‹ Les sources de l'argot ancien (volume 2)Chapitre 152 sur 238 · II. — La Vie d'un gueux au XVI* siècle · texte numérisé non relu

II. — La Vie d'un gueux au XVI* siècle

Dans les Propos rustiques (iî'th']) de Not'l du Fail il est souvent question des gueux, et l'auteur consacre tout un chapitre, le viii' , aux faits et gestes d'un jeune villageois passé maître gueux. Il y dévoile les ruses traditionnelles de la corporation, les fraudes des bélitres de son temps pour exciter la compassion. Nous reproduisons ces pages intéressantes d'après l'édition princeps de 1647, ï'éimpriniéc en 1878 par A. de La Borderie (p. 58 à O2).

De TaiUrboudin,fdz de Thenot du Coing, qui devint bon et sçavant Gueux.

Comme ha dict le Compère Pasquior (dist Aselme), Tailleboudin desa massa en peu de jours, ce que le bon homme Jamet en toute sa vie avoit conquis : car quand se veit toucher argent comptant, il en départit à beaucoup de gens, desquelz avoit le plus souvent affaire : mais pour bien entretenir cest estât, vendit tout pour estre riche : car (disoit-il) pensez vous que je me vueille damner, pour les biens de ce monde ? Apres qu'il oust bien gaudy et faist chère de toutes heures, il se veit de reste, de tout son bien, le livre des Roys, qui est un jeu de Cartes, trois Dets, une Raquette, et une Boette pleine de ungucnts pour guérir des PouUains, qu'il avoit achetés au Lendit : quoy voyant et que personne ne le congnoissoit, aussi que la faim commença luy allonger les dents, fut l'un des Anges de Crevé, et bon petit Porteur de Hotte, Crieur de Cotterets, et gentil Cureur de Retraicts.

Un jour estant à l*aris, pour quelque affaire, je le trouvay en

front, et luy dcinanday la cause de la mutation de son estât et s'il n'avoit point de honte de ainsi estre Coquin et Marault. Comment (me lespondit il) à qui penses tu parler? L'habit (comme tu sçais) ne faist pas le Moyne. Si tu sçavois les commodités et gaings de mon estât, tu voudrois voulentiers changer le tien au mien : car je ose bien dire, el me vanter, sans faire tort à personne, que de tous les mestiers, qui au matin se lèvent, j'en parlerois suffisamment, et comme un autre : mais entre tous j'ay esleu le mien, comme le plus lucratif, et de meilleur revenu, et sans main mettre. Et à fin que tu l'entendes, je ne me soucie de cinq solz, si tu les doibs, ne me soucie non plus de planter, semer, moissonner, vendanger. Rien, rien, j'ay tant de gens, qui font cela pour moy : tel ha un porc en son charnier, duquel je mangeray quelque lopin, qui toutesfois ne le pense pas : tel ha cuit aujourdhuy du pain pour moy, qui ne le pcnsoit pas faire. Et ne pense pas, non, que si les accoustremcnts sont d'un coquin, que l'esprit soit lourdaut. Vien ça, je gaigneray plus en un jour ou à mener un aveugle, ou ceiuy au naturel contrefaire, ou avec certaines herbes me ulcérer les jambes, pour faire la parade en une Eglise, que tu ne serois à charmer trois jours, et travailler comme un bœuf, encores en estre payé à l'année qui vient. A moy, il ne me donne qui ne veult, je ne prens rien à force, c'est une chose voluntairc, et non contrainte. Mais escoute (medisoit ce ferial Tailleboudin), j'entens le dire à ce mur là. Ayes bon bec seulement, et je te fcray riche> si tu veux me suyvre. 11 fault que tu entendes, que entre nous tous (qui sommes en nombre presque inestimable) y ha traffiques, chapitres, monopoles, changes, banqs, parlemens, jurisdictions, fraries, mots de guet, et offices pour gouverner, uns en une Province, et autres en l'autre.

Quoy ? nous nous congnoissons ensemble, voire sans jamais nous estre veuz, avons noz cérémonies propres à nostre mestier, admirations, scrmens ix)ur inviolablement garder noz statuts, que feu de bonne mémoire Ragot, nostre antecesseur, ha tiré de beaucoup de bonnes coustumes, et avoit adjousté de son esprit. Ausquelz obéissons autant que

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