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LES « EPITRES DOREES

Lettre à un ami secret de l'auteur, par laquelle le reprend et persuade de n'être plus avare ni convoiteux : c'est une des plus notables lettres (1).

Magnifique Seigneur et ambitieux Chevalier, le bon empereur Titus, fils de Vespasian et frère de Domitian, pour être si libéral, bénin et vertueux, était de tout l'empire romain redouté et fort aimé, tellement que cette amitié dura non seulement de son vivant, mais, après sa mort, elle fut par iceux Romains confirmée, mettant cet épitaphe en sa sépulture, qui est ainsi que s'ensuit :

Delicije moriuntur generis humani.

voulant dire : ce jour est décédé celui qui réjouissait le genre humain. De ce bon prince, écrit Suétone, qu'à un souper étant accompagné de plusieurs princes de l'Empire et de maints ambassadeurs de divers royaumes, subitement fit un grand soupir en disant : « Diem amisimus, amici. Mes amis, dit-il, ne soit pas ce jourd'hui compté entre les jours de ma vie, puisqu'en icelui n'ai fait à personne présent d'aucune chose. » Plutarque récite d'Alexandre que, disputant un grand nombre de philosophes en sa présence à savoir en quoi consistait le

(i) Liv. 1er, p. 21$.

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bonheur de ce monde : « Croyez, mes amis, répondit-il, qu'il n'y a en ce monde égal plaisir que d'avoir pour donner et pour

ndre {dépens tr ). 1 Par semblable est écrit de Ptolémée le Thébain qu'étant capitaine d'un grand camp, s'approcha de fui un pauvre soldai pour lui demander l'aumône, lequel n'ayant autre chose pour lui donner que ses souliers, lui dit : « Mon ami, fais ton profit de ceci, car si autre chose meilleure j'eusse, meilleur l'eusses eu, aimant mieux aller pieds-nus, que de te voir endurer si grand'faim. » Étant entré Denys le Tyran au cabinet de son fils, et voyant en ce lieu si grand nombre de riches joyaux d'or et argent, lui dit ces propos : ■ Je ne t'ai donn richesses, ô mon fils, afin que tu fasses en cette sorte, ains [mail te tu en donnasses d'icelles à tes amis, t'aver-

tissait qu'il n'y a homme au monde si opulent que celui qui est libéral, lequel avec sa libéralité entretient ses amis et amol-

- ennemis. » J'ai bien voulu vous faire ce petit discours pour vous dire seulement un mot lequel, si eussiez été en Castille comme êtes en Andalusie, ne vous l'eût point écrit ma plume, mais vous l'eût dit à l'oreille ma langue, parce qu'aux vrais amis, combien qu'ayons licence de les avertir et corriger, si n'avons-nous pas congé de les diffamer. Aucuns vos voisins andaluses m'ont écrit de delà qu'êtes trop grand ami d'amasser écus, et grand ennemi de les dépendre {dépenser). Au moyen de quoi suis été taché et quasi honteux; pource que l'honneur et l'avarice sont entre eux si contraires qu'onques {jamais) ils ne demeurèrent ensemble en une personne, ne jamais sortirent ensemble par une même porte. Tous les vices de cette misérable vie prennent en eux-mêmes quelque goût, hormis le malheureux avare, lequel endure martyre pour avoir ce que les autres ont, et si {pourtant) ne jouit point de ce dont il est maître. Le travail de l'homme avare est d'être toujours soupçonneux et en crainte que les eaux ne lui emmènent ses moulins, que le bestial n'entre en ses prairies, que les larrons ne lui dérobent son argent, et, sur toutes autres choses, le misérable avare

rve et garde plus son argent qu'il ne fait sa personne propre. Or, en ce que l'avare reprend plus de goût et plaisir, est de mettre à point beaucoup d'écus, compter argent, voir bien vendre son vin, multiplier bien ses commandes, ne voir point plouvoir au mois d'avril et avoir force blé pour une chère saison, tellement que son paradis est de toujours gagner, avoir pour serrer, personne ne rien lui demander, et jamais rien dépendre (dépenser). Et combien que tout en ce qui

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dit, il prenne quelque grand plaisir et joie, si a-t-il maintes fâcheries, lesquelles lui donnent tourment, savoir est si on lui demande deux liards pour épices et trois pour chandelles, un douzain (pièce de douce deniers) pour sel, un double pour un pot de terre, et un denier pour herbes, lors n'aura personne qui ne craigne ses criements, car il donnera lors au diable la femme et les enfants, disant qu'eux et les serviteurs et tous ensemble le veulent détruire; qui me donne occasion de dire que Dieu fait un particulier bien à ceux à qui il donne vi honteux et cœurs généreux ; partant que si les avares voulaient goûter que c'est une chose, fort douce que. la libéralité, je crois qu'encore le nécessaire pour leur personne ne sauraient garder. Et n'est pas de si grand'valeur ce que donne l'homme libéral que ce dont il est récompensé; car, en paiement de quelque présent qu'il vous aura fait, vous êtes tenu de lui donner votre liberté; et si (ainsi) Y hommt libéral du peuple où il demeurera sera seigneur, et de tous ceux qui auront affaire à lui sera dominateur. Parce qu'étant certain que ce qu'ils font pour lui doit être bien gratifié, personne n'aura visage pour lui rien éconduire (refuser).

Dont contre-poil de ceci se trouve en l'homme avare, chiche et convoiteux, lequel personne ne veut écouter, personne ne lui veut parler, personne ne lui veut rien donner, et si (encore) personne ne le veut aller visiter ni pas même l'employer. Et qui sera celui qui demandera à l'homme avare chose dont il ait bonne réponse, lui voyant porter même les souliers percés, les chausses déchirées, le bonnet gras, la chemise sale, et surtout personne ne lui faisant compagnie? Comme aidera et secourra les pauvres étrangers celui qui fait mourir de faim les siens propres? Qui est celui qui voudra être ami de l'homme avare, étant lui ennemi de soi-même? Ôh! combien et combien avons-nous vu d'avares et voyons tous les jours auxquels Dieu donne puissance pour gagner et acquérir richesses, esprit pour les entretenir, cœur pour les défendre, vie pour les posséder; et néanmoins ne leur a pas donné licence pour jouir d'icelles, si que (si bien que) pouvant être seigneur de l'avoir d'autrui, le voyons être esclave de ses propres biens. Or de combien soit de plus grande excellence l'honnête pauvreté que la maudite avarice se peut connaître manifestement, d'autant que le pauvre se contente de peu et le riche avare ne lui semble rien le beaucoup. Car quelle plus grande misère ni pire fortune peut échoir à un homme lequel soupire pour le bien de

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son voisin, et tout tant qu'il a lui fait fauter L'homme avare et mesquin emploie .ses yeux le plus souvent à regarda

mains à compter argent, la langue a] réan-

domaines, les oreilles aux comptes

orps aux achats, tellement qu'il n'y a que ! cœur qui souvent fait compagnie aux écus, si

qu'étant de lui-même trompé et déçu, ne peut avec n être aidé par les autres. Et jaçoit que [bien qm hommes cupides n'aient point de cœur pour donner aux parents ou aux amis, osent-ils dépendre (dépenser) pour euxmêmes? Non. véritablement, pource qu'ils donnent pour si mal (aussi nul) employé ce que pour eux-mêmes ils dépendent [dépensent) comme ce qu'on leur dérobe. Pourquoi je dis que c'est un taux témoignage que l'on dit à rencontre du misérable avare de l'appeler riche: car ce n'est pas lui qui a les richesses, mais plutôt les richesses sont maîtres de lui. Au moyen desquelles il endure grand'fatigue, peine et travail à les amas- (encore) a du danger à les garder. Et je ne trouve point si heureux le riche avare que le pauvre potier de terre, e que le potier tire argent et se nourrit de la terre, et le malheureux avare cache son trésor en terre, souvent endurant faim et déshonneur, et pour plus caché et gardé qu'ait l'avare argent, de personne il ne le garde pas tant comme de luimême. Car s'il met deux clés au coffre pour le mieux garder, il en mettra cent en son cœur pour l'épargner. Donc les hommes vertueux et généreux se doivent bien donner garde de commencer à accumuler argent; parce que, si une fois ils s'acheminent à ce faire, pour ne dépendre (dépenser) un liard, endureront deux mille hontes. Donc par ce moyen, si on se veut venger d'un homme riche, l'on ne lui doit souhaiter plus grand malheur que de longuement vivre; parce que plus de peine et de misère endurera-t-il vivant longuement en son ava- .. lirions lui donner en pénitence, nous voulant er de lui. Certes, grande est l'ambition et infâme est l'avaqui, ni pour honte du monde ni pour crainte de la mort prime ni modère. Or ce que l'homme avare et misérable cherche est souci pour soi, envie pour ses voisins, espérons pour les ennemis, et réveille-matin pour les larrons, et danger pour sa personne, damnation pour son âme et malédiction des héritiers, et procès pour ses enfants. Toutes ces choses ici vous ai, Seigneur, écrites, afin que sachiez l'office pernicieux qu'avez pris, et la mauvaise opinion que l'on a de vous, ce qui est

honte à nous autres vos amis, et pour vous est infamie. Pourquoi, Seigneur, je vous prie amender cette grande faute et prendre autre manière de vivre, car, en la maison d'un homme de bien, l'on dissimulera plutôt la faute du bien que cel! l'honneur. Et si toujours persévérez en cette grande avarice, voulant ainsi thésauriser, dès maintenant je prends cong vous pour n'être plus votre ami. Pource que onques {fan ne m'adonnai à être ami d'homme menteur ne d'avare thésaurisateur. Cette lettre vous ai envoyée sans avoir pieds ni tête, parce que, l'écrivant avec colère, n'ai voulu que l'on sache à qui elle a été écrite, et moins qui a été l'auteur. Qui sera fin.

Ldlrc au chanoine Osorio, par laquelle est montré le peu que savons de ce qui nous endommage ou profile en cette vie (1).

Révérend Chanoine et Seigneur quartanaire (2), Cornélius Rufus, du temps jadis de Quintus Cincinnatus, s'étant une nuit couché à son lit en bonne santé, songea perdre la vue et qu'on le guidât comme aveugle, ce qui fut trouvé vrai, ainsi qu'il le songea, car, éveillé de son sommeil, se trouva aveugle sans jamais voir ni ciel ni terre. Phalaris le Thébain, étant malade d'une grave maladie de poumon, entreprit entrer en bataille, en laquelle, ayant reçu un coup de lance, la fortune voulut qu'il guérît de la blessure, et par même échappa de la maladie. Mamilius Bubulus, roi des Etrusques, ayant reçu en une bataille un trait de flèche au gosier et étant demeuré le petit fer de la flèche en ce lieu, la fortune fut après cela qu'un jour allant à la chasse et piquant à la poursuite d'un cerf, tomba en un fossé avec son cheval, lequel inconvénient fut cause que de ce pas il jeta le fer par la bouche et demeura dès lors en avant en plus grande santé que jamais. L'on peut par ce qu'a été dit inférer le peu que savent les hommes de ce qui leur est plus profitable ou nuisible, puisqu'ainsi qu'avons vu que Cornélius Rufus, dormant en son lit, perdit la vue, Phalaris le Thébain avec un coup de lance guérit de sa maladie, et le roi Mamilius d'une grand'chute jeta le fer par la bouche.

(i) Liv. Ier, p. 330.

(2) Unique exemple que je connaisse de ce mot. Il signifie sans doute atteint de la fièvre quarte, ou sujet à la fièvre quarte. Je crois qu'il y faut voir un barbarisme comique.

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Pourquoi conclus que toutes les choses de cette présenl n'ont en elles plus de mal ni de bien que selon la fin qu'elles

prennent; tellement que, si elles onl bonne issue, les estimons bonnes, et. si surviennent quelques infortunes, nous les tenons pour mai. 11 me donne aussi occasion de dire que

île nulle chose devons espérer, et si {aussi) pour désastre qui nous survienne ne devons désespérer.

J'ai tait tout cet avant-propos pour vous congratuler de

votre nouvelle santé et du bon congé de votre maladie, a Si qu'ayant été trois ans consécutifs malade d'une fièvre quarte VOUS est survenue une si très grande fâcherie qu'elle a été suffisante à chasser la quarte hors de votre maison; qui me fait dire une, deux et trois fois que nous ne savons que nous demandons, parée que plusieurs fois cherchons ce que nous devrions fuir, et fuyons ce qu'avec diligence devrions chercher.

Entre les hauts enseignements du divin Platon l'un était tel que ne devrions prier aux dieux de nous donner ceci ou ains (mais) les devrions avec insistance supplier qu'il fût leur bm plaisir de nous donner ce dont ils fussent plus contents et nous autres mieux pourvus. Étant les Hébreux de longtemps gouvernés par juges, demandèrent à Dieu un roi pour les gouverner et auquel ils obéiraient; ce que L)ieu fit plus pour conndre à leur importunité que de volonté, et leur donna un roi tel qu'il eût mieux valu ne l'avoir jamais demandé. Or, soit ce qui est, ou advienne ce qu'il pourra advenir, que je retourne à vous congratuler du congé que votre quarte a pris, et de la fâcherie qui la chassa hors; combien que {quoique) il ne me souvienne d'avoir «niques (jamais) lu et moins ouï que iigneurie de madame Tristesse ait été cause d'aucun bon œuvre, vous certifiant, Seigneur Chanoine, que, si tous malades guérissaient comme vous par ennuis et fâcheries, que plus chère serait la tristesse que n'est pas la rhubarbe; et si, pour gémissements, larmes et soupirs, l'on rendait aux foires de l'argent, il y aurait, je vous assure, maints hommes et femmes qui seraient riches et bien heureux, parce qu'à un chacun est si commune la peine et tristesse qu'il n'y a canton ni coin où elle ne se trouve. Quant à moi, je vous saurai dire que si les soupirs que j'ai faits et les fâcheries qui me sont survenues pouvaient servir de médecine, ou pussent guérir la quarte, je m'obligerais de faire et dresser une si bonne grande boutique qu'elle busterait {suffirait) pour l'Espagne et France.

Plusieurs ai-je vus en ce monde, desquels aux uns (aillaient

LES SOURCES D'IDÉF

les yeux, aux autres les oreilles, aux au1 ins, aux ai

les maisons ou les biens et à des autres la cape; mais je n'ai vu personne avec si grande pauvreté qu'il eût faute de ; et de tristesse; tellement qu'il n'y a maison au monde tant riche où quelquefois il n'y ait faute d'argent et abond d'ennuis. L'espoir triste sèche et dessèche les os, dit Salo iinin; ce qui ne se pourrait prouver par vous, puisqu'ain que la fâcherie et tristesse non seulement ne vous ont les os, ains vous ont tiré dehors les mauvaises humeurs. Donques si dorénavant vous allons visiter malade, ne vous saurions faire plus grand service, ce me semble, que de vous d< un grand ennui.

Que je, Seigneur Chanoine, maudis votre complexion et ai dépit de votre condition, puisque pour vous guérir a fallu ennuyer; car les hommes qui sont raisonnables, et non point bestiaux, ont de coutume de donner de l'argent pour perdre leur fâcherie, et pour trouver soûlas (soulagement) et joie.

Or donc, si me voulez croire et prendre mon conseil, réjouissez-vous d'avoir perdu votre quarte, et ne dites jamais que l'avez guérie avec un ennui ou fâcherie, car, en foi d'ami, vous jure que tous vous diffament, disant qu'êtes colère, aduste et de mauvaise complexion, et de ceci à présent suffira. De cette cour il a {il y a) beaucoup à dire et peu à écrire, parce que le murmurer se fait secret, mais les lettres ont de coutume passer par plusieurs mains, et, quand on ne les sait entendre, chacun s'entremet de les gloser à sa fantaisie. A tant prierai Dieu être votre protection et à moi vouloir donner sa grâce pour le servir.

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