblent avoir intéressé le plus vivement en France. Quelques titres nous permettront de nous faire une idée de cette partie du recueil.
« Lettre à Don Jean de Moncade en laquelle est déclaré « que c'est que ire (colère) et comme la patience est tant « louable. - Lettre au duc d'Alva,don Fadrique de Tolède, « en laquelle est traité des maladies et des profits qu'elles « apportent. - Lettre... en laquelle est traité comme les sei- « gneurs doivent gouverner leurs Etats ou seigneuries, « lettre notable pour ceux qui nouvellement parviennent à « grandes successions. » Et voici quelques sous-titres qui - indiquent les principales divisions de cette lettre : « Que
le chevalier doit être agréable à Dieu, et envers les hommes « pitoyable; que le chevalier administre justice en ses terres
et seigneuries; que le chevalier doit être modeste et bien < appris. - Lettre au commandeur don Louis Bravo, lequel « jà vieil s'énamoura d'une dame courtisane (c'est lettre qui v duit (convient) à hommes de tel Bge avant qu'ils entreprennent une telle affaire. »
Les questions relatives à la femme et au mariage intéres-
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sent tout particulièrement Quevara, qui ne tarit pas de conseils à leur sujet. C'est d'abord la lettre à Mosen Puclie... en laquelle est amplement traité comme se doit porter (comporter) le mari envers la femme, et la femme avee son mari (lettre duisante à nouveau mariés) , qui se subdivise ainsi : qu'on ne se doit marier qu'à son pareil, que la femme doit être honnête et non languarde; que la femme suit plus solitaire que trop compagnable; que la femme mariée ne soit superbe ni querelleuse; que les maris ne soient pas trop rigoureux, mesmement (en particulier) nouvellement mariés; que les maris ne doivent pas être trop jaloux; que si entre le mari et la femme a (il y a) des ennuis et fâcheries, ne doivent cela trop manifester ni moins en participer à leurs voisins; que les maris aient soin de pourvoir à ce qui est nécessaire en leurs maisons; que l'homme marié ne doit mener en sa maison homme vicieux ou mal renommé; que les femmes mariées doivent > mettre la main partout au ménage ». — C'est ensuite la lettre à Mosen Rubin, vieux patrice Valencien, qui duit à la femme qui veut prendre vieux mari ►. Puis la lettre au commandeur Angulo, en laquelle sont touchés plusieurs bonnes doctrines et avertissements, et en espécial pour nouveaux mariés », etc. Tout prélat et sévère moraliste qu'il est, (iuevara ne craint pas de nous conter tout au long et avec force détails, en bonne partie imaginés de toutes pièces, l'histoire de trois courtisanes antiquissimes, Thaïs, l.amie et Flora. C'est une histoire très plaisante, dit-il, pour .urens amoureux .
Mais il est très rare que (iuevara s'abandonne à des propos aussi libres. Beaucoup de ces lettres répandaient exemples profitables, des idées utiles; elles habituaient spritsà réfléchir sur les problèmes moraux, à raisonner la pratique de la vie. C'est ce qui constitue leur principal intérêt. Malheureusement le conseiller en Ciuevara ne pouvait pa 11er de l'évèque et de l'érudit. Trop
souvent il monte en chaire, il commande, il foudroie, il ne fait plus appel à la raison, mais à l'autorité. Et surtout il cherche toujours et en toute matière l'occasion de déployer
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et d'étaler son insupportable érudition, Il lui faut d'interminables listes d'exemples, des séries sans fin d'ail tions et d'autorités. Qu'elles soient plus ou moins bien adaptées au sujet, peu lui importe; l'essentiel pour lui, le nombre. Dans une lettre qui traite de l'envie il est conduit à rapporter un mot d'Hermocrate, dernier tyran de Sicile. Il ne résiste pas à la tentation de nous faire voir qu'il connaît par leur nom tous les tyrans de Sicile, et le voilà qui, pour faire étalage de sa science, nous en donne la liste à commencer par le premier : « Le premier tyran qui fut en Sicile, selon que les anciens en ont escrit, fut Hiéron, le second Gélon, le troisième Denys, Syracusan; le quatrième Denys le jeune... » Et ainsi de suite. Il ne nous fera pas grâce d'un seul nom. Ailleurs, à propos de la rapidité avec laquelle lui est parvenue une lettre de son correspondant, le voilà qui fait toute l'histoire des postes dans l'antiquité, à partir de Pyrrhus « roi des Épirotes » qui, selon lui, en aurait été « l'inventeur ». Et ainsi il intercale partout d'énormes etde pesantes digressions. Il procède par digressions.
On conçoit que dans ces conditions il ne faille pas chercher dans ses lettres un grand effort de. réflexion personnelle. Il est écrasé par son savoir. Il écrit toute une épître pour nous faire entendre que la soixante-troisième année de la vie de l'homme est une année critique. Il a auguré d'un homme tombé malade à soixante-trois ans qu'il en mourrait; son pronostic s'est trouvé juste. Et ne croyez pas qu'il ait prévu l'avenir en tant qu'astrologue ou que médecin; c'est en philosophe qu'il a parlé. Et en effet, le voilà qui disserte longuement sur les propriétés particulières des nombres sept et neuf. Ce sont deux nombres funestes. Or, soixante-trois est formé de < neuf septennaires ou sept novennaires, qui font soixante et trois, et pour cette cause meurent en cette année souventes fois les vieilles gens ».
C'est sans doute à cause de cette puérile crédulité, et beaucoup plus encore à cause de sa vanité de savant que Montaigne, qui ne cessait de reprocher à ses contemporains leur vaine érudition, et qui les blâmait par-dessus